Articles Tagués ‘Roulement Asymétrique pour Trouillards Patriotes’

Mon avion pour Helsinki partait bientôt. Ce coin de banlieue parisienne où j’attendais le bus n’avait pas beaucoup changé depuis mon enfance : maisons en meulière du début du XXe siècle et petits immeubles résidentiels des années 80, entre lesquels s’étaient intercalés, durant mes longues années d’absence, de nouveaux logements plus modernes. Autrefois, cette ligne portait un autre numéro, et j’en comprenais le trajet. A l’époque, je montais ici pour rentrer chez moi, dans une cité autrement moins cosy mais plus à l’écart d’un grand axe, donc paradoxalement moins bruyante.

Ma bagnole était en carafe depuis plusieurs jours ; j’avais trouvé quelqu’un pour me rapprocher de l’aéroport ce matin, qui m’avait déposé par ici en me disant : « c’est le 112 qu’il faut prendre ». Il me paraissait assez peu probable que le bus me conduise jusqu’à l’aéroport, et encore plus improbable qu’il le fit dans les temps, mais j’avais obtempéré par politesse. Débarqué à brûle-pourpoint de ma campagne, j’étais pour le moins paumé ici, hors de mes repères, avec pour seules affaires mon vieux sac à dos  de trekking vert moche, des vêtements robustes idéaux pour la marche en forêt, et mon téléphone.  Je ne fais pas très couleur locale. L’avantage, dans les grandes agglomérations, c’est que personne ne vous prête attention, chacun se murant dans son égocentrique planning quotidien en tirant une tronche de six pieds de longs à faire rater une couvée de singes. Je passais donc relativement inaperçu au milieu des banlieusards qui attendaient leur transport en commun.

Le bus arriva rapidement. J’étais le seul, des gens patientant à l’arrêt, à monter dans celui-ci. Les autres seraient certainement pour le 124, ou le 148.  Je fus surpris par la configuration du poste de pilotage, quasiment identique à celle de mon enfance : pas de vitre anti-agression, pas d’électronique, un seul gros bloc comptoir-caisse-barrière-composteur métallique à la peinture grise usée entre le chauffeur et moi. Celui-ci en leva d’ailleurs l’improbable portillon pour aller vérifier quelque chose au cœur de son bus et discuter avec l’un de ses collègues, probablement contrôleur, si j’en jugeais à son uniforme noir à casquette. On sentait bien qu’on était tôt le matin, d’habitude ils sortent en bande pour éviter de se faire frapper, dans la région. Ceci me laissa le temps de constater que je n’avais pas pris mon argent liquide, me souvenant que mon seul portefeuille avec les cartes bancaires m’accompagnaient. Quand le chauffeur revint à son poste de pilotage, j’avais farfouillé au fond des poches de ma parka kaki pour y trouver – ô surprise – assez de monnaie pour financer un aller-retour que je m’empressai de régler de suite, avant de perdre les derniers ronds qu’il me restait dans un achat intempestif encore inconnu, qui aurait pu ressembler à une religieuse au chocolat ou une figue en pâte d’amande. Je réalisai à cet instant que j’avais oublié la plupart de mes affaires dans ma voiture, et retrouvai, non sans un petit sourire tendre, la sensation d’être pauvre.  Un peu décontenancé, je tardai à composter mon ticket dans l’antique machine, devant subir les allégations répétées et irritées du conducteur, qui me prenait visiblement pour un péquenaud visitant la région parisienne pour la première fois. Il était pressé et je gênais la montée des retardataires qui se précipitaient dans le ventre du bus la tête basse, dressant mécaniquement leur titre de transport mensuel devant le regard absent de celui qui m’invectivait.

Pris d’une relative panique, je gagnai ma place, un peu gêné par le redémarrage du véhicule. Deux sièges libres immédiatement derrière le chauffeur firent l’affaire. Je restai toutefois debout pour assouvir l’angoissant besoin d’inventorier mes possessions. J’ouvris mon sac comme si je le découvrais. Profond, un peu sale, garni d’une multitude de poches et de recoins, fermant avec une cordelette d’étranglement et un petit rabat, ce sac qui avait appartenu à mon père semblait ne rien receler d’utile, sinon le puukko ramené lors d’un précédent séjour finnois, dont le tranchant impeccable était protégé dans un joli fourreau de cuir ouvragé, coincé entre une serviette de toilette sale et froissée, des cailloux et une série de petits rondins de bois – thuya ou if, apparemment – qu’une précédente lubie m’avait dû faire placer là, dans un but que j’ignorais depuis lors. Avec un peu de ficelle de chanvre, des os et des glands, des bouts de papier annotés ramollis par la pluie puis séchés, une boite d’allumettes dans le même état et trois stylos d’avant l’an 2000, l’ensemble constituait tout ce dont je disposais.

Je voulus me débarrasser des bouts de bois et des os en les plaçant sous mon siège, mais ils roulèrent dans un virage, attirant l’attention du chauffeur. Celui-ci se retourna vers moi et entama, à ma grande surprise, la conversation. En plein désarroi, je n’avais pas trop le cœur à la causette, mais je fis bonne figure. Les rapports humains directs sont si rares, dans les grandes villes…

La conversation démarra à peu près normalement :

– vous venez de la campagne ?

-oui

-de quel coin ? Parce que ma famille à moi elle vient de Beauvais. »

Le type avait un visage passablement émacié. Je lui donnais la quarantaine. Une quarantaine usée, de grand fumeur. Bien que je ne le visse que selon un angle ne dévoilant pas totalement son visage – il fallait que je penche ma tête dans l’allée centrale pour m’adresser à lui ou l’écouter – je lui trouvais mauvaise mine. Notre discussion agaçait passablement les autres passagers, dont je remarquai la bouche plus pincée encore que précédemment. En fait de discussion, d’ailleurs, il s’agissait plus d’un monologue, le chauffeur étant parti dans une sorte de litanie des évènements marquants de son quotidien en tout point inintéressant. Mes interventions ne servaient en somme que de ponctuation à cette lente énumération de fadaises et de lieux communs, dont je redoutais surtout qu’ils ne dévient en considérations racistes qui m’auraient sérieusement indisposé, et auraient été susceptibles de semer le trouble dans le bus où voyageaient, évidemment, nombre de personnes d’origine étrangère.

J’avais regroupé mes bouts de bois au pied de mon siège, les empêchant de subir les roulis avec mes propres pieds utilisés comme des barrières. J’hésitais encore à les recharger dans mon sac. Faisant mine d’écouter le gusse, je m’interrogeais essentiellement quant au point auquel mon voyage était compromis. Ma principale contrariété était la présence du précieux couteau dans mes affaires. Si par miracle je parvenais à temps pour mon vol, que ma seule carte d’identité faisait l’affaire pour me faire enregistrer, je serais contraint de le placer en soute, avec le risque de me le faire voler, car le sac fermait mal.

Le chauffeur haussa le ton. Visiblement il craignait qu’on ne lui prête suffisamment attention. Son discours était de plus en plus décousu, surréaliste. Il mélangeait maintenant ses histoires de divorces avec les querelles internes à son entreprise, la pêche à la ligne (il pêchait semble-t-il remarquablement la brème dans la Marne) et la circulation, plus facile en forêt qu’en ville. A un moment, il dressa au-dessus de sa tête, bien visible, un tout petit pot en plastique transparent contenant une poudre blanc-jaunâtre. « ça, c’est ma garantie de bonne vie ! Grâce à ça, tous mes problèmes disparaissent. C’est mon médecin qui le dit (le type criait désormais plus qu’il ne parlait, comme s’il avait voulu que les passagers placés en queue l’entendissent aussi bien que moi). Mais attention : il ne faut surtout surtout pas la fumer, ce serait mal. On peut même en mourir. Elle se respire, elle s’ingère, on peut l’injecter, mais elle ne se fume pas, sinon elle pourrait nous tuer ! ».  Il dressait son petit récipient d’héroïne en arborant un rictus dément, perceptible de loin à travers le rétroviseur intérieur qui lui servait à observer ses passagers, celui dont l’inclinaison est généralement savamment mise en œuvre pour permettre aussi  la surveillance des jambes des passagères assises dans les premiers rangs. Les voyageurs eurent tout-à-coup un élan d’acuité à son égard. Je ne savais pas si tous savaient ce qu’il levait tel un trophée, mais apparemment la supposition était suffisamment forte pour commencer à sérieusement les inquiéter.

Et l’imbécile continuait à me parler, exigeant dorénavant des réponses à son absence de questions. Il nécessitait que je m’exclamasse par la positive à toutes ses interjections, affirmations, supputations ou souvenirs, au même titre que si je les avais partagés. Etant par nature d’avis contraire d’office à tout ce qu’on me dit, il me fut très difficile de concilier la raison et ce qui me brûlait les lèvres. La situation devint plus périlleuse lorsqu’il décida de ne plus s’arrêter aux stations, convaincu qu’il lui fallait gagner le terminus avant toute chose. Lorsqu’il me vit en train de composer un numéro (celui des secours) sur mon téléphone, il entra dans une rage folle, se levant et se retournant en hurlant, tandis que le bus roulait toujours, en dressant cette fois-ci un magnifique couperet de boucher flambant neuf, qui incita immédiatement tous les occupants du véhicule à avoir eu la même idée que moi à y renoncer céans.

C’était pas gagné pour Helsinki.

La tension dans le bus était montée d’un cran. Je commençais donc à me sentir à mon aise. Mal placé pour pouvoir surveiller le junkie roulant, je m’installai sur la droite, à la place désertée par une jolie dame quelques secondes auparavant, qui était partie se réfugier en retrait. Le moment me paraissait opportun pour entamer une discussion plus soutenue, en y instillant une dose de contestation.

Le type était rouge pivoine, tendu comme une corde d’arbalète prête à décocher. Les mains crispées sur son volant, le couperet calé sur le tableau de bord, il conduisait tout à fait convenablement au milieu du trafic dense. De l’extérieur, si l’on omettait le fait qu’il ne s’arrêtait plus aux arrêts prévus, on pouvait difficilement remarquer le trouble qui régnait dedans. D’ailleurs, qui regarde les bus, depuis sa voiture, sinon les gosses qui n’ont pas de console de jeu ou de téléphone ? Personne n’osait moufeter,  parmi la vingtaine de passagers. C’est coupant, un couperet, et un accident de bus ça fait du dégât.

J’abordai avec le chauffeur le sujet des armes blanches, lui expliquant que, comme à lui, elles me tenaient à cœur. J’y ajoutai toutes sortes de fioritures le flattant, magnifiant aussi son arme pour boucher débutant. Le plus dur étant de l’interrompre dans son délire. Notre échange fonctionna somme toute assez bien, rythmé par le « poc poc poc poc » de mes tronçons de branches subissant le roulis du bus contre les pieds des sièges, maintenant que je ne les tenais plus entre les miens. Je ne sais pas si c’est ce son qui l’agaça, ou le fait que je lui proposai de comparer son arme à mon puukko, pour obtenir son avis d’esthète, mais il entra dans une rage folle en même temps que dans un tunnel. Il se leva, arma son bras pour me balancer le couperet et me le balança en m’insultant. Ce n’était pas facile d’y voir quelque chose dans la pénombre, mais miraculeusement je pus dévier le projectile en le frappant de côté avec mon sac. Il alla frapper un peu plus loin, entre un siège et la vitre, dans un déferlement de cris d’effroi, avant de rebondir près des cuisses d’une passagère en crise. Si le chauffeur était apparemment désarmé, le bus n’en était pas moins en train de rouler sans conducteur, le taré se tenant debout à côté de son poste de conduite, visiblement furax d’avoir raté sa cible.

Appelant les autres bonshommes présents à la rescousse, je lui envoyai un à un mes petits rondins dans la gueule, histoire de le distraire pendant que je m’en approchais pour le maîtriser. Je ne sais pas comment je me suis démerdé, mais seul un projectile sur deux toucha sa cible, en plein visage cependant. J’avoue que, quand je suis arrivé au contact, je me suis fait un malin plaisir à le cogner à plusieurs reprises avec l’un des bouts de bois à portée de main. Le son que cela produisait sur son crâne était intéressant, le bois résonnant différemment selon les zones de son occiput qu’il frappait. Sans dire que c’était mélodieux, c’était tout au moins amusant. Tenant fermement son cou dans le creux de mon bras, et l’emprisonnant entre mes jambes, je crus bon de rappeler aux autres mecs qui tardaient à me rejoindre que je ne serais pas en mesure de rester ainsi fort longtemps, et que le bus, toujours en pilotage automatique, ne tarderait pas à rencontrer un obstacle avec des conséquences pour le moins ennuyeuses. Enfin, l’un d’eux sauta sur le fauteuil et les pédales, nous secouant tous violemment, alors que deux autres se précipitèrent sur les jambes du chauffeur initial pour me venir en aide.

Nous restâmes ainsi un certain temps, à attendre la police et les responsables de la Régie Autonome des Transports Parisiens, fort embarrassés par cette situation où l’un de leurs chauffeurs avait été malmené tout en ayant donné une mauvaise image de marque de l’entreprise. Ils savaient qu’ils devraient donc composer à la fois avec les syndicats et les médias.

Je ramassai mes bouts de bois et les remis dans mon sac, fis ma déposition auprès de la police, en sacrifiant l’un d’eux pour en faire une pièce à conviction. J’eus le plus grand mal à expliquer pourquoi je les transportais, quel était leur utilité, pourquoi le chauffeur s’était adressé à moi, et ce que je faisais, le matin, si loin de ma campagne, dans un bus qui ne conduisait pas du tout à l’aéroport, pour un hypothétique vol dont je n’avais aucune preuve physique. Mon empressement à vouloir quitter ce qui ressemblait trop à un interrogatoire me rendit de plus en plus suspect, d’autant que les policiers s’étonnaient que je fusse en mesure de reconnaître l’héroïne de la cocaïne, ou de tout autre bicarbonate de soude dans un récipient. Je choisis de tourner leurs questions à la dérision, histoire d’abréger l’absurde questionnement, leur indiquant que le soufre, la levure chimique, le sucre-glace et l’agar-agar avaient peu de probabilités de se trouver dans la main de l’autre con à ce moment, bien que le couperet eût pu faire penser qu’il était en fait un cuisinier infiltré à la RATP, œuvrant pour la libération de ses camarades coincés dans les métros en retard. Toutes les explications exigées n’en prirent pour autant pas moins de deux longues heures, agrémentées de l’annonce de mon témoignage prochain auprès d’une cour quelconque ou dans le commissariat local. Navré, las d’avoir dû répondre en des termes assimilables par le plus crétin des imbéciles, je me mis en quête d’un moyen de transport qui me puisse reconduire chez moi, ou plutôt au garage où traînent dans ma voiture, quelque part entre des cailloux, des branchages et des ossements, des bidons et des ficelles, l’ensemble de mes papiers d’identité, dont les flics ont eu le mérite de me faire remarquer qu’ils me manquaient aussi.

Après tout, pourquoi aller à Helsinki quand on s’amuse autant ici…