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Petit matin tiède de début d’été. Ca ne sent pas très bon dans la voiture, même nos papilles olfactives encore ensommeillées ne peuvent s’y tromper : nous y sommes arrivés en transpirant et avons dormi dans nos fringues.
Depuis notre premier coup d’éclat sur la zone commerciale nous avons pris un peu plus d’assurance et mis un peu plus de stratégie et de technique à notre service. Plus question de se garer sous des fenêtres quand notre action doit faire du bruit, et une meilleure préparation de nos solutions d’échappatoire. Voler une voiture, un vélo ou une moto s’est avéré aussi plusieurs fois très judicieux. C’est mal de voler, oui. Et c’est mal de pourrir le monde. En quelques semaines, nous nous sommes investis corps et âme dans une mission qui nous paraissait vitale depuis bien longtemps, mais que nous n’avions jamais osé mener jusqu’alors, de peur de je ne sais quoi. Peut-être de peur d’avoir encore quelque chose à perdre, ce qui n’est désormais plus le cas. Quand on sait que les choses sont foutues, on peut se lancer dans n’importe quel projet qui pourrait nous tuer sans nous en soucier. On sait que ce qu’on fait est probablement utile, et qu’en tout cas ça nous fait du bien, infiniment. On nuit à ce que l’on trouve moche, désespérant, lénifiant, asservissant, nuisible, détestable, arrogant, polluant pour le corps, la nature et pour l’esprit.

Feda est heureuse comme jamais. Passer à l’action l’a débarrassée de ses angoisses récurrentes, voir ce qui la minait tomber –même si ce n’est qu’à échelle locale- lui fait du bien. Est-ce l’adrénaline, mais nous nous sommes replongés dans une sensualité débordante, boostés par quelque chose en nous qui nous donne un profond sentiment d’exister. La question que l’on se pose, sans oser la formuler trop fort, c’est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller. Je ne parle pas de distance –nous avons augmenté notre mobilité pour ne pas concentrer sur une région trop restreinte les recherches nous concernant. Non, ce qui nous effraie parfois, c’est de savoir si nous saurons nous arrêter avant qu’il y ait des accidents graves et, surtout, si cela constituera alors une limite. Quand on sait l’Humanité condamnée, elle perd de son importance. Nonobstant, pour l’instant nous trouvons encore les enfants mignons et un certain nombre de personnes sympathiques, utiles à tous, bienveillantes qu’il nous semble indispensable de préserver de nos exactions. Chaque fois que nous pensons « personne utile », nous dressons l’épouvantail du nazisme pour nous raviser ; nous cherchons une formule plus adéquate pour exprimer une pensée qui n’est pas tout à fait celle-ci et que nous partageons sans parvenir à la formuler. Peut-être que nous pourrions tout simplement la remplacer par « non nuisible », mais l’esthétique des mots ne nous convient pas.

Cela fait un moment maintenant que nous avons laissé la dépouille de Paco au milieu des bois. Je me demande s’il est suffisamment tard pour faire une recherche sur internet sur ce sujet, avec un téléphone volé à l’arrachée. Ici, nous ne sommes rien ni personne ; je veux que ça dure et qu’aucune corrélation ne puisse être faite entre ce que nous faisons aujourd’hui et ce qui s’est produit auparavant. Je ne veux pas que nous ayions un visage ou un soupçon de visage. Ne pas préciser la pression qui peut s’abattre sur nous. Par prudence, je laisse couler un peu d’eau sous les ponts avant de savoir ce qui en a été dit, et si nous apparaissons quelque part dans la description de l’évènement.

Nous avons pu acheter à des manouches un break avec de faux papiers en règle, en contrepartie duquel il nous a fallu les aider pour un casse dans un centre commercial et refiler notre précédente bagnole. Ceci ne portant aucunement atteinte à notre éthique et nous ayant permis d’y mettre le feu, nous avons fait d’une pierre trois coup, dérobant au passage du matériel qui nous manquait. L’incendie avait fait la une de plusieurs journaux et l’aspect crapuleux de celui-ci n’avait fait aucun doute. Les agents de surveillance neutralisés ou corrompu avaient été mis à l’abri pendant que flambaient le H&M, Zara, Carrefour et Jeff de Bruges sous les asperseurs  sabotés à la source pour ne plus pouvoir rien éteindre. L’incendie s’était propagé à tout l’ensemble. Quatre cents personnes au chômage technique, les assurances en berne, la consommation durablement endiguée sur le secteur. Du grand art.

La tentation est grande de communiquer sur nos méfaits. Une très forte envie que cela donne l’élan nécessaire à ceux qui ne sont pas dévorés de l’intérieur par les Valérie qui leur coupent toute envie d’agir, qui les empêchent de s’indigner suffisamment de l’état du monde  pour que cela soit suivi d’actes pour que les choses changent. J’aimerais tant que ce qu’on fait soit compris pour ce que c’est : ralentir l’expansion et la nuisance d’un système absurde. Feda s’en moque. Elle est heureuse et fière de ce qu’elle fait et s’endort chaque jour avec la satisfaction d’avoir contribué au bien de la nature et de ce qui se fait de bon dans l’humanité. Moi, je bous d’envie que cela déclenche des vocations, que ça désinhibe d’autres que nous en une grande révolution joyeuse, un anarchisme positif posant les bases de quelque chose de beau qui, peut-être, permettrait à certains d’entre nous de survivre à la colonisation de nos corps par cet étrange parasite. Depuis que nous avons commencé à nous y mettre, j’éprouve d’ailleurs beaucoup moins de peur à cet égard concernant ma propre personne, et j’ai même l’impression que quelque chose en moi a disparu qui peut avoir été ça. Pour autant, je n’ose toujours pas demander à ma compagne d’utiliser son téléphone détraqué pour me scanner. Si je me trompe, cela me coupera toute envie de continuer. C’est étrange la façon dont on peut se sentir motivé : besoin de se savoir au seuil de la fin pour commencer à vivre intensément, et ne pas oser en avoir la confirmation de peur que cela coupe l’élan.

Nous quittons l’aire de repos forestière où nous avons dormi et petit-déjeuné  en nous remémorant nos exploits de la nuit. Nous avons adoré neutraliser en douceur ce péage autoroutier automatisé. Nous rions en imaginant les types regardant la vidéo de surveillance et voyant deux personnes encagoulées, emmitouflées dans de gros anoraks, débarquer à vélo et, en quelques secondes à peine rendre la gratuité de circulation aux habitants du secteur en rendant la machine inopérante sans que cela ne déclenche la moindre alarme. Nous avons l’impression d’être un mélange de Gaston Lagaffe luttant contre les parcmètres avec sa boîte du petit chimiste  et un Robin des Bois des temps modernes.

Notre bonne humeur disparaît en fin de matinée, à l’approche d’un grand lac touristique où se réunissent comme chaque dimanche des centaines de gens pour patauger dans les miasmes de leurs voisins sur fond de musique tonitruante, de cris d’enfants et de leurs parents surexcités par tant de détente et les odeurs de grillades diverses. Nous garons le break sur l’un des parkings déjà bondés, levant un nuage de terre poussiéreuse dans les sous-bois maltraité.  Après avoir vérifié que notre chargement est bien dissimulé et que toutes les portes sont convenablement verrouillées, nous nous dirigeons vers le bord de l’eau, ou plutôt ce qu’il en reste. Là, des centaines (je n’ose pas dire milliers, mais il me semble qu’ils sont des milliers) de badauds plus ou moins nus se tiennent debout, cois, sur des berges en pente abrupte où se lisent les strates des hauteurs du marnage, le regard fixé sur les restes de ce qui était il y a peu un vaste étang artificiel.
J’enrage, Feda serre ma main fort dans la sienne pour m’empêcher de verbaliser ma colère. La puanteur du site est épouvantable ; tous les sucs, toutes les matières sont concentrées dans le résidu putride formé par la faible quantité d’eau où même les plus cons n’osent pas envoyer patauger leurs enfants. Je maudis intérieurement l’irrigation, le lavage des voitures, les piscines et les baignoires. L’assemblée stupéfaite regarde le spectacle en silence, si ce ne sont les gosses qui braillent de ne pas pouvoir exploiter leurs jouets gonflables ailleurs que sur la plage bondée. L’image me glace tout à coup le sang.

J’attrape Feda par la taille et lui glisse « Valérie » à l’oreille. Ses yeux quittent alors la mare pestilente pour se diriger vers le public. Je la sens vaciller dans mon étreinte. La sensation que nous éprouvons tous deux est en tout point comparable à celle éprouvée au pied du labo où les chiens nous avaient attaqués, le nombre en plus.  Aussi calmement que possible, nous nous écartons de la rive et de la plus forte concentration d’individus. A notre premier mouvement de recul, nous entendons un chien aboyer un peu plus loin, qui nous amène à nous préoccuper de la présence d’autres. Ils sont nombreux. Nous pressons le pas, profitant que bon nombre d’entre eux sont attachés. Les clés, le break, la fuite, vite ! Les gens commencent à se retourner sur nous, mais nous ne changeons rien à notre vecteur directionnel. Partir devient notre priorité absolue. Ne pas courir, ça excite les chiens et fait réagir les personnes. Marcher vite, aussi vite que possible avant que les réactions ne soient efficientes. Ouverture des portes à distance, on saute dans la bagnole, on verrouille tout et on quitte les lieux dans un vrombissement mêlé d’un nuage de poussière dense. Des chiens accourent, suivis par des gens qui marchent et prennent des photos avec leurs téléphones portables, en slip de bain et casquette molle.

Feda pleure. Je ronge mon frein pour ne pas hurler et secoue le véhicule sur les cahots du chemin de terre.

Sur le trajet de notre fuite, les clébards aux fesses, ma compagne m’interpelle pour que je regarde en direction du barrage dont l’existence du lac dépend. Il est éventré. Eventré ! Nous ne sommes pas seuls.
 

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