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Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

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J’en suis là.
Après avoir gravi les escaliers quatre à quatre, je pousse vigoureusement la porte du labo de Paco, où l’on ne lève qu’à peine les yeux vers moi. Je ne sais pas quelle distance il reste entre les chiens et moi ; trop peu pour avoir le temps d’expliquer. Je referme la porte avec une vivacité de celles que confère la panique, et cherche ce qui est à ma portée pour m’aider à la coincer. Je n’ai pas pu bloquer celle du rez-de-chaussée. « Aidez-moi ! » crié-je. Devant mon comportement, Paco se lève, hébété. Feda me regarde avec des yeux ronds, avant de comprendre qu’il se passe réellement quelque chose de grave, et que je ne fais pas mon intéressant suite à ma récente vexation. On tire un bureau, on plaque des chaises et, surtout, j’enjoins chacun à trouver une arme, quelle qu’elle soit.

Contrairement à ce qu’on voit dans les films, les chiens n’aboient pas forcément lorsqu’ils se jettent sur leur victime. Les chiens de chasse n’aboient pour la plupart que lorsqu’ils la poursuivent sans l’atteindre ou qu’ils sont « au ferme », par excitation et pour communiquer avec leur maître ou le reste de la meute. Les chiens d’attaque, eux, mordent avant  de prévenir. Les trois clébards percutent donc la porte du bâtiment en silence, si ce n’est le fracas répété de leurs crânes contre le verre renforcé de celle-ci. Sitôt la barricade construite, je me penche discrètement à la fenêtre pour voir ce qu’il en est. Mes comparses m’accompagnent.
J’ai du mal à voir, l’étage où nous nous trouvons surplombant légèrement l’accès principal. Deux des chiens bondissent à tour de rôle sur la porte, se dressant pour tenter de l’ouvrir avec leurs griffes. Le troisième fait le tour de l’immeuble, probablement à la recherche d’un autre accès. La caution scientifique de notre équipe est juste capable d’émettre un désespérant « On est mal » en passant sa main gauche dans les cheveux. Il me rassure cependant en me répondant par la négative quant à la présence d’un autre accès plus facile à ouvrir. Les chiens insistent, se cognent et se re-cognent, grattent, griffent, changent de posture, cherchent les failles. Le troisième se remet à la tâche avec les autres. On téléphone aux carabiniers pour leur signaler trois chiens errants agressifs, et on cherche dans ce labo ce qui pourrait le cas échéant nous servir à éclater un clébard enragé.

A la question « comment ont-ils pu retrouver notre trace et nous rattraper si vite ? », je ne reçois pas de réponse. C’est empiriquement impossible, et chacun d’entre nous le sait. Les carabiniers nous ont mis en attente et nous entendons la grande feuille de verre durci se répandre sur le ciment du seuil et le carrelage du hall  d’entrée. C’est la Berezina.
Je casse une lampe de bureau de façon à ce qu’on puisse la tenir sans risque tout en pouvant électrocuter avec l’autre extrémité. Je la confie à Feda, qui tient déjà un couteau. Paco, paniqué, cherche visiblement une seringue. Je ne perds pas de temps et casse une table de travail pour en récupérer le pied et l’utiliser comme une batte. Choisir sa place, organiser l’accueil. Y a-t-il une corde ou quelque chose qui y ressemble ? Cordon électrique ? Trop court. Câbles ethernet ? Pas assez solides. Cordons et connectiques divers ? On en aura besoin après. Je glisse la table démontée entre Feda et l’entrée barricadée. Je ne veux pas qu’elle prenne de risque, mais nous ne pourrons peut-être pas nous passer d’elle dans la bagarre. Je simule les coups de batte pour observer si j’ai le débattement nécessaire à un mouvement puissant sans risquer d’atteindre mes compagnons d’infortune. Tout se produit avec une instantanéité étonnante. Les chiens sont là, à déjà s’attaquer à la porte du labo, ébranlant notre édifice de protection à chaque coup de boutoir. De quoi sont-ils faits ? Je regarde la porte et Paco trembler. Je devine Feda tremblant tout autant. Nos jambes sont vides et le bâtiment tout entier semble trembler aussi. Trois golden retrievers déchaînés pleins de Valérie veulent notre peau.  Absurde.

Rien ne me met plus en rogne que l’absurdité, hormis peut-être la mauvaise foi et le fait d’être pris en défaut. Mes jambes se regonflent, je retrouve mon énergie et frappe à plusieurs reprises le pied de table métallique au sol, écrasant l’une des terminaisons avec le talon pour l’aplatir tant que faire se peut.  Il n’est pas très solide, mais ainsi renforcé il fera plus de dégâts. Je sais comment on tue un chien, un chasseur me l’a expliqué un jour, en m’expliquant que c’était la même méthode  que pour les renards, lorsqu’ils étaient pris dans une chatière ou un collet : frapper très fort sur le museau pour le briser. J’ai mal pour eux rien que d’y penser, mais je fais en sorte de me projeter suffisamment dans  l’acte pour qu’il accapare tout mon esprit. Je n’ai plus peur. Un regard vers Feda, qu’elle reconnaît aussitôt. Elle retrouve confiance. Paco tremble avec sa seringue. Je lui dis de la scotcher au bout du manche à balai, et d’en préparer deux autres tant qu’il est encore temps. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans et ne veux pas savoir. Nous avons seulement besoin que cela soit efficace très rapidement. Il prépare ses deux banderilles avec une promptitude extrême, nous mentionnant le fait que la dernière est moins dosée, faute de produit. L’idée d’enflammer les chiens me passe un instant par la tête, mais j’y renonce presque aussi vite qu’elle est venue. Pas besoin d’incendier le labo qui abrite peut-être l’outil essentiel à la résolution d’un problème dont je n’ai pas encore tout compris.

La porte commence à céder, par son cœur. Les huisseries se sont un peu décollées du mur à force de vibrations, mais c’est bel et bien la partie centrale qui, plus fragile, dévoile en premier la truffe et les crocs de notre plus vif assaillant. Je me place de côté, tenant avec une fermeté insensée mon arme improvisée. Le chasseur m’a-t-il menti ?
Le museau ne dépasse pas assez. Tout juste apparaît-il lorsque l’animal mord le corps de porte pour en arracher des morceaux et se dégager un passage plus large. Trop d’os sur la tête pour y piquer une aiguille, et pas assez de surface de contact pour l’électrocuter assez longtemps pour le neutraliser. Je serai forcément le premier à agir.
Ce sont maintenant deux truffes qui apparaissent  dans un déferlement de furie, ravageant la porte en bois bas de gamme comme s’il s’agissait d’une structure de carton. Je me rends compte que je n’aurai probablement pas le temps de cogner assez vite pour empêcher l’un d’entre eux de pénétrer dans la pièce. Notre barricade ne vaut rien, ils creusent au-dessus d’elle. Alors je frappe. Et je frappe. Je rate, je manque, je touche, mais pas assez fort ni précisément pour obtenir autre chose qu’un horrible couinement de douleur. Je frappe sans discontinuer avec toute la rage que je peux y mettre, en essayant de prendre les clébards de rapidité chaque fois que leur tête disparaît pour éviter mes coups. Ils savent que je veux les tuer, et se méfient. Malgré cela, ils continuent de prendre le risque de démonter ce qu’il reste de la porte. C’est une action collective, où les rôles semblent être définis. Je frappe. Je frappe. J’essaie de ne pas m’épuiser. « Paco ! Viens ! ». De face, il doit pouvoir accéder à la poitrine des deux qui attaquent sans discontinuer pour y piquer l’une de ses banderilles.  Paco est tétanisé. Ces chiens ont la force d’ours, son mental ne l’accepte pas. Sa tête oscille en un mouvement de négation incontrôlable mais le reste de son corps ne bouge pas. Si je m’écarte pour aller chercher les lances-seringues, les fauves passent dans les deux secondes.  Et hors de question de faire quitter son abri à Feda, qui est à l’exact opposé de Paco par rapport à la porte. Je crie à mon ami de se ressaisir, sans succès. Et je frappe.
Concentration.
Tenter l’arythmie. Travailler le contretemps. Viser juste, mais avant d’avoir la cible sous les yeux. Y mettre beaucoup de force. Je retiens mon coup, prends une grande inspiration et frappe, de toutes mes forces en poussant un hurlement sec libérateur. Le pied de table aplati s’abat sur le museau du chien dans un immonde craquement, qui n’entraîne pas même un gémissement. L’animal s’effondre aussi sec, à peine assez longtemps pour empêcher les deux autres de continuer de creuser et de tirer son corps avec leurs crocs, le traînant à leurs pieds pour mieux pouvoir l’enjamber. Le trou est large maintenant, je suis sûr qu’un chien peut passer. Je dis « attention » sans crier à l’adresse de Feda, dont j’entends qu’elle adapte sa position pour la rendre aussi offensive que défensive. Je ne sais pas si les fils dénudés seront des électrodes suffisantes pour calmer ces bêtes, mais je sais qu’elle a aussi un couteau dans la main qu’elle sollicite le moins. Je lui dis de viser la gorge ou les yeux, l’invite à la plus grande promptitude quand le chien l’attaquera. En en faisant une évidence, elle n’a plus qu’à s’y préparer plutôt que de le redouter.

Tandis que je réarme mes bras pour envoyer un nouveau coup létal sur le chien suivant, l’un d’entre eux parvient à pénétrer avec une vélocité formidable, suivi de très près par le second, qui le pousse presque. Je dois adapter mon  mouvement, pour à tout prix freiner le premier en le frappant n’importe où , et profiter de mon élan pour envoyer la plus grande volée possible sur le second. Je crois que je casse une patte du premier, et atteins la tête du second.  Le premier chute en flanchant sur son membre brisé, tandis que le second se retrouve dévié dans sa trajectoire en émettant un couinement déchirant. Glissant sur le carrelage, ils évoluent avec une imprécision leur faisant valdinguer différents matériels dans la salle. Cela n’entame la rage ni de l’un, ni de l’autre. Redressé sur trois pattes presque immédiatement après avoir chu, le premier fonce  tous crocs dehors vers celui d’entre nous se trouvant le plus près de lui. Paco, terrifié, a ses faveurs. Je m’acharne sur le second clébard, le frappant sans lui laisser le moindre répit. Je crie à Paco de pointer sa « lance »  vers le chien, ce qu’il fait plus machinalement que consciemment, tant mon ordre est autoritaire. Dans sa hargne, l’animal se jette sur la seringue comme s’il ne l’avait pas vue. De mon côté, je cogne sans discontinuer sur celui que j’ai étourdi, l’empêchant de reprendre sa charge, voire de respirer. Je porte le coup de grâce quand j’entends les cris de douleur de Paco, attaqué à la gorge. Ses mains, placées en barrage, sont dans la gueule du chien qui s’agite avec force et violence pour littéralement les arracher. Feda quitte son abri, lampe en avant, pour envoyer la décharge souhaitée dans la chair de la bête, mais le cordon électrique n’est pas suffisamment long pour lui permettre d’atteindre l’endroit où lutte notre ami. Je me précipite à mon tour et, d’un coup de batte haineux, je brise les reins de la bestiole, qui émet un cri de souffrance tel que je n’en ai jamais entendu, qui me lève le cœur. La bête s’effondre en couinant horriblement fort, sans s’arrêter. Paco, très ensanglanté, saisit avec difficulté la seconde seringue, qu’il injecte à l’animal, me demandant de ne pas l’achever avec les moyens dont je dispose. En quelques secondes, l’animal s’éteint dans un ultime gémissement, presque sans une goutte de sang.

On les avait tous tués. A les voir gisant, plus ou moins détruits par mes soins, ils me paraissent tout à coup minuscules et pitoyables.

 

***

G51

Publié: 13 août 2012 dans Divertissement, Non classé
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Je monte dans ma voiture, machinalement. Au moment où je mets le contact, un choc puissant retentit à ma gauche, et la fenêtre vole alors en éclats, dont une partie est projetée sur mon visage. La portière est éventrée, de son centre dépasse à l’intérieur un triangle tranchant, le vraisemblable projectile qui vient de la percuter, m’épargnant par miracle. Assez loin, j’aperçois dans le halo d’un des rares lampadaires deux silhouettes approximativement humaines, l’une fixe, l’arme pointée vers moi, et l’autre mobile, fonçant dans ma direction en s’aidant de ses longs bras pour  aller plus vite. Une patrouille de G51. Couvre-feu dépassé, je suis cuit. Mais ce qui me terrifie, ce sont les chiens miliciens qui les devancent, et que j’entends déjà grogner à défaut de les distinguer vraiment. Dégager, vite, à tout prix.

Dans un crissement de pneus et un rugissement de moteur, je m’extrais de cet endroit, en marche arrière, puis en avant, sans les phares. Deuxième explosion, la vitre arrière éclate, un coup violent semble broyer mon épaule droite et, dans une giclée de sang noir, un nouveau triangle vient se planter dans le plafond, près du rétro intérieur. J’ai à peine le temps d’apercevoir les « chiens » qui arrivent à une vitesse folle vers moi, mus par une rage insoutenable, poussant des grognements de sangliers –dont ils partagent forme et dimensions- mêlés à des sortes d’horribles aboiements qu’on ne saurait attribuer à une créature issue de la nature. Presque aussi vite, tout aussi enragés, les G51 progressent également, courant à plus ou moins quatre pattes et poussant eux aussi des gémissements et grondements furieux qui s’ancrent instantanément dans mon âme comme les plus effrayants et désespérants qui soient ; ce son abject surpasse dans mon oreille celui de mon moteur, la peur qu’il inspire dépasse la douleur de ma blessure. Si les uns ou les autres m’atteignent, ils me déchiquèteront, ou me dévoreront vivant. Négligeant l’insoutenable souffrance, je passe la seconde, puis la troisième vitesse sans lâcher l’accélérateur, la peur au ventre au point de me pisser dessus. Les bêtes sont quasiment à mon niveau, les sous-hommes sont un peu moins rapides. M’échapper. Hurlant de douleur sans retenue, je parviens à enclencher la quatrième vitesse, distançant ainsi les chiens-sangliers et leurs maîtres. Une nouvelle détonation, cette fois-ci loin derrière moi, puis un impact dans un autre véhicule, à côté duquel je passais. Partir très vite.

Mon cœur bat la chamade, mes jambes sont en coton. Des milices du genre, il y en a partout dans la ville à cette heure, et les autres doivent déjà être en train de se précipiter par ici, motivées par la soif du sang et l’irrépressible et frénétique besoin de destruction qui est l’essence même des G51. Si je m’arrête, je meurs, si je roule, je serai stoppé sous peu par une herse ou un tir mortel. Pourtant, animé par une motivation inconsciente, je conduis dans une direction commandée par une sorte d’instinct que je ne contrôle pas, qui me guide malgré moi dans la cité dans une direction a priori inconnue. Je pisse le sang comme un porc égorgé, mais la priorité n’est pas de panser ma plaie. Avant d’être trop faible, il me faut trouver un refuge dans cette ville où chaque porte et bouclée à la tombée de la nuit, et où les patrouilles sont des milices qui massacrent sans procès l’opportun qui aurait la mauvaise idée de sortir au-delà du coucher du soleil.

Parce que cela me semble la meilleure disposition, j’arrête alors ma bagnole dans une rue du quartier Nord, la garant sans soin entre deux autres. Je prends la veste qui traine sur la banquette arrière et l’enroule promptement autour de mon épaule meurtrie. Le tissu tendu par-dessus la large plaie absorbera un moment le sang qui en coule, limitant un peu un affaiblissement trop rapide. La rivière se trouve non loin, je cours aussi vite que je peux pour l’atteindre. Dans ce qui devrait être le silence de la nuit, j’entends les râles monstrueux de mes poursuivants, qui affluent de toutes parts, aboyant, éructant, et j’en suis sûr salivant outrageusement à mesure qu’ils se rapprochent, et que leurs cris mutuels les galvanisent. Ils sont conçus de telle manière que seule la souffrance d’autrui semble amenuiser la leur, les apaiser. En dehors de cela, ils ne sont que des machines à tuer en chasse permanente, des prédateurs cruels en constant hallali.

L’eau est à moins de cinquante mètres. Les chiens sont à mes trousses, je les aperçois tout près, leurs maîtres sur leurs pas. Au moins six dans mon dos et j’en devine autant sur ma droite, un peu plus loin. Ils s’accrochent au sol et se projettent en avant comme par des bonds associés à une forme de reptation affreuse, utilisant tout ce qui passe à portée de leurs mains puissantes pour se propulser en avant. Je vois l’eau, et j’entends le souffle des bêtes derrière moi. Malgré la pénombre, le froid de l’automne et la vitesse du courant, je me jette dans la rivière au terme de mon élan, poursuivi là par deux chiens miliciens qu’aucune barrière ne semble freiner. Accablé par mon épaule abîmée et l’essoufflement, j’éprouve toutes les peines du monde à les distancer, cherchant cependant à m’aider du courant pour m’éloigner de leurs maîtres qui nous suivent depuis la berge en poussant des grognements de rage et de détresse. Par chance, ces chiens mutants nagent assez mal, et je peux me rapprocher de la rive opposée, m’éloignant ainsi un peu plus de mes poursuivants, que je ne distingue plus dans la pénombre. Mais eux ne m’ont pas perdu de vue, et d’aucuns épaulent leur arme pour tenter, en vain pour l’instant, de m’atteindre.