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Les genoux et le ventre constellés de sucre-glace et des miettes de deux croissants fourrés à la confiture d’abricot industrielle, je cramponnais mes doigts collants sur le volant par intermittence pour stimuler mon éveil. Feda ne dormait presque pas, se contentant de fermer les yeux et de respirer profondément avec lenteur par sa bouche entrebâillée en direction du ciel. J’agitais régulièrement la tête pour secouer mes synapses et rester un tant soit peu alerte. Il me tardait foutrement d’arriver à bon port. Pourtant, je n’avais pas conscience du niveau d’urgence auquel nous étions confrontés.

Nous arrivâmes enfin devant le labo, où Paco ne nous attendait pas à bras ouverts. Feda se refît une tête tout en faisant semblant de ne pas se réveiller pendant que je me dépliai dans la douleur pour quitter l’habitacle parfumé par nos odeurs corporelles, intensifiées par le stress et la fatigue. Il avait mieux à faire que de nous attendre sur le parking. Quand nous entrâmes dans son local, il était pleinement affairé à comparer des images et consulter des textes multiples sur plusieurs écrans à la fois. L’imprimante papier tournait à plein régime, des documents s’imprimant en masse les uns à la suite des autres. Il leva brièvement la tête pour nous saluer, pointant légèrement son index pour nous signifier qu’il ne pouvait s’interrompre dans l’immédiat.  Je soufflai ostensiblement et me laissai couler au pied d’un mur jusqu’à ce que mon cul trouve le sol. Feda, un peu plus reposée, tourna un peu dans le labo, observant distraitement ce qui était à portée de ses yeux d’une redoutable acuité. Je m’endormis en un clin d’œil. Chacun fait ce qu’il peut de ses orbites.

L’odeur de café contribua à me tirer de ma torpeur, mais bien moins que les petites secousses engendrées sur mon corps meurtri par ma nana et mon ami. Il faisait désormais plein jour ; j’avais l’impression d’avoir dormi plusieurs heures tant cela avait été intense. Avec un fort accent que je qualifierais de lombard, Paco me pressa : « dépêche-toi, nous n’avons pas tout notre temps ». Ce que Feda lui avait raconté pendant mon sommeil, les images qu’elle lui avait montrées, l’avaient pratiquement paniqué. Cela n’avait rien de rassurant, car ce n’était pas là un trait de caractère habituel chez ce chercheur plein d’aplomb. Il avait besoin d’aide, de bras et de voix, ainsi que de mes souvenirs.
L’aspect spatial de ses projections à propos de Valérie ne m’avait pas convaincu, mais il m’expliqua combien son hypothèse sur l’origine extraterrestre de celle-ci était devenue de plus en plus cohérente depuis quelques jours, et à quel point ce que l’on venait de vivre le confirmait. Je me redressai aussitôt, et l’écoutai avec toute l’attention qu’il sollicitait.  Il tremblait. Feda glissa ses doigts entre les miens, et nos mains se serrèrent fort.
Pour lui, les choses étaient désormais limpides : la connerie humaine n’était pas juste une maladie, mais une invasion préparée sur le long terme.

Avec une limpidité remarquable, il déroula le fil de sa théorie durant de longues minutes. Il nous expliqua avec précision, imagerie et textes à l’appui, comment ce qu’il avait découvert et pris pour un parasite classique n’avait en réalité rien de classiquement pathogène. Selon lui, l’installation de la communauté de Valérie avait débuté à l’intérieur de la nôtre au milieu du néolithique. Valérie ne ressemblait à rien de commun sur Terre, c’était donc pour lui une évidence qu’elle vînt d’ailleurs. Ce qui avait tout d’abord échappé à son raisonnement, c’était le pourquoi de la présence de celle-ci en nous depuis si longtemps, et son mode de transmission. Car de ses observations était ressorti que Valérie ne dépendait  pas de ses hôtes  pour croître et se reproduire : placées en milieu inerte, stérile, les colonies présentaient une croissance identique à celle qu’elles avaient à l’intérieur des organismes. Dès lors, il ne pouvait conclure à une quelconque forme de parasitisme. C’était comme si le corps qui l’accueillait n’était en fin de compte qu’un véhicule, même pas protecteur.

Les expériences reproduites sur le chien donnaient les mêmes résultats déroutants, sans même une mutation apparente du parasite. Il pensa tout d’abord que Valérie se nourrissait de gaz, puis il se dirigea vers les ondes cérébrales, ce qui aurait pu justifier la baisse d’intelligence des hôtes. Pourtant aucune preuve tangible ne parvint à lui offrir la confirmation d’une quelconque piste allant dans ce sens.  Certes, elle interférait avec le cerveau, mais cela pouvait s’opérer depuis presque tout le corps, comme si elle interagissait avec les neurotransmetteurs pour leur fournir des informations à la manière de logiciels viraux s’infiltrant dans les ordinateurs.  Ce micro-organisme qui n’avait pas besoin de nous pour vivre était d’une efficience incroyable pour pénétrer au sein de nos tissus et nuire au juste fonctionnement de notre pensée sans qu’aucune raison valable à cela, aucun profit observable pour la colonie ou ses individus ne soit décelable sur le court terme.

Dans un empressement certain, nous nous mîmes à la disposition de Paco, tels deux stagiaires un peu désœuvrés perdus au milieu de l’inventaire d’une collection de porcelaines fines alors qu’ils avaient imaginés être les préposés aux photocopies. Café après café, thé après thé, nous nous vîmes tout d’abord submergés d’informations et de demandes incompréhensibles, puis nous parvînmes à nous raccrocher à une trame au fur et à mesure que les différents éléments passant entre nos mains prenaient sens. Incompétents, mais pas idiots, nous prîmes rapidement nos repères et pûmes élaborer par immersion notre propre version de la théorie de Paco tandis que lui-même  la précisait par notre aide.

Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il éprouvait une telle urgence à progresser. Etait-ce la peur de se faire voler la primeur par un autre scientifique, ou bien encore celle de perdre le fil de sa pensée, toujours était-il  qu’il produisait de la réflexion avec un débit ahurissant, proche de la folie. Noircissant des tas de pages, traçant frénétiquement sur le tableau des schémas et des plans d’une complexité croissante, il montait et démontait de grands ensembles et des lignes en permanence, pour mieux les réassembler ensuite.
Il s’était tout d’abord concentré sur la biochimie, mais s’en était progressivement éloigné pour ne se consacrer qu’à l’évolution de la problématique. Plutôt que de résoudre l’équation du « comment ça marche », il s’était ensuite affairé à démêler l’énigme du « depuis quand, et par quelle voie ».  Il voulait trouver le but, mais cela lui paraissait impossible dans l’immédiat. Il se rabattait alors sur l’évolution du mal dont tout lui portait à croire qu’il avait atteint une ampleur aux conséquences inéluctables. Je ne voyais rien de tout cela ; la connerie était en l’humanité depuis des lustres, quelle nouveauté pouvait bien la rendre plus urgente à soigner qu’elle ne l’avait jamais été ?

Feda me gifla.

Elle savait tout de suite quand je ne mettais pas de bonne volonté à accomplir une tâche, et il est vrai que c’était le cas. Ne sentant pas l’urgence, je n’urgeais pas. Mais une gifle, tout de même…
Je réagis avec violence, la destinant cependant aux objets m’environnant plutôt qu’à ma pugnace compagne. Jamais elle n’avait levé la main sur moi, et il était hors de question que je tolère ce genre de mouvement. Je quittai les lieux bruyamment, claquant derrière moi la porte du labo.

Sur les marches blanches et banales de ce bâtiment sans intérêt, mes pas résonnaient plus fort que l’écho de mon emportement, mais ne couvraient pas le son cinglant de la main douce et ferme sur ma joue poilue, qui n’avait de cesse de se rappeler à mes oreilles. La lumière blafarde traversant le verre cathédral donnait à la cage d’escalier la désagréable fadeur des hôpitaux des trente glorieuses. De la cathédrale, l’endroit avait aussi le son. Je descendis pour prendre l’air sur le parking, marcher un peu, me détendre un peu. Grommeler un peu.
La lumière naturelle me fit du bien, me faisant un temps oublier mon épouvantable nuit pour nourrir mes circuits en U.V.100% naturels et probablement synthétiser quelques molécules indispensables à l’éveil.  Je n’étais pas seul sur le site, mais ne me sentais pourtant pas en compagnie de qui que ce soit. Observant les rares passants, je ne leur trouvais rien qui put me faire engager la conversation avec eux, pétri que j’étais d’a priori dès le premier contact visuel.  Cette présomption négative s’était d’autant plus accrue que je ne pouvais désormais m’empêcher d’imaginer la dimension de la colonie de Valérie accueillie par chacun des encéphales qui surplombait les corps plus ou moins mouvants qui croisaient à portée de ma vue. De fait, j’éprouvais un mépris encore plus grand qu’auparavant pour l’imbécilité et ceux qui la représentaient, puisqu’ils ne pouvaient même plus s’enorgueillir d’avoir le libre-arbitre de penser bêtement. L’enseignement de Paco avait été édifiant à ce sujet.

J’arpentai de long en large le parking paysagé pour permettre à mes pieds d’apaiser mon orgueil blessé, psalmodiant des insultes à l’injustice et toutes les raisons de mon manque d’allant dans l’assistance technique à mon scientifique d’ami. Shootant dans tout ce qui me passait à portée d’orteil, je mis un certain temps à retrouver un rythme de respiration serein. J’étais certainement, de tous les usagers de ce parking, celui qui paraissait le plus imbécile. Et si j’abritais moi aussi une colonie de Valérie ?

C’est au moment où cette pensée vertigineuse me traversa l’esprit que  je fus attiré par un mouvement lointain. Au-delà du parking, à l’angle de la seconde rue qui y menait, je distinguai une forme fauve qui, malgré l’importante distance, m’apparût assez clairement comme celle de chiens. Le cerveau humain est merveilleux, déduisant des choses à partir d’images incertaines. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est facilement trompé par les illusions d’optique : il tire des conclusions à partir de ce que les sens perçoivent, au regard de sa connaissance et de ses priorités cognitives. Ainsi cette masse fauve, de la même couleur que les chiens vus cette nuit des centaines de kilomètres plus loin et de dimensions sensiblement analogues ne pouvait être que des chiens, et rien ne saurait supplanter cette impression première dans mon cortex. Perception = conclusion. Me restait l’action : courir.

 

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