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Quand j’arrive chez mon oncle Webb, je redécouvre l’immeuble dont ma famille m’a, petit, tenu à l’écart. Vétuste, plutôt sale, il ressemble à ces bâtiments parisiens du début du XXe siècle dans leur jus d’avant-guerre, avant qu’on commence à les rénover dans les années 1980. Escalier étroit, en bois, fenêtres fines et peu étanches laissant passer le froid dans la cage d’escalier dont la rampe de chêne, joliment polie par les milliers de mains qui les ont lissées, détonne  avec les peintures bleues écaillées qui s’effritaient tant et plus en se répandant sur les marches creusées et sonores. Ça sent le vieux, le vermoulu, l’humidité et l’air malgré tout brassé par le manque d’isolation et la porosité de toutes les huisseries. Des boites aux lettres modernes obstruent partiellement l’étroit couloir à l’entrée, qui mène aussi au local à ordures tout autant ventilé.
J’aime bien cet endroit. Il sent la vie, l’irréductibilité, la marge.

Mon oncle m’attend dans l’escalier, impatient de me voir et soucieux que je le trouve. Les portes palières se trouvent un peu n’importe où au fil des étages, et rien n’indique au rez-de-chaussée  comment trouver les différents occupants. Il ne change pas, mon oncle : cheveux poivre et sel, mi-longs, une mini-vague bien travaillée pour lui donner un caractère à la fois romantique et mystérieux, presque chevaleresque. Un peu plus de 60 ans au compteur, une bedaine retenue derrière une ceinture bien ajustée et un charisme certain. Son visage carré sourit sans sourire, sa large bouche ne dessinant qu’à peine les rictus alternatifs à son sérieux habituel. Quoi qu’il fasse, il se doit d’entretenir une forme de mystère, de fascination à l’égard de son public, y compris s’il s’agit de son neveu ou de son concierge pakistanais à poil dur. Vêtu de noir ou de bleu très foncé (misère, que mon champ chromatique s’étiole avec l’âge !), l’encolure entrouverte sur le sommet d’un torse puissant, il m’accueille avec une cordialité non feinte, étreinte et embrassades incluses.

Nous entrons dans son appartement tout à fait en adéquation avec le personnage comme le bâtiment. Etroit, étrange, miteux et très vivant. Il semblait avoir été conçu tout en longueur, sur les restes d’un espace oublié par l’architecte lors de la construction, un vide entre les deux immeubles qu’on aurait comblé par un appartement, faute d’idée plus judicieuse. Une petite chaîne hi-fi donnait de la musique baroque et une lumière naturelle blanche pénétrait par les nombreuses fenêtres percées toutes du même côté, ma gauche en l’occurrence. Il m’invite à m’assoir à la petite table de jardin qui occupe presque tout le couloir qui sert de cuisine, au pied d’une ouverture donnant sur la cour intérieure étonnamment lumineuse. Les questions classiques s’enchaînent : « que deviens-tu ? Comment vont tes parents ? Quel âge ça te fait ? ». Les réponses qui y correspondent sont d’une platitude cordiale ; ni lui ni moi n’en avons quoi que ce soit à carrer et il nous tarde d’entrer dans le vif du sujet.
-Je pense que c’est le bon moment, lui dis-je.
-En es-tu sûr ?
-Oui, bien entendu, sinon je ne serais pas là.
-On croit toujours savoir, me répond-il d’un air mystérieux. On croit savoir mais on ne sait rien tant qu’on n’y est pas.
-Ecoute, mon oncle : je suis là malgré et parce que mes parents m’ont toujours tenu à l’écart de toi dès lors qu’ils ont découvert certains aspects de ta vie. Je ne t’ai quasiment connu que par l’intermédiaire des médias, de tes spectaculaires prestations télévisées. Je t’ai vu hypnotiser des ménagères comme des vedettes, suis convaincu que tu en as abusé, et connais ton inclination pour l’occultisme.  Je sais que tu as accès à des connaissances qui ne me sont pas aujourd’hui accessibles et  auxquelles je veux accéder. Je ne sais pas lesquelles, ni ce qu’elles impliquent, cependant mon intuition m’amène à venir vers toi maintenant, alors que je traverse une période difficile où je n’attends rien de la vie classique que je commence à mener malgré moi. Je ne te connais presque pas, ton univers m’intéresse et ta singularité m’interpelle. Je sais depuis toujours que ce jour devait arriver et aurais même pu dire quel goût aurait ton café. Tout cela me dépasse, mais je suis convaincu que tu sais exactement pourquoi je suis là car, d’après ce que j’ai pu en comprendre, nous avons un historique familial à ce sujet dont tu es jusqu’ici  l’ultime détenteur de la mémoire. Je veux faire partie de la société secrète dont tu es membre, accéder aux connaissances qui y sont propres et découvrir le potentiel caché derrière ce que je subis de ma nature complexe et frustrée par une éducation en parfaite inadéquation avec ce que je ressens bouillir en moi, plus que jamais, comme une évidence.
-Soit, répondit-il, tranquille. Tu as grandi loin de moi, mais j’avais reniflé certaines aptitudes quand tu étais enfant. Mon intérêt d’alors pour ta personnalité avait poussé tes parents à nous séparer tant que faire se pouvait, ceux-ci n’appréciant pas tellement les moyens par lesquels je développais ce que tu viens désormais chercher toi-même. Je ne te redemanderai donc pas si tu es sûr de toi. On va commencer dès demain. Tu dors ici ?

Pendant de longues heures, nous avons discuté, ou plutôt l’ai-je écouté me vanter les mérites de son club, tel qu’il le nommait. Mieux que les francs-maçons, moins idiot que les illuminati, moins d’extrême-droite que la plupart des autres  sociétés secrètes. Comme bon nombre d’entre-elles, toutefois, il jouait le rôle de banque de savoirs d’avant la christianisation. Géométries sacrées, influence par la suggestion sur les individus, hypnose, magie ; toutes sortes de mots tabous qu’il me tardait d’entendre comme autant de réalités.
Mon oncle Webb s’est depuis de nombreuses années enfermé dans un personnage mystique d’opérette qui me fait relativiser chacun de ses mots. Pour mieux passer dans les shows télévisés, il a développé des attitudes souvent grotesques qui donnent  désormais l’impression qu’il sort tout droit d’une série B d’épouvante en technicolor. Gestes exagérés, regards appuyés, vacuité de certaines expressions verbales aussi absconses que grandiloquentes, il est devenu sa propre caricature, et l’exemple typique de ce qui fait que ces mots tabous dont je viens de parler continuent de le rester. Dans ces conditions, aucune crédibilité n’est possible ; ses spectateurs ne passent qu’à de très rares occasions la barrière de son ridicule pour en venir à le croire, se contentant de se laisser porter par le spectacle dont ils imaginent les « trucs »  sans se mettre en position intellectuelle de les deviner. Ils voient en lui un grand prestidigitateur désuet mais efficace, qu’on invite sur les plateaux poue s’en moquer plus que pour frissonner. Quand je trouve que ses propos vont trop loin, c’est avec cette vision de lui que je les décrypte. Cela le rend moins puissant, moins inquiétant, moins potentiellement dangereux.

Il s’exprime souvent assez mal et, quand il écrit, multiplie les fautes d’orthographe. Ça contribue fortement à le décrédibiliser, à déconsidérer ses capacités intellectuelles et sa culture, y compris dans ses meilleurs domaines de maîtrise. Lorsque je commence à m’endormir sur le canapé du salon à peine plus large que lui, la tête calée contre la cheminée en marbre noir condamnée depuis des lustres, je me demande s’il n’en a pas profité pour m’hypnotiser, et s’il abusera de moi d’une quelconque manière durant la nuit. Ça me rappelle cette période où je me défonçais sans le savoir, m’endormant sans m’en rendre compte et ne sachant plus trier la réalité du songe.
La flamme des chandelles contribue à accentuer ma torpeur. Nous parlons jusqu’à ce que je plonge.

.***.

Je ne sais pas ce qui me réveille en premier de l’odeur du café, de celle de l’humidité parfumée issue de la salle de bains ou de la lumière du jeune jour derrière les rideaux festonnés. L’oncle Webb est assis presque face à moi, à la petite table de jardin. Il trempe des biscuits mous dans son café qui les fait fondre avant qu’il ait le temps de les sortir de la tasse et me regarde comme on regarde un chantier. Je comprends qu’il est temps que je me lève et m’habille. Mes fringues ne sont pas propres, sont froissés et je me sens sale de sueur, bien qu’il fasse assez frais dans l’appartement vétuste.
« Nous attendons Yuri », m’avertit-il.
Il m’a brièvement parlé de ce Yuri la veille, m’expliquant qu’il serait son assistant pour mon intronisation. Il est important, m’avait-il dit, que je ne sache rien du protocole à venir. Tout juste puis-je déduire quelques présomptions des informations dont la discussion précédant mon endormissement  m’a équipé. Il y aura cérémonies, actes fondateurs, incantations et probablement questionnaires. Je ne suis pas certain d’avoir compris s’il y avait une forme de satanisme dans ce que je m’apprêtais à faire, mais ne m’en préoccupais pas des masses ; je ne crois pas au diable personnalisé. A moins que Yuri…

La sonnette de l’entrée de l’immeuble résonne d’un son aigu et chevrotant sorti de son avant-guerre. Tonton appuie sur un commutateur plus récent pour déclencher l’ouverture à distance, comme il l’avait fait pour moi. Je n’ai pas terminé mon thé –pas de café au réveil- ni les tartines qui l’accompagnent. Bien que je redoutais le jeûne, il ne semble pas nécessaire à ce que je dois vivre.
Le pas est lourd dans l’escalier, faisant grincer les lattes du plancher du seuil de l’appartement. Yuri rentre comme s’il était chez lui, accueilli par mon oncle qu’il salue avec une déférence marquée. Son sac marin plein comme une huître occupe suffisamment l’espace pour que je ne puisse pas venir jusqu’à lui pour le saluer, me contentant d’un signe  et d’un sourire. C’est un bonhomme au corps massif d’aspect grossier, cheveux blancs assez longs sur tête ronde à grosses lèvres, des mains puissantes aux doigts gourds terminant des bras courts et musclés. Il a visiblement plus de cinquante ans, est vêtu d’un assemblage de vêtements gris en coton ressemblant vaguement à une tenue de jogging. Il resplendit de propreté et sent l’encens d’église, ce qui me confirme qu’il n’est pas Satan.

Après avoir englouti deux ou trois café, le cordial ex-soviétique sans accent se met à notre disposition. Il m’est annoncé que nous sortons. Je ne parle plus.

Le trajet ne me semble pas limpide ; il me semble que les allers-et-retours que nous faisons entre l’air libre des trottoirs et le métro ou le train ne sont destinés qu’à m’empêcher de me repérer. Ainsi,  lorsque nous parvenons sur site au terme de plus d’une heure et demie de trajet, je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons, sinon dans d’anciens locaux industriels désaffectés en périphérie d’une voie ferrée.
La lumière matinale de cet automne  semble ne pas avoir prise sur les lieux, résolument sombres. Pourtant, nous pénétrons de plus en plus profondément dans le bâtiment, nous enfonçant dans une noirceur croissante d’où s’échappent les bruits légers d’animaux squatteurs et ceux, plus lourds, d’humains squatteurs. Nous n’avons pas de lampe et progressons à vue. Mes yeux s’adaptent avec difficulté dans cet environnement somme toute assez hostile, où clochards et toxicos partagent leur territoire avec les migrants et les rats. Les chiens des punks péraves  ne nous aboient pas dessus, les chats s’écartent, les rats fuient. Ce qui m’interpelle le plus, c’est que malgré la pénombre des lieux mon oncle et Yuri avancent avec une facilité déconcertante et que, surtout, les gens reculent à notre approche.  Je sais que le russe peut être physiquement impressionnant, mais ni mon oncle ne moi ne sommes gaulés pour faire peur à des bandes de vagabonds et de drogués sur leurs terres puant la pisse.

Après être descendus –quasiment à l’aveugle en ce qui me concerne- vers un sous-sol par un escalier encombré de détritus, de cartons et de matelas, nous  arrivons à une ultime pièce au cœur de l’édifice, petite, dont la porte a certainement depuis longtemps servi de combustible. Aucune  fenêtre, étonnamment moins d’odeur de pisse et d’ordures. A moins que ce ne soit mon nez qui se soit habitué à la puanteur environnante.
Derrière nous, j’entends la population s’éloigner. Tout se passe sans un mot ; je ne suis pas invité à parler. Nous sommes incroyablement seuls.
Lorsque les premières bougies sont allumées, elles dévoilent une pièce aux couleurs bleutées. Les murs et structures de béton ont été peints comme l’étaient les bâtiments des trente glorieuses, avec des couleurs vives affreuses qui heureusement s’écaillent désormais en un camaïeu supportable, animé par le vacillement des petites flammes que Yuri dispose au sol avec délicatesse. Outre l’azur chimique agonisant, je commence à distinguer sur les murs et au sol des motifs peints ou tracés à la craie. Figures géométriques, pentagrammes, dessins. Je comprends ce qui maintient les esprits faibles à l’écart. Aucun superstitieux ne mettrait les pieds ici. Oncle Webb, très concentré, réaffirme à la craie blanche les traits intermédiaires du motif sur lequel Yuri dispose les bougies. Cela ressemble à un pentagramme, ou plutôt ça en comporte au moins un. Relevant les yeux vers moi, mon oncle m’envoie sans me parler l’ordre de m’assoir. Je tressaute tant son regard est perçant, tant l’idée est émise puissamment sans qu’aucun son ne soit émis par lui. Je subis cela comme si l’on m’avait brutalement vidé sur tout le corps une bassine d’eau glaciale. Contre toute attente et bien malgré moi, ce que je viens de ressentir est un frisson de peur.

Il n’y a rien pour s’assoir ici, à moins de sortir pour poser son cul sur les marches, ce qui semble hors de question. Instinctivement, je me cale dans un angle, entre un petit bout de cloison en béton et l’un des murs. Mes fesses descendent jusqu’au sol ; de toutes façon mes jambes ne me portent plus pour l’instant.
Yuri est debout, comme suspendu par la lumière des bougies qu’il regarde intensément d’un air paisible. Mon oncle continue de tracer, ajoutant des détails tout autour du motif principal. Mon frisson s’estompe, je le sens filer vers le bas de mon dos, comme si le sol l’aspirait telle une éponge.
Je repense au grotesque des simagrées de mon médiatique relatif familial lorsqu’il est à l’écran, remarquant qu’il n’en produit aucune à cet instant précis. Sa concentration et son apparente expertise lui confèrent un charisme démesuré, inquiétant de prime abord.
-Tu as bien choisi ton refuge, me dit-il.
-Quel refuge, réponde-je ?
-Celui où tu viens de te loger. Nous ne sommes pas dans cette pièce par hasard, tu t’en doutes. Ne sens-tu pas les énergies passer, toi qui es en quête de leur compréhension ? Apprends.

Effectivement, l’aspect intuitif de mon choix de refuge répondait à une impulsion naturelle que j’avais ressentie à ce moment précis. Je m’étais laissé guider vers le lieu de la pièce où je me sentais le mieux, le plus en sécurité, sans calcul conscient des menaces ou de la stratégie. Juste mes tripes et mes jambes molles.
Me concentrant un peu plus sur ce que je ressens  au-delà des cinq principaux sens, j’essaie de lâcher prise. Les yeux fermés, je fais en sorte que rien n’entrave mes sensations.

-Trouve les flux et leur direction, me dit-il.

Les flux. Oui, je les sens. Comme un delta de soie dont l’amont serait là où je suis assis et l’aval l’extrémité de mes doigts, ma tête et mon plexus solaire. Les différents canaux se rejoignent ensuite pour former une bulle autour de moi. Je la ressens dorée et mouvante, souple.
C’est une sensation rassurante, grisante. Le nouveau frisson qui me parcourt est cette fois-ci doux, apaisant. De l’ordre du plaisir.
Webb me demande avec gentillesse de bien vouloir venir au centre de son dessin.  Depuis cette position, où je suis agenouillée, les bougies m’éblouissent suffisamment pour dissimuler totalement ce qui se tient au-delà des cinquante centimètres entourant le motif circulaire. Je ne vois plus de trace des murs, et n’aperçois le visage de mon oncle que lorsqu’il se rapproche. Yuri est derrière moi, je ne sais pas ce qu’il y fait.
En maître de cérémonie, mon oncle entame un discours, dans une langue que je ne comprends pas et ne m’en évoque aucune autre. Je ne parviens pas à penser qu’il s’agit d’incantation, tant les phrases ne sont pas articulées en une longue litanie, mais plutôt comme un texte ordonné. Il semble s’adresser à un auditoire plus large que le russe blond et moi-même, mais n’est ni déclamé ni grandiloquent. Ça sonne joliment à mes oreilles, presque familier malgré mon absence de référence sonore à ce langage. C’est apaisant et un peu enivrant.  Au sol, le dessin semble s’animer à la flamme des bougies qui lui donnent une épaisseur organique ; j’ai presque l’impression qu’il tourne et que les figures extérieures s’allongent comme des feux follets horizontaux.

Je ne me suis pas rendu compte que je m’endormais. Quand je reprends conscience, Yuri me tient par une épaule et, le pantalon baissé, s’apprête à me sodomiser en guidant son sexe dans l’entrebâillement  du mien. J’ai juste le haut du cul à l’air, et suis suffisamment vif pour me relever brutalement, me retourner et lui asséner un puissant coup de poing en plein visage, au coin de l’œil et du nez. S’ensuivent toute une série, temporisée par la remontée de mon futal et la surveillance de mes arrières. Mon enculeur est désarçonné par ma volte-face, visiblement imprévue. A force de coups et grâce à l’entrave que constitue son vêtement serrant ses jambes au niveau des genoux, je le déséquilibre et le fais tomber face en avant. Etrangement, il semble vouloir insister pour achever ce qu’il avait commencé. Je le cogne donc encore, dans les côtes, pour le maintenir au sol. Cherchant à tâtons n’importe quoi à proximité de moi pour le neutraliser, je tombe sur ce que je reconnais comme une boite de conserve encore pleine, que je saisis fermement pour écraser ses testicules allongés que j’aperçois dans la lueur des bougies entre ses grosses cuisses blafardes, frappant à plusieurs reprises pour qu’il n’en reste rien. Il hurle de douleur et s’affale lamentablement en pleurant. Je suis dans une rage extraordinaire. Amenant mon arme improvisée vers la faible lumière, je lis sur son étiquette verte à motif caribéen « lait de coco » éclaboussé de gouttes écarlates. Avec la froideur d’un tueur à gages, je me tourne alors vers mon oncle, bien moins insolemment charismatique qu’il l’était quelques minutes auparavant. Avec l’air demeuré propre aux traitres pris en défaut il me regarde, tête en biais et yeux écarquillés, en me disant qu’il ne faut pas lui en vouloir, que cela faisait partie du protocole.
J’hésite un instant à lui envoyer le lait de coco et son emballage à la tronche, puis me ravise pour conserver la boite en main et l’accompagner de mon poing. Cela le sonne, le fait trébucher et tomber. Dressé au milieu des bougies, les doigts meurtris par les nombreux coups que j’ai portés sans précision, dans une posture plus d’attaque que de défense, je suis submergé par d’autres flux que ceux de mon coin de repli. C’est une haine dévorante, un énorme sentiment de puissance qui m’envahit depuis chacune des pointes du motif. « C’est le protocole », me répète mon oncle en chevrotant tandis qu’il se redresse péniblement, accompagné par les pleurs d’un Yuri dévasté dont le fessier luit comme une lune sortant des nuages.

Mes yeux sont eux aussi écarquillés, probablement injectés de sang tant j’y sens pulser le moindre vaisseau. Bloqué dans ma posture agressive, combattive, je respire comme un cheval de trait après l’effort, les muscles bandés comme un sexe russe sur le bord de ma ceinture. C’est difficile de me l’avouer, mais je me sens infiniment bien, plus vivant que jamais. Indestructible.

Je n’aide pas mon oncle à se relever. Sans un mot, je le toise tandis qu’il reste dans une attitude soumise en répétant des excuses auxquelles je n’accorde pas la moindre importance. Je m’emplis de ce moment comme un serpent recharge ses batteries au soleil, avec l’impression de boire la flamme des bougies et que toute l’atmosphère qui m’entoure n’est qu’un régal voué à mon bien-être. C’est bon et chaud, brutal et infiniment satisfaisant. Il se déplace prudemment, sans me laisser sortir de son champ de vision, pour aller voir comment va Yuri. Il lui glisse quelques mots que j’imagine bienveillants puis l’abandonne à son sort avant de se redresser face à moi. « On y va », me dit-il tout à coup en retrouvant son assurance comme si rien ne s’était passé. D’un signe de la main, il m’invite à l’accompagner au-dehors, via l’escalier qui semble sortir de nulle part.  En quittant le cercle, je retrouve des émotions plus normales. Je demande ce qu’on fait du russe affalé dans son sang et ses larmes, sans obtenir de réponse claire. Je me tourne vers lui avec mépris et colère, me disant que j’y suis peut-être allé un peu fort. Sa surprise quant à ma réaction me laisse un peu interrogatif : ne voyait-il réellement aucun mal à ce qu’il était en train d’accomplir ? Etait-il tout autant sous influence que j’étais anesthésié, hypnotisé par l’oncle Webb? Le sombre bâtiment où se trouve l’escalier me semble dorénavant bien lumineux, tandis que je quitte son cœur le plus ténébreux dans les sanglots déchirants de mon agresseur devenu victime.

***

Dehors, la couleur dominante est verdâtre.  Nous croisons quelques personnes dont la pauvreté est évidente, mais qui ne semblent pas en souffrir. Crasseux mais pas malheureux.
Certains semblent connaître mon guide, que j’ai décidé de continuer à suivre malgré son méfait. Je doute de sa façon d’interpréter les choses, mais je sais qu’il détient un savoir que je convoite. Le torse gonflé, l’attitude hautaine, il marche dans ces rues en terrain conquis. Il n’y est pas un inconnu, et nombreux sont ceux qui le saluent d’un signe de tête ou le regardent avec une certaine crainte difficilement cachée par la politesse. Il est plus petit que moi, mais j’évolue indéniablement dans son sillage. A la lumière du jour, l’hématome dont je suis responsable sur sa joue droite prend peu à peu des coloris chatoyants s’accordant plutôt bien avec la croûte cramoisie qui se forme sur la plaie qui y est liée. Sa mini vague a pris du plomb dans l’aile, mais il fait bien illusion.
Il règne une atmosphère étrange ici : j’ai l’impression d’un voyage dans le temps. A aucun moment je ne vois les traces de notre présent technologique, ni de services publics. Nous sommes en plein no-man’s land péri-ferroviaire dans une banlieue déshéritée poussant là telle une verrue sur la société de consommation. Les gens y vivent misérablement dans des squats ou des cabanes assemblées en bidonvilles. Ce serait pour moi un coupe-gorge si je n’étais ainsi accompagné. Ça sent la poubelle, encore, et l’odeur aigre des effluents plus ou moins organiques d’une société qui s’effondre.

Le premier animal que je vois est un chien-cheval. Simone, sa propriétaire, discute avec mon oncle sur le perron de sa maison précaire, l’animal broutant entre les résidus plastiques la petite pelouse sur le frontage de celle-ci.  Je n’en ai jamais vu et reste un moment interloqué devant une telle bestiole. Il est difficile de définir sa taille, qui fluctue selon sa position. Sa robe bai cède la place à un gris sombre au niveau de sa large tête, les babines noires surlignant un bel alignement de dents régulières peu adaptées au végétarisme. La bête me semble tour à tour haute comme un petit cheval ou comme un gros chien. Elle ne nous grogne pas dessus et joue maintenant avec un papillon.

Nous entrons chez Simone, qui se présente à moi par une poignée de main que je qualifierais d’honnête. Je lui donne une cinquantaine d’année. Elle a un beau maintien, une jolie peau et une assez longue natte de cheveux bruns. C’est une belle femme, qui n’inspire absolument pas la pitié malgré une pauvreté certaine. L’intérieur de l’étroite maison reste dans une gamme de bleu-vert, et comporte un certain nombre d’étoffes sous diverses formes. La décoration est d’un autre temps, surannée ; le mobilier ancien et ciré est recouvert de napperons, surplombés de cadres rococo ou de faïences à usages stricts : coupe à fruits, saucière, pot à lait… La petite table et ses chaises à l’assise bien garnie sont posées sur un tapis persan élimé, lui-même posé sur un parquet de chêne en parfait état qui ne grince pas sous nos pas.

Simone nous propose un thé, que nous acceptons volontiers. La lumière diffuse d’un ciel  couvert filtre au travers de rideaux en dentelle côté jardin –celui à l’arrière de la maison- . Depuis l’endroit où je suis assis, je ne vois ni d’arbre ni le sol par la fenêtre. Pendant que la bouilloire s’échauffe sur la gazinière émaillée, la conversation s’engage entre mon oncle et notre hôtesse, sans que j’y sois convié. Leur dialogue sonne à mes oreilles comme un bourdonnement lointain qui ne me concerne pas et pourrait presque me bercer, si je ne me méfiais pas d’un nouveau coup de mon mentor provisoire. J’ai annoncé que je ne boirais de thé que s’il est collectif, infusé dans la théière plutôt qu’individuellement dans chaque tasse. Je surveillerai le sucre, aussi.
Simone est douce, elle dégage une odeur qui m’est familière, un peu comme si c’était celle d’une tante que je n’aurais pas fréquentée depuis l’enfance.
Le thé est parfait, infusé juste comme je l’aime. J’ai l’impression qu’il est déjà sucré au miel lorsqu’il arrive dans la tasse en porcelaine fine en tournoyant comme une petite turbulence d’ambre. Je tente d’intégrer la conversation mais elle ne veut décidément pas me parvenir, conservant sa nature atonale de murmure distant même lorsque je m’approche.  Est-ce à cause du contraste sonore que le gosse me fait sursauter en descendant brutalement l’escalier pour en en sautant les dernières marches, toujours est-il que ses pas résonnent à mes oreilles comme des coups de marteau secs sur des planches de bois dur, aigus et désagréables. Le môme en culotte courte comme celles que l’on contraignait les garçons d’avant 1960 à porter s’assoit en tailleurs sur le parquet et, saisissant une grosse craie grasse, y trace autour de lui un pentagramme parfait dont la circonférence frôle le tapis et le pied de la commode.
Sa mère le regarde d’un air un peu réprobateur, ce qui ne le perturbe pas le moins du monde. Son dessin se précise, se garnit. Il relève la tête de temps à autre pour me fixer d’un regard pénétrant qui m’indispose, mais je me rends bientôt compte qu’en fait il ne me regarde pas, mais regarde par la fenêtre au travers de moi, comme si je n’existais pas. Je me lève pour l’observer d’une position dominante, ma taille étant apparemment le seul atout propre à compenser toute inconsistance aux yeux du gamin. Relevant les fesses, il trace sous lui ce qui doit l’être avec une précision remarquable ; son habileté à faire s’enchevêtrer les formes géométriques  sans jamais prendre ni recul ni mesure m’épate complétement. Les deux autres adultes continuent leurs palabres monotones dont je déduis qu’ils ne me concernent pas sans porter attention au graphiste d’exception qui officie à mes pieds.

Une tourterelle énorme vient se poser sans grâce sur le bord de la fenêtre, épaisse comme une poule. L’enfant lui jette sa craie, qui traverse la vitre sans la briser et assomme le volatile aussitôt avalé par le chien-cheval. Je feins l’absence de surprise, pour copier ceux qui m’entourent. Pourtant, je m’inquiète un peu. L’enfant se relève et me donne la main pour m’inviter à sortir de la maison. Guettant sans succès le regard d’oncle Webb et de son interlocutrice qui s’effrite sur sa chaise et sors en compagnie du mouflet, ses petits doigts enserrant ma paume tandis qu’il fait apparaître de précieux pentagrammes de pierre fragile en provenance du ciel comme on souffle des bulles de savon. S’arrêtant au bout de quelques pas, il m’incite à me courber pour tendre l’oreille et entendre ce qu’il a à m’y chuchoter : « vous pouvez partir, maintenant ».

Probablement livide, j’obtempère sans réfléchir, ne réagissant même pas au renâclement tout proche de l’ongulé canin qui m’éclabousse de salive et de duvet. Derrière moi, je sens un gouffre immense et glacial, qui dévore la maison et ses occupants presque sans bruit sinon un bruissement de pierre friable et de sciure. Un frisson ou un courant d’air passe dans tout mon dos en me donnant la sensation que je vais aussi y être aspiré. Je ne dois pas regarder, je le sens. Si je me retourne, on me dévore aussi.  Devant moi, quand je parviens enfin à me concentrer suffisamment fort pour rouvrir les yeux, s’étend une rue de perdition d’une pauvreté inouïe. Personne ne paraît s’étonner, comme si c’était tout le quartier qui était habitué à des manifestations lui rappelant qu’il est perpétuellement damné. Les gens dont je croise le regard me tirent une langue si affreuse qu’elle me brûle et me salit à distance ; il ne fait cependant aucun doute qu’ils me craignent et ne viendrons pas jusqu’à moi. Non pas que je les impressionne, mais si le gamin m’a épargné, c’est qu’il avait ses raisons et lui, ils en ont une peur et un respect palpables.

Jamais je n’avais tant souhaité retrouver la puanteur humide des couloirs de la gare. L’asphalte se déroulait sous mes pieds avec une lenteur accablante.

 

 

 

 

 

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Mes putains d’ailes étaient tombées dans la nuit sans même laisser de cicatrice. Il allait falloir que je me dresse sur mes jambes pour parcourir le sol, me mêler à la crasse ambiante et réfléchir avec les idées basses.
Ma belle  secrétait toujours les enzymes puissantes qui m’attiraient vers elle comme un aimant attire la limaille de fer, sans la légèreté. J’évoluais dans mon intérieur presque en territoire inconnu ; avec mes sens réduits à ce que ma faible élévation pouvaient permettre, c’est-à-dire pas grand-chose. Ma main s’aventura sur le piano pour tâter les touches, en produisant un son approximatif qu’on eût difficilement pu qualifier de musique. Ça non plus, ça ne fonctionnait plus.

J’avais du mal à trouver du sens à une existence si bas de plafond, où les possibilités étaient si réduites. Se déplacer en deux dimensions dans un monde qui en comptait au moins quatre était incroyablement frustrant. J’avançais à la même vitesse que le temps ambiant, collé par terre comme si j’y avais été craché, limité par des seuils physiques dont je savais pourtant m’affranchir dès que mon esprit se libérait, et que mes ailes repoussaient.

Sur le coussin fumant où gisait une déesse androgyne, je posai mon cul par dépit, poussant au passage la belle alanguie dont je n’avais que faire, car ma Belle était ailleurs. Celle qui se trouvait là avait la chair ferme des sportives excessives, les cheveux courts et raides des amantes asexuées. Et ses enzymes étaient trop rares pour me faire de l’effet, malgré cette sueur luisante se sublimant dans l’air froid, qui causait des fumerolles sans trop porter de phéromones jusqu’à mes naseaux sensibles.

Avec parcimonie je la saluai un peu, lui racontant ma nuit et mes plumes abolies, la chute de mes ailes larges et le retour au sol. Elle m’écouta sans rire et se tassa dans l’angle du sofa glissant, attendant de ma part l’élégance galante qui me la fit couvrir avec le plaid attenant. J’obtempérai sans plaisir, tel un automate, car nous vivions côte à côte depuis longtemps déjà et avions pris des habitudes sous forme de réflexes, consistant à prendre soin l’un de l’autre sans éprouver de sentiment. Nous y excellions d’ailleurs.

Je n’en désespérais  pas moins de ma désespérante condition d’animal terrestre, regrettant amèrement l’émancipation  naturelle que me procuraient mes membres duveteux lorsqu’ils me portaient aux nues, ou me véhiculaient juste d’un clocher à l’autre, en passant par les arbres. Mon point de vue se radicalisait par manque de perspectives, mes ambitions aussi par manque d’altitude. J’aphorisais trop court, je dépeignais étroit ; l’espoir s’amincissait et je trainais mon poids comme mon propre boulet. A remuer la poussière, je ne pouvais que la mordre, alors je me mis à marcher, sans bien savoir pourquoi, guidé très certainement par l’odeur de ma Belle ou l’idée de son corps, son esprit lumineux  ou ses mouvements gracieux.

Je la voulais porter d’un endroit jusqu’à l’autre, la garder contre moi, l’emporter sur mon ventre, ne jamais la lâcher, fusionner, m’en éprendre tandis qu’elle s’enroulerait autour de ma taille, de mon cou ou de mes jambes entre deux nuages, deux cimes, deux ciels.  Au lieu de cela, mes pieds foulaient l’asphalte, je pensais « voiture », je subissais ma lenteur  qui devenait le plus pénible des maux, semblant m’éloigner d’elle quand que je marchais dans sa direction. Car c’était là l’un des points cruciaux du malheur qui me frappait : je connaissais ce rythme à l’écart du temps commun pour l’avoir longtemps fréquenté, et m’accommodais mal de ne plus y avoir accès. Dès lors, tout n’était que délai, retard, atermoiements pour cause de soumission temporelle.

Je parvins enfin à l’élue de mon cœur. De mon foie, de mes poumons aussi. Mes jambes m’avaient porté jusqu’à elle, avec une docilité servile qui m’était presque douloureuse. Je haïssais être venu ainsi, autant que je goûtais mon plaisir d’être parvenu à destination, et déjà employé à savourer les lèvres de ma sublime compagne, pareille à un rayon de soleil tombé de la poche d’un Apollon maladroit. Je la dévorais de la bouche, l’enveloppais de me bras, l’enceignais tellement  que je pouvais en faire trois fois le tour. Heureux de la gober, de la sentir sur ma poitrine et presque à l’intérieur, je ne pouvais cependant profiter tout à fait du plaisir de l’instant car j’en connaissais la limite pesante, celle qui me contraignait à ne pouvoir m’abandonner au voyage sans déplacement, celui où je l’emportais d’un point à l’autre sans aucun effort, porté par les alizés et les courants ascendants.
Soutenant mon corps grotesque avec mes membres bas, il m’était difficile d’envisager la communion en position verticale sans qu’elle finisse tôt ou tard par m’épuiser un peu. Nous fîmes appel à Steve, notre lobby-boy finlandais d’appartement, adopté quelques mois plus tôt. Il excellait dans la vénération grotesque de nos attitudes quelles qu’elles fussent, et fustigeait en notre nom tout ce qui pouvait nous déplaire – ou dont il supposait qu’il le pût. Fidèle à sa servilité et à sa rigueur nordique, le vieillard scandinave (Steve était, à ce jour, le plus vieux lobby-boy vivant au monde) s’inclina légèrement pour que son dos serve d’appui à mes fesses, vigoureuses d’aspect mais en réalité fort faibles. Ceci me permit d’embrasser ma Belle pendant deux heures supplémentaires, durant lesquelles le brave homme conclut une complexe grille de sudoku, une autre de mots fléchés quatre étoiles et la lecture d’un article de presse sur la sexualité des employés de maison au-delà de soixante-cinq ans.

Ma Belle m’aimait embrasser debout, jusqu’à cet instant où notre empressement faisait généralement s’effondrer nos corps après les quelques pas menant vers le plus confortable des couchages dont nous disposions.  C’est ainsi que je libérai l’échine voûtée du brave Steve pour conduire céans ma divine vers la literie de qualité la plus proche, sur laquelle nous nous écroulâmes à grands renforts de positions reflétant notre bonheur ostensible et notre vœu de ne point nous relever avant fort longtemps. Je parcourus son dos avec chacun de mes doigts, visitai ses recoins avec ceux qui me restaient. Et avant d’avoir pu m’en rendre compte, je l’avais déjà dévorée. Je recommençai à de multiples reprises, augmentant à chaque fois son plaisir, et par conséquent le mien. Bien que des copeaux de chair encombraient le matelas douillet garni de poils d’alpaga des Indes, nous accomplissions plusieurs cycles successifs par minute, nous entre-dévorant sans fin pour mieux réapparaître sous la bouche de l’autre en glapissant de délectation.  Produisant à cette occasion une onde légère – dans une gamme trop basse pour qu’elle puisse être réellement relevée par l’audition normale d’un humain moyen- nous observions à chaque passage les copeaux trembler à la surface des draps selon des orbes concentriques, semblables à celles que forme un caillou tombant dans l’eau.  De les voir s’agiter ainsi, dans un certain chaos entre sac et ressac, attisait notre désir mutuel, stimulait notre engouement à prendre possession de nos corps.

Dans mon dos je sentais poindre, non sans une douleur exquise, deux protubérances solides sous la peau recouvrant mes omoplates. Les mains de ma Belle s’y agrippaient parfois lors de passages plus intenses, quand ses griffes acérées pénétraient ma chair par ailleurs ; je la saisissais alors par quelque partie de son anatomie passant à ma portée, avec une fermeté puissante mais maîtrisée qui la faisait tressaillir jusqu’à l’intérieur de mes os. Nous continuâmes ainsi jusqu’à l’épuisement total de nos ressources physiologiques et que nous nous effondrâmes, l’un sur les ruines encore fumantes de l’autre, en un amas organique dont la résonnance sensuelle liquéfiait les murs et le mobilier. Telle était notre façon de trouver le sommeil : nous fondre comme les deux aciers formant un damas, dont les liaisons  subtiles créaient des paysages infinis dont la perfection ne pouvait être révélée qu’à la fin du travail de forge. Nous nous endormions alors apaisés, jusqu’à ce que la séparation physique nous contraigne à recommencer depuis la barre d’acier brut, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Steve entra dans la chambre pour trier nos restes. Se saisissant d’une de mes jambes encore apparente, il me traina hors du lit dans un bruit de succion, auquel succéda celui d’un éponge gorgée d’eau jetée au sol lorsque ma tête heurta le parquet. Conformément à nos prérogatives, il me tira ainsi jusqu’à la table où les éléments de mon petit déjeuner attendaient que je les massacre. Il fallait en effet l’action conjointe de mon précieux auxiliaire et de mon insatiable appétit pour me tirer hors du lit, et cesser d’entreprendre de nouveaux échanges de fluides corporels avec ma compagne, dont je ne me passais qu’avec une infinie difficulté.  Après avoir approximativement déposé ma viscosité molle sur la chaise en bois blanc faisant face au bol immense, le vieillard passa la serpillère pour absorber la trainée ruisselante laissée sur notre passage. Réorganisant mes membres pour en retrouver l’usage, récupérant peu à peu le  tonus musculaire nécessaire à les mouvoir, je débutai mes agapes matinales gargantuesques, m’efforçant de ne pas trop songer au fait qu’elles n’étaient en réalité qu’un leurre pour me tenir éloigné physiquement de mon aimée. Steve, en expert de la dissimulation olfactive, répandit différents arômes destinés à couvrir les effluves porteurs de phéromones qui auraient pu me reconduire illico auprès d’Elle.

Il était en quelque sorte le garant de notre survie, et s’assurait ainsi la pérennité de son salaire.

On avait été raflés avec une bande de jeunes tapins venus d’Europe centrale, quelques heures auparavant sur les bords de la route ralliant Brast à Vilnia. David m’accompagnait, fragile et désorienté, plus pédé que moi dans ses attitudes et sa nature profonde.

Dans le camion militaire qui nous transportait, nous étions les deux seuls à parler la langue locale. Les autres, principalement roumains, nous avaient complétement mis à part, ce qui n’était pas que pour me déplaire. Les soldats qui nous avaient chargés étaient dans la cabine à l’avant, tout à fait rassurés quant au fait qu’aucun d’entre nous ne tenterait de s’échapper, de nuit, sur cette route nationale détrempée par la pluie glaciale où les chauffards disputaient le béton irrégulier aux ivrognes.
David et moi avions été moins malmenés que les autres, probablement parce qu’on causait la langue. Mais aussi, me semble-t-il, parce que je ne geignais pas sous les coups de matraque et de botte.

 

***

 

Ça fait un moment maintenant qu’on roule. J’ai mal au cul à force d’inconfort sur la banquette en bois, et aussi à cause des coups de lattes pris au moment de la rafle. Je n’ai pas pitié pour mes collègues d’infortune, qui sont désagréables. Ils sont des putes dans l’âme, eux. Ils vendent leurs corps comme ils vendraient leurs mères, juste pour se payer leur dose de Spice du jour, et larver comme des merdes dans des squats sans nom. J’aurais pu sauter trois fois au moins du bahut pendant le trajet, pendant des phases de ralentissement, des entrées de villages ou de virages serrés les bagnoles ne me font pas peur et crever non plus. Je l’ai déjà fait, en d’autres temps. Seulement, si je laisse David seul, il va morfler, j’en suis sûr, que ce soit avec les roumains ou les militaires qui en feront de la pâtée pour chat ou leur souffre-douleur.

Premier vrai arrêt. On nous vide avec brutalité sur une pelouse, à l’écart de bâtiments. On n’y voit pas grand-chose, sinon que l’herbe brille dans la lumière des phares. Mon ami et moi nous faisons chopper par l’épaule sans ménagement, et mettre à part du reste du groupe, qui repart dans un deuxième camion. Ils ne me plaisent pas, et leur sort m’importe peu. Je ne pressens pourtant rien de bon les concernant. Au mieux, ils seront jetés de l’autre côté de la frontière. Quant au pire…

On repart avec deux types en treillis, qui nous trimbalent dans un fourgon plus conventionnel, avec de vrais sièges, même s’ils sont usés et percés. David est replié sur lui-même, inquiet. Je veille sur nous pour deux.

On nous charge dans un fourgon plus confortable, avec de vrais sièges et des trous de rouille dans les portes pour aérer la moisissure. On a deux gardes pour nous tous seuls. Un des soldats du début conduit, tandis qu’un type plus vieux et plus robuste joue les passagers. Il se retourne vers nous de temps à autres, sans un mot à notre égard, un peu comme on vérifie que son chargement ne se balance pas trop d’un bord à l’autre. David a le front collé contre la vitre ; il n’ose pas regarder nos geôliers, peut-être pour s’extraire artificiellement un moment encore de sa condition de prisonnier. Je ne baisse pas le regard quand le costaud se retourne, mais m’efforce de ne pas faire preuve d’agressivité. Je sais qu’ici on n’aime pas beaucoup les pédés, alors autant ne pas entretenir l’animosité. Je n’ai ni le temps, ni le vocabulaire pour leur expliquer la nature exacte de mon orientation sexuelle, alors autant leur donner raison sur le sujet, et faire en sorte de n’énerver personne tant qu’on n’en veut pas à mon trou de balle. Quelques gouttes d’eau pénètrent dans l’habitacle par les nombreuses perforations, j’en profite pour me rafraîchir le visage. Je ne sais pas quand j’en aurai à nouveau l’occasion.

On arrive bientôt à notre point de chute. Nuit, pluie, et personne pour nous accueillir. De ce que je vois dans la lumière des phares, nous sommes dans une grande cour enceinte par un vieux bâtiment en U, industriel ou agricole. Grandes portes de plusieurs mètres de haut, tabliers de brique rouge et murs en pierre, probablement du silex ou du grès avec un enduit éclaté. Je ne parviens pas à voir si les portes sont en métal ou en bois, mais elles paraissent lourdes et solides. Le soldat qui conduit descend, et nous invite par un aboiement à faire de même. Le costaud est plus calme, il sort nonchalamment du véhicule, redressant juste son col pour empêcher la bruine froide de pénétrer au long de son cou. Il est plus âgé que l’autre, plus charismatique et certainement plus fort. Je n’aimerais pas avoir à me battre contre lui ; il faudrait que je le tue du premier coup pour avoir une chance de le vaincre. Ses mains sont larges comme des battoirs, sa stature haute mais dense. Je crois que s’il m’attrapait il pourrait me casser en deux comme une brindille. Je ne prête aucune attention au jeune, dont il parait clair qu’il va se barrer sitôt qu’il aura fini de nous engueuler, trop content d’avoir l’opportunité de faire preuve d’autorité le temps d’un transport de prisonniers.

David est silencieux aussi, mais comme le sont les victimes. Je l’active de quelques discrets coups de coude et de genou pour qu’il redresse la tête. Déjà, le mal est fait. Il a montré sa faiblesse d’emblée, et aura du mal à obtenir du respect. La façon dont le trouffion l’invective avec insistance est très claire à ce sujet. Quand ce même trouffion se retourne vers moi, il est contraint d’appuyer son discours par un coup de pied dans mon bide pour me faire ployer. Guignol. Allez, barre-toi, tas de merde. Remonte dans ton épave et va lécher les couilles de tes supérieurs pour gravir les échelons. Habitue-toi au goût, tu l’auras sur la langue toute ta carrière, l’amertume de l’indigence intellectuelle et de la veulerie crasse des ambitieux misérables.

Ma mère me manque, à cet instant. C’est très bizarre. Il me semble qu’elle aurait été fière de me voir tenir tête sans un mot à ce branquignole des Balkans. Guignol se casse après avoir salué le vieux, et emporte avec lui les restes de clarté que nous procuraient ses phares.

« Suivez-moi, on va se mettre à l’abri »

Le costaud se présente : Mikhail. Econome de paroles, il nous conduit vers l’une des hautes portes que l’on devine à peine. J’aime bien cette impression que donne la bruine, la nuit, d’éclairer les contours des choses quand elle les touches. Parfois, ça donne l’a sensation qu’on les voit au sonar, que le sens majoritaire à ce moment est l’ouïe, mais qu’elle passe par les yeux. Je rassure David, lui glissant que le type parait moins mauvais que celui qui est reparti. Mikhail dégage quelque chose de paternaliste que je trouve rassurant. S’il nous fait du mal, ce sera certainement avec une bonne intention.

Nous sommes tous trois sous la pluie froide, à l’angle d’un grand ventail en bois aux ferrures imposantes. Je le dirais bleu, mais sans conviction. Le vieux se bagarre avec un cadenas récalcitrant, qu’il ne parvient pas à ouvrir. Pour la première fois je l’entends émettre un son de protestation, et le vois manifester une émotion – en l’occurrence de l’agacement. A sa grande surprise, je lui propose de me charger de la serrure. En fait, il est si surpris qu’il recule machinalement en me tendant la petite clé. A ses yeux, je ne serai plus jamais une victime, c’est déjà ça de gagné. La serrure est oxydée, la clé aussi. J’ai voulu faire mon malin, maintenant il va falloir que j’assume. Je me baisse pour arracher une touffe de chiendent, et l’utilise pour frotter énergiquement la clé. La rinçant sous une fuite de la gouttière, je renouvelle l’opération plusieurs fois et, miracle, parviens à la glisser puis à la faire tourner dans le cylindre du cadenas, sur lequel il faut toutefois tirer fermement pour en déclencher l’ouverture.  Je rends la clé à Mikhail et me remets près de David. Il nous demande de l’aider à pousser la porte pour la faire coulisser entre ses rails.  On pourrait facilement s’échapper, maintenant. Mais pour quoi faire, pour aller où ? Pour quelle raison sommes-nous ici ? Ça pique ma curiosité, et suffit à ce que je me laisse porter par les évènements pour l’instant.

Le vieux actionne un interrupteur hors d’âge -et hors de notre vue- pour éclairer la gigantesque grange.   Trois faibles luminaires suspendus à la charpente rendent les ténèbres un peu moins sombres ; on distingue maintenant le sol pavé et l’on a une idée de l’espace du local, bien qu’on n’en perçoive pas tous les murs. Mais qu’est-ce qu’on fout là ? David se rapproche de moi, il éprouve le besoin d’être en contact physique avec quelqu’un pour calmer son angoisse. A différents endroits, des chaines pendent depuis le haut. Une odeur âcre traine là, qui doit dater de longtemps. Il fait un froid de canard et  tout est dans une gamme de noir, sauf sous le faible rayonnement des lampes, sous l’une desquelles se trouve une chaise comme celles que l’on avait dans les écoles, avec structure en métal et assise et dossier en contreplaqué. Mikhail est-il notre ami ? C’est seulement maintenant qu’il nous laisse voir qu’il a un flingue, en se refroquant négligemment sous une ampoule. Plus question de tenter de se sauver tant qu’il est à portée de tir.

Il est malin, le vieux. Il nous place dans la lumière, entre des chaînes, en nous disant que si on l’emmerde il nous y attache. Pendant ce temps, il disparait dans les zones d’ombres, là où le contraste nous empêche de le voir. On entend des cliquetis, des grincements métalliques, des trucs qui claquent chaque fois qu’il s’écarte de nous. Pas moyen de savoir ce qu’il bricole. L’obscurité pose problème pour les repérages spatiaux. Difficile d’estimer à quelles distance se trouvent les portes qu’il claque ou les caisses  dans lesquelles il fouille. Je me demande comment il se débrouille pour si bien se repérer dans un endroit aussi sombre. Quand il vient me chercher, je suis franchement en position de faiblesse ; il me tire par l’épaule dans le noir et pourrait bien faire ce qu’il voudrait sans que je sois à mon avantage pour lutter contre. Me retournant, je peux voir le stress absolu dans le regard de David, qui frôle la panique. J’attise tous mes sens pour être paré à toute éventualité, mais ma première préoccupation est de placer mes mains devant moi pour éviter les obstacles tant que mes yeux ne se sont pas habitués à la situation. Mikhail me dit alors « Attention à la porte » en plaçant ma main contre celle-ci, froide et métallique, à la résonnance sourde des portes isothermes, tandis qu’il l’ouvre. A l’intérieur, il fait encore plus froid. Il appuie sur un nouvel interrupteur qui met en marche un éclairage cette fois-ci plus puissant que les autres, me faisant faire un bond de stupéfaction. « Ramène-moi la bête ».

La bête, en l’occurrence, c’est un porc suspendu à l’envers. Voyant mon embarras à me saisir de l’animal, le vieux m’indique à distance comment m’y prendre, compensant par des gestes et des postures les lacunes de ma compréhension.  Je dois me glisser sous le porc, le placer sur mon dos tout en tenant mes mains imbriquées l’une dans l’autre pour l’empêcher de glisser. Je pense que ce serait plus facile en le plaçant sur mes épaules, mais les éclats de voix du bonhomme me dissuadent de faire à mon idée. La charge est énorme, assurément plus de cent kilos. J’utilise toutes mes ressources, à commencer par mes jambes, pour déplacer l’animal. Je demande à me faire aider par David, mais me heurte au silence du vieux. David, bien que terrifié juste auparavant, vient néanmoins me porter secours comme il le peut. Il s’y prend mal et finalement je le vire, car il me déséquilibre. Mikhail me regarde en chier sans sourciller. Aveuglé par la lumière brutale, je ne vois vraiment pas où je mets les pieds dès que je sors du frigo. David s’avère utile, en fin de compte : il me guide plus ou moins, tâtonnant devant moi pour vérifier que le passage est libre dans la partie la plus sombre. Le vieux nous fait aller vers la chaise, et demande à David d’y grimper. Je comprends qu’il devra, depuis ce court piédestal, suspendre le cochon par les pattes arrière à deux des chaines qui pendent.

Connaissant sa sensibilité, je me prépare à ce qu’il dégueule pendant sa tâche. Je l’avertis de ce qu’il va devoir faire, afin d’atténuer la répugnance qu’il pourrait ressentir. Je le familiarise aussi à ce qui va vraisemblablement suivre, dont le grand seau blanc porté par Mikhail semble confirmer la plausibilité. Je lui demande de se hâter, à David, parce que je ne tiendrai pas des heures comme ça. Mes jambes commencent à flageoler, je sens bien qu’elles cèderont d’un coup s’il ne se presse pas. Vite, je me place sous la première chaine, lui indique comment lier le membre pour qu’il tienne. Il n’a pas besoin de moi pour le savoir, mais cela me réconforte d’être directif. Vite, la deuxième patte. J’entends David qui a des haut-le-cœur en manipulant les phalanges mortes et les tarses allongés. « C’est bon », me lance-t-il aussitôt que c’est fait. Avec précaution, je plie légèrement mes jambes, conservant mon assiette de manière à pouvoir me relever si la ligature s’avérait foireuse.  Ça parait tenir. J’avance de deux pas et me redresse avec un soupir de soulagement et de douleur tout à la fois. Dans la lumière blafarde et insuffisante, David parait encore plus blême; je lui serre le poignet fermement pour lui signifier mon soutien pendant qu’il descend de sa chaise. Mikhail s’approche avec un couteau à lame courte et ronde. Un autre, plus long, pend dans un fourreau à sa ceinture. D’un signe de tête, il nous invite à nous occuper du cadavre du suidé. Evidemment, c’est moi qui me charge du début de la manœuvre. Mikhail reste cette fois-ci dans la lumière, spectateur attentif. Il a récupéré la chaise, sur laquelle il s’est assis après que je l’aie utilisée pour me rapprocher au mieux des pieds, au moment de pratiquer l’incision circulaire visant à débuter le dépeçage qu’il m’ordonne, bien qu’il ne soit pas indispensable.

Avec précision, j’incise la peau selon des lignes bien définies, connues de ceux qui ont déjà eu à faire ce genre d’opération. Elles sont sensiblement les mêmes quel que soit le mammifère. Quand on s’occupe d’un porc, on a juste un peu plus l’impression de le faire à un homme, autant à cause de ses proportions que de la couleur et la douceur de sa peau. Je suis surpris une fois encore de la persévérance de David à m’assister. Bien que n’étant pas du tout habitué au dépouillement des animaux, ni à ce qui touche la chair et le sang en général, il manifeste  une assiduité étonnante sans montrer le moindre signe de dégoût. C’est d’ailleurs ce qui me trouble le plus, ici.

Je découpe les différentes couches de la peau par des passages successifs, soigneusement  pour ne pas abîmer la viande par des incisions trop profondes. L’obscène striptease de l’animal commence par le haut : je dénude les jarrets, puis continue par l’intérieur des cuisses comme on déballe un cadeau, avant de détourer la zone anale, les gonades, et de dégager la couverture des cuisses, où la couche de graisse laisse plus d’amplitude à mes mouvements. C’est désormais un réel intérêt que je lis dans le regard de David, qui suit le couteau comme si c’était le pinceau d’un peintre. Il observe la peau tomber sur le reste du corps, se dérouler peu à peu quand je tire dessus par saccades, laissant apparaitre gras et muscles, tissus superficiels et tendons. Je remarque bien qu’il est tenté de toucher les zones mises à nu, mais qu’il se retient pour ne pas m’indisposer.  Il semble avoir complètement oublié la présence de Mikhail, et négligerait la mienne si je ne tenais pas l’outil de ce travail à la fois barbare et d’une sensualité extrême.

La peau jonche les pavés noirs.  Le vieux costaud me fait signe de la mettre dans le seau. Elle pèse plusieurs kilos et y tiendra à peine tant elle est volumineuse. La manipuler ne m’est pas très agréable, je suis un peu gêné par l’ambivalence des sensations que son contact me procure. Une peau n’est pas faite pour être froide, sous mes doigts, pourtant sa douceur ne peut que me rappeler celles que j’aime à caresser, baiser, respirer. Je demande un autre récipient pour les viscères à venir, mais il me le refuse. Je me prépare donc à patauger sous peu dans les boyaux puants. Il me confie tout de même le couteau plus long et fin, plus adapté à vider les bêtes.

Je fends d’un trait le fin voile tissulaire qui enferme dans l’abdomen la plupart des organes vitaux de l’animal. D’abord la vessie apparaîtra, telle un ballon de baudruche gonflé de pisse, suivie des intestins, qui dégoulineront de là sitôt que je les aurai détachés de la carcasse au niveau du sphincter, puis des panse, foie, rate, etc. Il faudra ensuite que je plonge au sein du coffre, cette cathédrale miniature formée par la cage thoracique, pour en extraire les poumons, arracher l’œsophage et le couper dans la trachée. David en jouira-t-il de bonheur?

 

**********

 

Quand je reprends conscience, je suis en train de marcher sur la route. Il pleut toujours, abondamment, et il fait encore nuit. Il n’y a pas de véhicule, même au loin. J’aimerais être angoissé, mais je ne le suis pas. J’ai juste froid. C’est d’ailleurs sûrement ça qui m’a fait recouvrer mes esprits. Je n’y vois pas assez clair pour observer dans quel état je suis, mais j’ai le couteau à la main, je le sens ; il est appuyé contre ma poitrine tandis que je comprime mes poings et mes bras contre mon corps pour me réchauffer, la tête rentrée entre les épaules.

Le noir est presque complet, je ne vois pas quoi que ce soit à distance ni aucune couleur, et devine juste le bitume et l’herbe qui le borde. Mon dernier souvenir remonte à mon immersion dans la carcasse de porc. Après, plus rien. Le vide. Pour l’instant je suis gelé, il faut que je trouve un abri. J’essaie de trouver, au sein des altérations dans la densité de l’ombre, quelque indice qui m’indique un arbre, une grange, un pont sous lesquels je pourrais m’abriter. C’est comme chercher du jus de betterave dans un tonneau de vin, bouchon fermé. J’écarte un peu mes bras de mon thorax, pour juger par tâtonnements de la longueur et du tranchant de la lame, afin d’éviter de me blesser avec. Ce n’est pas le couteau à dépecer. C’est  bien l’autre, plus long, plus droit, tranchant comme un rasoir.

Une courte pause entre deux averses élargit un chouïa mon horizon, laissant plus de place aux rarissimes échos lumineux. Autour je n’aperçois que des champs, et sporadiquement la silhouette plus obscure d’un arbre isolé ou d’un bosquet. S’il y en a là, il y en aura d’autres. Malgré le froid, je décide de continuer mon parcours dans l’espoir d’un meilleur abri, et mu par l’idée qu’il vaut mieux que je continue de m’éloigner autant que possible, instinctivement. L’adrénaline me réchauffe, l’activité physique accrue aussi. Pour l’instant, pas trace d’âme qui vive dans les environs, et dans le cas où un véhicule arriverait, le fossé au long de la route est suffisamment profond pour que je puisse m’y planquer.

Je n’ai pas encore toute ma tête, suis encore brouillon dans l’assemblage de mes pensées présentes. Maintenant, je considère qu’il va me falloir m’écarter rapidement de l’artère et me démerder pour évoluer plus à couvert, sans laisser de trace de mon échappée. Le plus logique serait de passer par le fond du fossé à une conjonction, et de le suivre vers l’aval jusqu’à un chemin à l’écart de l’axe principal, sans qu’il puisse être établie une corrélation évidente ou une piste olfactive entre là où je me trouve et là ou je vais. La pluie reprend. J’accélère le pas, tout en veillant à détecter le bruissement du fossé et son éventuelle variation. J’ai hâte de savoir où je me trouve. Je pense aux seins lourds et chauds de Carmen sur mon ventre, à mes joues contre ses cuisses tièdes et tendres. J’imagine que l’eau glaciale qui me coule dans la raie du cul est de la sueur, que je tiens fermement son échine entre mes dents tandis que la chaleur de son corps m’enveloppe comme un bain de vapeur d’effluves humains.

De très loin, j’entends le bruit d’un moteur qui arrive dans mon dos. Un gros moteur, probablement un camion. Je me hâte de gagner le fossé, m’enfonçant dans la boue jusqu’à la cheville, avec de l’eau jusqu’à mi-tibia. La culture dans le champ d’à côté n’est pas assez développée pour pouvoir me dissimuler ; si je n’atteins pas rapidement le couvert d’une haie ou d’un buisson je n’aurai d’autre choix que de m’allonger dans la flotte. Non pas que je sois sec à l’instant, mais l’eau dans laquelle je me trouve me semble plus froide encore que celle qui tombe du ciel, comme si en plus de m’asperger de froid elle me volait mes dernières calories pour les emporter dans le courant. Vite, le véhicule se rapproche, et je serai bientôt visible dans ses phares. Aubaine ou maladresse, je me casse la gueule dans une descente bétonnée et pleine de ronces, qui expédie le contenu du fossé jusque dans un cours d’eau. J’ai eu le réflexe, pendant ma chute, de diriger la lame du couteau et de m’orienter de telle manière qu’il ne me transperce pas. Les ronces, si elles me lacèrent la peau un peu partout, ont l’avantage d’amortir un peu la chute sur mon épaule, et de me cacher encore plus aux regards. Le faisceau des phares éclaire la pluie au-dessus de moi, sans m’atteindre. C’est un vieux camion, mais je ne saurais dire s’il est commercial ou militaire quand il passe à ma proximité, cube ténébreux suivant un cône lumineux dans un vrombissement  infernal.

Il me dépasse sans ralentir. Je considère cela comme un avertissement et décide de m’loigner rapidement. Bien que je m’efforce de séparer les tiges épineuses de ma chair en respectant l’orientation des épines, un certain nombre d’entre elles emporte de petits morceaux de peau ou la lacère, quand elles ne se brisent pas dans ma couenne. L’avantage, quand les éraflures et piqûres diverses sont nombreuses, c’est que le cerveau produit de l’endorphine en quantité suffisante pour anesthésier l’ensemble. Du coup, la douleur de centaines de griffures et d’échardes est plus facile à endurer que celle d’une toute petite pointe isolée sous l’épiderme. J’en profite pour me carapater en suivant le fil de l’eau, négligeant le froid et les buissons agressifs qui la bordent. Le plus difficile étant de franchir dans l’obscurité les multiples branches et arbres morts qui trempent dans le lit depuis la berge. La rivière est en fait un gros ruisseau peu profond, je décide de marcher au beau milieu pour éviter les branches. Je trempe parfois jusqu’aux gonades, mais ce n’est pas grave, je n’en suis plus à ça près. L’eau doit être à 5 ou 7 degrés, et l’élancement violent ressenti au début n’a pas atteint le niveau de supplice. Je me taille un bâton dans une tige de noisetier ou d’aulne afin de jauger les fonds, qui ont tendance à s’enfoncer de plus en plus profondément à mesure que je progresse vers l’aval.

Trop en contrebas pour voir la route, je devine cependant le lointain bourdonnement de véhicules un peu plus nombreux, et le ciel commence à légèrement griser, m’indiquant à la fois l’arrivée prochaine du jour et la direction de l’Est. Il me devient possible de percevoir plus distinctement les formes alentours, les prémices d’un paysage. Je crois repérer une haute meule de paille, vers laquelle je me précipite, m’aidant de mon bâton pour grimper la berge abrupte. Les peut-être cent mètres qui me séparent du tas sont avalés en un instant. C’est effectivement une meule, érigée à l’ancienne autour d’un mat comme c’est encore généralement le cas dans cette région. Il ne semble pas qu’il y ait d’habitation à proximité, ce qui fait de cette aubaine une aubaine encore plus grande. Creusant avec frénésie à la hauteur de mes yeux, je fais tomber des poignées de brins de paille dont le parfum monte à mes narines comme la sublime promesse d’un ventre maternel chaud et douillet. Mon bâton, posé en oblique, me servira de fil d’Ariane autant qu’à servir d’appui à la paille qui constituera ma « porte ».  J’essore mes vêtements sous la pluie avant de remettre un slip et de me lover dans l’antre que j’ai créé, sec et chaleureux. Bien que minuscule, ne me permettant pas de déplier mes membres,  cette petite grotte devient pour moi le lieu le plus accueillant, le plus douillet que j’aie jamais fréquenté. Je sens que je m’endors comme un bébé, détendu et rassuré, rassasié par tant de bonheur.

 

 

Escape

Un train peut ne pas en cacher un autre

Le hangar aux portes bleues bée de tous côtés, de nombreuses tôles se sont envolées de son toit et certains de ses murs de brique sont si fissurés qu’on peut facilement y passer un homme, enfin je me comprends…

Dehors, le temps est gris et l’atmosphère saturée d’humidité ; il fait froid pour le printemps, si c’est réellement le printemps. Mon pic à la main, j’avance prudemment en direction des wagons les plus proches, que je m’apprête à inspecter. J’hésite entre discrétion et arrivée triomphale, car je ne sais trop à quoi m’attendre. S’il n’y avait que les chiens à craindre, ce serait plus facile.
Ces saloperies de clébards excellent dans l’art de vous attaquer silencieusement, depuis qu’ils ont repris leur liberté ; j’en viens presque à regretter les aboiements incessants de celui de mon voisin, avant, quand ils consistaient juste à avertir de la présence d’un passant, de moi ou d’un chat dans les parages.

Je ne m’attendais pas à trouver autant de trains regroupés là, rares sont les cas où ils n’ont pas été éparpillés sur de plus grandes distances quand il en était encore temps. D’habitude on les retrouve là où les locos les ont laissés lorsqu’elles étaient à bout d’énergie, quand les centrales cessaient de fonctionner. Je crois savoir qu’une poignée de diesel ont continué d’arpenter les voies un moment, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus assez de fioul non plus, ou qu’elles se fassent piller.

Le problème n’est pas les chiens.

Je choisis de monter dans une voiture immédiatement, ça m’angoisse trop de devoir surveiller à la fois mes arrières, mes côtés, et le dessous des rames. Les deux marches me mènent à l’intérieur d’un espace aménagé, où visiblement on a vécu longtemps. Il reste des couvertures sur les fauteuils, posées négligemment, ainsi que des caisses en plastiques qui contiennent encore quelques boites de conserve. Quand je pense que certains craignaient de mourir de faim ! Avec tout ce qui a été foutu en boite dans les dernières semaines de production, on a encore de quoi vivre au moins 100 ans, vu le nombre qu’on est !

Du bruit un peu plus loin, je me cache aussitôt dans un espace à banquettes face-à-face, la pointe de mon pic en avant, et l’agrafe du fourreau de mon poignard défaite. Je lève bien mes pieds, les posant sur l’angle de l’assise d’en face pour ne pas me faire chopper aux chevilles et conserver ma capacité à me propulser. J’enrage d’avoir perdu mon fusil dans une course-poursuite deux jours avant. Le bruit ne se rapproche pas, ni ne s’éloigne ; j’ai du mal à le définir. Un mouvement, indéniablement, mais je en sais pas s’il est accompagné de voix assourdies ou de grognements. Me dissimulant du mieux possible, je glisse ma tête sur le bord du dossier afin de jeter un œil. C’est au-delà de la porte séparant les deux voitures, et bien qu’elle soit ouverte je distingue mal ce dont il s’agit. Que viendrait foutre un ours dans un train ? Si ce sont des chiens, combien sont-ils ? Je vérifie la fixation des protections placées sur mes avant-bras ainsi que ma ceinture ; pas possible de rester là à attendre, il faut que j’en aie le cœur net ou que je file.
Un gamin arrive en courant dans ma direction, me faisant front. Derrière lui un autre, puis une nana, probablement la mère d’un des deux. Elle ne m’a pas encore vu. Elle porte des pommes en riant, et un fusil en bandoulière. Derrière moi deux hommes viennent d’entrer, l’un d’entre eux me braquant aussitôt avec sa carabine.

Je ferme les yeux.

L'hiver

J’étais une boule de nerfs à neutrons, le béret sous influence astrale à cause de ce satané soleil que je haïssais au plus haut point, surtout si proche de son zénith. Une saloperie ambulante tout juste bonne à pourrir la vie de ceux qui m’entouraient, trop dégoulinant de sueur pour accepter l’étreinte et trop affaibli par la canicule pour ne pas être sur la défensive extrême. De fait, j’étais fidèle à moi-même, et à mon incorrigible caractère outrancier d’abruti moyen reportant sur les autres l’accablement auquel il était sujet, et dont personne n’était réellement la cause.

Le bruit de l’herbe sèche qui casse, les milliers de graines de graminées se piquant dans le textile, la terre qui se craquelle, le ciel bleu pur et le vert qui disparaît au profit du brun et du beige m’affligeant infiniment,  mon humeur était en tout point exécrable, et mon niveau d’irritabilité avait largement dépassé son seuil d’alerte, atteignant des sommets stupéfiants desquels je cherchais en vain à descendre.  A cette maudite période de l’année, j’eus aimé que mon emploi du temps consistât à languir lamentablement auprès d’un torrent de montagne, légèrement ombragé, et dans lequel je pourrais tremper quelque bout de mon corps chaque fois qu’il eût nécessité un refroidissement.  Nul torrent ne courant là, et l’ombre locale étant elle-même fort chaude, je rongeais mon frein, enfermé en ma masure, avec une puissante envie d’en finir définitivement.

J’employai tous les moyens de parvenir à l’ivresse afin de sombrer inconscient le plus clair de mon temps, allant jusqu’à nier les tâches essentielles, et même la plupart de mes besoins. Las, je m’effaçais   du monde le temps d’un estivage morbide.

Parfois, l’instabilité prédominait, et je me heurtais à moi-même avec une violence indicible ; poussé dans mes derniers retranchements par une situation non maîtrisable, je devenais tel une bête acculée qui devient folle dans sa cage, imprévisible et effrayée par la disparition de tous les termes nécessaires à l’élaboration de ses critères d’agissement.  En finir, Bon dieu ! En finir !

Passé le septième jour, je commençai à me ronger le bras droit, puis le gauche, jusqu’à entamer en profondeur le long supinateur à droite et le premier radial à gauche, d’une façon que je qualifiai à l’époque d’irréparable.  L’intense douleur rendit les autres troubles bien plus supportables pendant un moment, sollicitant toute mon attention tandis que l’épouvantable temps persistait. Ceci endigua aussi ma libido durant deux jours, mais elle revint rapidement, toute en versatilité obscène et en gluance insatisfaisante. Je rongeai alors un peu de mon tibia droit.

J’avais cessé de compter les jours, de toute façon chacun d’entre eux comptait au moins pour une semaine. M’enfermant dans le noir, je ne savais plus quand la nuit commençait ou s’achevait, si ce n’était par une faible variation de température, les murs, la route, la pierre restituant avec une impeccable passivité les calories accumulées durant la journée. Quand parfois je constatais que le ciel était garni d’étoiles tout en ayant toujours aussi chaud, je hurlais de douleur, et me frappais la tête contre les murs avant de m’asperger sous la douche pour une durée indéterminée, relative à l’intensité de mon ivresse, et à la nature de ce qui en était la cause. L’alcool n’appelait que peu d’eau, les stupéfiants classiques et les hallucinogènes appréciaient que je me mouille –quand la peur panique de me noyer dans la douche ne me propulsait pas rapidement en-dehors- , quant à l’acétone, il semblait repousser l’eau comme par un champ magnétique, mais me rafraîchissait pourtant la peau. S’il n’avait été la cause de tant de hurlements incontrôlables et de crises de rage frénétique, c’eût été mon médium favori.  Ces rares instants d’apaisement n’éteignaient pourtant pas la cruelle ardeur de mon ire la majorité du temps.

Un matin –par matin, j’entends le moment où je me lève après la plus longue durée de sommeil périodique- je dus faire face à un immense tentacule, gras comme un anaconda, qui séparait ma cuisine du séjour, tel une barrière organique laissée là comme un piège à mon intention. Non pas que j’en fus effrayé (nombre de mes cauchemars étant de très loin plus éprouvants), mais je restai interloqué de longues minutes, assis sur ma chaise à observer le long et épais corps allongé. Le tentacule suintait de je ne sais quel mucus qui, étonnamment, ne se répandait pas au sol. Posté sur ma chaise bistrot, l’œil hagard mais alerte, je m’efforçais de déterminer s’il s’agissait fondamentalement d’un tentacule ou d’un reptile apode, sans trouver de réponse.  Aux proportions de l’élément organique, on aurait pu juger que c’était une douve, comme celle du foie, mais de dimensions très impressionnantes. Mon petit-déjeuner se trouvait au-delà.

Enfourchant un pied de biche, virevoltant sur moi-même en l’agitant soudain, je décrivis plusieurs arabesques et ellipses aériennes avec la grâce d’un éléphant d’ascenseur pour fondre sur le morceau d’animal ou l’animal avec une véhémence à l’exact opposé de la considération esthétique que je pouvais lui porter. L’outil, tiré d’entre mes jambes, s’abattit à cinquante-huit reprises sur la masse oblongue qui d’abord résista, puis s’affaissa dans une giclée d’une matière collante et sépulcrale digne des fonds de bénitiers d’une petite paroisse polonaise. Je me roulai dans les restes afin de dissimuler mon odeur, avant de gagner le petit meuble en bois abritant pains d’avoine compressée, biscottes et cacao pour m’en saisir. Je mourais d’envie de vomir du Lenny Kravitz sur la console toute proche, mais j’avalai du France Inter indigeste à base de naissance princière et d’occultes pillards ferroviaires. La limace géante s’étalait, béante, à mes pieds nus. J’avais gagné la bataille mais n’en porterais jamais la toison.

Les nuages étaient largement plébiscités par la foule dans les bulletins d’informations qui faisaient état de tonnes de crème glacée, de crème bronzante et de crémation rivulaire d’allemands en short sur les plages bétonnées de la Costa Brava. Pour une fois j’approuvais la plèbe. Sautillant d’un point à l’autre de ma maison pour éviter Hector (la limace) et ses visqueux organes internes, me roulant en boule et creusant lamentablement le talus vide de mon séjour, je collai mon œil à l’une des fentes de mes volets pour entre-apercevoir l’extérieur et vérifier ainsi l’éventuel couvert nuageux. Que dalle.

Le temps passa, immuablement déplaisant. Ma compagne avait pris congé de moi, et je l’avais approuvée. Mon irascibilité sentimentale avait eu raison de sa légèreté pure et de sa théâtralité. Au moins, elle avait fait de mon cœur de pierre un cœur de pierre tendre, ou l’avait dévoilé en tant que tel. Elle en avait assez de devoir affronter mes schémas stricts et mes constructions mentales. Elle en avait marre de la chaleur aussi ; j’avais été la goutte d’eau qui avait fait déborder son vase de sueur. Je plaçai son icône au-dessus des autres, sur l’étagère qui surplombait mon âme, afin qu’elle me porte chance et se souvienne mon amour.

Après cela, le soleil me brûla moins, et la pluie recommença à tomber.

Déblayant les restes d’animaux morts dans ma maison, dépoussiérant à la hâte les zones où j’évoluais, je repris peu à peu contact avec l’extérieur, qui se faisait moins hostile. Il m’était difficile de penser que l’accablante température et la scission de mon couple n’étaient pas liés. C’était comme si ceci avait couvé tel un orage énorme, rendant l’air irrespirable dans les heures qui précèdent son explosion. Ce fut une explosion douce, comme une bulle d’air dans de la chantilly. Un « plop » tendre et désespéré, plein de sentiments très forts et positifs, enrobés d’une implacable raison aux allures de coulis sanguin. Je creusai un terrier dans mon salon, et m’y enfouis un peu. Déblayer la terre avec mes ongles était l’une des rares occupations qui me satisfaisaient un peu, surtout quand elle était suivie d’un pelotonnage en règle au sein des strates anciennes.

Mars et mai passèrent, juillet revint, puis septembre. Ce fut une année sans hiver, où je me répandis beaucoup. Passant des montagnes à la mer, d’Atlantique au Lac Majeur, je n’eus de cesse de fuir constamment jusqu’à en oublier le lieu où je vivais vraiment. A l’ivresse chimique, j’avais préféré l’ivresse géographique pour me diluer dans l’espace.

Puis je m’arrêtai enfin. Août approchait, et je le détestais vraiment de tout mon cœur. Tout m’y exaspérait, de l’omniprésence des touristes balourds à l’absence de nuages. J’allais de nouveau pouvoir reporter ma haine et mes doutes sur des évènements sur lesquels je n’avais pas prise, et ainsi éviter encore de me préoccuper des vraies questions.

Dans mon verre je faisais tourner le lait, observant les traces qu’il laissait à son passage. Je pensais à une peau de soie, à une voix, à des mots. Ils laissaient en moi une trace inaltérable, redessinant mon passé en l’enrichissant, modulant mon avenir par des traits de grâce et de folie qui auraient pu m’échapper.

Le lait, sa peau, son goût…

Le 15 août était le pire jour de l’année, j’aimais particulièrement le haïr. Pourtant, cette fois-ci, une brèche dans mon rempart me le fit percevoir différemment, et un horizon se déploya que je n’avais pas soupçonné  jusqu’alors…

 

 

 

Horizone

 

 

 

 

 

 

Ukrainian kolomiyki – Vitaly Makukin

Mes enflures avaient débordé bien au-delà de mes chaussettes, c’était un point commun avec mon orgueil. Dans cette cartoucherie grotesque qui me servait d’habitation, je me sentais de plus en plus à l’étroit. Il faut dire que Simone, la bien-nommée, saoule du matin au soir, n’avait semble-t-il d’autre but dans la vie que de me pourrir le frein avec des infections plus dégueulasses de jour en jour.

Dévalant la pente qui me menait au pied de la butte au sommet de laquelle nous vivions, je me faisais laquais chaque fois que nécessaire, ouvrant le grand portail blanc boutonné d’or sur lequel j’avais soudé des fleurs piquées sur la croix d’une tombe d’un cimetière de passage, un matin de mai avant son ouverture. Après deux chutes dont l’une était due au fait que j’avais marché sur mes doigts, je parvins au dit portail, actionnant l’ingénieux dispositif lubrifié à l’huile de morue qui en permettait l’ouverture malgré un poids désopilant, qui faisait trembler ses propres pilasses recouvertes par le lierre, et parfois par le givre.

Dans la voiture qui entrait, le professeur Toubiana apportait un foie de rechange pour Simone, qui bêlait gravement dans l’étable qui lui servait d’habitat –elle ne voulait pas que nous vivions sous le même toit hors des moments de bagatelle-, effrayant les méduses volantes qui tournaient en escouade au-dessus de sa tête depuis la prise de son médicament du matin.

Le professeur Toubiana  était un tennisman hors pair, mais un piètre chirurgien. Cependant, il était le seul de la région à accepter un règlement sous forme d’ailes de raie, ce qui nous convenait tout autant que des talents réels, d’autant qu’il était aussi le seul à pratiquer la chirurgie à domicile. Prenant tout d’abord son sac de sport au lieu de sa mallette, puis se ravisant, il sortit de sa Ford Escort noir-brun pour venir prendre un petit apéro avec moi, visiblement un peu nerveux entre les caisses de munition, les seaux de poudre noire et les étagères à fromage que je faisais moi-même à partir d’un lait qui n’en avait que la couleur.

Nous devisâmes longtemps, autour d’un bon bourbon, objectant de concert que Youri Smirnoff et Paul Ricard auront laissé une trace bien plus profonde dans la société que nombre d’acteurs de la cinquième Raie publique. Sur quoi il reprit de la raie, aux câpres, et un peu de bourbon. Les coqs chantaient dans la cuisine, et les taureaux ronflaient dans la pâture avant de se jeter de la falaise en compagnie de chevaux, loin de Pedro l’âne, circonscrit dans un pré connexe. « Pedro l’âne ralentit la chute des chevaux », répétais-je sans cesse, sans trop y croire, tandis que je les voyais quitter un à un les hauts plateaux pour un abîme marin où quelques veaux marins guettaient leurs vestiges en compagnie de veaux de mer.

Après quelques digressions de bon aloi, nous fîmes les cinquante-quatre mètres qui nous séparaient de l’étable et d’une Simone infectée mais silencieuse, ce qui nous permettait d’arriver plus sereinement, malgré une irrégularité du support qui donnait à notre pas une irrégularité notable, et un équilibre des plus incertains. Si les méduses avaient disparu, il en était de même du souffle rauque de ma compagne, dont l’absence d’éructation agressive n’était pas sans me mettre en  garde quant à son actuelle capacité à vivre. A dire vrai, elle était tout de même très morte, pour quelqu’un qu’on veut sauver.

Ceci n’inquiéta pas beaucoup le professeur Toubiana, qui fit judicieusement remarquer qu’il avait oublié de prendre le foie dans sa voiture, de toute façon, et qu’avec la chaleur qu’il faisait il était fort probablement périmé dorénavant.  Acquiesçant, je récupérai l’organe pour nourrir ma mangouste Ysophile, qui s’en délecta sans manières en une poignée de secondes. Sympathiquement, le chirurgien me proposa son aide pour gérer la lourde carcasse de Simone, dont je ne savais trop que faire, d’autant que je n’osais imaginer ce qu’elle me ferait endurer si jamais elle en était venue à se réveiller. Emu par la bienveillance de l’homme de science, je me mis à pleurer abondamment sur la dépouille de l’immonde bonne femme et, m’appuyant un peu trop sur son abdomen afin de dissimuler mes larmes abondantes, m’offris la nauséabonde preuve de la définitive détente de ses sphincters d’où s’échappa un tel volume de gaz que le corps tout entier, le lit, moi qui étais allongé sur les deux et une poule qui trainait par là fûmes projetés hors de la pièce avec une violence extraordinaire pour atterrir en contrebas, dans le pare-brise dorénavant brisé de la Ford escort noir-brun. Je m’extrayai  non sans difficulté du faible espace qui séparait le ventre dégonflé du toit de la bagnole, en prenant garde toutefois de ne pas me couper avec les éclats de verre joliment carré que je commençai à récolter pour faire de la mosaïque, avant de juger que là n’était pas la priorité immédiate. Le professeur Toubiana, que j’appelais maintenant Charlie (il se prénommait Pascal), resta un long moment devant sa voiture, l’air interrogatif –cela se reconnait à la légère brisure de la ligne des sourcils et le massage de l’extrémité du menton par la main droite tandis que le poing gauche est planté légèrement au-dessus de la hanche du même côté. Quand il eût considéré que la réflexion avait assez duré, il m’interpella d’une phrase concise et remarquable d’efficacité : « il va falloir faire quelque chose de tout ça ».

Le bourbon s’était tari à la source, et Marie Brizard s’était invitée à notre table en attendant que l’Irancy rouge soit chambré. Depuis la cartoucherie, la rencontre du lit, de Simone et de la Ford ressemblait à peu de choses près à une sculpture de César, et même le Cointreau n’y changeait rien. Je n’osais imaginer ce qu’il était advenu de la poule qui avait volé avec nous de conserve –probablement le vol le plus long qu’elle ait effectué- surtout si l’on considérait le faible aérodynamisme de Simone et la puissance du choc avec l’Escort. Le faible coefficient de pénétration de mon éructante épouse n’avait certainement laissé aucune chance à la gallinacée, avant même qu’elle ne vint heurter le véhicule de mon copain Charlie, dont la verticalité n’était plus vraiment arrogante.

Au prix d’efforts surhumains, je tirai le lit hors de la voiture, puis la… enfin le… enfin Simone. Il me fallut pour ce faire démonter le volant, qu’elle avait malgré elle enfilé comme un collier, avec une restant de poule en guise de pendentif morbide. Pour une fois, elle me faisait rire. Mais suer quand même. Charlie était quant à lui raide bourré, la tronche dans une assiette où deux câpres roulaient dans un sens ou l’autre, selon qu’il inspirait ou soufflait. Au péril de ma vie, je pris une douche pour me rafraîchir les idées.

Devant moi s’étendaient maintenant, alignés côte à côte, un lit, une carcasse puante, une Ford escort brun-noir très endommagée et un bout de poule.  Je partis donc chercher mon matériel de soudure ainsi que quelques outils avant que la pluie commence, et que la nuit tombe, ou l’inverse.

Mon travail fut ponctué par les hennissements désespérés des chevaux qui chutaient à un rythme inconstant vers les récifs acérés. « Paimpol et ses falaises … » me mis-je à fredonner ; heureusement nous en étions loin, je haïssais la Bretagne presque autant que l’ordre et la sauce Madère. Tout à coup, un grand cri retentit, qui me glaça le sang : « Courrège ! Je te hais ! », suivi d’un bruit de vaisselle brisée. Toubiana s’était réveillé le temps d’un éclat de cauchemar, et je gageais que sa peur des mini-jupes trouvait dans ces circonstances éthyliques le support adéquat à sa juste expression. Je courus cependant vérifier que tout allait bien, puis le recouvrit d’une couverture en poil de frite, qu’une longue marmelade jonchée d’aiguilles devait blinder l’espace d’un instant, ou d’un repos bien mérité. Une aspirine me sauta aussi dans la bouche, car apparemment un léger désordre animait mon esprit, qui me causait des céphalées inouïes doublées de considérations anaphylactiques.

Lorsque le jour se leva, reconnaissable au chant du coq et à la série de cinq hennissements successifs, trônait au beau milieu de ma cour l’assemblage étonnant des différents éléments qui l’encombraient peu avant. Lorsque la pluie débuta, elle créa un court-circuit qui m’électrocuta un peu mais me rafraichît les idées à l’aplomb du poste à arc, déserté par les indiens depuis bien longtemps.

Au sommet de la tour biscornue, constituée par les différents éléments du lit, soudés selon la structure d’un atomium miniature, deux ailes latérales fabriquées avec celles de l’auto, et différents dispositifs mobiles fournis par les héritiers de Mr Ford pour mon plus grand plaisir, tournaient selon un angle savamment irréfléchi, créant une sorte de parabole au cœur de laquelle ma monstrueuse compagne ramollie et légèrement aplatie avait été disposée telle la Venus sortant des eaux de Botticelli ou Karl Marx, je ne me souviens plus très bien. Toujours est-il que, quand Charlie Pascal Toubiana émergea avec douleur de son coma éthylique, la marque de quatre dents de fourchette imprimée sur le front et « Guy Degrenne » en verlan sur la joue, la grosse Simone étincelait de mille feux et lançait des éclairs dans tout le jardin, dilapidant notre patrimoine à plumes et fumant des auricules alors que tonnait l’orage au point de couvrir les gémissements équins.

Mon ami tomba à genoux, terrassé, j’imagine, par tant de beauté. Je dansais sous la pluie, une ombrelle à la main, et le connecteur du poste à souder dans l’autre, effectuant quelques bonds synaptiques et syncopés (non, ce n’est définitivement pas un saint) tout autour de mon œuvre en chantant « Beurre-moi la raie, mon Amour » dans sa version suédoise de 1977, peu connue du grand public. Certes, le véhicule avait quelque peu été ébranlé par mes prélèvements, mais la situation était bien plus à notre avantage désormais. Qu’eût-il pu faire d’une voiture sans pare-brise et sans volant ? Je lui proposai, entre deux couplets, de rester vivre ici, avec nous, jusqu’à ce que la conjoncture s’améliore et que le trafic d’organes se légalise.

C’est à l’occasion d’un terrible éclair, tombé directement sur mon brave poste à souder, que la situation changea drastiquement. La foudre, dans sa toute-puissance, envahit la magnifique tour que j’avais érigée, la rendant incandescente et irrésistiblement magnétique.  Simone fut agitée de soubresauts immondes, qui la firent gesticuler en tous sens malgré les amarres solides auxquelles j’avais lié ses membres gourds. Les plats à tarte, tôles, peignes, marteaux, lunettes, tout ce qui contenait du métal, furent attirés vers Simone et son support, formant bientôt une carapace fantastique d’où émanait une forte lumière, digne de Jean-Michel Jarre, ou de Pablo Neruda (je ne sais plus lequel est astronaute), ainsi qu’un délicieux parfum de poulet rôti.

L’orage cessa, les hallebardes cessèrent de choir, et les nuages s’écartèrent légèrement pour laisser entrevoir le soleil du matin qui voulait lui aussi caresser le cocon ferreux qui, au crépitement des dernières gouttes qui frappaient son incandescente surface, refroidissait en douceur.

Charlie vint me rejoindre en vomissant Marie Brizard et sa raie,  puis nous nous plaçâmes tous deux face à mon œuvre qui, il fallait bien l’admettre, avait pris d’elle-même un aspect bien différent de celui que je lui avais conféré. Le métal grinçait un peu à mesure que sa température baissait et, par conséquent, qu’il se contractait. Quand il fut suffisamment froid pour que l’on puisse le manipuler, nous insérâmes nos doigts dans la plus large saillie de la carapace, et tirâmes à nous chacune de ses deux moitiés pour l’ouvrir tout à fait, nous incisant légèrement les doigts sur le rebord parfois tranchant.

Simone était encore là.

Sa peau avait certes bruni, mais tout son corps avait été modifié par le feu du ciel, le champ magnétique, les plats à tarte et le poste à souder. La peau couleur pain d’épices recouvrait désormais un corps qui semblait avoir été remodelé pour atteindre une quasi perfection esthétique. Pis, ma compagne ouvrit les yeux, devenus verts et parfaitement dessinés, tels des yeux de biche –sans les poils sur les paupières- avec une expression de douceur qui me fit instantanément fondre.

Charlie, totalement subjugué, déboucha un Vieux Papes avec les dents, qu’il but d’un trait à vingt centimètres de sa bouche, qui resta bée un long moment.

Simone, d’un mouvement élégant, se débarrassa de ses liens qui avaient été calcinés pendant l’évènement, puis orienta avec élégance son corps nu pour descendre de ce piédestal improvisé jusqu’à la pelouse. Là, troublante d’une beauté rare qui me faisait frémir jusque dans les tréfonds de mon slip, elle se tourna dans ma direction, animant  ses lèvres exquises avec une volupté à toute épreuve qui me fit trembler des genoux et vaciller un peu, elle me dit, de cette voix que je connaissais malheureusement ci bien : « Eh dis donc, pochtron, tu vas m’la ramener ma robe de chambre ou t’attends que j’chope une rhume de cul ? »

Au loin, j’entendis le braiement désespéré de Pedro l’âne qui tombait de la falaise, et regrettais de n’être pas sur son dos.

 

Venus sortie des eaux

Estouche plus

Le plus dérangeant dans la vie de Lucie était certainement la haute teneur en Calcium de son sang.

Dans son village, perdu entre deux falaises de craie, au fin fond d’un petit massif montagneux anecdotique, on la connaissait pour ses pastèques, qui avaient fait sa renommée à des kilomètres à la ronde. D’une rondeur parfaite, d’un poids et d’une densité idéale, on venait de loin pour s’en délecter. C’était une star de la cucurbitacée estivale, une reine de la sphère juteuse et sucrée dont on aurait léché les derniers vestiges sur le pavé sale d’une rue même pas piétonne.

Lucie était plus belle que la lumière du matin, quand elle vient se poser sur une goutte de rosée à la pointe d’un brin d’herbe et que derrière se devine la fleur opulente d’une pivoine rose au parfum bientôt sensuel. Elle avait la légèreté gracile de la fleur de Styrax ou de la canne à pêche des anges, quand ses clochettes suspendues se balancent avec une élégance sobre au gré du vent léger. Le genre de femme dont on n’imagine pas qu’elle puise aimer le boudin ou lire San-Antonio. On ne l’imaginait que comme la compagne intouchable à laquelle on rêverait de faire l’amour sans jamais oser passer à l’acte. Et ses pastèques…

A cette époque, j’étais l’aide de camp du général Aussaresses et tout allait pour le mieux sous le ciel azur du cœur de l’Algérie. Nous partions parfois au matin réaliser quelque mission dans la montagne, prélever tel ou tel fellaga dans son retranchement ou plus simplement sa maison, pour tirer de lui les informations qui permettraient de préserver la république, et surtout la peau de nos potes. Au fur et à mesure que la durée du conflit s’accroissait, les « évènements » devenaient de plus en plus âpres, violents de part et d’autre. Aucune méthode n’était négligée pour éviter un attentat ou un assassinat susceptible de toucher des français ou de remettre en cause l’autorité de la métropole. On savait qu’en face ils faisaient pareil ; nos moyens étaient juste supérieurs en la matière, et nos techniques franchement plus au point.

Il valait mieux pour nos captifs qu’aucune opération ennemie ne nous ait touché trop directement, car notre travail prenait alors des allures de règlement de compte, et il n’était pas rare de constater des débordements au sein de nos troupes. Je me souviens de Marcel, mal remis d’avoir retrouvé une famille égorgée, les tripes à l’air –les femmes probablement violées- et le type ses couilles dans la bouche. Les suspects que nous avions capturés dans les jours qui avaient suivi en avaient fait les frais, endurant des souffrance bien au-delà de ce qu’on eût pu penser supportable. Aucune lutte d’indépendance ne pouvait justifier de tels crimes, disait-il en brûlant la maison d’un des prisonniers tandis qu’il y restait du monde, que la grenade d’un collègue –bienvenue- avait soustrait à une trop lente agonie.

Ainsi passaient les jours. Nous étions chanceux, car souvent en mouvement. Ceci nous évitait d’avoir trop de temps pour réfléchir, nous protégeant ainsi un peu de nous-même. Quand l’horreur devient quotidienne, elle finit presque toujours par disparaître. Tant que l’action n’a de cesse.

 

 

Sur la colline, verdoyante pour la région, achevaient de fleurir des oliviers, dont certains fruits commençaient à se former.  Hermann et moi-même arpentions tranquillement le sommet d’un des talus formant des espaliers, sous la chaleur déjà intense qui nous faisait transpirer comme des porcs dans nos treillis, surtout à cause du bardage qui faisait office de couverture. Il était assez rare que nous nous retrouvions juste en binôme, le père Aussaresses trouvant de loin plus prudent de regrouper les unités en petites brigades de plus de 5 individus.

Nous avions vraiment eu du bol, ce jour-là. J’avais vu l’impact du premier projectile avant d’entendre la détonation de l’arme, qui n’avait retenti qu’au moment où le petit nuage de poussière avait suivi sa pénétration dans la roche claire. Le sifflement du passage de la balle tout près de ma tête m’avait prévenu de la chance qui avait été mienne, aigu et bref, plus méchant que le fil d’un cimeterre. Avant d’avoir eu le temps de localiser nos agresseurs, nous avions chacun bondi derrière un arbre malingre puis, nous couchant au sol dans l’axe de tir que nous essuyions, défouraillé plus ou moins au hasard dans la direction qui nous faisait face, juste avant qu’Hermann ne prenne sa radio pour avertir le QG de notre situation tandis que je recherchais plus précisément, entre les rochers qui occupaient mon champ visuel, l’indice d’une présence humaine.

Etre cible n’est pas statut facile. Nous étions passés de celui d’objectif à celui de cible en un instant, au moment où ceux qui nous visaient avaient considéré que nous atteindre était possible, et que notre élimination représentait pour eux un risque mineur. Comme notre patrouille ici n’était pas planifiée de longue date, cette rencontre fortuite était très probablement le fruit du hasard, l’occasion qui faisait le larron. A moins que les fellagas qui nous tiraient dessus ne nous aient suivis un moment avant de prendre la décision de nous abattre quand ceci leur paraîtrait opportun.

Sept tirs ennemis avaient eu lieu depuis le premier, manqué. Aucun ne nous avait atteint, si l’on exclut celui qui avait percé la gamelle d’Hermann dans un petit bruit de ferraille bref et presque ridicule dans son dos. Nous avions quant à nous tiré une bonne douzaine de cartouches chacun, mais les économisions désormais pour de réelles occasions de nuire. Elles nous avaient servi à dissiper l’assaut le temps de prendre position. Ramassant au ras du sol quelques pierres, nous les avions érigées en muret de protection  devant nos visages, et avions posé les canons de nos fusils dessus. J’avais peur pour mon dos et mes jambes.

Alors que nous n’avions d’autre choix que de rester le mieux planqués possibles et pour ne pas passer du statut de cible à celui de victime, et d’être aussi vigilants que possible pour détecter le discret assaillant les fel, eux n’avaient d’autre alternative que de nous abattre sans se faire remarquer au préalable. Maintenant que nous avions contacté les renforts, leur arrivée signerait leur arrêt de mort.

Nouveaux tirs. Trois de suite, depuis trois sources différentes, relativement groupées. Leurs armes mal entretenues et leurs cartouches médiocres fumant beaucoup nous permirent immédiatement d’ajuster notre réponse. A cette distance, la précision était correcte, et Hermann comme moi-même étions de bons tireurs. J’atteignis du premier coup le type le plus à gauche, qui s’était mal dissimulé derrière son rocher. Physiquement proches l’un de l’autre, mon binôme et moi-même pouvions communiquer distinctement à voix basse, et organiser une petite stratégie pour parachever l’éradication de la paire restante, si aucun autre élément n’était caché ailleurs.

La roche calcaire était fragile dans le secteur, et nous décidâmes d’accabler le tireur planqué derrière le rocher qui nous paraissait le moins imposant, en l’éclatant peu à peu. Six cartouches plus tard, le bouclier minéral perdit un gros éclat, qui poussa le fel à détaler comme un lapin, que nous abattîmes comme il se doit avant qu’il ne trouve meilleur abri. Même technique pour le suivant, qui répondit un peu à notre assaut, mais sans précision aucune. Tout juste fit-il tomber quelques feuilles d’oliviers sur nos fesses avant que nous ne le clouions définitivement au flanc de la colline.

Message radio, pour rassurer les copains, que nous attendîmes tout de même pendant près d’une heure sur le lieu de l’altercation.

Le premier des tireurs devait avoir dix-sept ans à tout casser. Le deuxième avait une bonne cinquantaine d’année, ce qui était déjà très vieux dans la région. Et puis Lucie.

Nous les retournâmes avec le pied, les gardant encore en joue dans le cas où ils auraient conservé un ultime souffle de vie pour nous dessouder, puis nous fîmes l’inventaire de leurs maigres possessions.

De cette journée, je fis en sorte de ne me souvenir que de la chance que nous avions eue de nous en sortir, et que la première balle n’ait perforé une quelconque partie précieuse de mon anatomie, me tuant net ou me faisant crever, comme j’en avais vu certains, en prenant le temps de me voir me vider de mon propre sang dans d’insupportables douleurs et des cris indignes.

S’il restait des familles ou des amis à nos agresseurs, je n’aurais pas voulu être à leur place dans les jours qui allaient suivre, même si au fond de moi je savais qu’à leur place, j’aurais sûrement agi de même, comme mon père en 43.

Les drapeaux étaient décidément fort lourds.

 

 

Penone

Du sommet de la colline ne subsistait plus que des marécages absolus, vagues empreintes laissées par les pluies diluviennes qui avaient ponctué cette année. Je somnolais, grave et agité, entre les fumerolles ascendantes qui racontaient la chaleur du jour et le froid de la nuit qui commençait, agitée des soubresauts d’une vie sauvage plus nocturne que diurne, chantée par des bêtes aux cris étranges ou inquiétants. Enfin, je m’apaisais.

Le tumulte de ma vie printanière ne me laissait que de rares moments de répit, trop peu nombreux pour laisser de la place à la compassion, à la souplesse ou même à l’empathie. Survivre était déjà pas mal, dépenser un supplément d’énergie semblait impossible, et en tout cas injustifié. Plus roc que jamais, j’étais pourtant en pleine période de floraison. Un morne horizon me guettait sous les frondes éclatantes des cerisiers froufrouteux et les dentelles d’Aulnes impériaux plus classieux que nature alors que leurs bourgeons débourraient sur une charpente optimisée par une taille parfaite. J’y voyais fatigue inaltérable, solitude exacerbée et rejet de toute forme de compromis. C’était ma voie, et bien qu’elle n’en avait pas l’air, elle était empreinte de passion. J’aurais mordu quiconque aurait ajouté à la tension du moment, annihilé toute source de problème, et préféré me débarrasser d’êtres chers plutôt que de les faire souffrir à ne leur consacrer que des bribes de temps, des miroirs aux alouettes et une oreille inattentive. Tout me faisait chier, à commencer par…tout.

Alors que je me noyais peu à peu dans d’insolubles problématiques saumâtres, je sentis dans le fond quelque socle argileux susceptible de me soutenir, limitant mon enfoncement à la base de mes narines. Au prix de quelques efforts, encore, j’avais le moyen de garder la tête hors du miasme pour respirer, jusqu’à ce que l’été fasse son œuvre et fasse redescendre le niveau du marais qui était le mien, et n’avait de cesse de me plaire, voire me combler. Je devenais un monstre social, un handicapé sentimental qui, facteur aggravant, ne regrettait même pas son aptitude passée à la passion. Les remparts avaient été bin bâtis, ils ne céderaient pas. Epuisé par un sommeil plus agité que les jours, mû par une rage et une libido morbide, ainsi qu’un puissant désir de revanche, j’oubliais que j’étais là, pour ne plus me consacrer qu’à ce que je devais faire.

La nuit, j’arpentais sans relâche les recoins de desseins plus complexes que les plans de dédale, je dressais des projets plus ambitieux qu’une vie puisse le permettre, et résolvais des énigmes kafkaïennes mêlant raison et foi, angoisse et réalisme. Je me rendais compte que seule l’épistémologie des éléments de mon existence me permettait d’offrir un cadre supportable à mes réflexions, et à la gestion du temps qui m’était imparti. Je rangeai alors dans une case chaque objet, chaque idée, chaque personne, créant des connexions entre elles pour leur imputer un ordre de priorité, une hiérarchie dans l’urgence en fonction de l’occurrence des besoins au temps T défini comme le présent ou l’avenir selon les cas, avec des variantes selon le terme envisagé.

L’impact en fut bien entendu dévastateur pour les relations humaines, mais me permit de ne pas assoir le projet global d’existence sur des fondements instables. Je mis mon indignation de côté, renforçai ma fermeté et niai mes besoins affectifs pour ne plus me consacrer qu’à ce qui devait être réalisé, tant que j’en avais encore la force. Le repos viendrait plus tard, quand tout ceci serait réglé. J’oubliai un peu plus encore de dormir, renonçai à la chair jusqu’au moment opportun, et glanai là où elles étaient disponibles toutes les formes de soutien, en précisant à leurs émetteurs, quand ils étaient humains, que je ne les restituerais pas. Phagocytose. Le Noir devenait leucocyte, un comble…

Puis le soleil se leva, dévoilant le désastre.

Le champ de bataille, pourtant, ne me déplut pas tant ; j’aimais cette forme de chaos apparent dans lequel j’avais mes marques, et où malgré tout rien n’était ailleurs qu’à sa place, dans la petite case que je lui avais conçu.

La nuit tomba à nouveau, suivie d’un épais brouillard que je vis se former sur la colline marécageuse qui me servait de nid.

C’était novembre, et je n’avais pas vu passer l’été.

L’automne était pour moi comme un printemps.

 

 

Faugue

 

 

Il n’y avait pas de caïmans en Sologne, et encore moins de jaguars, sinon empaillés dans quelques-unes des plus riches propriétés de chasses, où trônaient parfois d’augustes trophées rapportés des quatre coins d’un monde pourtant sphérique. De fait, les ragondins y pullulaient dans les étangs qu’on y entretenait pour que d’aucuns puissent dégommer les canards par centaines sans avoir trop à les chercher. Blaise, un séduisant urologue de Basse-Bretagne en week-end près de St Viâtre pour affaires et coït sur fond de messe cynégétique, affichait une cinquantaine séduisante, ainsi qu’une virilité prolongée par le canon de son fusil à canons superposés acheté l’an dernier juste avant l’ouverture. De son épaule au bout de son arme, il avait aligné le point rouge, son viseur et la silhouette de l’animal qui se croyait caché entre les tiges sèches des massettes.

L’action de chasse n’avait pas encore démarré ; théoriquement son fusil devrait être cassé pour s’assurer que les cartouches déjà en place pour flinguer les anatidés lourds volant bas, qu’on avait agrainé là depuis des mois dans l’attente des quelques invités dont il faisait partie, ne seraient pas percutées avant que chaque chasseur ait pris place au poste qui lui avait été réservé. Il restait cependant fermement en joue face au ragondin, qui restait quant à lui figé comme s’il s’était changé en souche.

Coup de corne, coup de fusil, la chasse démarre tandis que volent près d’un millier de colverts issus d’élevage dans le vacarme assourdissant des détonations tout autour du vaste étang. Blaise hésite. Il a encore une seconde pour réagir. Tir. Le rongeur s’affaisse, criblé de dizaines de billes métalliques qui le tuent net. Satisfait, le tireur se redresse et commence à canarder les volatiles au vol mou, espérant comme chacun de ses compagnons d’un jour qu’un gibier sauvage passerait à sa portée, et qu’il pourra le coucher.

Autour, le ballet des chiens est sans relâche. Fous d’excitation bestiale instinctive, ils se ruent dans l’eau, les herbiers, les taillis alentours pour ramasser les cadavres qui pleuvent à une vitesse extravagante sur tout le secteur, guidés par un flair incroyable et un indéniable goût du travail. Rien ne semble les arrêter, ni le froid mordant, ni la vase, ni les ronces. Un labrador ramène près de Blaise le corps lourd de son rongeur, qui vient s’entasser sur les anatidés déjà rapportés, et dont la quantité augmente à proximité de la plupart des vingt chasseurs dont la fréquence des tirs commence à faiblir, faute d’oiseaux.

Comme les autres, Blaise a fait un décompte approximatif des canards qu’il a tirés. Environ vingt. Il ramasse discrètement les étuis de cartouches tombés au sol à mesure qu’il déchargeait, afin que personne ne sache vraiment combien de tirs il a effectués. Il a vu que quelqu’un a tué un cygne, qui s’est abattu lourdement depuis vingt mètres de haut et flotte désormais au cœur de la pièce d’eau en attendant qu’un des clébards le rapproche du bord, où les rabatteurs le dissimuleront à la vue le temps du tableau.

Corne. Plus rien à tirer de toute façon.

Sur la berge, à environ vingt mètres de son poste de tir, un peu au-dessus de l’endroit où se tenait le ragondin, git un corps qu’il n’avait pas vu dans un premier temps. Qu’il aurait dû voir.

Marcel Dufournet, héritier des saucissons Justin Bridemoi, avait eu le temps de se vider de son sang pendant toute l’action de chasse. Habile chasseur, d’une discrétion reconnue par ses pairs, il était passé inaperçu derrière la petite roselière de massettes où le garde l’avait posté quelques minutes auparavant. Suffisamment discret pour qu’un ragondin ne le remarque pas, et vienne se placer presque à ses pieds pour surveiller un chasseur du dimanche élégant, mais diablement moins discret.

Quelques plombs en bordure du cône d’impact avaient suffi à perforer l’artère fémorale de l’homme âgé, qui avait perdu connaissance sous le choc, puis son hémoglobine avec une rapidité remarquable.

L’urologue déconfit resta sur place un certain temps, espérant qu’il puisse y avoir équivoque pour déterminer l’auteur de ce joli coup de fusil qui avait fait d’une pierre deux coups. Puis, avec le plus de naturel possible, il ramassa quelques canards déposés à sa proximité et se dirigea vers le groupe qui se reconstituait peu à peu à proximité de l’énorme tas d’animaux morts que le garde et son assistant étalaient esthétiquement pour en faciliter le comptage.

Sortant son petit calepin en molesquine et son crayon, le garde en livrée annonça aux chasseurs rassemblés, aux femmes et aux maîtresses de ceux-ci qui avaient bien voulu les suivre –souvent en simples observatrices- et aux rabatteurs qui se tenaient à un quasi garde-à-vous : « Messieurs-Dames ;  aujourd’hui, sur cet étang, ont été tirés cinq cent vingt canards, deux foulques, un milouin, un ragondin et un invité ».

Tous applaudirent, s’entre-congratulèrent, fort satisfaits que personne ne mentionna le cygne, au statut d’espèce protégée.

Puis on chargea le gibier dans un pick-up pour le mettre en chambre froide en attendant l’arrivée du boucher de Rungis, et l’on arrosa la chasse dans la salle du débotté, avant de discuter affaires autour d’un banquet simple, copieux, mais délicieux.

Anas platirynchos raplaplatos

G51

Publié: 13 août 2012 dans Divertissement, Non classé
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Je monte dans ma voiture, machinalement. Au moment où je mets le contact, un choc puissant retentit à ma gauche, et la fenêtre vole alors en éclats, dont une partie est projetée sur mon visage. La portière est éventrée, de son centre dépasse à l’intérieur un triangle tranchant, le vraisemblable projectile qui vient de la percuter, m’épargnant par miracle. Assez loin, j’aperçois dans le halo d’un des rares lampadaires deux silhouettes approximativement humaines, l’une fixe, l’arme pointée vers moi, et l’autre mobile, fonçant dans ma direction en s’aidant de ses longs bras pour  aller plus vite. Une patrouille de G51. Couvre-feu dépassé, je suis cuit. Mais ce qui me terrifie, ce sont les chiens miliciens qui les devancent, et que j’entends déjà grogner à défaut de les distinguer vraiment. Dégager, vite, à tout prix.

Dans un crissement de pneus et un rugissement de moteur, je m’extrais de cet endroit, en marche arrière, puis en avant, sans les phares. Deuxième explosion, la vitre arrière éclate, un coup violent semble broyer mon épaule droite et, dans une giclée de sang noir, un nouveau triangle vient se planter dans le plafond, près du rétro intérieur. J’ai à peine le temps d’apercevoir les « chiens » qui arrivent à une vitesse folle vers moi, mus par une rage insoutenable, poussant des grognements de sangliers –dont ils partagent forme et dimensions- mêlés à des sortes d’horribles aboiements qu’on ne saurait attribuer à une créature issue de la nature. Presque aussi vite, tout aussi enragés, les G51 progressent également, courant à plus ou moins quatre pattes et poussant eux aussi des gémissements et grondements furieux qui s’ancrent instantanément dans mon âme comme les plus effrayants et désespérants qui soient ; ce son abject surpasse dans mon oreille celui de mon moteur, la peur qu’il inspire dépasse la douleur de ma blessure. Si les uns ou les autres m’atteignent, ils me déchiquèteront, ou me dévoreront vivant. Négligeant l’insoutenable souffrance, je passe la seconde, puis la troisième vitesse sans lâcher l’accélérateur, la peur au ventre au point de me pisser dessus. Les bêtes sont quasiment à mon niveau, les sous-hommes sont un peu moins rapides. M’échapper. Hurlant de douleur sans retenue, je parviens à enclencher la quatrième vitesse, distançant ainsi les chiens-sangliers et leurs maîtres. Une nouvelle détonation, cette fois-ci loin derrière moi, puis un impact dans un autre véhicule, à côté duquel je passais. Partir très vite.

Mon cœur bat la chamade, mes jambes sont en coton. Des milices du genre, il y en a partout dans la ville à cette heure, et les autres doivent déjà être en train de se précipiter par ici, motivées par la soif du sang et l’irrépressible et frénétique besoin de destruction qui est l’essence même des G51. Si je m’arrête, je meurs, si je roule, je serai stoppé sous peu par une herse ou un tir mortel. Pourtant, animé par une motivation inconsciente, je conduis dans une direction commandée par une sorte d’instinct que je ne contrôle pas, qui me guide malgré moi dans la cité dans une direction a priori inconnue. Je pisse le sang comme un porc égorgé, mais la priorité n’est pas de panser ma plaie. Avant d’être trop faible, il me faut trouver un refuge dans cette ville où chaque porte et bouclée à la tombée de la nuit, et où les patrouilles sont des milices qui massacrent sans procès l’opportun qui aurait la mauvaise idée de sortir au-delà du coucher du soleil.

Parce que cela me semble la meilleure disposition, j’arrête alors ma bagnole dans une rue du quartier Nord, la garant sans soin entre deux autres. Je prends la veste qui traine sur la banquette arrière et l’enroule promptement autour de mon épaule meurtrie. Le tissu tendu par-dessus la large plaie absorbera un moment le sang qui en coule, limitant un peu un affaiblissement trop rapide. La rivière se trouve non loin, je cours aussi vite que je peux pour l’atteindre. Dans ce qui devrait être le silence de la nuit, j’entends les râles monstrueux de mes poursuivants, qui affluent de toutes parts, aboyant, éructant, et j’en suis sûr salivant outrageusement à mesure qu’ils se rapprochent, et que leurs cris mutuels les galvanisent. Ils sont conçus de telle manière que seule la souffrance d’autrui semble amenuiser la leur, les apaiser. En dehors de cela, ils ne sont que des machines à tuer en chasse permanente, des prédateurs cruels en constant hallali.

L’eau est à moins de cinquante mètres. Les chiens sont à mes trousses, je les aperçois tout près, leurs maîtres sur leurs pas. Au moins six dans mon dos et j’en devine autant sur ma droite, un peu plus loin. Ils s’accrochent au sol et se projettent en avant comme par des bonds associés à une forme de reptation affreuse, utilisant tout ce qui passe à portée de leurs mains puissantes pour se propulser en avant. Je vois l’eau, et j’entends le souffle des bêtes derrière moi. Malgré la pénombre, le froid de l’automne et la vitesse du courant, je me jette dans la rivière au terme de mon élan, poursuivi là par deux chiens miliciens qu’aucune barrière ne semble freiner. Accablé par mon épaule abîmée et l’essoufflement, j’éprouve toutes les peines du monde à les distancer, cherchant cependant à m’aider du courant pour m’éloigner de leurs maîtres qui nous suivent depuis la berge en poussant des grognements de rage et de détresse. Par chance, ces chiens mutants nagent assez mal, et je peux me rapprocher de la rive opposée, m’éloignant ainsi un peu plus de mes poursuivants, que je ne distingue plus dans la pénombre. Mais eux ne m’ont pas perdu de vue, et d’aucuns épaulent leur arme pour tenter, en vain pour l’instant, de m’atteindre.