Rincé

Il était cinq heures et, le regard beurré, je tentais de distinguer les chiffres sur le petit cadran du réveil. Il était en effet cinq heures. Dans l’ambiance sordide des alentours de mon  lit défait, je cherchais quelque témoignage d’une humanité qui ne soit pas la mienne.

Ledit réveil n’avait pas encore sonné, il le ferait très exactement une heure quarante-six plus tard. Le silence dans la pièce était assourdissant. Il m’obsédait depuis plusieurs heures déjà, durant lesquelles je m’étais débattu contre les draps soyeux dont le motif délicat n’apparaissait pas dans l’obscurité relative, ponctuée par le passage au loin des phares des voitures qui descendaient l’autoroute vers le Sud, illuminant légèrement le cadre de la fenêtre de toit malgré la distance.

J’avais pour seule moiteur celle de ma propre peau et celle de l’atmosphère, j’aurais probablement donné un œil pour partager celle d’un autre corps. Dehors, le ciel était dénué d’étoile et l’orage menaçait, bien qu’aucun éclair ne fût visible.  La tension était palpable, oppressante, la chaleur bien trop grande pour ce tout jeune printemps. J’espérais la pluie avec un enthousiasme ardent, peut-être le seul susceptible de m’animer à cette époque. Cela faisait des semaines qu’il n’était pas tombé une goutte d’eau et l’aridité du sol n’était plus seulement une crainte. A ce moment, tout me paraissait inexorable et accablant, il fallait que les choses se produisent, et vite.

Sur la table de nuit, je devinais dans le noir les portraits de mes enfants, et sentis en les regardant monter une vague de bonheur qui retomba aussitôt que je jaugeai leur absence. Avec le souvenir de leurs visage, il en revenait d’autres de mon passé, plus lourd qu’une épave engloutie. Je luttais pour qu’ils ne m’entrainent pas, pour surnager encore un peu à la surface plutôt que de sombrer avec eux.

Puis les premières gouttes martelèrent la fenêtre oblique entrebâillée, et un courant d’air frais pénétra dans la chambre morose baignée dans une gamme de gris-bleu anxiogène. Le vent portait avec lui le grondement de l’autoroute, le tressaillement des frondaisons des arbres proches et de minuscules gouttelettes issues de l’impact d’autres, plus lourdes, sur le manteau zingué qui chevauchait les tuiles au bord de l’huisserie.

La pluie m’apparut comme un dénouement, bien au-delà de sa simple nature météorologique. Je me perchai sur un montant de mon lit pour regarder à l’extérieur et goûter l’air humide annonciateur de renouveau, de nettoyage. Dans la rue, éclairée sporadiquement par la survenue d’éclairs furieux tout autour, je voyais partir dans les fossés toutes les saloperies accumulées depuis qu’il faisait sec. Feuilles, terre, petits débris, tout partait à mesure que l’eau le poussait, l’emportait ou le dissolvait pour établir cet ordre nouveau localisé juste devant chez moi.

Je laissai l’orage me prendre et me débarrasser aussi de ce qui m’encombrait. Un grand vide envahit ma chair, et un frisson tout juste supportable me traversa de part en part. Je laissai alors le ciel embarquer tout ce qu’il pouvait prendre pour me libérer enfin et faire moi-même partie de ce printemps qui n’en pouvait plus de se retenir de commencer.

Je perdis connaissance. J’en avais l’habitude.

A six heures quarante-six, le réveil sonna. Mes draps étaient humides de l’eau qui dégoulinait encore de la fenêtre entrebâillée, et je grelottais d’avoir trempé sans bronché. Les gouttes tambourinaient encore sur le carreau, le martelant avec véhémence tandis que j’écrasais le réveil pour le faire taire. Après l’avoir fermée, je m’assis face au miroir de la large penderie qui jouxtait mon plumard devenu pédiluve, tremblant de froid malgré le pull enfilé à la hâte. Mon reflet épuisé me dévisageait sans trop savoir à qui il adressait ce regard. Dans ce même reflet, de lourds nuages noirs roulaient rageusement, larguant des trombes d’eau sur un large secteur, qui par endroit serait probablement dévasté. Je me préparais à affronter l’absence de clémence des cieux tumultueux, qui continueraient de me détremper toute la journée durant.

Le bonhomme dans le miroir esquissa un sourire, la commissure de sa lèvre gagnant bientôt le milieu de son visage pour former un réel rictus de satisfaction. Je ne pensai plus, soudain, qu’à ce qui suivrait la pluie, à cette fertilité retrouvée et aux places nettes qu’il allait falloir reconquérir.

Alors je me souvins de Beckett et pris sa phrase pour nouvelle devise : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » Il était temps.

 

commentaires
  1. thiladi dit :

    c’est une rediff non?

  2. snake0644 dit :

    Pourquoi y a-t-il un lien en haut (« Rincé ») vers ce billet en particulier ? :) :)

  3. snake0644 dit :

    Voilà qui est étrange. Ma question était de janvier 2012 sur un billet d’avril 2011 et ◘ẅ◘ intervient en décembre 2012. Ce billet est un piège temporel.

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