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Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou encore des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés. Il ne nous apparaît alors pas complétement fortuit de céder à la panique.

***

Le passage de la frontière nous a un peu rassurés. C’est idiot comme une frontière peut rassurer, lorsque l’on n’y est ni arrêté ni refoulé. Nous ne sommes ni noirs ni basanés, ça nous a bien aidés dans cette Europe qui renoue avec le contrôle migratoire. Feda est une belle blonde, je fais assez propre sur moi, sans plus ; c’est toujours plus facile que d’avoir l’air usé et de laisser entrevoir la douleur de son exil depuis un pays du Sud ou de l’Est dont personne n’a rien à foutre. Valérie s’est-elle développée dans les pays pauvres dont personne n’a rien à foutre ?  Y a-t-il eu un intérêt à s’y installer alors qu’il y a ensuite tant de difficultés sur le chemin des sujets contaminés pour aller propager le parasite ailleurs ? La connerie est mondiale, mais peut-on comparer ses différentes formes sans tenir compte des circonstances historiques ?
Les chiens passent-ils les frontières sans encombre, s’ils n’accompagnent personne ? Evidemment, ils évitent les routes, eux.

Harassés par nos émotions du jour, nous avons décidé de nous reposer une heure après avoir franchi cette étrange limite territoriale et culturelle. Economie et discrétion, nous dormons dans la voiture cette fois encore. Mal, évidemment. Mais l’un contre l’autre, emmêlés tendrement pour un torticolis plein d’amour et des courbatures non moins sentimentales. Lèvres contre peau du cou.
Nous avons mis du temps à déterminer où nous arrêter. Endroit isolé ou espace public fréquenté ?  Gageant que, même si Valérie est déjà présente dans la région, nous risquions plus de la part des canidés que des hominidés –au moins dans un premier temps-, nous avons opté pour le parking d’une grande aire de repos avec station-service et restaurant dégueu en bordure d’un grand axe, ce qui nous offrait de surcroît l’accès à des toilettes et même des douches, ainsi qu’une connexion wi-fi. La contrepartie était un certain manque de discrétion et, surtout, un dérangement constant par le bruit. Etrangement, la plupart d’entre eux nous ont fait sursauter à tour de rôle durant tout le laps de temps que nous avions prévu de consacrer au sommeil. Nous voilà donc  repartis, de nouveau en train de rouler sans but, peut-être plus que jamais.
Le wi-fi m’a permis de consulter les infos locales de là d’où nous venons, afin de vérifier s’il était fait mention quelque part de l’évènement au labo. Rien, nib. Je n’ai pas osé envoyer d’e-mail ou contacter des amis via facebook, whats’app, twitter ou instagram de peur de me faire tracer. La famille…Quelle famille ? Feda boycotte son propre smartphone dont elle considère à juste titre qu’il ne nous apportera rien de nouveau pour le moment.
Feda ne pleure plus Paco ni la peur. Elle a retrouvé le regard déterminé que j’adore tant qu’il ne m’est pas destiné : implacable et rageur. Fixant la route avec une dureté sublime, elle me dit sans esquisser la moindre inclinaison dans ma direction : « foutus pour foutus, on pourrait peut-être en profiter pour faire ce qui nous titille depuis des années, non ? »
Je ne sais pas si c’est l’effroi, la fatigue ou le prémices d’une assemblée générale de Valérie dans ma citrouille, mais le frisson qui me traverse s’achève en une petite érection et un relâchement global de mes muscles qui manque de nous envoyer dans le décor. Ah ! que j’aime cette femme !

iii

 

On s’arrête de nouveau, mais cette fois-ci dans un village. Autant faire du tourisme dans ce magnifique secteur. Nous nous régalons d’une architecture largement intouchée, où la majeure partie des édifices sont touchés par l’authenticité que seuls les matériaux nobles peuvent prodiguer. Nous nous dégottons un petit hôtel sympa puis, après avoir arpenté les ruelles enclavées entre de hautes maisons, un estaminet des plus charmants pour régaler nos papilles de quelques mets locaux divinement préparés accompagnés d’un vin local tout à fait exquis. Après l’émincé de volailles aux girolles et panais et avant le dessert, je lui redemande entre deux bouchées de fromage de chèvre et d’un bleu suave:

-Tu es sûre de ton choix ?
-Oui, complétement.
-Tu sais ce que ça peut impliquer, n’est-ce pas ? On en a maintes fois parlé, tu sais que ce n’est pas de la rigolade et que ce qu’on risque est énorme.
-Je le sais, oui ; comme tu le dis on en a maintes fois parlé. Tu connais mon point de vue depuis le début. Au départ, je te disais que je ferais ça le jour où je serais sur le point de mourir, de préférence avec toi, mais le jeu a été rebattu. D’après toi, combien de personnes sont infectés –ou colonisés, comme tu dis ?
-J’en sais rien. Probablement la majorité, peut-être même nous. Sûrement nous. Tu es à ce point convaincue que tout est joué d’avance, qu’on ne peut pas espérer d’amélioration, d’antidote ou je ne sais quoi ?
-Regarde ce chien là-bas, qui tire sur sa laisse. Crois-tu qu’il la tire dans notre direction juste pour passer de l’autre côté ou crois-tu que ses Valérie ont été contactées par les autres Valérie à son insu pour l’inciter à venir nous bouffer ? Tu te sens de te poser cette question toute ta vie, toi ? D’avoir seulement peur et de n’être plus qu’une proie potentielle ? Je n’ai pas envie de sortir mon téléphone et de filmer chaque clébard pour envisager à quel point il est parasité, si son corps ressemble à une ville la nuit et si c’est le cas pour son maître, notre charmant serveur ou même toi. Je pense qu’il est en effet déjà trop tard pour endiguer l’invasion. Mais au moins peut-on encore sauver quelque chose et stimuler ceux qui ne sont pas colonisés, présentent une résistance à l’invasion comme probablement Paco, toi ou moi, pour empêcher le développement outrancier de la colonisation et de ses symptômes. Regarde, il y a même eu Trump ! Il a même été élu deux fois ! Ne crois-tu pas qu’arrivés à un tel stade de crétinisme on peut s’interroger sur l’intérêt de soigner ce qui représente à coup sûr la plus grande portion de l’Humanité, au moins dans les grands pays industrialisés.
-Alors allons dans un pays pauvre, à Pétaouchnok, au fin fond du désert de Gobi et attendons la fin avec un minimum de sérénité !
-Tu as peur ?
-Non je n’ai pas peur ! Je ne veux juste pas que tu fasses ce choix par désespoir !
-Bien sûr que je suis désespérée ! (la petite table tremble et fait tinter les couverts contre l’assiette après que Feda l’ait légèrement heurtée) Cela fait des décennies que nous n’arrêtons pas de dire que les gens nous semblent de plus en plus cons, que nous voyons l’espèce humaine courir à sa perte et à celle de la planète toute entière pour des raisons n’étant pas valables au-delà de l’échelle d’une génération !

Feda s’enflamme, je lui fais signe de baisser un peu le volume sonore de son courroux, que peut-être d’autres parlent notre langue et qu’il faudrait mieux ne pas nous faire remarquer en donnant l’impression qu’on s’engueule. Elle a les yeux injectés de colère et de la même détermination froide que je lui avais vue sur la route tout à l’heure. Elle ne blague pas.

-Je te comprends, lui dis-je pour calmer un peu son ardeur. Certes, tout a l’air complétement cuit. J’ai tourné le truc dans ma tête dans tous les sens et en arrive à la conclusion que nous sommes les hôtes d’un espèce qui a besoin de notre disparition pour prospérer sur la planète après s’être métamorphosée ; à moins qu’elle ne soit qu’une avant-garde installée depuis très longtemps afin de rendre le terrain propice à l’arrivée d’une nouvelle espèce colonisatrice, qui aurait par exemple besoin d’une certaine température ou d’un certaine teneur en gaz de l’air ambiant  pour s’installer. Une espèce qui ne pourrait vivre dans les conditions actuelles, mais qui pourrait s’établir de façon absolue si nous lui laissons une planète conforme à ce que l’on peut projeter des conséquences de ce que l’Homme lui fait depuis l’ère industrielle.
-Tu me parles d’extraterrestres, là ?
-Pas forcément. Imagine : si ça se trouve il s’agit d’une espèce qui est en dormance depuis la nuit des temps, ou même une espèce devenue commensale de l’humain suite à la disparition de l’hôte initial dont elle avait besoin pour l’un de ses stades, et qui ne pourrait réapparaître que si le permafrost fond et que l’air se charge en méthane. J’en sais rien, moi, je ne suis pas scientifique ! Je produis des hypothèses qui me semblent plausibles à partir de ce que je connais de la biologie actuelle ou passée. Découvrir l’interaction des parasites sur le cerveau et à quelles fins m’a toujours stupéfait ; j’essaie de comprendre les fins de Valérie pour en déduire ce qu’elle fout dans nos putain de corps !
-Oui, tu as peut-être raison. Mais dans ce cas, tu conviendras qu’il nous serait quasiment impossible de convaincre qui que ce soit dans un laps de temps acceptable pour lancer une contre-offensive, en particulier si nous ne pouvons pas nous assurer que nos interlocuteurs ne sont pas eux-mêmes des éléments du processus de colonisation générale, quel qu’en soit le but ultime. Maintenant, au stade où nous en sommes, je ne vois absolument pas comment nous pourrions interagir suffisamment fortement pour obtenir une prise en charge par la Société ou les autorités de l’élimination d’un mal implanté dans une très forte majorité de la population, infiltrée à n’en pas douter dans toutes les sphères de la Société et les réseaux d’influence.
-Alors pourquoi ne pas nous barrer à l’autre bout du monde, là où on sait que les gens sont moins cons ?
-En tout premier lieu parce que nous n’avons aucune garantie que la connerie humaine ne nous y rattrapera pas. En second lieu parce que j’aurais l’impression d’être privée de ma liberté, notamment celle de pouvoir être où je le souhaite quand je le souhaite, et non quand on me l’impose. Or, là, ça nous serait imposé.
-Oui, mais si on se fait gauler, on t’imposera aussi de rester quelque part, et crois-moi que ça ne sera pas gai même si on s’en sort bien.
-Ce n’est pas toi qui dis toujours « mieux vaut être un lion mort qu’un chien vivant » ?

Elle m’a comme souvent cloué le bec. Je la regarde avec un sourire désabusé, amoureux, fais glisser ma main sur la table pour venir englober son poignet, puis la sienne. Nos doigts blanchissent de s’étreindre trop fort. J’ai peur pour elle et ça me réjouit. Ça va être bien.

 

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