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Des crevettes ?

Jamais entre les repas.

Marc aimait les anguilles à un point qui défiait l’entendement. Il en aurait mangé sur la tête d’un pouilleux, léché sur le sol du métro. Ce n’était plus un pécher mignon, c’était un vice maladif, à la frontière ultime de la perversion. Il en avait mangé de toutes les sortes : fumées du Japon, grillées de la Brenne, poivrées du Poitou, crues de Roumanie, adultes consentantes ou civelles sensibles, voire même sous la forme de Damhout en Iran.

Il avait écumé le monde, des Sargasses à St Tropez, de Nivelles à Taïwan pour en chercher les formes les plus rares, les plus goûteuses, les plus exceptionnelles.  En Inde, il avait essayé d’y substituer le serpent, comme un junkie prend sa méthadone, lors d’une quête spirituelle initiée par sa compagne de l’époque. Il avait rejeté les deux avec une égale violence,  pour des raisons connexes mais très différentes.

Sa passion était telle qu’elle en était parfois écœurante. Dans son salon, un vaste aquarium faisait office de vivier pour une poignée d’énormes sujets -nourris principalement de viande hachée- qu’il prélevait quelques minutes avant les repas pour s’en garantir la fraicheur absolue. Il fallait le voir plonger la main dans l’entremêlement rampant de dizaines de ces poissons, mous en apparence mais d’une densité musculeuse certaine, qui filaient autour de son bras pour échapper à son assiette dans un bruit rappelant celui de la succion. L’anguille n’éclabousse pas, elle glisse dans l’eau comme l’eau glisse autour d’elle grâce au mucus lubrifiant qui la recouvre totalement, et la rend si difficile à saisir.

Ainsi, Marc s’emparait de l’objet de ses désirs avec une nécessaire fermeté afin d’éviter qu’il ne lui échappe. Il y avait dans cette capture une énergie martiale, une force ostensible qui avait trait à la virilité, exacerbée par la forme oblongue de l’animal et sa nature muqueuse. Dans ce face à face mortel, je voyais l’exemple de la domination de l’Homme sur l’Animal, et la cruauté du sort du prédateur aquatique, qui devenait à son tour proie. Quand une gazelle meurt dévorée par un guépard, on y voit l’ordre des choses, mais on serait choqué de voir le même guépard grignoté  par un lion. Un peu comme si les espèces du haut de la pyramide alimentaire devaient subir plus intensément le fait d’être mangées, comme si cette forme d’humiliation devait leur être perceptible, et accentuer leur calvaire final. La malheureuse anguille  saisie juste sous la tête était-elle en mesure de comprendre, et d’anticiper dans l’angoisse, le sort qui serait le sien ?

 

Dans l’appartement de Marc, je regardais danser les poissons serpentiformes anthracite dans leur cage de verre rétroéclairée en un spectacle funeste.  Depuis le canapé en skaï noir foncé dans lequel j’étais enfoncé confortablement, mais lamentablement, je m’enivrais de leur chorégraphie étonnante, qui ressemblait à de la calligraphie éphémère. L’aquarium de trois mètres de long devenait un kakemono couché, dont le motif ornemental changeait constamment. Mon hôte se tenait debout à côté, savourant à l’avance cet instant qui lui seyait tant. De mon poste d’observation, je pouvais voir l’avidité dans son regard, mais me mis à douter de sa réelle nature. Etait-ce de la gourmandise, ou bien une soif de toute-puissance, voire de sauvagerie ?

Nous ne parlions pas, lui et moi, ou bien très rarement, dans un but très fonctionnel. De fait, j’avais appris à déduire pas mal d’informations de ses silences, en étant alerte quant à toutes ses expressions, ses mimiques, ses postures ou ses regards. Nonobstant, je n’étais jamais parvenu à déchiffrer tout à fait son comportement, quand il se tenait ainsi auprès du vivier, en attendant d’y plonger la main pour capturer sa victime. Il m’était rigoureusement impossible de comprendre s’il s’agissait d’un dessein sordide, d’un frémissement enfantin, ou d’une catharsis sexuelle. C’est vrai qu’il était seul depuis longtemps maintenant, et l’on eût pu aisément admettre que son rapport à ses proies n’était pas qu’alimentaire, tant elles déchaînaient sa passion. Mais le soin qu’il apportait ensuite à leur préparation, et au moment de s’en délecter m’en avait toujours fait douter. Il aimait les anguilles comme le sein de sa mère, pas comme une amante. C’était plus primordial qu’un complexe d’Œdipe, son lien avec ces bêtes, ça assouvissait des instincts primaires plus que des désirs refoulés.  

Il descendit son bras vers l’eau, avec lenteur. Les poissons ne paniquaient pas immédiatement, en général. En fait ils ne paniquaient qu’assez peu. Il fit pénétrer ses doigts dans l’onde sans créer la moindre orbe à sa surface, s’y introduisant avec une telle douceur que les poissons parurent ne pas s’en apercevoir. Pour eux, le décor évoluait à une si faible vitesse qu’ils ne s’apercevaient pas de sa modification. Bientôt, il eût de l’eau jusqu’au poignet, puis à mi- avant-bras. Ses doigts, qui s’étaient immiscés dans l’aquarium sous la forme d’un fer de lance, s’écartèrent peu à peu les uns des autres, jusqu’à ce que sa main s’ouvre totalement. Tout autour, en dessous, au-dessus, les quasi-serpents atteignant parfois plusieurs kilos rampaient dans le courant artificiel sans sembler se rendre compte de sa présence. Patient, Marc attendait le moment opportun, ou plus précisément l’instant parfait, celui qui lui permettrait de chopper sa victime en un coup, d’une telle promptitude qu’il rendrait obsolète l’idée même d’une autre tentative.

A ma grande surprise, il fit de même avec sa seconde main, qui elle aussi fila discrètement dans le vivier, en parallèle de la première. Puis soudain, en un mouvement que je ne suis toujours pas capable d’analyse, il plongea tout entier, avec la même grâce experte, au milieu des poissons. Leur densité était telle qu’il m’était impossible de le voir au travers de la paroi opaque qu’ils formaient ; tout juste le deviné-je par intermittence, quand sa chemise gris pâle Calvin Klein réapparaissait au hasard d’une interruption du flux d’anguilles.

Il ne me vint même pas à l’idée qu’il avait besoin d’aide. Depuis le canapé ultra confortable, je me contentai d’adopter un regard aussi compassionnel que possible face à l’étrange scène qui m’était offerte. Nul doute que le choix de Marc était délibéré, alors à quoi bon intervenir pour l’empêcher d’arriver à ses fins ?  S’il avait choisi de finir auprès de celles qu’il aimait le plus, il n’y avait pas de raison de les empêcher de fusionner. Peut-être fut-ce là le véritable passage à l’acte sensuel entre cet homme et l’objet de sa fascination. Un seuil au-delà duquel plus rien ne pouvait être pareil, un point de non-retour. Comprenant qu’il ne pourrait jamais assouvir cette insatisfaction latente qu’il se découvrit alors, il avait commis l’acte définitif qui empêcherait la frustration -dont il s’était affranchi jusque là- de l’accabler en une lente agonie des sens et des désirs.

Regardant les poissons se démener autour de son corps flottant, en s’acharnant sur les boutons de nacre de sa chemise en satin de coton autant que sur son épiderme épais, je me demandai si, dans une ultime poussée de mansuétude, il aurait voulu que je le hache, pour leur faciliter la tâche.