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Nous n’avons pas de ressources financières inépuisables, surtout maintenant que nous sommes comme en cavale. Si on économise bien, on peut vivoter pendant environ un an sans avoir besoin de travailler, et en dormant dans la voiture ou dans une tente. J’avoue que ça n’est pas ma tasse de thé, les nuits en vrac dans l’inconfort, le froid l’hiver et les odeurs corporelles qui traînent. La cavale, toutefois, peut être assez distrayante : on se fait peur à chaque fois qu’on croise un flic, on surveille tout, partout, tout le temps, on joue à s’inventer des personnalités crédibles comme si on était des gosses qui se déguisaient pour jouer aux gendarmes et aux voleurs. Le seul souci, c’est que nous ne sommes pas des voleurs, et encore moins des gendarmes.

Au stade où nous en sommes, je regrette de ne pas avoir plus étudié la chimie quand j’en avais l’occasion. Le wifi public des Mac-Do locaux me permet de compenser en partie cette lacune avec un téléphone acheté d’occasion, mais il aurait été intéressant que j’approfondisse certains sujets quand je pouvais encore avoir un accès plus général et un bureau organisé pour la prise de notes, ainsi qu’un temps de connexion qui ne me rendait pas suspect sitôt que mon infâme café était consommé. Pour avoir du réseau sans avoir d’abonnement, nous fréquentons assidûment les zones commerciales et les galeries marchandes, grandes pourvoyeuses d’ondes gratuites. La tentation de contacter certaines de nos connaissances reste sous-jacente, mais il est dorénavant impensable que nous laissions savoir à qui que ce soit que nous sommes en vie. Ma vraie hantise reste le contrôle routier impromptu, alors je conduis extrêmement prudemment et limite au maximum l’usage de notre voiture empruntée. Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’acheter un véhicule avec carte grise sans avoir à faire de démarche officielle, et me contente pour le moment de prier le ciel que le fichier des véhicules volés ne soit pas transfrontalier.

Nos journées sont à la fois studieuses et plaisantes ; nous visitons le secteur en touristes et profitons de magnifiques paysages, puis retournons travailler notre connaissance sur internet dès que la balade est finie.
Nous avons investi dans de bonnes chaussures de marche, une pelle, un coupe-boulon, des tenailles et divers outils regroupés dans une boite de transport solide bien rangée dans la voiture. Les masques de protection, les gants et les bottes les accompagnent, à côté du nécessaire de toilette, d’une petite pharmacie, de matériel de pêche et de provisions de secours. La tente, les duvets, serviettes et coussins sont tassés au pied de la banquette arrière, un petit réchaud à gaz et sa casserole bien emmitouflés  au creux de l’ensemble. Une lampe de camping à manivelle et un petit chargeur solaire complètent l’assortiment de base.

Grâce à mes tout nouveaux outils, des vis et à quelques bouts de plastique, j’ai aménagé une double paroi sous la caisse de notre carrosse  et dans divers endroits de l’habitacle. C’est incroyable tous les espaces vides que recèle un véhicule, il suffit de découper un bout de l’habillage du tableau de bord, des garnitures de portes ou de plafond pour pouvoir y dissimuler n’importe quoi. De la drogue ou des détonateurs, par exemple. Mais la drogue ne nous intéresse pas, contrairement au nitrate de Potassium et à la glycérine. On trouve des tas de choses dans les vieilles quincailleries de province, dans les fermes ou les pharmacies, dès lors qu’on sait les demander gentiment et sans malice. Feda est parfaite pour ça : elle trouve toujours la façon d’amadouer le plus rétif des commerçants ou des fermiers en inventant des prétextes à la fois crédibles et saugrenus, mais dont personne ne se sent le courage de douter lorsqu’elle les raconte avec un œil tendre. « Je fabrique moi-même des bijoux, et je cherche une solution pour sertir les pierres dans du métal fondu », « ma fille veut proposer une expérience pour un  devoir de sciences » ou simplement « votre voisin m’a dit que vous étiez la seule personne apte à me sauver » sont autant d’argumentaires qui, s’ils sont dits avec un sourire ou un regard à faire fondre le plus cruel des tortionnaires, se montrent terriblement efficaces. La barrière de la langue n’en est même pas une, son accent et ses erreurs semblant être encore plus désarmants pour ses auditeurs. Seul impératif : que je ne sois pas dans les parages ; ça me rappelle mes jeunes années, quand nous étions plusieurs et que nous nous cachions pendant que les filles arrêtaient les conducteurs pour nous donner plus de chances à l’auto-stop.

Nous sommes tellement préoccupés par la collecte des ingrédients dont nous avons besoin que nous en avons presque oublié les chiens et les Valérie. J’invente des double-fonds partout, que ce soit dans des boites de cosmétiques, de poudre hyper protéinée pour bodybuilders ou de bouteilles de lait (je suis très fier de mon faux lait constitué de colle à bois sèche). Le projet a supplanté la peur, ce qui est plutôt agréable. Nous reste à choisir le premier objectif.

Après moult maelströms mentaux nous nous décidons pour un secteur, largement repéré lors des dernières semaines. Une zone d’activités commerciales des plus banales, moche à en crever et désespérante à souhait. Elle est accessible de diverses façons et longe une voie ferrée, ce qui constitue une sortie de secours impeccable. Nous pouvons garer notre carrosse à moins d’un kilomètre, sur une rue résidentielle peu fréquentée à laquelle nous pouvons aussi accéder par différents trajets peu exposés et exempts de caméras de surveillance.  Nous n’attendons pas et décidons d’agir le soir même.
Une heure du matin, nous allons nous garer sur l’axe prévu. Nos sacs à dos et nos manteaux contiennent tout ce dont nous avons besoin. Le quartier est désert, on n’entend que le bourdonnement des rares véhicules empruntant la rocade qui passe à quelques centaines de mètres. Un petit regard en  direction des fenêtres des immeubles les plus proches pour vérifier que personne ne nous observe, et nous nous glissons derrière les buissons qui dissimulent tant bien que mal la clôture de la voie de chemin de fer. Le fil d’acier n’est pas d’une forte section, la tenaille suffit à le couper. Bien que cela ne représente pas un effort colossal, je regrette que nous n’ayions pas chacun notre pince pour partager la tâche. Feda fait le guet en me tenant le grillage, c’est déjà pas mal. Une fois l’ouverture faite, nous traversons la voie discrètement, chassant devant nous les lapins stupéfaits et stupides. Nous prenons garde à franchir le ballast sans marcher dessus pour éviter le bruit et nous arrêtons sur les rails pour nous assurer qu’aucun train n’approche.  Ils ne sifflent pas, nous avons le champ libre. Au sommet du talus d’en face la seconde clôture attend de subir le même sort. Je me demande si nous n’aurions pas dû prendre des cagoules.

Nous arrivons dans la zone commerciale par l’arrière du plus gros hypermarché, sur sa face dont nous avons vérifié depuis quelques temps qu’elle ne comporte pas de caméra de surveillance élargie. Juste celle de « l’entrée des artistes » par où arrivent les convoyeurs de fonds et certains employés. A cette heure-là, il n’y a plus guère que des vigils dans les locaux. Nous avançons au-delà du bâtiment en le longeant par un talus en friche un peu glissant. Le poste électrique semble nous faire de l’œil, mais il n’est malheureusement pas notre priorité. Ce que l’on souhaite est un peu plus loin,  légèrement à l’écart. Un véhicule nous fait tressauter en passant tout près de nous en direction de la station-service 24h/24, que nous avions négligée. Le conducteur semble ne pas nous avoir vus. Nous nous tapissons dans la pénombre et restons immobiles dans les arbustes, accroupis et la tête entre les bras pour cacher nos visages, jusqu’à ce qu’il soit reparti. Nous n’évoquons pas verbalement l’amendement à notre projet initial auquel nous venons de songer, mais  ma belle et moi-même nous sommes compris. Nous pressons le pas en direction du rond-point d’accès à ce secteur. Feda sort sa pâte à modeler et commence à la malaxer tandis qu’elle marche, elle m’en tend un morceau pour faire de même. Parvenus à proximité du giratoire, nous nous arrêtons au dernier endroit nous offrant un minimum de couverture afin de vérifier notre solitude. Quelques secondes d’attention accrue, et nous nous précipitons vers deux pylônes d’éclairage auprès desquels nous nous agenouillons, chacun d’un côté de la route. Nous plaçons alors la pâte collante sur l’acier qui les constitue les ceignant non loin de leur base, en biais, comme un col en V au profil de gouttière. Feda déverse la poudre contenue dans un tube de vitamine C dans la gouttière de son poteau, et accourt pour faire de même avec le mien. Rinçage des doigts, nettoyage à la lingette et allumage au briquet. Je file allumer la seconde gouttière et nous déguerpissons aussitôt dans la direction d’une grosse armoire métallique  située à quelques dizaines de mètres de là. Avant que nous ne l’atteignions, nous entendons le gémissement métallique du premier pylône tandis qu’il se cambre, puis s’écroule avec un fracas assez modéré sur l’enrobé routier, rapidement suivi du second. Personne ne vit dans cette zone, et les vigils postés dans les bâtiments sont trop loin pour remarquer ces bruits. Les deux coûteux dispositifs d’éclairage gisent en croix au milieu de la rue, interdisant tout passage aux véhicules. Nous devons faire vite.

Le palpitant battant la chamade, nous atteignons notre objectif principal: l’armoire électrique alimentant tout le complexe. Nous prenons tout de même quelques secondes pour reprendre notre souffle. Je sors de mon sac la bombe de mousse de polyuréthane expansée et commence à injecter le produit dégueulasse par les aérations de l’armoire. Rapidement, les portes sont soumises à la pression de la réaction chimique causant l’expansion mais, solides, elles ne s’ouvrent pas. Feda, quant à elle, a préalablement inséré son propre tube par une autre aération, y glissant ce qui ressemble à un gros pétard artisanal, puis un second, puis un troisième. Elle verse enfin une autre poudre (tube de citrate de bétaïne) et un dernier « pétard », entouré d’un ruban adhésif d’une autre couleur. Elle guette mon signe de tête. Lorsque je le fais, j’abandonne ma bombe suspendue à son fin tuyau, elle allume la mèche et nous filons à toutes jambes par là d’où nous sommes venus.
Nous entendons la chimie agir dans notre dos, en une série de « flouf », « floffff » et autres « pschiiit » peu spectaculaires, et quand nous nous retournons nous apercevons juste l’armoire rougeoyer et fumer. Tout va bien, nous n’attendions pas une explosion. Par contre, l’emballement sonore vient d’ailleurs : partout autour, pas un magasin ne reste silencieux. Presque instantanément, toutes les alarmes se déclenchent tandis que se mettent en marche les groupes électrogènes de secours qui les alimentent. La station-service est presque dans le noir, illuminée par intermittence par le gyrophare attitré et ceux de la façade du prétentieux et inhumain temple de la consommation. C’est suffisant pour nous permettre de nuire, nous avons tout ce qu’il faut pour saboter les pompes définitivement à distance (il y a toujours des caméras dans les stations-service de supermarchés). Nos bombes incendiaires nous donnent toute satisfaction, mettant les pompes hors d’usage dans ce qui semble se préparer à être un très joli bouquet final.
Nous ne pouvons malheureusement pas profiter du spectacle, car il nous faut retourner au plus vite à notre voiture. La police va arriver très vite, et les vigils doivent être sur le pied de guerre. Ceux qui sont à demeure dans les plus gros commerce doivent guetter toutes les portes en s’attendant à un assaut pour razzia, tandis que ceux qui ne surveillent plusieurs bâtiments que par rondes chroniques depuis leur véhicule de fonction ne savent plus où donner de la tête et se demandent s’ils auront du boulot demain.
Quand nous franchissons, à bout de souffle, la clôture de l’autre côté de la voie de chemin de fer, nous entendons déjà au loin les premières sirènes. Nous avons mal calculé notre coup. Quand nous nous apprêtons à sortir des buissons qui nous abritent, de nombreuses fenêtres se sont éclairées dans les immeubles à proximité. Tant de raffut a fini par tirer la plupart des habitants de leur sommeil. Plutôt que d’aller directement vers la bagnole qui nous attend non loin, j’invite Feda à partir avec moi dans la direction opposée, où nous pourrons sortir du massif à l’écart de l’éclairage public et gagner les rues pour rejoindre notre monture depuis une provenance qui semblera moins suspecte aux riverains alertes.

Nous nous extrayons avec beaucoup de précautions, sans attirer l’attention de qui que ce soit. Une fois sur le chemin du retour par la cité-dortoir, je pars seul chercher la voiture, et récupère Feda à l’abri des regards. Nous quittons la ville en roulant tranquillement, nos sacs habilement planqués dans une des double-parois. Mission accomplie.

La dernière fois que nos cœurs ont battu aussi fort, c’est quand les chiens ont failli nous tuer. J’aime bien notre façon de combattre la peur.

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