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Sur les bancs adipeux des rives de la Méditerranée gémissait Patricia en se délitant au soleil. De ses hanches graisseuses semblait suinter toute la glycérine du monde, qui faisait luire son assise comme un iceberg retourné. Elle tenait presque autant du Giacometti que du Botero, tant ses courbes pourtant massives s’affaissaient soudain sous l’effet de l’intenable chaleur. Tout près d’elle, je ressentais cette atmosphère humide et douce propre aux sous-bois du midi et aux fonds de friteuses. Nous regardions, de conserve, le ciel d’un bleu insupportable envahir tout l’espace surplombant les vagues atones, agitées lentement par des marées lasses et un vent presque absent, plombées par une pression atmosphérique telle qu’elles peinaient à gagner en relief. Les vacances s’avéraient écœurantes à souhaits, d’une langueur absolue et sans intérêt aucun ; une véritable orgie de farniente et d’inutilité crasse. A l’ombre de Patricia, j’étais comme dans une oasis au pied d’une montagne de saindoux, dont la turgescence moite me faisait barrir d’un plaisir inavouable tandis que doraient mes pieds gras.

Elna était une naturopathe névrotique, occupée à nos pieds à pétrir des biroutes de sable humide pour en faire des alignements mystérieux. Elle semblait constituée de tout ce qui ne faisait pas le corps de Patricia. De la finesse, des os, et une chevelure ondulée d’une rousseur exemplaire qui, si elle l’avait lâchée, serait retombée jusqu’à la naissance de ses reins étroits.  Elle nous accompagnait partout, depuis plusieurs années, à tel point que parfois j’en omettais l’existence. Non pas qu’elle fut particulièrement discrète, mais plutôt que son omniprésence finissait par l’intégrer au paysage, comme une rayure sur des lunettes à laquelle on finit par ne plus prêter la moindre attention. Je ne savais pas trop de quoi elle se nourrissait. Parfois, je la retrouvais prostrée sur ce qui aurait pu être une proie, à aspirer quelque chose que j’imaginais liquide de ce que je pouvais envisager comme un corps. Mais dès que j’approchais, elle s’enfuyait soudain avec son aliment, disparaissant avec autant d’aisance que sa phénoménale minceur pouvait lui permettre. Peut-être ne s’agissait-il en fait que de fruits, de bouteilles de jus, ou bien de nains tétraplégiques, toujours est-il que jusqu’ici j’ignorais tout de son régime alimentaire.

Tout était à sa place : le ciel parfaitement monochrome, la vieille mer, la graisse ruisselante, l’ombre partielle, et la psychotique sculpteuse de sable. Cette perfection simple n’était pas pour me plaire ; j’aspirais à un léger tumulte qui arriverait tôt ou tard si je le souhaitais suffisamment fort.  Et je l’invoquais ardemment.
Prise de spasmes, Patricia se mit à éructer, glapissant des sonnets dignes des grandes heures INA-Radio-France. Dans des chapelets de verbiages à la limite de l’intelligible, elle produisait des sons gutturaux particulièrement surprenants qui alertèrent les plagistes à des centaines de mètres à la ronde. Comptant le nombre de pieds, j’en déduisis qu’il s’agissait d’alexandrins méthaniques, des vers particulièrement agressifs issus de la décomposition des matières organiques dans le système digestif. De sa grosse panse et de son estomac grand comme un parc d’attraction s’exhumaient, sous l’impulsion d’une fermentation exagérée par le climat et l’exposition au soleil, des bulles de gaz serties de toute la beauté de la poésie enfouie depuis des lustres au fin fond de ma paisible et opulente amie. Agitée par des séries de rôts violents, Patricia fournissait malgré elle les plus magnifiques rimes riches de la création, regroupées en rafales successives frappant l’auditoire en plein cœur.
Des passants s’agenouillèrent, d’autres se mirent à prier. Certains, se précipitant un peu trop pour admirer le texte de plus près, glissèrent sur les flaques de graisse avant que j’aie pu les en prévenir. On dût faire venir une équipe de brancardiers pour ramasser les badauds aux membres fracturés et les évanouis dont le nombre augmentait à vue d’œil.
Patricia paraissait intarissable. Sa masse bedonnante poursuivait ses saccades obscènes  et ses éructations magnifiques comme si son corps produisait toujours plus de gaz, toujours plus de poésie. Je ne remarquai pas immédiatement ce qui se passait du côté d’Elna. Cette dernière, visiblement insensible à l’agitation ambiante, avait consciencieusement poursuivi son travail de modelage. Ses biroutes, dressées comme un alignement de menhirs, traçaient une voie évidente entre l’horizon et le nombril de Patricia, ou peut-être son entrecuisse largement dissimulé sous les couches épaisses de son endoderme et des tissus le suivant, de ses jambes énormes à son ventre débordant. C’est alors qu’elle se mit à agiter les bras dans diverses directions, apparemment prédéterminées avec précision, en adoptant des postures quasi martiales en direction de l’ogresse poétesse de laquelle je m’étais momentanément écarté pour ne pas être écrasé lors d’un soubresaut.

Elna brassait l’air, comme si elle y capturait une matière éthérée en provenance de la mer ; elle l’accumulait autour d’elle par des mouvements de tourniquet et des simulations de possession au creux de ses mains. Son regard bleu acier transperçait l’espace. Ou mieux : l’espace transperçait ses yeux (je voyais la mer au travers d’eux). Les biroutes se mirent à trembler. Le sol entre les deux rangs qu’elles formaient s’éleva légèrement, sous forme de grains de sable entrant en sustentation. Les badauds devenus idolâtres entrèrent en transe, tandis qu’un rayon de lumière venu de la Méditerranée s’immisça puissamment entre les grains de silice suspendus qui lui faisaient autant de points d’écho prismatique pour une explosion lumineuse comparable à une petite éruption solaire.

Patricia explosa dans une quintessence lumineuse aux couleurs de l’arc-en-ciel, telle une divinité indienne sur un char de la gay-pride. Ses secousses cessèrent instantanément pour laisser place à un calme olympien, à une allégorie du Nirvana. De sa bouche toujours ouverte sortaient encore des vers complexes, dans une langue exquise d’une infinie douceur. Les fidèles, aspergés des restes graisseux de la divinité naissante, formaient une couronne d’honneur tout autour d’une Patricia métamorphosée par la perte de son corps organique. Ne subsistait d’elle que la beauté qu’elle avait dissimulée sous le graillon, que l’expression d’une pensée jamais élaborée pour cause de déni.
J’étais désespéré.  Elna elle aussi avait changé d’aspect. Sa transparence était désormais concrète. J’eus juste le temps de l’entre-apercevoir avant qu’elle ne devienne totalement invisible, aspirée dans la lumière de Patricia.
En fait j’avais toujours  su qu’elles ne faisaient qu’une, sans jamais oser me l’avouer. Là où certains individus sont donnés pour être bipolaires –terme dévoyé tellement propice à des diagnostics à l’emporte-pièce- chacune des deux femmes était l’un des deux pôles d’une seule et même personne.

Je m’assis sur le sable dos à la mer, écrasant les restes d’une biroute, puis je restai longuement à regarder Patricielna phagocyter par le ventre tout ce qui l’environnait pour le transformer en lumière céleste et en alexandrins interminables, dont je devinais qu’ils se poursuivraient tant qu’elle n’aurait pas intégralement dévoré le monde.

Les vacances devinrent enfin intéressantes.