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On avait été raflés avec une bande de jeunes tapins venus d’Europe centrale, quelques heures auparavant sur les bords de la route ralliant Brast à Vilnia. David m’accompagnait, fragile et désorienté, plus pédé que moi dans ses attitudes et sa nature profonde.

Dans le camion militaire qui nous transportait, nous étions les deux seuls à parler la langue locale. Les autres, principalement roumains, nous avaient complétement mis à part, ce qui n’était pas que pour me déplaire. Les soldats qui nous avaient chargés étaient dans la cabine à l’avant, tout à fait rassurés quant au fait qu’aucun d’entre nous ne tenterait de s’échapper, de nuit, sur cette route nationale détrempée par la pluie glaciale où les chauffards disputaient le béton irrégulier aux ivrognes.
David et moi avions été moins malmenés que les autres, probablement parce qu’on causait la langue. Mais aussi, me semble-t-il, parce que je ne geignais pas sous les coups de matraque et de botte.

 

***

 

Ça fait un moment maintenant qu’on roule. J’ai mal au cul à force d’inconfort sur la banquette en bois, et aussi à cause des coups de lattes pris au moment de la rafle. Je n’ai pas pitié pour mes collègues d’infortune, qui sont désagréables. Ils sont des putes dans l’âme, eux. Ils vendent leurs corps comme ils vendraient leurs mères, juste pour se payer leur dose de Spice du jour, et larver comme des merdes dans des squats sans nom. J’aurais pu sauter trois fois au moins du bahut pendant le trajet, pendant des phases de ralentissement, des entrées de villages ou de virages serrés les bagnoles ne me font pas peur et crever non plus. Je l’ai déjà fait, en d’autres temps. Seulement, si je laisse David seul, il va morfler, j’en suis sûr, que ce soit avec les roumains ou les militaires qui en feront de la pâtée pour chat ou leur souffre-douleur.

Premier vrai arrêt. On nous vide avec brutalité sur une pelouse, à l’écart de bâtiments. On n’y voit pas grand-chose, sinon que l’herbe brille dans la lumière des phares. Mon ami et moi nous faisons chopper par l’épaule sans ménagement, et mettre à part du reste du groupe, qui repart dans un deuxième camion. Ils ne me plaisent pas, et leur sort m’importe peu. Je ne pressens pourtant rien de bon les concernant. Au mieux, ils seront jetés de l’autre côté de la frontière. Quant au pire…

On repart avec deux types en treillis, qui nous trimbalent dans un fourgon plus conventionnel, avec de vrais sièges, même s’ils sont usés et percés. David est replié sur lui-même, inquiet. Je veille sur nous pour deux.

On nous charge dans un fourgon plus confortable, avec de vrais sièges et des trous de rouille dans les portes pour aérer la moisissure. On a deux gardes pour nous tous seuls. Un des soldats du début conduit, tandis qu’un type plus vieux et plus robuste joue les passagers. Il se retourne vers nous de temps à autres, sans un mot à notre égard, un peu comme on vérifie que son chargement ne se balance pas trop d’un bord à l’autre. David a le front collé contre la vitre ; il n’ose pas regarder nos geôliers, peut-être pour s’extraire artificiellement un moment encore de sa condition de prisonnier. Je ne baisse pas le regard quand le costaud se retourne, mais m’efforce de ne pas faire preuve d’agressivité. Je sais qu’ici on n’aime pas beaucoup les pédés, alors autant ne pas entretenir l’animosité. Je n’ai ni le temps, ni le vocabulaire pour leur expliquer la nature exacte de mon orientation sexuelle, alors autant leur donner raison sur le sujet, et faire en sorte de n’énerver personne tant qu’on n’en veut pas à mon trou de balle. Quelques gouttes d’eau pénètrent dans l’habitacle par les nombreuses perforations, j’en profite pour me rafraîchir le visage. Je ne sais pas quand j’en aurai à nouveau l’occasion.

On arrive bientôt à notre point de chute. Nuit, pluie, et personne pour nous accueillir. De ce que je vois dans la lumière des phares, nous sommes dans une grande cour enceinte par un vieux bâtiment en U, industriel ou agricole. Grandes portes de plusieurs mètres de haut, tabliers de brique rouge et murs en pierre, probablement du silex ou du grès avec un enduit éclaté. Je ne parviens pas à voir si les portes sont en métal ou en bois, mais elles paraissent lourdes et solides. Le soldat qui conduit descend, et nous invite par un aboiement à faire de même. Le costaud est plus calme, il sort nonchalamment du véhicule, redressant juste son col pour empêcher la bruine froide de pénétrer au long de son cou. Il est plus âgé que l’autre, plus charismatique et certainement plus fort. Je n’aimerais pas avoir à me battre contre lui ; il faudrait que je le tue du premier coup pour avoir une chance de le vaincre. Ses mains sont larges comme des battoirs, sa stature haute mais dense. Je crois que s’il m’attrapait il pourrait me casser en deux comme une brindille. Je ne prête aucune attention au jeune, dont il parait clair qu’il va se barrer sitôt qu’il aura fini de nous engueuler, trop content d’avoir l’opportunité de faire preuve d’autorité le temps d’un transport de prisonniers.

David est silencieux aussi, mais comme le sont les victimes. Je l’active de quelques discrets coups de coude et de genou pour qu’il redresse la tête. Déjà, le mal est fait. Il a montré sa faiblesse d’emblée, et aura du mal à obtenir du respect. La façon dont le trouffion l’invective avec insistance est très claire à ce sujet. Quand ce même trouffion se retourne vers moi, il est contraint d’appuyer son discours par un coup de pied dans mon bide pour me faire ployer. Guignol. Allez, barre-toi, tas de merde. Remonte dans ton épave et va lécher les couilles de tes supérieurs pour gravir les échelons. Habitue-toi au goût, tu l’auras sur la langue toute ta carrière, l’amertume de l’indigence intellectuelle et de la veulerie crasse des ambitieux misérables.

Ma mère me manque, à cet instant. C’est très bizarre. Il me semble qu’elle aurait été fière de me voir tenir tête sans un mot à ce branquignole des Balkans. Guignol se casse après avoir salué le vieux, et emporte avec lui les restes de clarté que nous procuraient ses phares.

« Suivez-moi, on va se mettre à l’abri »

Le costaud se présente : Mikhail. Econome de paroles, il nous conduit vers l’une des hautes portes que l’on devine à peine. J’aime bien cette impression que donne la bruine, la nuit, d’éclairer les contours des choses quand elle les touches. Parfois, ça donne l’a sensation qu’on les voit au sonar, que le sens majoritaire à ce moment est l’ouïe, mais qu’elle passe par les yeux. Je rassure David, lui glissant que le type parait moins mauvais que celui qui est reparti. Mikhail dégage quelque chose de paternaliste que je trouve rassurant. S’il nous fait du mal, ce sera certainement avec une bonne intention.

Nous sommes tous trois sous la pluie froide, à l’angle d’un grand ventail en bois aux ferrures imposantes. Je le dirais bleu, mais sans conviction. Le vieux se bagarre avec un cadenas récalcitrant, qu’il ne parvient pas à ouvrir. Pour la première fois je l’entends émettre un son de protestation, et le vois manifester une émotion – en l’occurrence de l’agacement. A sa grande surprise, je lui propose de me charger de la serrure. En fait, il est si surpris qu’il recule machinalement en me tendant la petite clé. A ses yeux, je ne serai plus jamais une victime, c’est déjà ça de gagné. La serrure est oxydée, la clé aussi. J’ai voulu faire mon malin, maintenant il va falloir que j’assume. Je me baisse pour arracher une touffe de chiendent, et l’utilise pour frotter énergiquement la clé. La rinçant sous une fuite de la gouttière, je renouvelle l’opération plusieurs fois et, miracle, parviens à la glisser puis à la faire tourner dans le cylindre du cadenas, sur lequel il faut toutefois tirer fermement pour en déclencher l’ouverture.  Je rends la clé à Mikhail et me remets près de David. Il nous demande de l’aider à pousser la porte pour la faire coulisser entre ses rails.  On pourrait facilement s’échapper, maintenant. Mais pour quoi faire, pour aller où ? Pour quelle raison sommes-nous ici ? Ça pique ma curiosité, et suffit à ce que je me laisse porter par les évènements pour l’instant.

Le vieux actionne un interrupteur hors d’âge -et hors de notre vue- pour éclairer la gigantesque grange.   Trois faibles luminaires suspendus à la charpente rendent les ténèbres un peu moins sombres ; on distingue maintenant le sol pavé et l’on a une idée de l’espace du local, bien qu’on n’en perçoive pas tous les murs. Mais qu’est-ce qu’on fout là ? David se rapproche de moi, il éprouve le besoin d’être en contact physique avec quelqu’un pour calmer son angoisse. A différents endroits, des chaines pendent depuis le haut. Une odeur âcre traine là, qui doit dater de longtemps. Il fait un froid de canard et  tout est dans une gamme de noir, sauf sous le faible rayonnement des lampes, sous l’une desquelles se trouve une chaise comme celles que l’on avait dans les écoles, avec structure en métal et assise et dossier en contreplaqué. Mikhail est-il notre ami ? C’est seulement maintenant qu’il nous laisse voir qu’il a un flingue, en se refroquant négligemment sous une ampoule. Plus question de tenter de se sauver tant qu’il est à portée de tir.

Il est malin, le vieux. Il nous place dans la lumière, entre des chaînes, en nous disant que si on l’emmerde il nous y attache. Pendant ce temps, il disparait dans les zones d’ombres, là où le contraste nous empêche de le voir. On entend des cliquetis, des grincements métalliques, des trucs qui claquent chaque fois qu’il s’écarte de nous. Pas moyen de savoir ce qu’il bricole. L’obscurité pose problème pour les repérages spatiaux. Difficile d’estimer à quelles distance se trouvent les portes qu’il claque ou les caisses  dans lesquelles il fouille. Je me demande comment il se débrouille pour si bien se repérer dans un endroit aussi sombre. Quand il vient me chercher, je suis franchement en position de faiblesse ; il me tire par l’épaule dans le noir et pourrait bien faire ce qu’il voudrait sans que je sois à mon avantage pour lutter contre. Me retournant, je peux voir le stress absolu dans le regard de David, qui frôle la panique. J’attise tous mes sens pour être paré à toute éventualité, mais ma première préoccupation est de placer mes mains devant moi pour éviter les obstacles tant que mes yeux ne se sont pas habitués à la situation. Mikhail me dit alors « Attention à la porte » en plaçant ma main contre celle-ci, froide et métallique, à la résonnance sourde des portes isothermes, tandis qu’il l’ouvre. A l’intérieur, il fait encore plus froid. Il appuie sur un nouvel interrupteur qui met en marche un éclairage cette fois-ci plus puissant que les autres, me faisant faire un bond de stupéfaction. « Ramène-moi la bête ».

La bête, en l’occurrence, c’est un porc suspendu à l’envers. Voyant mon embarras à me saisir de l’animal, le vieux m’indique à distance comment m’y prendre, compensant par des gestes et des postures les lacunes de ma compréhension.  Je dois me glisser sous le porc, le placer sur mon dos tout en tenant mes mains imbriquées l’une dans l’autre pour l’empêcher de glisser. Je pense que ce serait plus facile en le plaçant sur mes épaules, mais les éclats de voix du bonhomme me dissuadent de faire à mon idée. La charge est énorme, assurément plus de cent kilos. J’utilise toutes mes ressources, à commencer par mes jambes, pour déplacer l’animal. Je demande à me faire aider par David, mais me heurte au silence du vieux. David, bien que terrifié juste auparavant, vient néanmoins me porter secours comme il le peut. Il s’y prend mal et finalement je le vire, car il me déséquilibre. Mikhail me regarde en chier sans sourciller. Aveuglé par la lumière brutale, je ne vois vraiment pas où je mets les pieds dès que je sors du frigo. David s’avère utile, en fin de compte : il me guide plus ou moins, tâtonnant devant moi pour vérifier que le passage est libre dans la partie la plus sombre. Le vieux nous fait aller vers la chaise, et demande à David d’y grimper. Je comprends qu’il devra, depuis ce court piédestal, suspendre le cochon par les pattes arrière à deux des chaines qui pendent.

Connaissant sa sensibilité, je me prépare à ce qu’il dégueule pendant sa tâche. Je l’avertis de ce qu’il va devoir faire, afin d’atténuer la répugnance qu’il pourrait ressentir. Je le familiarise aussi à ce qui va vraisemblablement suivre, dont le grand seau blanc porté par Mikhail semble confirmer la plausibilité. Je lui demande de se hâter, à David, parce que je ne tiendrai pas des heures comme ça. Mes jambes commencent à flageoler, je sens bien qu’elles cèderont d’un coup s’il ne se presse pas. Vite, je me place sous la première chaine, lui indique comment lier le membre pour qu’il tienne. Il n’a pas besoin de moi pour le savoir, mais cela me réconforte d’être directif. Vite, la deuxième patte. J’entends David qui a des haut-le-cœur en manipulant les phalanges mortes et les tarses allongés. « C’est bon », me lance-t-il aussitôt que c’est fait. Avec précaution, je plie légèrement mes jambes, conservant mon assiette de manière à pouvoir me relever si la ligature s’avérait foireuse.  Ça parait tenir. J’avance de deux pas et me redresse avec un soupir de soulagement et de douleur tout à la fois. Dans la lumière blafarde et insuffisante, David parait encore plus blême; je lui serre le poignet fermement pour lui signifier mon soutien pendant qu’il descend de sa chaise. Mikhail s’approche avec un couteau à lame courte et ronde. Un autre, plus long, pend dans un fourreau à sa ceinture. D’un signe de tête, il nous invite à nous occuper du cadavre du suidé. Evidemment, c’est moi qui me charge du début de la manœuvre. Mikhail reste cette fois-ci dans la lumière, spectateur attentif. Il a récupéré la chaise, sur laquelle il s’est assis après que je l’aie utilisée pour me rapprocher au mieux des pieds, au moment de pratiquer l’incision circulaire visant à débuter le dépeçage qu’il m’ordonne, bien qu’il ne soit pas indispensable.

Avec précision, j’incise la peau selon des lignes bien définies, connues de ceux qui ont déjà eu à faire ce genre d’opération. Elles sont sensiblement les mêmes quel que soit le mammifère. Quand on s’occupe d’un porc, on a juste un peu plus l’impression de le faire à un homme, autant à cause de ses proportions que de la couleur et la douceur de sa peau. Je suis surpris une fois encore de la persévérance de David à m’assister. Bien que n’étant pas du tout habitué au dépouillement des animaux, ni à ce qui touche la chair et le sang en général, il manifeste  une assiduité étonnante sans montrer le moindre signe de dégoût. C’est d’ailleurs ce qui me trouble le plus, ici.

Je découpe les différentes couches de la peau par des passages successifs, soigneusement  pour ne pas abîmer la viande par des incisions trop profondes. L’obscène striptease de l’animal commence par le haut : je dénude les jarrets, puis continue par l’intérieur des cuisses comme on déballe un cadeau, avant de détourer la zone anale, les gonades, et de dégager la couverture des cuisses, où la couche de graisse laisse plus d’amplitude à mes mouvements. C’est désormais un réel intérêt que je lis dans le regard de David, qui suit le couteau comme si c’était le pinceau d’un peintre. Il observe la peau tomber sur le reste du corps, se dérouler peu à peu quand je tire dessus par saccades, laissant apparaitre gras et muscles, tissus superficiels et tendons. Je remarque bien qu’il est tenté de toucher les zones mises à nu, mais qu’il se retient pour ne pas m’indisposer.  Il semble avoir complètement oublié la présence de Mikhail, et négligerait la mienne si je ne tenais pas l’outil de ce travail à la fois barbare et d’une sensualité extrême.

La peau jonche les pavés noirs.  Le vieux costaud me fait signe de la mettre dans le seau. Elle pèse plusieurs kilos et y tiendra à peine tant elle est volumineuse. La manipuler ne m’est pas très agréable, je suis un peu gêné par l’ambivalence des sensations que son contact me procure. Une peau n’est pas faite pour être froide, sous mes doigts, pourtant sa douceur ne peut que me rappeler celles que j’aime à caresser, baiser, respirer. Je demande un autre récipient pour les viscères à venir, mais il me le refuse. Je me prépare donc à patauger sous peu dans les boyaux puants. Il me confie tout de même le couteau plus long et fin, plus adapté à vider les bêtes.

Je fends d’un trait le fin voile tissulaire qui enferme dans l’abdomen la plupart des organes vitaux de l’animal. D’abord la vessie apparaîtra, telle un ballon de baudruche gonflé de pisse, suivie des intestins, qui dégoulineront de là sitôt que je les aurai détachés de la carcasse au niveau du sphincter, puis des panse, foie, rate, etc. Il faudra ensuite que je plonge au sein du coffre, cette cathédrale miniature formée par la cage thoracique, pour en extraire les poumons, arracher l’œsophage et le couper dans la trachée. David en jouira-t-il de bonheur?

 

**********

 

Quand je reprends conscience, je suis en train de marcher sur la route. Il pleut toujours, abondamment, et il fait encore nuit. Il n’y a pas de véhicule, même au loin. J’aimerais être angoissé, mais je ne le suis pas. J’ai juste froid. C’est d’ailleurs sûrement ça qui m’a fait recouvrer mes esprits. Je n’y vois pas assez clair pour observer dans quel état je suis, mais j’ai le couteau à la main, je le sens ; il est appuyé contre ma poitrine tandis que je comprime mes poings et mes bras contre mon corps pour me réchauffer, la tête rentrée entre les épaules.

Le noir est presque complet, je ne vois pas quoi que ce soit à distance ni aucune couleur, et devine juste le bitume et l’herbe qui le borde. Mon dernier souvenir remonte à mon immersion dans la carcasse de porc. Après, plus rien. Le vide. Pour l’instant je suis gelé, il faut que je trouve un abri. J’essaie de trouver, au sein des altérations dans la densité de l’ombre, quelque indice qui m’indique un arbre, une grange, un pont sous lesquels je pourrais m’abriter. C’est comme chercher du jus de betterave dans un tonneau de vin, bouchon fermé. J’écarte un peu mes bras de mon thorax, pour juger par tâtonnements de la longueur et du tranchant de la lame, afin d’éviter de me blesser avec. Ce n’est pas le couteau à dépecer. C’est  bien l’autre, plus long, plus droit, tranchant comme un rasoir.

Une courte pause entre deux averses élargit un chouïa mon horizon, laissant plus de place aux rarissimes échos lumineux. Autour je n’aperçois que des champs, et sporadiquement la silhouette plus obscure d’un arbre isolé ou d’un bosquet. S’il y en a là, il y en aura d’autres. Malgré le froid, je décide de continuer mon parcours dans l’espoir d’un meilleur abri, et mu par l’idée qu’il vaut mieux que je continue de m’éloigner autant que possible, instinctivement. L’adrénaline me réchauffe, l’activité physique accrue aussi. Pour l’instant, pas trace d’âme qui vive dans les environs, et dans le cas où un véhicule arriverait, le fossé au long de la route est suffisamment profond pour que je puisse m’y planquer.

Je n’ai pas encore toute ma tête, suis encore brouillon dans l’assemblage de mes pensées présentes. Maintenant, je considère qu’il va me falloir m’écarter rapidement de l’artère et me démerder pour évoluer plus à couvert, sans laisser de trace de mon échappée. Le plus logique serait de passer par le fond du fossé à une conjonction, et de le suivre vers l’aval jusqu’à un chemin à l’écart de l’axe principal, sans qu’il puisse être établie une corrélation évidente ou une piste olfactive entre là où je me trouve et là ou je vais. La pluie reprend. J’accélère le pas, tout en veillant à détecter le bruissement du fossé et son éventuelle variation. J’ai hâte de savoir où je me trouve. Je pense aux seins lourds et chauds de Carmen sur mon ventre, à mes joues contre ses cuisses tièdes et tendres. J’imagine que l’eau glaciale qui me coule dans la raie du cul est de la sueur, que je tiens fermement son échine entre mes dents tandis que la chaleur de son corps m’enveloppe comme un bain de vapeur d’effluves humains.

De très loin, j’entends le bruit d’un moteur qui arrive dans mon dos. Un gros moteur, probablement un camion. Je me hâte de gagner le fossé, m’enfonçant dans la boue jusqu’à la cheville, avec de l’eau jusqu’à mi-tibia. La culture dans le champ d’à côté n’est pas assez développée pour pouvoir me dissimuler ; si je n’atteins pas rapidement le couvert d’une haie ou d’un buisson je n’aurai d’autre choix que de m’allonger dans la flotte. Non pas que je sois sec à l’instant, mais l’eau dans laquelle je me trouve me semble plus froide encore que celle qui tombe du ciel, comme si en plus de m’asperger de froid elle me volait mes dernières calories pour les emporter dans le courant. Vite, le véhicule se rapproche, et je serai bientôt visible dans ses phares. Aubaine ou maladresse, je me casse la gueule dans une descente bétonnée et pleine de ronces, qui expédie le contenu du fossé jusque dans un cours d’eau. J’ai eu le réflexe, pendant ma chute, de diriger la lame du couteau et de m’orienter de telle manière qu’il ne me transperce pas. Les ronces, si elles me lacèrent la peau un peu partout, ont l’avantage d’amortir un peu la chute sur mon épaule, et de me cacher encore plus aux regards. Le faisceau des phares éclaire la pluie au-dessus de moi, sans m’atteindre. C’est un vieux camion, mais je ne saurais dire s’il est commercial ou militaire quand il passe à ma proximité, cube ténébreux suivant un cône lumineux dans un vrombissement  infernal.

Il me dépasse sans ralentir. Je considère cela comme un avertissement et décide de m’loigner rapidement. Bien que je m’efforce de séparer les tiges épineuses de ma chair en respectant l’orientation des épines, un certain nombre d’entre elles emporte de petits morceaux de peau ou la lacère, quand elles ne se brisent pas dans ma couenne. L’avantage, quand les éraflures et piqûres diverses sont nombreuses, c’est que le cerveau produit de l’endorphine en quantité suffisante pour anesthésier l’ensemble. Du coup, la douleur de centaines de griffures et d’échardes est plus facile à endurer que celle d’une toute petite pointe isolée sous l’épiderme. J’en profite pour me carapater en suivant le fil de l’eau, négligeant le froid et les buissons agressifs qui la bordent. Le plus difficile étant de franchir dans l’obscurité les multiples branches et arbres morts qui trempent dans le lit depuis la berge. La rivière est en fait un gros ruisseau peu profond, je décide de marcher au beau milieu pour éviter les branches. Je trempe parfois jusqu’aux gonades, mais ce n’est pas grave, je n’en suis plus à ça près. L’eau doit être à 5 ou 7 degrés, et l’élancement violent ressenti au début n’a pas atteint le niveau de supplice. Je me taille un bâton dans une tige de noisetier ou d’aulne afin de jauger les fonds, qui ont tendance à s’enfoncer de plus en plus profondément à mesure que je progresse vers l’aval.

Trop en contrebas pour voir la route, je devine cependant le lointain bourdonnement de véhicules un peu plus nombreux, et le ciel commence à légèrement griser, m’indiquant à la fois l’arrivée prochaine du jour et la direction de l’Est. Il me devient possible de percevoir plus distinctement les formes alentours, les prémices d’un paysage. Je crois repérer une haute meule de paille, vers laquelle je me précipite, m’aidant de mon bâton pour grimper la berge abrupte. Les peut-être cent mètres qui me séparent du tas sont avalés en un instant. C’est effectivement une meule, érigée à l’ancienne autour d’un mat comme c’est encore généralement le cas dans cette région. Il ne semble pas qu’il y ait d’habitation à proximité, ce qui fait de cette aubaine une aubaine encore plus grande. Creusant avec frénésie à la hauteur de mes yeux, je fais tomber des poignées de brins de paille dont le parfum monte à mes narines comme la sublime promesse d’un ventre maternel chaud et douillet. Mon bâton, posé en oblique, me servira de fil d’Ariane autant qu’à servir d’appui à la paille qui constituera ma « porte ».  J’essore mes vêtements sous la pluie avant de remettre un slip et de me lover dans l’antre que j’ai créé, sec et chaleureux. Bien que minuscule, ne me permettant pas de déplier mes membres,  cette petite grotte devient pour moi le lieu le plus accueillant, le plus douillet que j’aie jamais fréquenté. Je sens que je m’endors comme un bébé, détendu et rassuré, rassasié par tant de bonheur.

 

 

Escape

Des crevettes ?

Jamais entre les repas.

Marc aimait les anguilles à un point qui défiait l’entendement. Il en aurait mangé sur la tête d’un pouilleux, léché sur le sol du métro. Ce n’était plus un pécher mignon, c’était un vice maladif, à la frontière ultime de la perversion. Il en avait mangé de toutes les sortes : fumées du Japon, grillées de la Brenne, poivrées du Poitou, crues de Roumanie, adultes consentantes ou civelles sensibles, voire même sous la forme de Damhout en Iran.

Il avait écumé le monde, des Sargasses à St Tropez, de Nivelles à Taïwan pour en chercher les formes les plus rares, les plus goûteuses, les plus exceptionnelles.  En Inde, il avait essayé d’y substituer le serpent, comme un junkie prend sa méthadone, lors d’une quête spirituelle initiée par sa compagne de l’époque. Il avait rejeté les deux avec une égale violence,  pour des raisons connexes mais très différentes.

Sa passion était telle qu’elle en était parfois écœurante. Dans son salon, un vaste aquarium faisait office de vivier pour une poignée d’énormes sujets -nourris principalement de viande hachée- qu’il prélevait quelques minutes avant les repas pour s’en garantir la fraicheur absolue. Il fallait le voir plonger la main dans l’entremêlement rampant de dizaines de ces poissons, mous en apparence mais d’une densité musculeuse certaine, qui filaient autour de son bras pour échapper à son assiette dans un bruit rappelant celui de la succion. L’anguille n’éclabousse pas, elle glisse dans l’eau comme l’eau glisse autour d’elle grâce au mucus lubrifiant qui la recouvre totalement, et la rend si difficile à saisir.

Ainsi, Marc s’emparait de l’objet de ses désirs avec une nécessaire fermeté afin d’éviter qu’il ne lui échappe. Il y avait dans cette capture une énergie martiale, une force ostensible qui avait trait à la virilité, exacerbée par la forme oblongue de l’animal et sa nature muqueuse. Dans ce face à face mortel, je voyais l’exemple de la domination de l’Homme sur l’Animal, et la cruauté du sort du prédateur aquatique, qui devenait à son tour proie. Quand une gazelle meurt dévorée par un guépard, on y voit l’ordre des choses, mais on serait choqué de voir le même guépard grignoté  par un lion. Un peu comme si les espèces du haut de la pyramide alimentaire devaient subir plus intensément le fait d’être mangées, comme si cette forme d’humiliation devait leur être perceptible, et accentuer leur calvaire final. La malheureuse anguille  saisie juste sous la tête était-elle en mesure de comprendre, et d’anticiper dans l’angoisse, le sort qui serait le sien ?

 

Dans l’appartement de Marc, je regardais danser les poissons serpentiformes anthracite dans leur cage de verre rétroéclairée en un spectacle funeste.  Depuis le canapé en skaï noir foncé dans lequel j’étais enfoncé confortablement, mais lamentablement, je m’enivrais de leur chorégraphie étonnante, qui ressemblait à de la calligraphie éphémère. L’aquarium de trois mètres de long devenait un kakemono couché, dont le motif ornemental changeait constamment. Mon hôte se tenait debout à côté, savourant à l’avance cet instant qui lui seyait tant. De mon poste d’observation, je pouvais voir l’avidité dans son regard, mais me mis à douter de sa réelle nature. Etait-ce de la gourmandise, ou bien une soif de toute-puissance, voire de sauvagerie ?

Nous ne parlions pas, lui et moi, ou bien très rarement, dans un but très fonctionnel. De fait, j’avais appris à déduire pas mal d’informations de ses silences, en étant alerte quant à toutes ses expressions, ses mimiques, ses postures ou ses regards. Nonobstant, je n’étais jamais parvenu à déchiffrer tout à fait son comportement, quand il se tenait ainsi auprès du vivier, en attendant d’y plonger la main pour capturer sa victime. Il m’était rigoureusement impossible de comprendre s’il s’agissait d’un dessein sordide, d’un frémissement enfantin, ou d’une catharsis sexuelle. C’est vrai qu’il était seul depuis longtemps maintenant, et l’on eût pu aisément admettre que son rapport à ses proies n’était pas qu’alimentaire, tant elles déchaînaient sa passion. Mais le soin qu’il apportait ensuite à leur préparation, et au moment de s’en délecter m’en avait toujours fait douter. Il aimait les anguilles comme le sein de sa mère, pas comme une amante. C’était plus primordial qu’un complexe d’Œdipe, son lien avec ces bêtes, ça assouvissait des instincts primaires plus que des désirs refoulés.  

Il descendit son bras vers l’eau, avec lenteur. Les poissons ne paniquaient pas immédiatement, en général. En fait ils ne paniquaient qu’assez peu. Il fit pénétrer ses doigts dans l’onde sans créer la moindre orbe à sa surface, s’y introduisant avec une telle douceur que les poissons parurent ne pas s’en apercevoir. Pour eux, le décor évoluait à une si faible vitesse qu’ils ne s’apercevaient pas de sa modification. Bientôt, il eût de l’eau jusqu’au poignet, puis à mi- avant-bras. Ses doigts, qui s’étaient immiscés dans l’aquarium sous la forme d’un fer de lance, s’écartèrent peu à peu les uns des autres, jusqu’à ce que sa main s’ouvre totalement. Tout autour, en dessous, au-dessus, les quasi-serpents atteignant parfois plusieurs kilos rampaient dans le courant artificiel sans sembler se rendre compte de sa présence. Patient, Marc attendait le moment opportun, ou plus précisément l’instant parfait, celui qui lui permettrait de chopper sa victime en un coup, d’une telle promptitude qu’il rendrait obsolète l’idée même d’une autre tentative.

A ma grande surprise, il fit de même avec sa seconde main, qui elle aussi fila discrètement dans le vivier, en parallèle de la première. Puis soudain, en un mouvement que je ne suis toujours pas capable d’analyse, il plongea tout entier, avec la même grâce experte, au milieu des poissons. Leur densité était telle qu’il m’était impossible de le voir au travers de la paroi opaque qu’ils formaient ; tout juste le deviné-je par intermittence, quand sa chemise gris pâle Calvin Klein réapparaissait au hasard d’une interruption du flux d’anguilles.

Il ne me vint même pas à l’idée qu’il avait besoin d’aide. Depuis le canapé ultra confortable, je me contentai d’adopter un regard aussi compassionnel que possible face à l’étrange scène qui m’était offerte. Nul doute que le choix de Marc était délibéré, alors à quoi bon intervenir pour l’empêcher d’arriver à ses fins ?  S’il avait choisi de finir auprès de celles qu’il aimait le plus, il n’y avait pas de raison de les empêcher de fusionner. Peut-être fut-ce là le véritable passage à l’acte sensuel entre cet homme et l’objet de sa fascination. Un seuil au-delà duquel plus rien ne pouvait être pareil, un point de non-retour. Comprenant qu’il ne pourrait jamais assouvir cette insatisfaction latente qu’il se découvrit alors, il avait commis l’acte définitif qui empêcherait la frustration -dont il s’était affranchi jusque là- de l’accabler en une lente agonie des sens et des désirs.

Regardant les poissons se démener autour de son corps flottant, en s’acharnant sur les boutons de nacre de sa chemise en satin de coton autant que sur son épiderme épais, je me demandai si, dans une ultime poussée de mansuétude, il aurait voulu que je le hache, pour leur faciliter la tâche.

Il m’avait fallu une bonne semaine pour digérer les informations engrangées, empilées les unes sur les autres dans le désordre, avant que je ne commence à y opérer un certain tri. Victoria m’avait d’abord ému, puis navré, et au bout du compte je ne sais plus très bien quelle émotion j’éprouvais pour elle. Peut-être qu’un simple abandon suffirait. Je n’étais pas là pour réveiller un peuple, ni même là pour l’éduquer. Tout juste pouvais-je espérer avoir rapporté chez moi de quoi instruire les gens de chez moi, de quoi ralentir l’inexorable –j’aime et déteste ce mot- dégradation de mon propre pays, avec un champ d’action qui s’étendait à ceux que je pouvais toucher.

 

Je m’étais pourri les pieds à coups de millisieverts , chauffé la gueule en me collant aux bâtiments irradiés et au métal corrompu, et mes mains gardaient en leur sein le souvenir de douleurs inhabituelles, transférées par un appareil photo plus chargé encore qu’elles. De tout cela, je n’avais presque rien à tirer, échec flagrant qui ne signifie au mieux qu’un coup d’essai. Et la conclusion évidente était particulièrement déplaisante : j’allais devoir y retourner, bien plus vite que je ne le pensais. Je ne pouvais pas n’avoir trouvé là-bas qu’une telle masse de désespoir et d’absurdité, j’avais dû passer à côté de quelque chose, quelque chose de beau et de positif que j’avais occulté par la puissance de ma déception. J’avais envie de vomir, comme quand le Cesium me chantait sa sérénade dans les entrailles sur le dos d’un morceau de Bacon russe, et que l’eau pétillante chaude venait trépider sur mon duodénum déjà fort sollicité.

 

J’avais été tellement accaparé par la tâche que je m’étais confié, que mon champs visuel s’était restreint à ce que mon objectif pouvait capter, tandis que mon esprit était tout entier à faire de chaque nouvelle donnée un élément de réflexion à plus ou moins long terme. Trouver, dans les rares informations qu’on était en mesure de me transmettre, les ingrédients nécessaires à l’élaboration d’une trame utile. Trouver, dans cet entrelac de mauvaise foi et de spectaculaire, ce qui se rapprochait le plus de la vérité, ce qui serait le plus utile en rentrant. On se contrefoutait de qui j’étais et de ce que je venais chercher dans cet enfer intermédiaire, je n’avais été aux yeux de mes hôtes qu’un énième touriste à la con qui cherchait des prétextes à son voyeurisme abscond. Ils n’avaient pas compris mes buts, et s’en foutaient pas mal ; leur avenir s’arrêtait à la fin de la semaine, et ce qui la dépassait n’avait pas le moindre intérêt pour eux. J’investissais pour un futur qui ne les concernait pas, trop prisonniers du présent précaire qu’ils étaient.

 

J’avais eu peur, une peur sourde qui vous prend aux tripes, qui vous rend agressif parce qu’elle n’est compensable d’aucune manière. Mon corps rejetait les lieux avec véhémence, et de toute mon âme je n’aspirais plus qu’à ce que mon travail s’achève pour pouvoir fuir au plus vite. Mon hôtel miteux dans la ville dont le nom fait trembler ma génération et celles qui l’ont précédée, les porteurs de treillis camouflage qui arpentaient les rues, les flics et les ruines, la misère intellectuelle et sociale, les nouvelles catastrophes annoncées et l’indiscutable empirement de la situation étaient autant de facteurs qui concourraient à mon besoin immense de m’échapper. Et les millisieverts qui s’accumulaient d’heure en heure.

 

Victoria resterait là-bas, elle n’avait pas les épaules pour venir étudier en France. Tout au plus espérait-elle qu’un mari francophone la tirerait de la mélasse où s’enfonçait sa patrie avec l’aide de grands pays industrialisés. Avec de la chance, elle se marierait à l’un de ceux qui en profitent. Elle me dégoûtait presque, maintenant, avec son héréditaire incapacité à se révolter, elle l’héritière des survivants à 70 ans de communisme, de délation et de courbure d’échine.
J’avais du mal à me faire à l’idée que rien ne s’améliorerait, que les choses ne pourraient qu’aller plus mal, en particulier parce que le peuple avait été castré et n’aspirait à rien de précis, faute de connaître autre chose que ce qu’on voulait bien lui donner de « notre civilisation ». Quelle merde !

 

Ma peau se décollait par plaque, sous mes pieds, sur ma nuque et mes joues ; et mes viscères s’agitaient de spasmes bruyants alors qu’ils ne se remplissaient plus comme avant. Nombre de mes cheveux étaient tombés et des parasites se baladaient dans ma tuyauterie, du moins me semblait-il. Jour après jour, je me délitais, comme mon existence n’était pas cohérente avec ce que le destin m’avait réservé. Je tentais d’en reprendre le cours normal sans en être tout à fait capable ; mes différentes activités me semblaient vaines, ne m’apportaient pas la moindre satisfaction. Témoigner n’avait servi à rien, sinon à révéler l’ineptie de tenir ces propos à une telle distance de leur siège ; nos deux mondes étaient trop distants, nos Histoires trop différentes pour que cela ait un sens. Alors que mes os se dissolvaient peu à peu, il me fallut me rendre à l’évidence, avant qu’il ne soit trop tard, que je ne pouvais rester sur un tel constat d’échec, avec un tel sentiment d’inachevé.
Je repris donc mon paquetage, une bonne volée d’acétone et douze cachetons pour dormir, et m’envolai à nouveau vers cet enfer, avec la ferme intention d’y rester aussi longtemps que nécessaire, pour décrypter, découper, disséquer, et peut-être comprendre les mécanismes qui mènent à de tels états. Il devait bien rester une lueur d’espoir quelque part, et je voulais à tout prix la retrouver, car j’en avais perdu le sommeil et bientôt la vie. Si l’humanité pouvait être à ce point viciée sur plusieurs générations, c’est qu’Orwell avait raison, et ça, je ne pouvais l’accepter. S’il avait raison, il n’y avait alors plus aucune raison de nourrir d’espoir en notre race, et il ne restait plus qu’à être le spectateur passif de son rapide déclin. L’Homme n’a pas d’avenir s’il n’est pas capable de tirer les leçons de son passé.
L’avion décolla à 7h45 de Charles de Gaule, après des tracas à la douane et à l’enregistrement des bagages, où mes armes blanches posèrent problème, mais moins que mon verbe. Je n’appréciais que peu la médiocrité des critères de sélection des bagages à emporter en cabine, et me sentis obligé de démontrer comment il m’était aisé d’assassiner qui je voulais avec le stylo qu’on me laissait, et que la bouteille d’eau qu’on m’interdisait à bord était bien moins dangereuse que les 10 cl d’acide sulfurique dont j’aurais pu remplir mon flacon à parfum. Tout ceci était grotesque et me révoltait, mais je pus tout de même monter à bord à la dernière minute.

 

Durant toute la durée du vol, je ne fis que m’efforcer de nier mes peurs, de limiter mes crimepensées, pour me convaincre des paradoxes liés aux radiations, notamment la plus grande facilité à y survivre quand on y est exposé plus longtemps. Survolant le Dniepr au Sud de Kiev, un peu plus de trois heures plus tard, je versai une larme au-dessus de ses sublimes méandres verts et blancs, en priant pour que l’avion s’écrase là, et m’affranchisse de toute l’absurdité humaine qu’il me faudrait bientôt affronter, dont la simple existence me sapait plus sûrement que le fleuve entamait ses berges après l’hiver. Me restait à réécrire l’histoire qui me concernait différemment, en changeant mon regard en le libérant de toute forme de compassion, en m’abritant derrière cette neutralité qu’on eût pu croire cynique si on n’en avait pas compris qu’elle était un rempart.

 

Dnipro

Morokowskyi

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C’était une putain de chierie dans laquelle je pataugeais. Staline avait broyé toute forme d’intelligence, de libre arbitre, d’élite intellectuelle sous les armes, les travaux forcé et la famine. Restaient les autres.

Les gosses de la Perestroïka n’avaient pour seul horizon que de bosser à longueur de temps dans un pays qui n’employait plus, cumuler plusieurs emplois pour avoir un salaire suffisant pour vivre ou bien se barrer à l’étranger. Ou rejoindre le milieu mafieux ou la prostitution pour pouvoir rouler dans les mêmes belles bagnoles que les oligarques qui les faisaient bruyamment ronfler sur le pavé d’avant la révolution d’octobre. La liberté s’apparentait pour eux à consommer, ils n’en imaginaient pas d’autre forme, dans cette contrée où les paysans n’avaient toujours pas le droit d’acquérir les terres suffisantes à leur survie, tandis que le reste du territoire était dilapidé aux grands groupes européens qui y cultivaient pour nous ce que les gens d’ici n’auraient pas. Et les chinois qui visaient l’eau potable…

Il régnait une atmosphère de vaste supercherie. On tentait de sauver l’idée fausse d’un passé récent grandiose. En fait de cela, tous les vestiges de la période communiste s’effritaient peu à peu, qu’il s’agisse des immeubles d’habitation qui tombaient en miettes ou des infrastructures qui, littéralement, s’effondraient ou s’enfonçaient dans les marécages. Des bâtiments flambants neufs, poudre aux yeux, sortaient comme des champignons pour accueillir les gens aisés ou les grandes compagnies françaises, allemandes, coréennes, chinoises ou japonaises  qui voulaient se partager le gâteau laissé par les russes.

Voyant les balcons partir en poussière, les berges du fleuve large comme une capitale de province être grignotées peu à peu, et l’immensité du travail d’instruction à rétablir, je n’aspirais qu’à un peu de beauté sauvage, de réalité brute au-delà du sombre jeu des apparences qui remplaçait les bulbes dorés des clochers orthodoxes par des enseignes lumineuses tout aussi adulées. J’avais besoin de beau et vrai à la fois, de recouvrer un peu de la foi qui m’avait emmené jusqu’ici. Au lieu de cela, l’injustice s’accumulait dans mon champ visuel, pollué par des amas de détritus, la bêtise érigée en institution d’état, la misère sociale et la corruption éclatante.

Me frayant un chemin parmi les interdits sur la grande île boisée, je dus renoncer à force d’obstacles érigés par l’homme, et rebrousser chemin dans un bois si marqué de son empreinte qu’il m’en était hostile. Je ne voulus même pas m’assoir pour retrouver un semblant d’apaisement ; la révolte me bouffait les tripes aussi sûrement que le fleuve entamait les rives de cette île à la con qui ne servait plus que de repaire aux clodos et de prétexte à vendre des saloperies aux promeneurs qui s’accommodaient de ce loisir merdique. Je devais à tout prix quitter l’enceinte de cette ville qui baignait dans un savant mélange de collectivisme, de consommation débile et de besoins inassouvis. Une ville sans chiottes, sans eau potable et sans initiative.

Je trouvai enfin mon havre, au fin fond d’une zone presque désertée par les hommes, théoriquement impropre à la vie. Les rayons m’échauffaient le visage, mais l’eau noirâtre de ses marais tourbeux me faisait un peu oublier le béton, le bitume, les réclames et le bruit assommant des autos, pour ainsi dire absentes de ce secteur. Ça sentait la vase et le roseau fraichement écrasé, et les oiseaux d’eau y racontaient leurs sornettes dans un langage qui m’était plus familier que celui des pneus sur les pavés. Et je n’avais pas de béton à portée de vue.

Au pied d’un des immeubles abandonnés, traversant une forêt de vigne vierge et de balsamine géante, je vis le dos d’une fantastique suidée suivie de ses rejetons tachetés, surprise par mon arrivée tandis qu’elle se régalait de pommes luisantes tombée d’un des nombreux pommiers qui avaient percé les dalles de béton là où le soleil leur était suffisant. Je décidai de m’installer là, jusqu’à ce que l’hiver me tue, ou que les radiations me soient trop intolérables. J’avais pour ultime sanctuaire ce que l’humanité avait généré de plus infâme, et ses restes continuaient de bourgeonner.

Je n’avais de toute façon plus de chez moi, ni plus d’espoir en quoi que ce soit.

Et je crois bien que j’avais encore empiré.

 

Parfum de merde humaine

 

Heureusement que mes lunettes étaient tombées, elles n’auraient pas survécu au choc. Taras, brave ukrainien de 120 kilos, et haut de deux mètres, avait fait preuve d’une remarquable susceptibilité malgré son niveau d’ivresse accru. J’avais par malheur insulté ses ascendants maternels en critiquant vivement les russes, en les taxant de bandits malhonnêtes. Il n’avait pas eu le temps d’entendre mon couplet positif sur les femmes, et s’en contre-foutait certainement. Le problème avec l’ivresse, c’est qu’elle délie les langues, et la mienne n’était pas franchement trempée dans du miel, surtout avec plusieurs shoots d’acétone consécutifs (la vodka me rendait malade, je voulais être déchiré propre).

Son poing s’était abattu sur ma tempe sans crier gare ; ou, pour être plus précis, bien trop rapidement pour que mes réflexes largement altérés puissent prendre la mesure de l’imminence de son arrivée. Le coup avait été si violent que j’avais eu l’impression que mon crâne avait heurté le sol en même temps que ses phalanges, alors qu’il avait bien fallu ¼ à ½ seconde pour que cela ne se produise en réalité. Par terre, la joue contre le carrelage jaunâtre de l’austère immeuble qui servait d’hôtel, je sentais ma salive coulant lentement depuis ma bouche pour humecter les contours de ma pommette. Le sang, lui, on ne le sent pas tant qu’il n’a pas refroidi un peu. J’étais bien.
J’avais mis en route l’effaceur à cervelle peu de temps auparavant, histoire de faire un peu de ménage dans mon chaos intérieur, sans en mesurer –ou en les négligeant- les conséquences verbales. Quand on est saoul, non pas que l’on dise « enfin » ce que l’on pense, mais les inhibiteurs au service de la réflexion n’étant plus effectifs, les mots sortent sans avoir été traités par l’intelligence et le filtre moral. On oublie des détails importants, tels les mots « certains », « parfois », « aujourd’hui », « maintenant », « une fois « , a fortiori quand on discute dans une langue que l’on ne maîtrise pas. A l’instant précis où cette pensée affleurait mon esprit, elle vint s’entrechoquer avec une autre, plus concrète dans l’immédiat qui se formula ainsi : « mais pourquoi diable le pied de la chaise qui était devant mon nez n’y est plus ? »

Par chance, elle n’était pas trop solide, cette chaise, et avait déjà dû essuyer des bagarres d’ivrognes au cours de sa longue vie. Elle me brisa certainement deux ou trois côtes en s’abattant sur mon dos, mais ce fut finalement assez peu au regard de la force de Taras et du bruit qu’elle provoqua en se brisant. Ma défonce atténuait la douleur, et je crois qu’en fait j’avais très envie de ce qui était en train de se produire, et que mon inconscient l’avait provoqué dans le seul but d’y parvenir. Effacement complet. D’abord l’esprit, ensuite le corps. C’était un peu excessif, mais enfin, on ne maîtrise pas toujours ce que l’on est, ne le chemin qui nous mène à la suite.

J’entendis plusieurs voix, des insultes en ukrainien (Taras) –quelle jolie langue- et un mélange de russe et d’ukrainien porté par plusieurs bonshommes qui tentaient de maîtriser mon guide. J’entendis parler d’argent, de sang, de travail, de connard de français et de calme. Après la chaise, il ne fallut pas très longtemps pour que le grand costaud s’arrête de me cogner, et que d’autres personnes vinssent à la rencontre de ma face gluante pour vérifier si j’étais encore en vie. Je me demandais si Europ assistance prenait en charge ce genre d’évènements.

On me traina dehors, sans précaution particulière concernant la radioactivité, m’aspergea de flotte, m’épongea. Quelqu’un m’assit sur une chaise qu’on pencha en arrière et on me recousit la tempe ; Avec l’œil que je pouvais ouvrir, j’aperçus les nombreuses compresses écarlates que l’on ne cessait d’employer pour éponger ma tronche. Le plus douloureux, quand on vous recoud, ce sont les moments où l’aiguille, après avoir traversé la première couche d’épiderme et de chair, va rejoindre l’autre côté de la plaie béante pour retraverser la chair et la peau, mais de l’intérieur. J’ai une théorie sur le sujet, qui suppose que le corps est plus habitué à subir des agressions extérieures qu’internes vers l’extérieur. La tension du fil au moment de nouer le point peut aussi être douloureuse, surtout à jeun. Par chance, ça n’était pas mon cas. En plus, à haute dose, l’acétone donnait aussi cette sensation de piqûre depuis l’intérieur, jusqu’à se croire épineux. Je ne sais pas si c’était à cause de la fatigue, de la défonce, du choc ou de la perte de sang, mais je m’endormis à ce moment-là.

Le lendemain, bien que l’on tenta de m’en empêcher, je retournai vers Taras qui s’apprêtait à repartir car il ne voulait plus me servir de guide dans la zone réglementée. Je le détendis rapidement en lui expliquant que, à sa place, je ne me serais certainement pas arrêté à une pauvre chaise pourrie (j’avais vraiment dit des horreurs, apparemment), et que j’aurais très certainement fait en sorte de faire disparaître le corps –mon corps- dans l’une des nombreuses tourbières riches de moustiques et de radicaux libres des alentours. Cela le fit rire à l’ukrainienne, c’est-à-dire sans rictus, et sembla mettre fin au conflit. Je lui suggérais qu’il me conduise auprès de sa mère pour lui offrir des fleurs, et il consentit à accepter cela en guise de réparation, bien qu’elle fut morte et enterrée depuis pas mal de temps déjà. J’espérais juste le cimetière pas trop loin, car j’appréhendais déjà le voyage sur les mauvaises routes locales, qui mettraient mes os à rude épreuve.

J’enfilai mes godasses, revêtis la combinaison « légale» pour que les gardes ne nous emmerdent pas en réclamant un bakchich supplémentaires, et repartîmes avec le fourgon pourri qui nous avait amenés la veille nous poster dans les immenses marais qui tentaient de faire oublier le poison invisible qu’ils dissimulaient.

 

 

Carrrrrrpe