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Ça fait des plombes que je cherche à rattraper Carole et Perceval qui se sont éparpillés dans cette grande ville italo-portugaise où nous étions censés faire du tourisme ensemble, et dont j’arpente les rues et recoins seul la plupart du temps. A peine retrouvés, ils ont déjà filé pour vaquer à d’autres occupations dont peu m’intéressent.  Nous n’avons pas la même approche du shopping, n’aimons pas les mêmes plats et, visiblement, ils éprouvent moins de plaisir que moi à discuter avec les autochtones. De toute façon, je me remets assez mal de l’échange eu avec Carole tandis que nous partions à grandes enjambées ce matin (elle à grands pas, moi à multiples tout petits) :

-Je crois bien que je te gonfle, ne t’amuse plus et t’encombre avec mon manque de légèreté, ma libido et ma complexité, lui avais-je dit.

-Ça me fait plaisir que tu t’en rendes compte, m’avait-elle répondu soulagée et tout sourire, je ne savais pas comment te le dire. Je suis vraiment contente que tu comprennes, merci, c’est super.

Dès lors, elle n’avait plus du tout tenu compte de ma présence à ses côtés et ne me considérais plus que comme un vague copain dont on aurait peiné à croire qu’il partageait son lit quelques heures auparavant, et ce depuis plusieurs années. Je ne sais pas si c’est passager ou définitif, seulement que c’est la réalité du moment. Pour l’heure, elle parcourt comme mon fils Perceval les échoppes et les rues que je ne fréquente pas, sauf quand je tombe sur eux par hasard ou déduction puisqu’aucun ne répond à son téléphone lorsque je l’appelle. Parfois ils sont ensemble, parfois non, chacun dans une forme d’hédonisme me paraissant plus égoïste qu’il ne l’est vraiment.
La ville n’est pas très belle, si l’on excepte les bâtiments anciens portant encore des traces de l’influence romaine et des enduits colorés d’ocre pas encore remplacé par un crépi hideux. Je croise Carole au bras d’un de ses amis de très longue date que je ne connais qu’en photo. Ils rient à gorge déployée en se parlant de choses que je ne comprends pas en rentrant dans une boutique de fringues un peu vintage qui doit leur rappeler le bon vieux temps. Je les laisse tranquille, ils doivent avoir des tas de choses à se dire sur le Paris nocturne gay qu’ils fréquentaient ensemble pour des raisons différentes avant que le Sida n’y fasse son incursion tapageuse et morbide.

Au détour d’une venelle rendue presque impraticable par les étals couverts de marchandises bon marché multicolores et inutiles venues de Chine, je tombe sur un porte-vêtements sur roulette où sont suspendus des gens. Secouant la tête comme pour échapper à une hallucination, je constate qu’il s’agit d’une démonstration d’hypnose dont les nombreux cobayes ont été endormis et ainsi accrochés à des cintres solides  –comme des fringues ou des carrés de viande- pour leur éviter de se faire mal en tombant par déséquilibre. La scène est macabre, l’hypnotiseur continuant de remplir son suspensoir à mesure qu’il touche du doigt le front de ses victimes consentantes. Mon fils est dans le public, sa tête chevelue dépassant de toutes les autres. Il semble s’amuser, ne quittant pas le spectacle des yeux tandis que je m’enquiers de savoir si Carole est avec lui, et si ni l’un ni l’autre n’aurait pris la fâcheuse décision d’être intégré au lot de zombies. Il me répond par une négative distraite, souriant chaque fois qu’un nouveau spectateur s’écroule sur l’épaule du perturbant artiste.

Je me tire pour de bon, las de tenter d’obtenir l’attention d’êtres aimés qui ne la souhaitent pas.
Après avoir déambulé pendant un petit quart d’heure, je rencontre incidemment  mon amie Kirla, venue passer quelques jours dans la même ville pour un séminaire professionnel. Notre joie est réciproque. Elle a bonne mine et déploie son large sourire en exhibant ses dents parfaites tandis qu’elle exprime la sienne verbalement, puis s’accroche à mon bras sur le ton du « allez, maintenant raconte-moi tout pendant qu’on marche ». On dirait qu’elle ne m’a pas vu depuis dix ans, alors que ça n’en fait que cinq. Je lui raconte donc tout ce qu’on peut raconter de cinq ans de vie sur deux cents mètres, elle suspendue à mon bras et fortement collée à moi comme si j’étais un frère précieux. Elle est jolie, gentille, je ne la connais que gaie. Elle m’écoute avec attention, même si je sais que demain elle ne se souviendra d’aucun de mes propos. Je l’aime beaucoup. Ça fait du bien.  Avant qu’elle file, je lui demande aussi ce qu’elle fait de sa vie. Elle m’explique brièvement que tout est stable –travail, famille, parties-  et que partir à l’étranger lui fait toujours du bien. Grosse accolade, embrassade, à dans cinq ans !

Me laissant guider par le hasard des lumières, des mouvements de foule et de la curiosité, je débarque sans trop savoir pourquoi au comptoir d’un club ou institut quelconque au premier étage d’un immeuble. A l’odeur, c’est un centre de soins ou un cabinet d’esthétique. La jolie nana brune derrière le lourd comptoir en bois ciré s’occupant de l’accueil d’un monsieur âgé, j’ai un peu de temps devant moi pour comprendre où je me trouve. J’aurais bien besoin d’un massage, d’un hammam, ou d’un truc du genre.
Sur les murs lisses, brillants et immaculés, des photos bon marché mais prétentieuses de paysages apaisants, de mannequins non souriants  aux coiffures techniques et hors de prix (va savoir pourquoi) dans des mises en scène plus ou moins grotesques et des publicités pour des produits de cosmétique capillaire. C’est un salon de coiffure. Pas de massage.
Quand je regarde les clients, pas un n’a moins de soixante ans (merde, j’en serai dans quinze ou seize ans), et tous montrent une posture digne et résignée que l’on ne trouve guère que chez ceux qui montent à l’échafaud ou ces autres, là, qui entrent dans ces luxueuses cliniques privées  où l’on vient subir des lavements régénérants pour retarder l’âge. J’hésite. Coiffage ou pas coiffage.  En me retournant sur une mamie figée face au miroir, à la chevelure argentée malmenée par une coiffeuse à peine plus jeune à la tignasse surmontée d’épis volontaires arqués comme des vagues, je décide un rapide tour d’horizon des sièges occupés. Ceux qui le sont par des hommes ne m’offrent pas d’autre perspective qu’un morne raccourcissement d’une sobriété extrême, avec parfois recouvrement partiel d’une calvitie plus ou moins prononcée. Les mains des coiffeuses caressent vaguement les crânes, leurs doigts ordonnent ou époussettent les toisons sans attention particulière ; elles font de ces messieurs le reflet de ce qu’elles aiment voir chez leurs pères. Je décide de m’échapper avant d’être sollicité par la charmante hôtesse dans sa langue chantante, propre à faire infléchir ma propre volonté pour cause d’amabilité trop efficace et de désarroi affectif de mon propre côté.
Dans l’escalier, je retrouve la mamie, la tête en toupets étranges arqués comme des vagues, l’air désabusé mais amusé. Elle me fait comprendre que ça ne la gêne pas, que les cheveux repoussent. Je lui fais comprendre que celle qui l’a coiffée a fait comme pour elle-même, ni plus ni moins, effectuant avec soin ce que son mauvais goût estimait être le meilleur. Elle éclate de rire et repart elle aussi, mais à son rythme, affronter le regard des passants.

Dans la rue, le jour commence à décliner. La ville change au fil de mes pas, un quartier ne ressemblant pas à l’autre. J’arrive dans des zones beaucoup moins animées, où de haut bâtiments se succèdent dans une couleur ocre jaunâtre dont je ne parviens pas à déterminer si elle est le fait de la poussière, du soleil qui décline, ou du revêtement des façades. Les artères sont beaucoup plus larges, les trottoirs aussi. Les immeubles sont plus hauts, bien plus haut, dans une architecture mêlant brutalisme, modernisme et néo-gothique selon les cas. On s’y sent sale sitôt qu’on touche quelque chose, et les rares passants ont l’air triste ou absent. Là, les véhicules ne s’arrêtent qu’aux feux rouges, ne cédant pas leur rythme effréné à celui des piétons qui voudraient traverser dans les passages piétons non protégés, qu’il s’agisse de vieillards, femmes ou enfants. Les poussettes pour nourrissons ressemblent à un mélange de cloche à fromage sur roulette et corbillard précaire à l’ancienne, avec ses rideaux noirs et son baldaquin. Tout ce qui est inerte et dressé et dur, tout ce qui vit paraît ployer sous un joug invisible, à lutter contre la poussière.

Je vois passer, sur l’une des motos volantes qui strient l’avenue de leur râle aigu, deux lourdauds en tenue de bagarre, sans casque, donnant l’impression de fuir une menace lancée à leur poursuite. Le passager porte sous son bras droit quelque chose d’encombrant et lance régulièrement des regards en arrière. Je regarde en direction de la menace sans rien y voir, sinon une circulation assez dense et morose n’ayant rien d’inhabituel à cette altitude –le ras du sol-. La plupart des véhicules roulent sur le bitume, une poignée des plus petits volent un peu au-dessus, diffusant plus efficacement les résidus de combustion légers et autres poussières sales. L’air est difficile à respirer, mais chacun y semble résigné.
Quelque chose cloche, je sais que ces deux types fuient mais ne parviens pas à déterminer quoi.
Comme ils percutent un poteau à force de slalom aérien un peu plus loin,  je  pars à la recherche de mes réponses en les rejoignant sur le site de leur crash. Ils sont sonnés, un peu éraflés mais vivants. La moto est morte, en mille morceaux. Je les vois de loin se saisir d’une partie du réacteur et de l’objet que le passager portait, débarrassé maintenant de son emballage. De loin, on dirait le réacteur en miniature : un petit cube creux prolongé sur l’un de ses côtés pleins par une structure plate en L du même métal mordoré. Vu de face, ça ressemble à un 6 stylisé. Les mecs ont l’air indestructibles. Ils s’époussettent succinctement, redressent sommairement leur courte crête rousse, et repartent à pied en boitillant dans la direction inverse de celle qu’ils avaient au préalable. Le plus grand supporte le plus petit, qui continue de scruter dans toutes les directions comme pour vérifier qu’ils ne sont pas suivis, portant l’objet comme s’il s’agissait d’un bébé. Je viens me greffer à eux, les accompagnant ostensiblement en marchant à la même vitesse. Mon langage corporel est clair, ne laisse pas place au doute : je ne suis pas une menace, bien que je les observe de façon appuyée. C’est quelque chose qui me reste de l’enfance, quand je venais m’accrocher aux groupes de grands ados pour finir par faire partie du décor, voire de la bande, comme une mascotte inoffensive qui ne perdait pas une miette de leurs préoccupations ou de leurs histoires.
Les deux se nomment respectivement par leurs surnoms, Kal et Georges. Kal, le petit, cherche un endroit ou se poser pour vérifier que leur cargaison fonctionne encore. Georges lui oppose qu’ils n’ont pas de carburant, que ce sera impossible.
Après avoir parcouru quelques centaines de mètres à se chamailler, ils décident conjointement et dans la grogne de s’installer au sol  en pleine rue pour procéder aux essais souhaités et faire ainsi taire le questionnement bruyant de leur cerveau visiblement peu enclin aux fortes sollicitations. Un marchand dont le visage ne m’est pas inconnu regarde de loin, depuis l’arrière d’une vitrine réfrigérée débordant sur la rue, ce que les deux truculents motards bricolent avec leurs appareils.
Contre toute attente, le réacteur se met en marche réduite sans carburant apparent. Je subodore qu’il en restait un peu dans les tuyères fines qui l’alimentent. Le petit objet en semble un modèle réduit. Dès qu’on  l’éloigne du réacteur, celui-ci s’éteint.  Ebahi, je peine à comprendre leur corrélation.
Kal et Georges continuent de se chipouiller à coups de « tu vois bien, que j’te l’avais dit » dont chacun revendique la paternité première. Le commerçant, interpelé par ce qu’il entraperçoit, vient se mêler à l’affaire. Il est de bonne stature, costaud mais lourd et tranquille. Ses cheveux poivre et sel mi-longs coulent sur ses épaules larges en encadrant son visage assez large sur lequel ses grosses lunettes à verre fumé semblent trôner plus qu’elles ne servent. Un grand tablier pourpre lui sert d’uniforme. Il se penche sans discrétion sur le matériel et, s’adressant à nous trois, nous demande ce dont il s’agit. Les deux punks répondent qu’il ne s’agit de rien et que ça ne le regarde pas, ce qui est le meilleur moyen d’intensifier la curiosité. Ils nous invite à poursuivre à l’abri de sa boutique, moins poussiéreuse que le sol et à l’abri des regards. Nous y allons sans discuter, une persuasion troublante émanant de sa voix douce. Au milieu du petit commerce, un espace dégagé permet de remettre en marche les appareils (le réacteur au ralenti ne produit pas plus de chaleur que la veilleuse d’une chaudière) et de poursuivre notre fascination autour du petit dispositif inconnu. Nous apprécions d’autant plus notre expérimentation à l’abri qu’à l’extérieur une averse commence brutalement, rendant le gîte encore plus accueillant. Une petite boite en verre posée près de nous attire toute mon attention. (« vous avez faim ? » « Non merci. Kal, tu veux un truc ? »  « c’est quoi dans la vitrine ? » ) La boite semble n’avoir pas de fond. Non pas qu’il s’agit d’un de ces objets de décoration en trompe-l’œil avec un miroir sans tain se reflétant sur un miroir de fond, de petites diodes donnant l’illusion d’une profondeur infinie ; là, dans ce cas précis, l’abîme est d’une noirceur profonde et il n’y a aucun moyen d’y voir quelque stratagème optique. Les trois autres me rejoignent, plongeant à leur tour leur regard dans cette profondeur impossible.
Notre hôte nous explique de sa voix suave qu’il n’a jamais compris à quoi cela servait, mais l’avait conservé parce qu’il était convaincu de son intérêt, et que cela recélait une forme de secret. Je ramasse une olive dans la barquette que Kal tient dans les mains et la lâche au-dessus du trou. Elle y tombe et disparaît très rapidement dans ce rectangle de 30 cm par 15 sans produire le moindre son qui puisse nous laisser supposer qu’elle heurtât à un moment ou un autre une quelconque paroi. Je réitère avec un objet plus sonnant, sans autre succès. Nous sommes stupéfaits. Il en va de même pour la lumière, qui semble s’y perdre avant que le faisceau lumineux de la torche de mon téléphone ne rencontre le moindre obstacle à éclairer.
Me vient l’idée de demander à notre hôte d’éteindre sa boutique et de clore ses stores pour ne pas être gênés par la faible lumière vespérale et l’éclairage public qui démarre. Il me faut des jumelles. Les yeux fixés sur le noir profond dans le parallélépipède transparent, je ne sais pas qui m’en dépose dans la main quelques instants plus tard, mais je l’en remercie. J’ajuste les réglages en direction du fond ou de son absence, avec précision, lenteur, prudence. Jusqu’à ce que, très loin, j’aperçoive une vague lueur un peu nébuleuse ponctuée de petites tâches plus sombres. Je vérifie la propreté des optiques et recommence la scrutation avec le même succès. La fébrilité m’étreint. Notre hôte n’a jamais rien vu depuis qu’il possède cette boite qui n’en est pas une.  Les uns et les autres se précipitent et jouent des coudes pour voir à leur tour cette image vague dénuée de sens, se passant les jumelles à tour de rôle dans le noir complet.
Quand la lumière est rallumée, je découvre qu’un nain achondroplasique nous a rejoints, visiblement aide et ami du commerçant. Kal et Georges le connaissent et l’appellent « le Nain » et se mettent instantanément à le chahuter en plaisantant sans agressivité.
Le commerçant montre une mine réjouie, me tape sur l’épaule et s’auto-congratule de sa patience.
Une intuition m’amène à lever et déplacer la boite, pour reproduire la même expérience. Qu’elle soit sur un support ou non, le résultat est le même. Mais, lorsque je la dépose sur un miroir, c’est le miroir tout entier qui acquiert les mêmes propriétés, devenant à son tour précipice ténébreux. Les olives traversent le miroir comme la boite seule. Chaussant à nouveau les jumelles, je constate une image plus claire du halo, comme élargie. Un motif s’en détache, sans être tout à fait distinct. J’ai supposé juste et, entouré de mes nouveaux acolytes,  j’emporte la petite boite à l’extérieur. Notre hôte tente de m’en empêcher, croyant que je veux m’en emparer, mais je le calme en l’invitant avec fermeté à me suivre sur le trottoir, vite, et à me faire confiance.
Une grande flaque d’eau profite des toutes dernières gouttes de l’averse. Le trottoir brille du reflet des lampadaires, des phares et réacteurs des véhicules, et des quelques enseignes alentours. Je pose l’objet sur la flaque qui réagit, comme je le pressentais, comme le miroir.  Tout à coup, face à nous, le trottoir devient un vaste trou béant non plus sombre, mais parfaitement clair. Comme postés en haut d’une falaise ou sur un nuage, nous pouvons observer en-dessous de nous une cité portuaire visiblement ancienne, où s’activent quelques passants lointains qui ne nous remarquent pas. Nous sommes stupéfaits. Georges envoie un gravier qui disparaît avec la distance et atterrit probablement sur l’escalier que nous devinons bien plus bas, qui mène du petit port aux remparts. Nous changeons de flaque et constatons que la taille de celle-ci influe directement sur la visibilité et la proximité de ce que l’on observe. Si nous allions à des kilomètres, nous surplomberions une zone située à des kilomètres, assurément. Nous cherchons à la hâte une flaque assez grande pour grossir encore notre point de vue, jusqu’à ce qu’une assez imposante nous permette de ne nous trouver qu’à quelques mètres au-dessus  du port. Kal y pousse le nain : « Vas-y, c’est toi le plus petit ! ».
Négligeant la masse volumique, il est parti du principe que la densité de son corps lui permettrait de mieux résister à la chute. Par chance, le nain choit au coin du rempart et du sommet d’un escalier, sur des colis en attente. Il hurle des insanités à l’encontre du motard mais a survécu à sa chute qui s’est poursuivie par un roulement sur les marches. Son premier geste consiste à dresser le poing en notre direction en nous insultant de toutes ses forces. Nous entendons ses cris, étouffés par la distance et a circulation de notre côté. Je pars en courant chercher une longue rallonge électrique que j’ai vue dans la boutique, l’attache au lampadaire le plus proche et jette dans le vide pour proposer au nain de s’y agripper. Mais il la nie et part en courant vers la ville par une porte basse, attirant les regards des passants qui stoppent ce qu’ils font à son passage.  Je m’agrippe fermement au câble, lance un regard circulaire à la ville sordide encore humide et me laisse glisser jusqu’à l’autre sol. J’ai une trouille dingue, mais ce que je sens avant tout c’est la pureté de l’air marin, qui inhibe presque complètement la peur du grand saut.

Au-dessus de moi, que du ciel, pas l’ombre d’une ouverture ou d’une autre personne. Où étais-je l’instant d’avant ? Je relâche mon étreinte sur le cordon plastifié sitôt que mes pieds touchent les marches en pierre, le secoue un peu pour voir si l’onde se propage jusqu’à l’endroit invisible où il est accroché. Pour l’heure, il semble suspendu au ciel, la fine ligne anthracite disparaissant quelques mètres à l’aplomb de ma tête. Que fais-je là ? Vaut-il mieux les descendre ou bien les monter, ces escaliers ? Je choisis l’option marine, et me dirige vers l’eau calme qui agite une poignée de jolies embarcations dans le dos de gens qui discutent en désignant le vecteur de course du nain, ce qui leur évite de porter leur attention sur moi.
La ville n’est pas aussi ancienne qu’elle n’y paraissait vue du haut. Probablement date-t-elle de 100 ans tout au plus, dans la même région de la Méditerranée ou pas très loin. C’est l’été ou c’est tout comme, il fait beau et doux, la mer est bleue et les bâtiments clairs. Ça sent les embruns, le poisson, le bouillon de légumes et le crottin. Ma tenue pourrait passer inaperçue, si elle n’était si sombre. Il faudrait que je puisse piquer une chemise au moins, histoire de m’éclaircir autant que les indigènes. Je passe tout de même la haute porte permettant de franchir, depuis la mer, le rempart démilitarisé. Vues la température et la position du soleil, c’est probablement la fin de la journée ; des hommes se retrouvent devant les maisons, les pêcheries, pendant que les femmes s’affairent dans les cuisines pour qu’ils ne manquent de rien à leur retour. La rue n’est pas propre, jonchée qu’elle est par des reliquats de pêche sur lesquels les mouettes et les goélands s’abattent et les déjections des ânes qui ont porté les carrioles de poisson vers d’autres destinations.  Toutefois, cela n’entame en rien l’ambiance jolie qui se dégage des constructions en matériaux nobles dont l’authenticité ne fait aucun doute.

Je mets un certain temps à m’apercevoir que je ne suis plus du tout aussi grand qu’auparavant. Monter les marches au perron de la première bâtisse à ma droite me demande d’élever les genoux bien plus haut que je m’y attendais et un certain nombre de choses ne me sont plus correctement accessibles, telles les poignées de porte, le sommet des étals ou l’encolure des ânes. Regardant mes mains, je remarque que mes doigts sont plus courts, plus ronds et passablement écorchés. Observant mon corps tout en le tâtant, un peu paniqué, je dois me soumettre à l’évidence qu’il est celui d’un enfant. J’enroule mes manches et mon pantalon, puis noue une ficelle autour d’un pli grossier à la ceinture pour nager un peu moins dedans. Peu à peu, je sens se réorganiser  certaines priorités dans ma tête. Ma mémoire ne se débarrasse pas complètement de ce qui l’occupait déjà, mais de nouvelles données viennent la charger derechef, heurtant brutalement mes pensées pour les recomposer au regard de leur considération. Je secoue un peu la tête par réflexe – avec l’idée erronée que cela remettra mes idées en place -, m’efforce de me concentrer pour évaluer la situation  et reprends, étourdi, un trajet qui m’apparaît familier.

J’arrive bientôt dans un quartier très différent, loin des ruelles pavées empruntées jusque-là.  Le sol, après s’être progressivement débarrassé des pavés lustrés, s’est vu ensuite graduellement recouvert d’un asphalte grisâtre totalement anachronique. Les rues sont presque désertes, bordées d’immeubles modernes de taille moyenne et de maisons sans grâce construites en parpaings ou préfabriquées. Des pelouses pelées par la tonte entourées de haies laides servent de reposoirs à des voitures à essence plus ou moins délabrées. Je suis enfin arrivé chez moi, où ma mère m’attend. Quand je pénètre dans notre petite maison, je me rends vite compte que j’étais bien moins attendu que je le supposais  en trouvant ma mère allongée au sol entourée de personnages sans visage dont la peau mate est plus noire que l’ébène.  La lumière est tamisée et agréable, le rideau en acrylique de l’étroite fenêtre volète avec le courant d’air que je viens de créer en ouvrant la porte. Un des grands types noirs s’approche de moi avec un long appareil métallique à section carrée. Alors que je tente de détailler l’appareil et de déterminer qui ils peuvent être en fonction de leurs vêtements (totalement banals), un violent coup me touche à la face.

Je m’éveille, endolori, le bras engourdi. Nous ne sommes plus au même endroit. Des tas de corps se trouvent autour de moi. Des tas, littéralement. Tous ont la peau noire des agresseurs de ma mère, comme vides de leur substance. Regardant mes mains, je constate que c’est aussi mon cas. Ai-je un visage ? Rien de précis n’apparaît au toucher lorsque je le parcours avec mes mains. Je remarque un bandage blanc à mon bras gauche. Me souviens d’une douleur fugace à celui-ci, j’ai dû me protéger avec par réflexe avant de tomber. J’ai l’impression que je suis le seul être éveillé dans la grande salle claire éclairée par des tubes fluorescents aussi efficaces que violents pour le bien-être.  Chercher ma mère. L’entrée est bien visible, un axe dégagé entre lits et corps inanimés permet de l’atteindre  facilement. Discret et vif comme me le permet mon âge, je me glisse par la porte à doubles battants  et fonce dans le couloir de ce qui ressemble à un hôpital. Une sorte de bip d’électrocardiogramme résonne dans tout le bâtiment avec une intensité égale où qu’on se trouve. Je passe presque inaperçu entre tous les noirs qui déambulent en uniformes médicaux, enfant perdu à la recherche d’un parent. Je gage que quelque chose n’a pas fonctionné me concernant et que, de fait, je passe pour l’un d’entre eux puisque toujours vivant. Enfin, après de multiples essais, je pousse la porte d’une autre grande salle où se trouvent dans d’innombrables lits des humains classiques en cours de pompage et de noircissage. Ma mère est dans l’un des lits, endormie et toujours humaine. Elle a la mine d’une cancéreuse sous chimio. Elle est cancéreuse sous chimio.
Avec nervosité, je la secoue pour qu’elle s’éveille et vienne se sauver avec moi. A ma grande surprise, elle me reconnaît immédiatement quand elle ouvre les yeux. Elle prononce mon nom tout en douceur, avec infiniment de tendresse et de joie, tendant le bras pour m’inviter à m’approcher encore et me caresser le visage que je n’ai plus.

-Je t’ai reconnu tout de suite, avec ton bandage. Il n’y a que toi pour te mettre dans des situations pareilles et t’en sortir !
-Viens, Maman, on doit sortir tout de suite avant qu’ils te fassent ce qu’ils ont fait aux autres !
-Mais je ne peux pas, mon petit, tu vois bien que de toute façon je vais mourir, me répond-elle sans aigreur ni tristesse.
-Mais je ne veux pas, moi, que tu meures !
-Allons, ce n’est rien ! L’essentiel est que toi tu ailles bien, c’est tout ce que je pouvais souhaiter. Quand je les ai vus frapper ton corps fragile et appliquer leur machine sur ton crâne, j’ai cru que c’était fini. Te savoir vif et mobile était ce que je pouvais espérer de meilleur. Regarde : ils ne te voient pas.

Effectivement, les noirs ne me portent aucune attention. Quoi que je puisse dire ou faire, c’est comme si je n’existais pas. Y compris lorsque je tente de les empêcher de s’approcher de ma mère en sanglotant et en les tirant par les bras, les mordant, incisant leur chair tendre avec les bistouris à ma portée, et même quand je leur crève les yeux qu’ils n’ont pas. Ma mère se dégonfle en souriant, aspirée et noircie, devenant un corps noir de plus. Quelle différence entre elle et moi ? Eux et moi ? Puis-je souffrir d’autre chose que de la tristesse ? Je vois ma mère partir comme s’il s’agissait de son propre emballage en plastique à sacs poubelle, ajoutée sur un tas. Un vide glacial semble prendre toute la place en moi, incision au sabre gelé de tous mes viscères amputés par l’émotion. Je la mue en colère.

Qui sont ces êtres ? Que souhaitent-ils ? Je me balade dans les couloirs, le scalpel à la main, fendant tous ceux que je croise en différents endroits de leur anatomie. S’ils ne me voient pas, je peux être leur virus, leur peste bubonique, leur choléra.
Je décide de rester dans l’hôpital et de les pourfendre jusqu’à la fin des temps.

Dehors, il ne pleut plus jamais. Le soleil se couche parfois, selon un rythme que je n’ai pas encore saisi.

Je suis devenu la mascotte tueuse d’une gigantesque pompe à humains d’où ne sortent que des esclaves insensibles et des organismes sans vie. Dans moins d’une semaine je serai probablement le dernier humain ici. Et je ne le suis plus que dans ma tête.
Dehors, montent vers le ciel des flopées de petites boites transparentes rectangulaires.
Carole n’est pas là pour peut-être recommencer à m’aimer. Cette fois comme un enfant.

 

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