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Mes putains d’ailes étaient tombées dans la nuit sans même laisser de cicatrice. Il allait falloir que je me dresse sur mes jambes pour parcourir le sol, me mêler à la crasse ambiante et réfléchir avec les idées basses.
Ma belle  secrétait toujours les enzymes puissantes qui m’attiraient vers elle comme un aimant attire la limaille de fer, sans la légèreté. J’évoluais dans mon intérieur presque en territoire inconnu ; avec mes sens réduits à ce que ma faible élévation pouvaient permettre, c’est-à-dire pas grand-chose. Ma main s’aventura sur le piano pour tâter les touches, en produisant un son approximatif qu’on eût difficilement pu qualifier de musique. Ça non plus, ça ne fonctionnait plus.

J’avais du mal à trouver du sens à une existence si bas de plafond, où les possibilités étaient si réduites. Se déplacer en deux dimensions dans un monde qui en comptait au moins quatre était incroyablement frustrant. J’avançais à la même vitesse que le temps ambiant, collé par terre comme si j’y avais été craché, limité par des seuils physiques dont je savais pourtant m’affranchir dès que mon esprit se libérait, et que mes ailes repoussaient.

Sur le coussin fumant où gisait une déesse androgyne, je posai mon cul par dépit, poussant au passage la belle alanguie dont je n’avais que faire, car ma Belle était ailleurs. Celle qui se trouvait là avait la chair ferme des sportives excessives, les cheveux courts et raides des amantes asexuées. Et ses enzymes étaient trop rares pour me faire de l’effet, malgré cette sueur luisante se sublimant dans l’air froid, qui causait des fumerolles sans trop porter de phéromones jusqu’à mes naseaux sensibles.

Avec parcimonie je la saluai un peu, lui racontant ma nuit et mes plumes abolies, la chute de mes ailes larges et le retour au sol. Elle m’écouta sans rire et se tassa dans l’angle du sofa glissant, attendant de ma part l’élégance galante qui me la fit couvrir avec le plaid attenant. J’obtempérai sans plaisir, tel un automate, car nous vivions côte à côte depuis longtemps déjà et avions pris des habitudes sous forme de réflexes, consistant à prendre soin l’un de l’autre sans éprouver de sentiment. Nous y excellions d’ailleurs.

Je n’en désespérais  pas moins de ma désespérante condition d’animal terrestre, regrettant amèrement l’émancipation  naturelle que me procuraient mes membres duveteux lorsqu’ils me portaient aux nues, ou me véhiculaient juste d’un clocher à l’autre, en passant par les arbres. Mon point de vue se radicalisait par manque de perspectives, mes ambitions aussi par manque d’altitude. J’aphorisais trop court, je dépeignais étroit ; l’espoir s’amincissait et je trainais mon poids comme mon propre boulet. A remuer la poussière, je ne pouvais que la mordre, alors je me mis à marcher, sans bien savoir pourquoi, guidé très certainement par l’odeur de ma Belle ou l’idée de son corps, son esprit lumineux  ou ses mouvements gracieux.

Je la voulais porter d’un endroit jusqu’à l’autre, la garder contre moi, l’emporter sur mon ventre, ne jamais la lâcher, fusionner, m’en éprendre tandis qu’elle s’enroulerait autour de ma taille, de mon cou ou de mes jambes entre deux nuages, deux cimes, deux ciels.  Au lieu de cela, mes pieds foulaient l’asphalte, je pensais « voiture », je subissais ma lenteur  qui devenait le plus pénible des maux, semblant m’éloigner d’elle quand que je marchais dans sa direction. Car c’était là l’un des points cruciaux du malheur qui me frappait : je connaissais ce rythme à l’écart du temps commun pour l’avoir longtemps fréquenté, et m’accommodais mal de ne plus y avoir accès. Dès lors, tout n’était que délai, retard, atermoiements pour cause de soumission temporelle.

Je parvins enfin à l’élue de mon cœur. De mon foie, de mes poumons aussi. Mes jambes m’avaient porté jusqu’à elle, avec une docilité servile qui m’était presque douloureuse. Je haïssais être venu ainsi, autant que je goûtais mon plaisir d’être parvenu à destination, et déjà employé à savourer les lèvres de ma sublime compagne, pareille à un rayon de soleil tombé de la poche d’un Apollon maladroit. Je la dévorais de la bouche, l’enveloppais de me bras, l’enceignais tellement  que je pouvais en faire trois fois le tour. Heureux de la gober, de la sentir sur ma poitrine et presque à l’intérieur, je ne pouvais cependant profiter tout à fait du plaisir de l’instant car j’en connaissais la limite pesante, celle qui me contraignait à ne pouvoir m’abandonner au voyage sans déplacement, celui où je l’emportais d’un point à l’autre sans aucun effort, porté par les alizés et les courants ascendants.
Soutenant mon corps grotesque avec mes membres bas, il m’était difficile d’envisager la communion en position verticale sans qu’elle finisse tôt ou tard par m’épuiser un peu. Nous fîmes appel à Steve, notre lobby-boy finlandais d’appartement, adopté quelques mois plus tôt. Il excellait dans la vénération grotesque de nos attitudes quelles qu’elles fussent, et fustigeait en notre nom tout ce qui pouvait nous déplaire – ou dont il supposait qu’il le pût. Fidèle à sa servilité et à sa rigueur nordique, le vieillard scandinave (Steve était, à ce jour, le plus vieux lobby-boy vivant au monde) s’inclina légèrement pour que son dos serve d’appui à mes fesses, vigoureuses d’aspect mais en réalité fort faibles. Ceci me permit d’embrasser ma Belle pendant deux heures supplémentaires, durant lesquelles le brave homme conclut une complexe grille de sudoku, une autre de mots fléchés quatre étoiles et la lecture d’un article de presse sur la sexualité des employés de maison au-delà de soixante-cinq ans.

Ma Belle m’aimait embrasser debout, jusqu’à cet instant où notre empressement faisait généralement s’effondrer nos corps après les quelques pas menant vers le plus confortable des couchages dont nous disposions.  C’est ainsi que je libérai l’échine voûtée du brave Steve pour conduire céans ma divine vers la literie de qualité la plus proche, sur laquelle nous nous écroulâmes à grands renforts de positions reflétant notre bonheur ostensible et notre vœu de ne point nous relever avant fort longtemps. Je parcourus son dos avec chacun de mes doigts, visitai ses recoins avec ceux qui me restaient. Et avant d’avoir pu m’en rendre compte, je l’avais déjà dévorée. Je recommençai à de multiples reprises, augmentant à chaque fois son plaisir, et par conséquent le mien. Bien que des copeaux de chair encombraient le matelas douillet garni de poils d’alpaga des Indes, nous accomplissions plusieurs cycles successifs par minute, nous entre-dévorant sans fin pour mieux réapparaître sous la bouche de l’autre en glapissant de délectation.  Produisant à cette occasion une onde légère – dans une gamme trop basse pour qu’elle puisse être réellement relevée par l’audition normale d’un humain moyen- nous observions à chaque passage les copeaux trembler à la surface des draps selon des orbes concentriques, semblables à celles que forme un caillou tombant dans l’eau.  De les voir s’agiter ainsi, dans un certain chaos entre sac et ressac, attisait notre désir mutuel, stimulait notre engouement à prendre possession de nos corps.

Dans mon dos je sentais poindre, non sans une douleur exquise, deux protubérances solides sous la peau recouvrant mes omoplates. Les mains de ma Belle s’y agrippaient parfois lors de passages plus intenses, quand ses griffes acérées pénétraient ma chair par ailleurs ; je la saisissais alors par quelque partie de son anatomie passant à ma portée, avec une fermeté puissante mais maîtrisée qui la faisait tressaillir jusqu’à l’intérieur de mes os. Nous continuâmes ainsi jusqu’à l’épuisement total de nos ressources physiologiques et que nous nous effondrâmes, l’un sur les ruines encore fumantes de l’autre, en un amas organique dont la résonnance sensuelle liquéfiait les murs et le mobilier. Telle était notre façon de trouver le sommeil : nous fondre comme les deux aciers formant un damas, dont les liaisons  subtiles créaient des paysages infinis dont la perfection ne pouvait être révélée qu’à la fin du travail de forge. Nous nous endormions alors apaisés, jusqu’à ce que la séparation physique nous contraigne à recommencer depuis la barre d’acier brut, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Steve entra dans la chambre pour trier nos restes. Se saisissant d’une de mes jambes encore apparente, il me traina hors du lit dans un bruit de succion, auquel succéda celui d’un éponge gorgée d’eau jetée au sol lorsque ma tête heurta le parquet. Conformément à nos prérogatives, il me tira ainsi jusqu’à la table où les éléments de mon petit déjeuner attendaient que je les massacre. Il fallait en effet l’action conjointe de mon précieux auxiliaire et de mon insatiable appétit pour me tirer hors du lit, et cesser d’entreprendre de nouveaux échanges de fluides corporels avec ma compagne, dont je ne me passais qu’avec une infinie difficulté.  Après avoir approximativement déposé ma viscosité molle sur la chaise en bois blanc faisant face au bol immense, le vieillard passa la serpillère pour absorber la trainée ruisselante laissée sur notre passage. Réorganisant mes membres pour en retrouver l’usage, récupérant peu à peu le  tonus musculaire nécessaire à les mouvoir, je débutai mes agapes matinales gargantuesques, m’efforçant de ne pas trop songer au fait qu’elles n’étaient en réalité qu’un leurre pour me tenir éloigné physiquement de mon aimée. Steve, en expert de la dissimulation olfactive, répandit différents arômes destinés à couvrir les effluves porteurs de phéromones qui auraient pu me reconduire illico auprès d’Elle.

Il était en quelque sorte le garant de notre survie, et s’assurait ainsi la pérennité de son salaire.

Des crevettes ?

Jamais entre les repas.

Marc aimait les anguilles à un point qui défiait l’entendement. Il en aurait mangé sur la tête d’un pouilleux, léché sur le sol du métro. Ce n’était plus un pécher mignon, c’était un vice maladif, à la frontière ultime de la perversion. Il en avait mangé de toutes les sortes : fumées du Japon, grillées de la Brenne, poivrées du Poitou, crues de Roumanie, adultes consentantes ou civelles sensibles, voire même sous la forme de Damhout en Iran.

Il avait écumé le monde, des Sargasses à St Tropez, de Nivelles à Taïwan pour en chercher les formes les plus rares, les plus goûteuses, les plus exceptionnelles.  En Inde, il avait essayé d’y substituer le serpent, comme un junkie prend sa méthadone, lors d’une quête spirituelle initiée par sa compagne de l’époque. Il avait rejeté les deux avec une égale violence,  pour des raisons connexes mais très différentes.

Sa passion était telle qu’elle en était parfois écœurante. Dans son salon, un vaste aquarium faisait office de vivier pour une poignée d’énormes sujets -nourris principalement de viande hachée- qu’il prélevait quelques minutes avant les repas pour s’en garantir la fraicheur absolue. Il fallait le voir plonger la main dans l’entremêlement rampant de dizaines de ces poissons, mous en apparence mais d’une densité musculeuse certaine, qui filaient autour de son bras pour échapper à son assiette dans un bruit rappelant celui de la succion. L’anguille n’éclabousse pas, elle glisse dans l’eau comme l’eau glisse autour d’elle grâce au mucus lubrifiant qui la recouvre totalement, et la rend si difficile à saisir.

Ainsi, Marc s’emparait de l’objet de ses désirs avec une nécessaire fermeté afin d’éviter qu’il ne lui échappe. Il y avait dans cette capture une énergie martiale, une force ostensible qui avait trait à la virilité, exacerbée par la forme oblongue de l’animal et sa nature muqueuse. Dans ce face à face mortel, je voyais l’exemple de la domination de l’Homme sur l’Animal, et la cruauté du sort du prédateur aquatique, qui devenait à son tour proie. Quand une gazelle meurt dévorée par un guépard, on y voit l’ordre des choses, mais on serait choqué de voir le même guépard grignoté  par un lion. Un peu comme si les espèces du haut de la pyramide alimentaire devaient subir plus intensément le fait d’être mangées, comme si cette forme d’humiliation devait leur être perceptible, et accentuer leur calvaire final. La malheureuse anguille  saisie juste sous la tête était-elle en mesure de comprendre, et d’anticiper dans l’angoisse, le sort qui serait le sien ?

 

Dans l’appartement de Marc, je regardais danser les poissons serpentiformes anthracite dans leur cage de verre rétroéclairée en un spectacle funeste.  Depuis le canapé en skaï noir foncé dans lequel j’étais enfoncé confortablement, mais lamentablement, je m’enivrais de leur chorégraphie étonnante, qui ressemblait à de la calligraphie éphémère. L’aquarium de trois mètres de long devenait un kakemono couché, dont le motif ornemental changeait constamment. Mon hôte se tenait debout à côté, savourant à l’avance cet instant qui lui seyait tant. De mon poste d’observation, je pouvais voir l’avidité dans son regard, mais me mis à douter de sa réelle nature. Etait-ce de la gourmandise, ou bien une soif de toute-puissance, voire de sauvagerie ?

Nous ne parlions pas, lui et moi, ou bien très rarement, dans un but très fonctionnel. De fait, j’avais appris à déduire pas mal d’informations de ses silences, en étant alerte quant à toutes ses expressions, ses mimiques, ses postures ou ses regards. Nonobstant, je n’étais jamais parvenu à déchiffrer tout à fait son comportement, quand il se tenait ainsi auprès du vivier, en attendant d’y plonger la main pour capturer sa victime. Il m’était rigoureusement impossible de comprendre s’il s’agissait d’un dessein sordide, d’un frémissement enfantin, ou d’une catharsis sexuelle. C’est vrai qu’il était seul depuis longtemps maintenant, et l’on eût pu aisément admettre que son rapport à ses proies n’était pas qu’alimentaire, tant elles déchaînaient sa passion. Mais le soin qu’il apportait ensuite à leur préparation, et au moment de s’en délecter m’en avait toujours fait douter. Il aimait les anguilles comme le sein de sa mère, pas comme une amante. C’était plus primordial qu’un complexe d’Œdipe, son lien avec ces bêtes, ça assouvissait des instincts primaires plus que des désirs refoulés.  

Il descendit son bras vers l’eau, avec lenteur. Les poissons ne paniquaient pas immédiatement, en général. En fait ils ne paniquaient qu’assez peu. Il fit pénétrer ses doigts dans l’onde sans créer la moindre orbe à sa surface, s’y introduisant avec une telle douceur que les poissons parurent ne pas s’en apercevoir. Pour eux, le décor évoluait à une si faible vitesse qu’ils ne s’apercevaient pas de sa modification. Bientôt, il eût de l’eau jusqu’au poignet, puis à mi- avant-bras. Ses doigts, qui s’étaient immiscés dans l’aquarium sous la forme d’un fer de lance, s’écartèrent peu à peu les uns des autres, jusqu’à ce que sa main s’ouvre totalement. Tout autour, en dessous, au-dessus, les quasi-serpents atteignant parfois plusieurs kilos rampaient dans le courant artificiel sans sembler se rendre compte de sa présence. Patient, Marc attendait le moment opportun, ou plus précisément l’instant parfait, celui qui lui permettrait de chopper sa victime en un coup, d’une telle promptitude qu’il rendrait obsolète l’idée même d’une autre tentative.

A ma grande surprise, il fit de même avec sa seconde main, qui elle aussi fila discrètement dans le vivier, en parallèle de la première. Puis soudain, en un mouvement que je ne suis toujours pas capable d’analyse, il plongea tout entier, avec la même grâce experte, au milieu des poissons. Leur densité était telle qu’il m’était impossible de le voir au travers de la paroi opaque qu’ils formaient ; tout juste le deviné-je par intermittence, quand sa chemise gris pâle Calvin Klein réapparaissait au hasard d’une interruption du flux d’anguilles.

Il ne me vint même pas à l’idée qu’il avait besoin d’aide. Depuis le canapé ultra confortable, je me contentai d’adopter un regard aussi compassionnel que possible face à l’étrange scène qui m’était offerte. Nul doute que le choix de Marc était délibéré, alors à quoi bon intervenir pour l’empêcher d’arriver à ses fins ?  S’il avait choisi de finir auprès de celles qu’il aimait le plus, il n’y avait pas de raison de les empêcher de fusionner. Peut-être fut-ce là le véritable passage à l’acte sensuel entre cet homme et l’objet de sa fascination. Un seuil au-delà duquel plus rien ne pouvait être pareil, un point de non-retour. Comprenant qu’il ne pourrait jamais assouvir cette insatisfaction latente qu’il se découvrit alors, il avait commis l’acte définitif qui empêcherait la frustration -dont il s’était affranchi jusque là- de l’accabler en une lente agonie des sens et des désirs.

Regardant les poissons se démener autour de son corps flottant, en s’acharnant sur les boutons de nacre de sa chemise en satin de coton autant que sur son épiderme épais, je me demandai si, dans une ultime poussée de mansuétude, il aurait voulu que je le hache, pour leur faciliter la tâche.

Rarement j’avais trouvé un cadavre de chevreuil dans un tel état. Il parfumait ma bagnole d’une odeur détestable de sang et de pourriture, qui me prenait à la gorge puissamment et attirait toutes  les espèces de Musca à des kilomètres à la ronde. J’en avais plein mon pare-brise, au point qu’elles me gênaient pour voir la route, autant dans l’habitacle qu’en dehors.

La bête morte gisait dans la malle arrière, succinctement emballée dans une bâche plastique qui collait aux tissus tuméfiés et aux zones ou le sang était resté humide. Le caisson largement ouvert, tel la mâchoire d’un piège à loup, on avait du mal à y retrouver le petit cervidé gracieux qui devait gambader dans la campagne quatre jours auparavant. Ramassée non loin de la route au milieu d’un champ, j’avais dû emporter cette carcasse promptement pour que les passagers des nombreuses voitures passant par là ne la remarquent pas. Ce n’était pas une dépouille comme les autres, et j’en frémissais de bonheur.

Il ne me restait plus très long pour parvenir chez moi, mais les essuie-glaces et la ventilation ne fournissaient plus pour évacuer les mouches, que j’empoignais par poignées entières pour les jeter par la fenêtre et dégager un tant soit peu mon champ visuel obscurci par leur masse grouillante et leur vol incessant. Je dus bientôt mettre un foulard sur mes orifices respiratoires pour les empêcher d’y pénétrer, ce qui n’améliora pas pour autant ma condition, les insectes étant en nuée si dense que l’air peinait à passer. « Pourvu que la carcasse résiste assez longtemps », me disais-je.

J’avais une faim terrible, la manipulation des restes de l’animal m’avait mis en appétit. Je l’imaginais, juste après qu’il fut tué, portant encore sa fourrure brune, la gorge encore chaude, serrée entre les crocs de son prédateur.

J’arrivai chez moi, défonçant ma bagnole en fonçant dans le fossé, faute de visibilité. Rapidement, j’ouvris mon hayon et sortis la carcasse recouverte de mouches, qui nous accablaient sans cesse. Je secouai l’ensemble pour séparer le deux matières –la noire et la rouge- et emportai les restes du chevreuil dans ma cour, pour les protéger avec du feu. Chalumeau, puis flambeau à la main, je grillai des milliers de mouches, assez efficace pour pouvoir accéder de nouveau aux os luisants de vestiges de chair. C’était d’une beauté à couper le souffle.

Méticuleusement, je me plongeai dans chaque détail, essayant de déceler l’effective attaque du loup sur les éléments à ma disposition. La peau avait été enlevée, telle un manteau, par la liquéfaction des téguments du derme, et était restée sur place. La cage thoracique avait été vidée consciencieusement, en plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à l’intérieur, les viscères ayant été extraits par le déplacement du cadavre sur plusieurs mètres. Je jubilais, malgré la subsistance d’un harcèlement par les mouches.

La nuit tomba brutalement, sans que je m’en rende compte. L’arrivée de nuages lourds avait accéléré l’obscurcissement, lui conférant une soudaineté effrayante. J’avais toujours les doigts dans les os et les restes de chair, tripatouillant au milieu des asticots à la lumière de ma lampe frontale, à la recherche d’indices irréfutables de la cause de la mort du cervidé. Ma fringale était passée avec les premières preuves, qui avaient capté toute mon attention. Le temps passait, j’allais devoir me séparer de mon joujou.

Changement de véhicule ; je mis le cadavre dans mon fourgon. Les mouches dormaient, et la manipulation n’en fut que plus facile, me laissant l’opportunité d’attraper de quoi grignoter au passage. Dans les phares de mon bahut, je constatai les dégâts sur ma bagnole, qui ne me concernèrent pas énormément. Je m’amusai de son étrange ordonnancement oblique par rapport à la chaussée, que ce soit horizontalement ou verticalement. Le vent froid qui soufflait violemment ne la faisait pourtant pas bouger. Démarrant prudemment, pour ne pas accrocher l’épave, je repris la route dans le sens inverse de tout à l’heure. La carcasse sentait toujours aussi fort, mais l’odeur ne m’indisposait toujours pas autrement que par le fait qu’elle m’irritait la trachée.

Je retrouvai facilement l’endroit, notamment grâce aux traces de mes pneus sur l’accotement glissant. Je me garai, gravis le petit talus avec mon chargement sépulcral et joyeux, puis le replaçai aussi précisément que possible là où je l’avais trouvé. Du temps avait passé depuis que je l’avais prélevé, et à cette heure, il ne passait presque plus aucun véhicule. Je préférai cependant déplacer mon camion, ne serait-ce que pour éviter un éventuel repérage par une tierce personne qui m’eût été indésirable.

Quand je revins sur mes pas, à pieds, je sentis –outre l’odeur- que je n’étais pas seul. Malgré la nuit installée, les bourrasques puissantes et la bruine qui me fouettait le visage, je n’avais nul doute quant à la présence du prédateur, tapi tout près en attendant son moment. Le chevreuil était à à peine trois mètres de moi, et le loup probablement pas beaucoup plus loin ; j’en sentais les effluves bestiales entre deux coups de vent. Ma propre odeur était probablement masquée car mêlée à celle du cadavre dans lequel j’avais longuement fouillé sans gants ni instruments. D’une certaine manière, j’avais partagé sa proie, mais en avais pris la saveur.

Je sentis le souffle chaud du loup comme si je respirais dans sa gueule. Avec toutes les turbulences, je ne pouvais déterminer sa position. Près, très près.

Je ne me souviens plus très bien par quelle partie il a commencé à me dévorer, ni si j’ai souffert longtemps. Je ne me souviens que de cette incomparable exaltation quand, enfin, je l’ai vu bondir sur moi, sa tête tournant légèrement, une fraction de seconde, pour pouvoir me saisir le cou et me mettre à mort sans un bruit.

Quel superbe animal !

sonny and chair humaine