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Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

Dix-sept mille six cent soixante-quinze bureaux dans la seule capitale, et pas un prospectus qui vaille la peine d’être lu. Mieux valait être sourd que de lire ça. Un pied dans un clafoutis tendre, l’autre dans une crème à la vanille, je succombais au plaisir délicat de faiblir sous Monique, une anguille sous roche et des fraises dans la raie. Perdu dans un appartement aussi immense que moi, je cherchais désespérément la sortie pour aller courir le pale et secourir les blêmes. De mon bras gauche avec le pouce inversé, je pouvais juger de l’impossibilité d’être gaucher dans ces conditions, et décidai que celui-ci deviendrait mon bras droit, dès que mon épaule serait disponible pour le recevoir.

L’escalier en colimaçon s’allongeait autour du corps superbe de Marie-Christine, esthète qui s’ignorait dans un déluge d’opulence et d’absence de vocabulaire, suave et sensible, mais indolore. Clamant mon innocence à la vieille rombière garnie de perles de fourrure, j’exilais tous les maliens coincés à Anvers et, contre tous, jubilais sous une fontaine de Jupiler en regardant les étoiles dont le cycle, ramolli par l’alcool, me semblait stagnation tandis que mes yeux voyaient en 2 images/secondes les atermoiements spatiaux des astres au parcours baveurs. La goutte au nez, qui tachait de rouge le carrelage qu’elle heurtait, je rôdais mon cancer pour lui assurer une longue vie, loin des trépanations inutiles et des calvities chimiques. J’étais ma tumeur préférée.

Dégoupillant une grenade de circonstances, j’arrachais à une élu de mon cœur les aveux qu’il me fallait, et grimpai sur un phallus géant à propulsion atomique vers des cieux constellés et dégoulinants où m’attendaient ma bien-aimée et quelques-unes de ses conquêtes féminines au corps outrancièrement fabuleux. Fréquentant une voie plus lactée que jamais en surfant sur le chibre à réaction, j’évitais les écueils, qu’ils soient météorites ou radars à haute pression, ainsi que les cuit-vapeur et les gâteaux secs humides.

Tout allait pour le mieux. Je redescendais gentiment sur mon Epeda multi-soupirs, avalant à grosses bouffées des nuages de radicaux libres et de matières grasses insaturées, desquelles je m’oignais le corps avec une délectation presque délictueuse au bras de ma partenaire. Elle en avait deux du même côté, ce qui lui épargnait mon questionnement préalable quant à savoir s’il s’agissait du droit ou du gauche, des gaullistes pratiquants ou des mous du genou Ouest. Ma mère, virevoltant sur une fusée en feuilles de palme, décrivait dans le ciel des arabesques fascinantes, traversées d’arcs-en-ciel et de bouquets d’estragon. Une pluie de tomates farcies interrompit son balai aérien – comme dit Harry pot-de-fleur-  et la cloua au sol un bon moment, le temps que les gavials affamés s’en repaissent en ondoyant langoureusement dans le liquide écarlate et légèrement visqueux qui suintait des fruits écrasés. Je ne pus résister et me jetai à mon tour dans le jus encore fumant, nageant entre les débris de viande flottants et les sauriens au long bec qui en profitaient pour s’emmancher les cloaques tout en déglutissant de bonheur. On se serait cru à un vernissage place des Vosges, en moins sale.

 

 

M’extrayant de l’onctueux fluide, progressivement car cela m’était désagréable, je regagnai la berge pourrie de tannins et couverte d’un épais tapis de moisissure grisâtre, aussi confortable qu’un édredon, et plus dense qu’une moquette anglaise. Gémissant de plaisir dans l’épaisseur du Penicillium gigantesque, j’entendais mon cœur battre la chamade à l’idée qu’il me faudrait le quitter. Le cocon douceâtre qu’il constituait, son immensité incommensurable et sa virginité lorsque je m’y mouvais le rendaient implacablement attirant, infiniment confortable au point qu’il me semblait que j’y laisserais mes tripes si je devais en partir. Il était Elle, il était Elles, il était Ça et bien d’autres encore, mon moi et mon surmoi réconciliés dans une grande orgie où on bouffait du freudien avec des baguettes en corail.

Je m’en allai, glapissant, sur le sommet de la bosse d’un triste dromadaire cacochyme dont le regard présomptueux laissait présager la fin d’un mythe et le début d’une capsule. Dans une forêt d’anus en fleurs, une larme perla sur mon faciès étrangement vernissé, émaillé d’outremer et d’azur dans le reflet du soir d’un soleil au rabais. Véronique parlait à des chiens aveugles, les exhortant à l’amour, alors que des rideaux de plumes fragiles tombaient derrière elle depuis les ailes d’anges mal soudés. J’eus juste le temps de lui construire un cockpit protecteur, et de retrouver ma belle sur Saturne, où le gouverneur du palais synodal ne cessait de lui faire des avances en espérant un recul, consternant de hardiesse libidineuse et confondant d’imbécilité habituellement propre aux humains quand leurs mains le sont aussi.