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« -Ce n’est pas la douleur qui m’affecte le plus, mais le fait de souffrir. La Douleur, la vraie, toi comme moi on la connait, on sait qu’elle est irrémédiable et que, dans sa toute-puissance destructrice, elle nous accable à un niveau qui est au-delà du supportable. Tandis que le fait de souffrir pour cette petite douleur misérable que je ressens maintenant, ça, c’est intolérable ! Je n’accepte pas l’idée que « si peu de choses » puisse m’atteindre, occuper mon esprit, mon affect et mes terminaisons nerveuses, alors même que je suis en totale capacité d’y résister, d’y survivre, et donc de refuser de m’y soumettre. Ce n’est pas la souffrance que je conspue, et dont je me plains, mais l’idée même qu’elle est infime et pourtant si présente. C’est le manque de grandeur qu’elle implique, le fait qu’elle me dérange alors qu’elle est tellement rien par rapport aux véritables affres de l’existence, qu’elle ne me tuera pas mais se contentera de m’emmerder jusqu‘à ce qu’elle passe ; elle n’aura de cesse jusque-là de solliciter ma conscience et mon inconscience avec pour seul but la désorganisation de ma pensée, la chute de mon orgueil et la sape de mon charisme. Je la hais de tout mon cœur, je lui crache à la gueule, à cette douleur au rabais, qui n’a même pas le mérite de me faire oublier totalement les vrais problèmes et disparaîtra dès que j’aurai trouvé le moyen de l’éradiquer, ou de l’étouffer dans autre chose. Tu comprends ce que je veux dire ?

-Oui, à peu-près. Ce n’est donc pas ta brûlure que tu insultes, mais le fait qu’elle te fasse mal, en somme.

-Tout à fait.

-Mais pourquoi ne mobilises-tu pas ton esprit sur ta propre culpabilité ? Après tout, cette brûlure est, forcément, issue d’une de tes erreurs, quand bien même ce serait une erreur d’appréciation spatiale ou une approximation en matière d’évaluation du danger. En muant cette souffrance lancinante en une haine contre toi-même et ton incompétence, tu en fais l’arme du combat contre tes défauts ou tes faiblesses : tu découvres que le feu ça brûle et hop, tu ne remets plus jamais le doigt sur une flamme. L’expérience douloureuse devient un apprentissage, dont l’efficacité est d’autant plus stimulée que ce qui en est la cause aurait pu être, à tes yeux, évitable, et que l’image que tu as de toi-même a été dégradée par l’évènement. Plus tu te sens con d’avoir mal, plus tu renforces ta capacité à mettre en œuvre des dispositifs qui éviteront que cela se produise.

-Et pour les rhumatismes ? Ça marche pas, ton truc.

-Evidemment que ça fonctionne ! Le dispositif est adaptable. Tes rhumatismes te harcèlent ? Soit ! Tu ne peux pas les éviter, mais tu sais qu’ils vont se produire. Tu crées alors un outil statistique afin de recouper toutes les informations circonstancielles : hygrométrie, vitesse du vent, prévisions météo, effort préalable, stress, etc., jusqu’à obtenir une base de données exploitable. Ainsi, tu ne fais plus de toi une victime, mais un cobaye ; ton regard peut s’affranchir de toute complaisance à ton égard, et tu gagnerais à une observation critique de ce que tu es, à mesure que les éléments se précisent, et que des facteurs psychosomatiques puissent intervenir. Tu ne conspues plus la douleur, mais tu l’analyses à travers le prisme de ta personne, comme si tu te surveillais depuis le corps d’un autre. Elle n’a plus d’importance relative à ton esprit et à son aptitude à t’accabler, cette souffrance, elle n’est plus qu’une donnée dans un tableau, qui te permettra peut-être de comprendre comment la dompter au moins partiellement.

-Mais ça ne lui donne pas moins d’importance, puisqu’elle mobilisera du temps de pensée quand même, et que cela me révoltera, quand bien même ce serait pour la dénigrer ou l’écraser sous le joug de l’analyse synthétique. »

Le Général Whisky s’avança, et déposa son tricorne. Il dévisagea longuement les deux protagonistes, soupesant des yeux la lourde poitrine de Sandrine, qui saillait vaillamment au-dessus de la table avec une aristocratie tétonnière qu’on n’avait guère plus vue depuis Charles Quint. Puis il se tourna vers Emeric en le pointant du doigt avant de lui lancer :
_ « Diantre foutre, tête de con, n’as-tu rien d’autre à braire que des soliloques harassants et des jérémiades nombrilistes ? N’y a-t-il mieux à faire que se masturber l’encéphale avec des idées flasques et amovibles quand on est, comme vous, dans la fleur de l’âge et inutile à la Société ? »
Se retournant vers la femme, en la regardant droit dans les seins, il s’y adressa de son ton le plus hautain :

-« Quant à toi, presque pucelle, pourquoi chercher à changer ce qui ne le peut point ? Ne vois-tu pas le bouc poindre dans l’iris moribond de ton en-face ? Comment t’appelles-tu, petite (elle avait presque 45 ans- NDLA) ?

-Sandrine

-Ce prénom n’existe pas ! Il est presque aussi ridicule que « Fulmineuse » ou « Entrageante » ! Tu peux être à la fois falaisante et mortifiée, mais tu ne peux pas t’appeler Sandrine. Honte soit de tes parents et des miettes de leurs gonades ! Maintenant, regarde-toi comme je le fais, avec de l’amour et du désir, et comprends que l’autre abruti en face ne le fera jamais, trop préoccupé qu’il est par ses propres misères inventées et l’assemblage de subterfuges qui l’empêchent de prendre les dispositions qui devraient les éliminer définitivement. Regarde-moi ce pathétique ramassis de stupeur, d’auto-suffisance et de mépris ! Et regarde ta poitrine, ma jolie Vulpine, ne crois-tu pas qu’elle mérite plus que ça pour s’y endormir dessus ?

-Monsieur, je ne vous permets pas ! interrompit l’homme.

-C’est là une grande différence entre nous deux, mon cher croupion : vous ne me permettez pas ce que j’ai déjà fait, tandis que je ne vous permets d’ores-et déjà plus de faire ce que vous envisagiez, sans même avoir eu besoin de le mentionner au préalable. »

Le général Whisky s’en alla, titubant discrètement sur ses souliers en peau de brebis, d’une si élégante manière qu’on eût pu croire qu’il se dandinait de plaisir. Il enfourcha son drapeau, prit quelques pas d’élan, et fonça vers le ciel à la vitesse de l’éclair, lançant des étincelles par millions dans un ciel noir comme une enclume, sous lequel constellaient mal des myriades d’abrutis ternis par la réalité.

Racines de Lotus, des fois que vous auriez des doutes