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Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

 

J’ai beau être vraiment motivé, je n’en mène pas large à l’approche du premier check-point. La ligne droite qui y conduit me parait interminable, même si la Lada Samara noire de mon chauffeur s’approche à un excès de vitesse toléré sur les routes ukrainiennes. L’axe routier que nous empruntons était important par le passé, stratégique entre Kiev, Moscou, la Biélorussie et la centrale nucléaire de Tchernobyl.  Aujourd’hui, c’est un grand bandeau de béton clair quasi désert qui fend la forêt à dominante de pins et de bouleaux qui s’étend sur une vaste surface entre les trois pays, traversée par les interminables méandres de la rivière Prypiat’ et les marais qui les entourent.  Il fait sec, une chaleur tolérable pour un mois d’août, et le ciel est grisâtre à souhaits.

Guitoune tout droit sortie de l’URSS, soldats renfrognés en treillis camouflage, un peu grassouillets et rougeauds qui viennent ponctionner mon passeport, ainsi que celui de mes très jeunes chauffeur et traductrice, sans un mot ou presque. J’ai beau vouloir détendre l’atmosphère avec un parfait « s’il vous plait » en ukrainien, j’intrigue le soldat plus que je le détends. Je découvrirai plus tard que l’Ukrainien n’est pas la langue la plus parlée par ici, où le russe est généralement de rigueur bien que n’étant pas la langue officielle et administrative. La voiture est contrôlée, on ouvre le coffre pour vérifier si nous n’amenons pas de nourriture –c’est interdit-  d’armes ou d’objets suspects. Le pain et les morceaux de lard et de bacon que nous avons achetés sur la route sont planqués dans le sac à main de Vica, la jolie interprète de 21 ans à peine, épaisse comme un brin de paille de seigle et qui tente de cacher sa peur.  C’est qu’on n’entre pas dans la zone d’exclusion comme on va chez Mickey à Marne-la-Vallée : il faut un visa spécial du gouvernement obtenu plusieurs jours à l’avance, signer sur place des pages de paperasses plus ou moins obscures –tout est en ukrainien-  visant principalement à dire que l’on renonce à toute poursuite en cas de pépin de santé, et que l’on s’engage à respecter le règlement drastique, impitoyable, appliqué dans la zone. Ce qui est encore plus inquiétant pour une jeune femme pas encore mariée, c’est la totale inconnue sur l’état réel de la radioactivité et de ses conséquences sur l’organisme. Alors exposer son utérus tout neuf avant d’avoir procréé, ce n’est pas anodin. D’autant qu’on ne sait pas encore où l’on dormira, hors zone ou dans la zone. J’ai demandé dedans, mais à l’heure où l’on y pénètre aucun de nous trois n’a idée du lieu où ce sera, les deux jeunes  me disant que ce sera à l’extérieur.  Je commence à découvrir que, quoiqu’on ait décidé au préalable, ce qui se passe dans la zone ne dépend pas de notre bon vouloir, mais de ce que le guide d’état qui va me coller au train durant mon séjour aura décidé, dans le cadre très strict du protocole que sa hiérarchie lui demande d’appliquer. Nouvelle réminiscence désagréable de l’ère  communiste.

On est en règles, ne reste plus qu’à ce que le guide au pas lent vienne s’installer dans la voiture. Une fois dedans, il nous fait signer tout un nouveau tas de paperasses et nous explique qu’il a un « programme » auquel il se doit de coller, et qu’il y a peu de chances pour que je puisse voir tout ce que j’ai prévu de voir. J’attends un peu avant de lui soumettre le plan de la zone que j’ai dégotté disponible par petits bouts sur un blog hongrois, imprimé en plusieurs morceaux ensuite assemblés à la main, sur lequel j’ai tracé les secteurs que je souhaiterais explorer. Je laisse entendre à ma traductrice que j’ai de quoi lui graisser un peu la patte, en cas de besoin, mais elle flippe trop pour aborder frontalement le sujet avec lui, qui a un peu plus du double d’elle en tout. Nous sommes en zone doublement hostile : contrôlée par le gouvernement par le biais de l’armée et de la police d’Etat  qui surveillent tous nos faits et gestes, et indiscutablement dangereuse pour la santé. Le guide commence d’ailleurs à énumérer, pour mémoire, les multiples règles auxquelles nous devront nous soumettre. En vrac : ne rien ramasser, ne rien cueillir, ne rien toucher, ne rien boire, ne pas consommer sa propre nourriture, ni sa boisson (j’ai une soif terrible), ne pas aller là où il ne nous accompagne pas, ne pas quitter la route, ne pas pénétrer dans la forêt ou dans l’herbe, sauf accord, ne pas fumer, ne pas manger les fruits ni les animaux, ne pas prendre de photo des check-points, ne pas négliger de se conformer à ses instructions… Et comme dans beaucoup d’endroits de l’ex-union soviétique, si l’on a un doute sur quelque chose, mieux vaut ne pas le faire, car c’est probablement interdit. D’autant que l’étranger que je suis est principalement considéré par les locaux comme une pompe à fric, à tel point qu’il est hautement conseillé de ne pas circuler dans le pays avec une voiture étrangère, tant les forces de l’ordre vous arrêtent à tout bout de champ dans l’unique but de vous ponctionner quelques espèces avant de vous laisser partir, après vous avoir menacé de poursuites pour un délit aussi mystérieux que les documents que je n’ai de cesse de signer depuis mon arrivée, sans lesquels rien n’est possible.

On poursuit la route déserte de l’autre côté de la barrière, flanqués de notre indispensable chaperon qui me pèse comme un poids mort, d’autant qu’il n’est pas du tout aussi compétent sur l’environnement que celui qu’on m’avait promis (un type qui était en charge des comptages ornithologiques, entre autres) qui, selon les versions qu’on m’a proposées, est parti en mission ailleurs ou mort récemment. Là comme ailleurs, chercher la vérité semble décidément illusoire. Vais essayer de me faire ma propre idée avec les éléments qu’on me jettera en pâture, ou que je parviendrais à saisir seul.

Venir dans la zone d’exclusion, c’est tout d’abord effectuer un voyage dans le temps. La seule chose qui me semble actuelle, c’est notre bagnole, qui a déjà entre vingt-cinq et trente ans. J’ai l’impression de me balader dans les décors d’un sous-James Bond des années 80, et que tout à coup un méchant bolchévique va jaillir, suivi de ses troupes, pour nous expliquer comment le missile qu’il a volé sera employé à détruire la planète, ainsi que le sort très particulier qu’il nous réserve, à base de piranhas ou  de zibelines mangeuses d’hommes.

Dans cette zone aussi austère qu’inhospitalière, je viens chercher une réserve d’espoir pour recharger mes batteries personnelles. Averti que la nature est en train de reprendre ses droits, je viens pour constater la déculottée infligée à l’humanité, d’abord de son propre fait, puis par la Nature toute-puissante qui est en train d’en digérer les derniers vestiges. Loups, lynx, cerfs, élans se disputent les espaces boisés avec les chevreuils et les sangliers, qui pullulent.  Un troupeau de chevaux de Przewalski traîne même ses sabots dans le coin, relâché là parce qu’on ne savait plus quoi en foutre dans le pays d’à côté, faute de moyens. Tout ce beau monde semble vivre presque parfaitement, débarrassé des contingences humaines accessoires et profitant d’un immense espace à peu près clos qui les épargne d’un braconnage excessif et leur assure une relative tranquillité.

Dans la zone des trente kilomètres, on ne craint rien niveau radiations, bien qu’il faudra  passer le portique de contrôle au moment de la sortie, au check-point que nous venons de passer. Il y en aura un aux 20km, puis une dernière, dite des 10 km, qui enceint Prypiat’, la ville fantôme de 20 000 âmes, lourdement irradiée, éponyme de la rivière affluent du Dniepr au bord de laquelle se situe la centrale. Quoiqu’on en dise, aussi courageux soit-on, il y a un avant et un après le franchissement de ces barrières. Le côté point de non-retour est très perceptible. Seuls les locaux prennent ça à la légère, trop réfractaires à l’esprit critique pour aller chercher plus loin des problèmes qu’ils n’ont pas tout de suite. Quand on a déjà chaque jour de quoi manger à sa faim dans son assiette, un toit, et de quoi se chauffer, un téléphone, on considère ici qu’on est un nanti. Bien des personnes n’en sont pas là dans le pays, alors ce ne sont pas quelques radioéléments qui vont pomper l’air à ceux qui trouvent ici de quoi gagner leur croûte confortablement. Moi, qui mange à ma faim en France et peux me payer des voyages tels que celui-ci, je suis en mesure de baliser, et de craindre pour mon avenir. J’aime pas le cancer, c’est Mal.

Carmen et moi nous étions quittés quelques mois auparavant.  Séparation déchirante parce que nécessaire et contre-nature. Bien que nous n’ayions jamais cessé de nous aimer, il avait fallu prendre une décision draconienne en nous écartant physiquement l’un de l’autre à long terme. Nos trop grandes différences quant à nos modes de vie menaient systématiquement à des débâcles relationnelles qui nous pourrissaient l’amour. Elle voulait à tout prix devenir celle dont elle imaginait qu’elle me convenait, et je passais mon temps à vouloir la protéger d’elle-même pour qu’elle continue à vivre libre. Nos liens étaient devenus des entraves, et comme ils étaient forts les entraves devenaient  garrots et nous tuaient petit à petit. Ça me trottait depuis longtemps dans la tête, ce voyage à Tchernobyl. Cependant, j’étais encore dans une phase suffisamment raisonnable pour en rester à l’écart. Le besoin de savoir, de voir, de comprendre, et l’envie de constater l’amélioration ne compensaient pas tout à fait la peur d’affronter l’une des pires saloperies qui soient, invisible et ingérable.  Maintenant que Carmen est loin de moi, je crois que j’ai besoin, au contraire, de cette petite mort.  L’Ukraine m’attendait depuis trop longtemps, je devais y retrouver les pièces manquantes de mon inconscient, qui me pousse à y venir depuis ma tendre enfance.

Au stade où j’en suis, je me fous un peu de dormir dans la zone ou non ; j’ai tendance à croire qu’il est de toute façon trop tard pour y réfléchir, et que ce ne sont pas quelques heures d’irradiation en plus ou en moins qui y changeront quelque chose. Je déteste cet endroit. Ce que j’y vois n’est pas ce que je veux. La forêt est moche, la route est déprimante, le guide est con, et j’ai l’impression que l’unique but de toutes les personnes avec lesquelles je rentre en contact est uniquement de me soutirer du pognon, avec le sourire qui me donnera envie d’y revenir ou  une gueule de six pieds de long si on a l’impression d’office que je en reviendrai pas.  On passe tout de même le check-point des vingt kilomètres. A partir d’ici, les règles déjà strictes se durcissent.

On arrive à Tchernobyl. Pause devant le mythique panneau d’entrée dans le patelin : un beau Чорнобиль en béton à la verticale avec tout plein de décorations d’inspiration atomique en bleu et or tout autour, ainsi que les conduites de gaz et d’eau dans leur gangue argentée, qui traversent l’axe routier rectiligne en un portique d’une infinie laideur, avant de poursuivre leur cheminement, hors sol, pour distribuer leur contenu vers les bâtiments. Oui, tout le monde aime l’Atome, ici. Même aujourd’hui, où sept cents personnes vivent en permanence au sein de la zone d’exclusion, principalement dans d’activités liées à la centrale toujours en service où à la catastrophe.

Le guide nous fait garer vers un petit immeuble à deux niveaux, sur un parking entouré de conduites dont le calfeutrage se barre plus ou moins en de longues barbes blanches, et de quelques pneus peints en blanc garnis d’œillets d’Inde et de pétunias.  Un beau pommier ploie sous le poids de ses nombreuses pommes vertes, dont bon nombre sont déjà tombées au sol. Je ne sais pas ce qu’on attend. Le guide est parti et les deux jeunes ne savent pas ce qu’il est parti faire. Apparemment « régler des affaires ». Ceci devrait nous permettre de manger, et de dormir, ainsi que c’était prévu. Il y a par ici une cantine, parait-il, mais personne ne sait où. Nous ne savons toujours pas où nous dormirons, ni quand et où nous pourrons manger. C’est ridicule. Le guide sort du bâtiment avec de nouveaux documents, qu’il nous faut signer en trois exemplaires, sur la table de pique-nique, entre les merdes d’oiseau, les pommes pourries et le bocal rempli d’un immonde mélange d’eau et de mégots de cigarettes. Nous devons ensuite avoir affaire avec la tenancière des lieux. Treillis, chevelure blonde hirsute décolorée, vilaine bouche et visage marqué par une mauvaise hygiène de vie, chaussons en moumoute bleue flashy. Un vrai contraceptif sur pattes. Mais elle n’est pas que laide et malaimable : elle a du pouvoir. De ce petit pouvoir minable qu’on a en bout de chaîne, et dont je subodore que mon guide abusera chaque fois que ça lui sera possible. C’est elle qui va faire chier mon petit chauffeur aussi longtemps qu’il le faudra avant de lui accorder le droit de dormir là aussi, non sans avoir utilisé à plusieurs reprises le téléphone hors d’âge à quatre touches qui la met en contact direct avec une obscure hiérarchie à laquelle personne ne comprend rien. On m’explique que c’est l’hôtel, que la cantine est plus loin, dans un autre immeuble, mais qu’on ne sait pas encore où. J’ai envie de sortir mon petit Kafka illustré pour chercher un mode d’emploi à la connerie insoluble.  La dame me conduit à ma chambre, avant d’emmener les deux gamins ailleurs, apparemment à l’étage qui, lui, n’est pas encore réaménagé. Le réaménagement, consiste à avoir transformé cet espèce de baraquement en logement hôtelier, de plus en plus de scientifiques internationaux demandant à se faire loger sur place, afin d’éviter les aller-retours avec l’extérieur, et les contrôles qui vont avec.  Soyons clair : la transformation consiste au déblaiement de ce qui n’est pas conforme avec l’idée qu’on se fait d’une chambre d’hôtel (détritus, cartons, machins, trucs, etc. )  et au fait de repeindre ou tapisser les murs et les fenêtres des chambres. Les parties communes sont un amas de tas de saloperies, la peinture s’y écaille et l’odeur de peinture fraiche qui émane depuis les chambres, via des portes palières en carton-pâte fragile, est absolument épouvantable. Je ne sais pas si c’est cela seulement, mais en pénétrant dans le bâtiment, j’ai senti ma peau se tendre comme si je prenais un coup de soleil fulgurant. Ce n’est pas vraiment douloureux, mais profondément désagréable. L’odeur de la peinture ne fait qu’ajouter au désagrément.  Ma chambre est, par ses dimensions et son équipement, plus un appartement qu’autre chose. En l’explorant rapidement avant de repartir pour la visite de la zone qui m’a conduite  ici, je remarque des détails qui ne trompent pas quant au fait qu’elle était fréquentée la nuit précédente, par un résident permanent plus que par un client, qui y a laissé des affaires pour cuisiner, et quelques traces de lui dans la douche, dont une serviette humide. L’ensemble n’a pas l’air trop sale, je verrai ça ce soir dans les détails.  J’ai hâte de sortir, la peau de mon visage me démange, me brûle presque, j’ai l’impression qu’on la tanne. Dehors, une voiture de police banalisée est garée devant la nôtre. Mon chauffeur va y rejoindre notre guide, qui sort les formulaires nécessaires pour justifier de la présence du véhicule et de ses occupants. Le message est clair : vous êtes surveillés, on sera sur votre dos au moindre dérapage et on ne laissera rien passer. Vica les regarde d’un air angoissé. Elle sait que ce n’est pas parce qu’on n’a rien à se reprocher que l’on ne peut pas être harcelé par les forces de l’ordre dans ce pays. A fortiori ici, en vase clos.

Tchernobyl est un petit village, on en fait le tour à pieds en  quelques minutes. C’est cependant un lieu important pour le « tourisme » local.  On y trouve, en vrac, la boutique de souvenirs, dont la vitrine regroupe aussi bien les magnets et porte-clés que le bacon et le lard, à côté du poisson séché, de l’esturgeon fumé ou du liquide-vaisselle, un bar, un deuxième bar et un troisième bar, que d’aucuns appellent la cantine, où l’on trouve aussi le lard, le poisson, et les piles dans la même vitrine, près du frigo des boissons. On trouve aussi un centre de recherche –bien que le guide se soit foutu de moi quand je lui en ai donné le nom, avant qu’il ne découvre qu’en effet, il y a bien un centre de recherche devant lequel il passait tous les jours sans le savoir- un musée-mémorial à la mémoire des liquidateurs, une station de pompiers, un mémorial aux villes et villages martyrs, ainsi qu’un certain nombre de statues datant de la glorieuse époque communiste, dont une de Lénine et quelques allégories de l’idéologie soviétique à la portée  du plus grand nombre. Et maintenant un genre d’hôtel et une cantine introuvable. L’endroit le plus important, pour un visiteur occasionnel, est certainement le petit bandeau lumineux déroulant où apparait, en temps réel, le niveau de radiations de différents sites de la zone d’exclusion. Je le regarde attentivement lorsqu’on passe devant mais, ne sachant ni où se situent les points de contrôle, ni quel niveau d’irradiation est dangereux pour moi, je m’en détache sans difficulté, ne lui portant pas plus d’intérêt que les rares passants.

En dehors de ces sites, et des multiples dépôts, casernements, et autres espaces désaffectés plus ou moins squattés, le village est partagé entre les immeubles d’habitation pourris inhabités et les mêmes qui sont, eux, habités, parce que le gaz y parvient. La grande route qui traverse l’agglomération est parfaitement entretenue. On pourrait s’attendre à y voir débarquer les chars de l’armée rouge en quatre colonnes, ou un cortège présidentiel à tout moment, si l’endroit ne paraissait pas si désert. Quant aux rues et routes annexes, elles sont presque totalement laissées à l’abandon, la végétation les ayant le plus souvent assez étranglées pour que ne puisse plus passer qu’une petite voiture, qui zigzague entre les buissons à la densité trop forte ou les arbres morts. Au bout de ces routes, des gens habitent, en pleine nature, quelques maisons qui leur ont été restituées (pour les personnes âgées uniquement) ou qu’ils sont venus reprendre contre la volonté de l’état, dans l’attente d’en être à nouveau virés.
L’une de ces rues (j’en ai dénombré trois en tout et pour tout) passe devant l’hôtel, et se poursuit sur un secteur pavillonnaire. Des pavillons en brique et bois, il ne reste pas grand-chose. La plupart d’entre eux sont effondrés, dévastés ou colonisés par les arbres. Le quartier devait être très agréable, autrefois, bien que les habitations ne bénéficient d’aucune isolation apparente. Le guide nous y fait arrêter, pur que je puisse prendre quelques clichés. Dans certaines d’entre elles, je me demande si ce des mises en scène sordides n’ont pas été effectuées pour rendre les lieux plus pathétiques encore : petits assemblages de cubes d’enfants, posters bien placés, flacons alignés… Difficile de savoir si cela résulte d’une action pour mémoire, d’un abandon précipité des lieux ou, plus pragmatiquement, d’une dramaturgie savamment entretenue pour un public de visiteurs voyeurs en mal d’émotions. Ça  m’en touche une sans faire bouger l’autre, mais quand je trouve que c’est esthétique, je photographie, ainsi que l’impressionnant travail des arbres pour détruire consciencieusement tous les vestiges d’habitations et entraver la rue.

Nous n’avons pas beaucoup de temps, et le guide me presse le pas, m’empêchant de m’aventurer dans le cœur du lotissement. Je voudrais en voir plus, affiner mes prises de vue, difficiles dans ces pavillons désormais en sous-bois, mais le fameux programme du moustachu rondouillard nous impose d’autres priorités, que j’ignore et dont il ne nous dit rien.

Vica ne m’est d’une grande aide qu’à proximité ou dans la Lada, elle s’éloigne assez peu de la voiture, n’empruntant que les vrais chemins et évitant les broussailles. Elle n’obtient du guide bourru que de rares informations ; celui-ci nous livre la litanie habituelle qu’il livre aux visiteurs avides mais peu regardant sur la véracité de ses propos. Elle traduit, j’en prends et j’en laisse. C’est le jeu. Il dit parfois l’inverse de ce que j’ai pu lire dans des comptes-rendus d’études avant de venir, donne des versions très édulcorées de certains évènements, de la gravité de la contamination et fait peu de cas pour son cas des règles qu’il tend à nous imposer. Il cueille et mange allègrement pommes et raisin qu’il trouve au fil de notre parcours, contribuant en en recrachant les pépins à leur dissémination dans la zone d’exclusion, où les pommiers et les vignes sauvages poussent abondamment dans les espaces dégagés.

La tension dans mon visage s’est amenuisée depuis que j’ai quitté l’hôtel hideux ; l’exploration des espaces boisés m’est beaucoup plus agréable. Passant de chemin en routes étriquées recouvertes de sable et d’humus jeune, de pont  aux lampadaires énucléés en lignes droites fantomatiques, nous gagnons les abords de la rivière Prypiat’. Les trajets ne sont pas faciles, car le secteur est émaillé de canaux, rivières, méandres, étangs de sablières et marécages, et que la plupart des voiries sont dans un état de délabrement dangereux, notamment des ponts ou des digues sur lesquels même les locaux ne roulent plus. Nous faisant ralentir un instant sur l’une des plus grosses routes, empruntées par quelques gros camions alimentant le chantier du nouveau sarcophage du réacteur explosé ou la centrale toujours active, le guide nous indique un arbrisseau –un saule- en bord de route. C’est l’endroit où la plus forte radioactivité a été mesurée dans un passé récent. Il est interdit de marcher dans l’herbe dans toute la zone réglementée. Surtout là.

 

 

 

 Tcherno trio