Archives de la catégorie ‘Voyages’

 

Ça fait des plombes que je cherche à rattraper Carole et Perceval qui se sont éparpillés dans cette grande ville italo-portugaise où nous étions censés faire du tourisme ensemble, et dont j’arpente les rues et recoins seul la plupart du temps. A peine retrouvés, ils ont déjà filé pour vaquer à d’autres occupations dont peu m’intéressent.  Nous n’avons pas la même approche du shopping, n’aimons pas les mêmes plats et, visiblement, ils éprouvent moins de plaisir que moi à discuter avec les autochtones. De toute façon, je me remets assez mal de l’échange eu avec Carole tandis que nous partions à grandes enjambées ce matin (elle à grands pas, moi à multiples tout petits) :

-Je crois bien que je te gonfle, ne t’amuse plus et t’encombre avec mon manque de légèreté, ma libido et ma complexité, lui avais-je dit.

-Ça me fait plaisir que tu t’en rendes compte, m’avait-elle répondu soulagée et tout sourire, je ne savais pas comment te le dire. Je suis vraiment contente que tu comprennes, merci, c’est super.

Dès lors, elle n’avait plus du tout tenu compte de ma présence à ses côtés et ne me considérais plus que comme un vague copain dont on aurait peiné à croire qu’il partageait son lit quelques heures auparavant, et ce depuis plusieurs années. Je ne sais pas si c’est passager ou définitif, seulement que c’est la réalité du moment. Pour l’heure, elle parcourt comme mon fils Perceval les échoppes et les rues que je ne fréquente pas, sauf quand je tombe sur eux par hasard ou déduction puisqu’aucun ne répond à son téléphone lorsque je l’appelle. Parfois ils sont ensemble, parfois non, chacun dans une forme d’hédonisme me paraissant plus égoïste qu’il ne l’est vraiment.
La ville n’est pas très belle, si l’on excepte les bâtiments anciens portant encore des traces de l’influence romaine et des enduits colorés d’ocre pas encore remplacé par un crépi hideux. Je croise Carole au bras d’un de ses amis de très longue date que je ne connais qu’en photo. Ils rient à gorge déployée en se parlant de choses que je ne comprends pas en rentrant dans une boutique de fringues un peu vintage qui doit leur rappeler le bon vieux temps. Je les laisse tranquille, ils doivent avoir des tas de choses à se dire sur le Paris nocturne gay qu’ils fréquentaient ensemble pour des raisons différentes avant que le Sida n’y fasse son incursion tapageuse et morbide.

Au détour d’une venelle rendue presque impraticable par les étals couverts de marchandises bon marché multicolores et inutiles venues de Chine, je tombe sur un porte-vêtements sur roulette où sont suspendus des gens. Secouant la tête comme pour échapper à une hallucination, je constate qu’il s’agit d’une démonstration d’hypnose dont les nombreux cobayes ont été endormis et ainsi accrochés à des cintres solides  –comme des fringues ou des carrés de viande- pour leur éviter de se faire mal en tombant par déséquilibre. La scène est macabre, l’hypnotiseur continuant de remplir son suspensoir à mesure qu’il touche du doigt le front de ses victimes consentantes. Mon fils est dans le public, sa tête chevelue dépassant de toutes les autres. Il semble s’amuser, ne quittant pas le spectacle des yeux tandis que je m’enquiers de savoir si Carole est avec lui, et si ni l’un ni l’autre n’aurait pris la fâcheuse décision d’être intégré au lot de zombies. Il me répond par une négative distraite, souriant chaque fois qu’un nouveau spectateur s’écroule sur l’épaule du perturbant artiste.

Je me tire pour de bon, las de tenter d’obtenir l’attention d’êtres aimés qui ne la souhaitent pas.
Après avoir déambulé pendant un petit quart d’heure, je rencontre incidemment  mon amie Kirla, venue passer quelques jours dans la même ville pour un séminaire professionnel. Notre joie est réciproque. Elle a bonne mine et déploie son large sourire en exhibant ses dents parfaites tandis qu’elle exprime la sienne verbalement, puis s’accroche à mon bras sur le ton du « allez, maintenant raconte-moi tout pendant qu’on marche ». On dirait qu’elle ne m’a pas vu depuis dix ans, alors que ça n’en fait que cinq. Je lui raconte donc tout ce qu’on peut raconter de cinq ans de vie sur deux cents mètres, elle suspendue à mon bras et fortement collée à moi comme si j’étais un frère précieux. Elle est jolie, gentille, je ne la connais que gaie. Elle m’écoute avec attention, même si je sais que demain elle ne se souviendra d’aucun de mes propos. Je l’aime beaucoup. Ça fait du bien.  Avant qu’elle file, je lui demande aussi ce qu’elle fait de sa vie. Elle m’explique brièvement que tout est stable –travail, famille, parties-  et que partir à l’étranger lui fait toujours du bien. Grosse accolade, embrassade, à dans cinq ans !

Me laissant guider par le hasard des lumières, des mouvements de foule et de la curiosité, je débarque sans trop savoir pourquoi au comptoir d’un club ou institut quelconque au premier étage d’un immeuble. A l’odeur, c’est un centre de soins ou un cabinet d’esthétique. La jolie nana brune derrière le lourd comptoir en bois ciré s’occupant de l’accueil d’un monsieur âgé, j’ai un peu de temps devant moi pour comprendre où je me trouve. J’aurais bien besoin d’un massage, d’un hammam, ou d’un truc du genre.
Sur les murs lisses, brillants et immaculés, des photos bon marché mais prétentieuses de paysages apaisants, de mannequins non souriants  aux coiffures techniques et hors de prix (va savoir pourquoi) dans des mises en scène plus ou moins grotesques et des publicités pour des produits de cosmétique capillaire. C’est un salon de coiffure. Pas de massage.
Quand je regarde les clients, pas un n’a moins de soixante ans (merde, j’en serai dans quinze ou seize ans), et tous montrent une posture digne et résignée que l’on ne trouve guère que chez ceux qui montent à l’échafaud ou ces autres, là, qui entrent dans ces luxueuses cliniques privées  où l’on vient subir des lavements régénérants pour retarder l’âge. J’hésite. Coiffage ou pas coiffage.  En me retournant sur une mamie figée face au miroir, à la chevelure argentée malmenée par une coiffeuse à peine plus jeune à la tignasse surmontée d’épis volontaires arqués comme des vagues, je décide un rapide tour d’horizon des sièges occupés. Ceux qui le sont par des hommes ne m’offrent pas d’autre perspective qu’un morne raccourcissement d’une sobriété extrême, avec parfois recouvrement partiel d’une calvitie plus ou moins prononcée. Les mains des coiffeuses caressent vaguement les crânes, leurs doigts ordonnent ou époussettent les toisons sans attention particulière ; elles font de ces messieurs le reflet de ce qu’elles aiment voir chez leurs pères. Je décide de m’échapper avant d’être sollicité par la charmante hôtesse dans sa langue chantante, propre à faire infléchir ma propre volonté pour cause d’amabilité trop efficace et de désarroi affectif de mon propre côté.
Dans l’escalier, je retrouve la mamie, la tête en toupets étranges arqués comme des vagues, l’air désabusé mais amusé. Elle me fait comprendre que ça ne la gêne pas, que les cheveux repoussent. Je lui fais comprendre que celle qui l’a coiffée a fait comme pour elle-même, ni plus ni moins, effectuant avec soin ce que son mauvais goût estimait être le meilleur. Elle éclate de rire et repart elle aussi, mais à son rythme, affronter le regard des passants.

Dans la rue, le jour commence à décliner. La ville change au fil de mes pas, un quartier ne ressemblant pas à l’autre. J’arrive dans des zones beaucoup moins animées, où de haut bâtiments se succèdent dans une couleur ocre jaunâtre dont je ne parviens pas à déterminer si elle est le fait de la poussière, du soleil qui décline, ou du revêtement des façades. Les artères sont beaucoup plus larges, les trottoirs aussi. Les immeubles sont plus hauts, bien plus haut, dans une architecture mêlant brutalisme, modernisme et néo-gothique selon les cas. On s’y sent sale sitôt qu’on touche quelque chose, et les rares passants ont l’air triste ou absent. Là, les véhicules ne s’arrêtent qu’aux feux rouges, ne cédant pas leur rythme effréné à celui des piétons qui voudraient traverser dans les passages piétons non protégés, qu’il s’agisse de vieillards, femmes ou enfants. Les poussettes pour nourrissons ressemblent à un mélange de cloche à fromage sur roulette et corbillard précaire à l’ancienne, avec ses rideaux noirs et son baldaquin. Tout ce qui est inerte et dressé et dur, tout ce qui vit paraît ployer sous un joug invisible, à lutter contre la poussière.

Je vois passer, sur l’une des motos volantes qui strient l’avenue de leur râle aigu, deux lourdauds en tenue de bagarre, sans casque, donnant l’impression de fuir une menace lancée à leur poursuite. Le passager porte sous son bras droit quelque chose d’encombrant et lance régulièrement des regards en arrière. Je regarde en direction de la menace sans rien y voir, sinon une circulation assez dense et morose n’ayant rien d’inhabituel à cette altitude –le ras du sol-. La plupart des véhicules roulent sur le bitume, une poignée des plus petits volent un peu au-dessus, diffusant plus efficacement les résidus de combustion légers et autres poussières sales. L’air est difficile à respirer, mais chacun y semble résigné.
Quelque chose cloche, je sais que ces deux types fuient mais ne parviens pas à déterminer quoi.
Comme ils percutent un poteau à force de slalom aérien un peu plus loin,  je  pars à la recherche de mes réponses en les rejoignant sur le site de leur crash. Ils sont sonnés, un peu éraflés mais vivants. La moto est morte, en mille morceaux. Je les vois de loin se saisir d’une partie du réacteur et de l’objet que le passager portait, débarrassé maintenant de son emballage. De loin, on dirait le réacteur en miniature : un petit cube creux prolongé sur l’un de ses côtés pleins par une structure plate en L du même métal mordoré. Vu de face, ça ressemble à un 6 stylisé. Les mecs ont l’air indestructibles. Ils s’époussettent succinctement, redressent sommairement leur courte crête rousse, et repartent à pied en boitillant dans la direction inverse de celle qu’ils avaient au préalable. Le plus grand supporte le plus petit, qui continue de scruter dans toutes les directions comme pour vérifier qu’ils ne sont pas suivis, portant l’objet comme s’il s’agissait d’un bébé. Je viens me greffer à eux, les accompagnant ostensiblement en marchant à la même vitesse. Mon langage corporel est clair, ne laisse pas place au doute : je ne suis pas une menace, bien que je les observe de façon appuyée. C’est quelque chose qui me reste de l’enfance, quand je venais m’accrocher aux groupes de grands ados pour finir par faire partie du décor, voire de la bande, comme une mascotte inoffensive qui ne perdait pas une miette de leurs préoccupations ou de leurs histoires.
Les deux se nomment respectivement par leurs surnoms, Kal et Georges. Kal, le petit, cherche un endroit ou se poser pour vérifier que leur cargaison fonctionne encore. Georges lui oppose qu’ils n’ont pas de carburant, que ce sera impossible.
Après avoir parcouru quelques centaines de mètres à se chamailler, ils décident conjointement et dans la grogne de s’installer au sol  en pleine rue pour procéder aux essais souhaités et faire ainsi taire le questionnement bruyant de leur cerveau visiblement peu enclin aux fortes sollicitations. Un marchand dont le visage ne m’est pas inconnu regarde de loin, depuis l’arrière d’une vitrine réfrigérée débordant sur la rue, ce que les deux truculents motards bricolent avec leurs appareils.
Contre toute attente, le réacteur se met en marche réduite sans carburant apparent. Je subodore qu’il en restait un peu dans les tuyères fines qui l’alimentent. Le petit objet en semble un modèle réduit. Dès qu’on  l’éloigne du réacteur, celui-ci s’éteint.  Ebahi, je peine à comprendre leur corrélation.
Kal et Georges continuent de se chipouiller à coups de « tu vois bien, que j’te l’avais dit » dont chacun revendique la paternité première. Le commerçant, interpelé par ce qu’il entraperçoit, vient se mêler à l’affaire. Il est de bonne stature, costaud mais lourd et tranquille. Ses cheveux poivre et sel mi-longs coulent sur ses épaules larges en encadrant son visage assez large sur lequel ses grosses lunettes à verre fumé semblent trôner plus qu’elles ne servent. Un grand tablier pourpre lui sert d’uniforme. Il se penche sans discrétion sur le matériel et, s’adressant à nous trois, nous demande ce dont il s’agit. Les deux punks répondent qu’il ne s’agit de rien et que ça ne le regarde pas, ce qui est le meilleur moyen d’intensifier la curiosité. Ils nous invite à poursuivre à l’abri de sa boutique, moins poussiéreuse que le sol et à l’abri des regards. Nous y allons sans discuter, une persuasion troublante émanant de sa voix douce. Au milieu du petit commerce, un espace dégagé permet de remettre en marche les appareils (le réacteur au ralenti ne produit pas plus de chaleur que la veilleuse d’une chaudière) et de poursuivre notre fascination autour du petit dispositif inconnu. Nous apprécions d’autant plus notre expérimentation à l’abri qu’à l’extérieur une averse commence brutalement, rendant le gîte encore plus accueillant. Une petite boite en verre posée près de nous attire toute mon attention. (« vous avez faim ? » « Non merci. Kal, tu veux un truc ? »  « c’est quoi dans la vitrine ? » ) La boite semble n’avoir pas de fond. Non pas qu’il s’agit d’un de ces objets de décoration en trompe-l’œil avec un miroir sans tain se reflétant sur un miroir de fond, de petites diodes donnant l’illusion d’une profondeur infinie ; là, dans ce cas précis, l’abîme est d’une noirceur profonde et il n’y a aucun moyen d’y voir quelque stratagème optique. Les trois autres me rejoignent, plongeant à leur tour leur regard dans cette profondeur impossible.
Notre hôte nous explique de sa voix suave qu’il n’a jamais compris à quoi cela servait, mais l’avait conservé parce qu’il était convaincu de son intérêt, et que cela recélait une forme de secret. Je ramasse une olive dans la barquette que Kal tient dans les mains et la lâche au-dessus du trou. Elle y tombe et disparaît très rapidement dans ce rectangle de 30 cm par 15 sans produire le moindre son qui puisse nous laisser supposer qu’elle heurtât à un moment ou un autre une quelconque paroi. Je réitère avec un objet plus sonnant, sans autre succès. Nous sommes stupéfaits. Il en va de même pour la lumière, qui semble s’y perdre avant que le faisceau lumineux de la torche de mon téléphone ne rencontre le moindre obstacle à éclairer.
Me vient l’idée de demander à notre hôte d’éteindre sa boutique et de clore ses stores pour ne pas être gênés par la faible lumière vespérale et l’éclairage public qui démarre. Il me faut des jumelles. Les yeux fixés sur le noir profond dans le parallélépipède transparent, je ne sais pas qui m’en dépose dans la main quelques instants plus tard, mais je l’en remercie. J’ajuste les réglages en direction du fond ou de son absence, avec précision, lenteur, prudence. Jusqu’à ce que, très loin, j’aperçoive une vague lueur un peu nébuleuse ponctuée de petites tâches plus sombres. Je vérifie la propreté des optiques et recommence la scrutation avec le même succès. La fébrilité m’étreint. Notre hôte n’a jamais rien vu depuis qu’il possède cette boite qui n’en est pas une.  Les uns et les autres se précipitent et jouent des coudes pour voir à leur tour cette image vague dénuée de sens, se passant les jumelles à tour de rôle dans le noir complet.
Quand la lumière est rallumée, je découvre qu’un nain achondroplasique nous a rejoints, visiblement aide et ami du commerçant. Kal et Georges le connaissent et l’appellent « le Nain » et se mettent instantanément à le chahuter en plaisantant sans agressivité.
Le commerçant montre une mine réjouie, me tape sur l’épaule et s’auto-congratule de sa patience.
Une intuition m’amène à lever et déplacer la boite, pour reproduire la même expérience. Qu’elle soit sur un support ou non, le résultat est le même. Mais, lorsque je la dépose sur un miroir, c’est le miroir tout entier qui acquiert les mêmes propriétés, devenant à son tour précipice ténébreux. Les olives traversent le miroir comme la boite seule. Chaussant à nouveau les jumelles, je constate une image plus claire du halo, comme élargie. Un motif s’en détache, sans être tout à fait distinct. J’ai supposé juste et, entouré de mes nouveaux acolytes,  j’emporte la petite boite à l’extérieur. Notre hôte tente de m’en empêcher, croyant que je veux m’en emparer, mais je le calme en l’invitant avec fermeté à me suivre sur le trottoir, vite, et à me faire confiance.
Une grande flaque d’eau profite des toutes dernières gouttes de l’averse. Le trottoir brille du reflet des lampadaires, des phares et réacteurs des véhicules, et des quelques enseignes alentours. Je pose l’objet sur la flaque qui réagit, comme je le pressentais, comme le miroir.  Tout à coup, face à nous, le trottoir devient un vaste trou béant non plus sombre, mais parfaitement clair. Comme postés en haut d’une falaise ou sur un nuage, nous pouvons observer en-dessous de nous une cité portuaire visiblement ancienne, où s’activent quelques passants lointains qui ne nous remarquent pas. Nous sommes stupéfaits. Georges envoie un gravier qui disparaît avec la distance et atterrit probablement sur l’escalier que nous devinons bien plus bas, qui mène du petit port aux remparts. Nous changeons de flaque et constatons que la taille de celle-ci influe directement sur la visibilité et la proximité de ce que l’on observe. Si nous allions à des kilomètres, nous surplomberions une zone située à des kilomètres, assurément. Nous cherchons à la hâte une flaque assez grande pour grossir encore notre point de vue, jusqu’à ce qu’une assez imposante nous permette de ne nous trouver qu’à quelques mètres au-dessus  du port. Kal y pousse le nain : « Vas-y, c’est toi le plus petit ! ».
Négligeant la masse volumique, il est parti du principe que la densité de son corps lui permettrait de mieux résister à la chute. Par chance, le nain choit au coin du rempart et du sommet d’un escalier, sur des colis en attente. Il hurle des insanités à l’encontre du motard mais a survécu à sa chute qui s’est poursuivie par un roulement sur les marches. Son premier geste consiste à dresser le poing en notre direction en nous insultant de toutes ses forces. Nous entendons ses cris, étouffés par la distance et a circulation de notre côté. Je pars en courant chercher une longue rallonge électrique que j’ai vue dans la boutique, l’attache au lampadaire le plus proche et jette dans le vide pour proposer au nain de s’y agripper. Mais il la nie et part en courant vers la ville par une porte basse, attirant les regards des passants qui stoppent ce qu’ils font à son passage.  Je m’agrippe fermement au câble, lance un regard circulaire à la ville sordide encore humide et me laisse glisser jusqu’à l’autre sol. J’ai une trouille dingue, mais ce que je sens avant tout c’est la pureté de l’air marin, qui inhibe presque complètement la peur du grand saut.

Au-dessus de moi, que du ciel, pas l’ombre d’une ouverture ou d’une autre personne. Où étais-je l’instant d’avant ? Je relâche mon étreinte sur le cordon plastifié sitôt que mes pieds touchent les marches en pierre, le secoue un peu pour voir si l’onde se propage jusqu’à l’endroit invisible où il est accroché. Pour l’heure, il semble suspendu au ciel, la fine ligne anthracite disparaissant quelques mètres à l’aplomb de ma tête. Que fais-je là ? Vaut-il mieux les descendre ou bien les monter, ces escaliers ? Je choisis l’option marine, et me dirige vers l’eau calme qui agite une poignée de jolies embarcations dans le dos de gens qui discutent en désignant le vecteur de course du nain, ce qui leur évite de porter leur attention sur moi.
La ville n’est pas aussi ancienne qu’elle n’y paraissait vue du haut. Probablement date-t-elle de 100 ans tout au plus, dans la même région de la Méditerranée ou pas très loin. C’est l’été ou c’est tout comme, il fait beau et doux, la mer est bleue et les bâtiments clairs. Ça sent les embruns, le poisson, le bouillon de légumes et le crottin. Ma tenue pourrait passer inaperçue, si elle n’était si sombre. Il faudrait que je puisse piquer une chemise au moins, histoire de m’éclaircir autant que les indigènes. Je passe tout de même la haute porte permettant de franchir, depuis la mer, le rempart démilitarisé. Vues la température et la position du soleil, c’est probablement la fin de la journée ; des hommes se retrouvent devant les maisons, les pêcheries, pendant que les femmes s’affairent dans les cuisines pour qu’ils ne manquent de rien à leur retour. La rue n’est pas propre, jonchée qu’elle est par des reliquats de pêche sur lesquels les mouettes et les goélands s’abattent et les déjections des ânes qui ont porté les carrioles de poisson vers d’autres destinations.  Toutefois, cela n’entame en rien l’ambiance jolie qui se dégage des constructions en matériaux nobles dont l’authenticité ne fait aucun doute.

Je mets un certain temps à m’apercevoir que je ne suis plus du tout aussi grand qu’auparavant. Monter les marches au perron de la première bâtisse à ma droite me demande d’élever les genoux bien plus haut que je m’y attendais et un certain nombre de choses ne me sont plus correctement accessibles, telles les poignées de porte, le sommet des étals ou l’encolure des ânes. Regardant mes mains, je remarque que mes doigts sont plus courts, plus ronds et passablement écorchés. Observant mon corps tout en le tâtant, un peu paniqué, je dois me soumettre à l’évidence qu’il est celui d’un enfant. J’enroule mes manches et mon pantalon, puis noue une ficelle autour d’un pli grossier à la ceinture pour nager un peu moins dedans. Peu à peu, je sens se réorganiser  certaines priorités dans ma tête. Ma mémoire ne se débarrasse pas complètement de ce qui l’occupait déjà, mais de nouvelles données viennent la charger derechef, heurtant brutalement mes pensées pour les recomposer au regard de leur considération. Je secoue un peu la tête par réflexe – avec l’idée erronée que cela remettra mes idées en place -, m’efforce de me concentrer pour évaluer la situation  et reprends, étourdi, un trajet qui m’apparaît familier.

J’arrive bientôt dans un quartier très différent, loin des ruelles pavées empruntées jusque-là.  Le sol, après s’être progressivement débarrassé des pavés lustrés, s’est vu ensuite graduellement recouvert d’un asphalte grisâtre totalement anachronique. Les rues sont presque désertes, bordées d’immeubles modernes de taille moyenne et de maisons sans grâce construites en parpaings ou préfabriquées. Des pelouses pelées par la tonte entourées de haies laides servent de reposoirs à des voitures à essence plus ou moins délabrées. Je suis enfin arrivé chez moi, où ma mère m’attend. Quand je pénètre dans notre petite maison, je me rends vite compte que j’étais bien moins attendu que je le supposais  en trouvant ma mère allongée au sol entourée de personnages sans visage dont la peau mate est plus noire que l’ébène.  La lumière est tamisée et agréable, le rideau en acrylique de l’étroite fenêtre volète avec le courant d’air que je viens de créer en ouvrant la porte. Un des grands types noirs s’approche de moi avec un long appareil métallique à section carrée. Alors que je tente de détailler l’appareil et de déterminer qui ils peuvent être en fonction de leurs vêtements (totalement banals), un violent coup me touche à la face.

Je m’éveille, endolori, le bras engourdi. Nous ne sommes plus au même endroit. Des tas de corps se trouvent autour de moi. Des tas, littéralement. Tous ont la peau noire des agresseurs de ma mère, comme vides de leur substance. Regardant mes mains, je constate que c’est aussi mon cas. Ai-je un visage ? Rien de précis n’apparaît au toucher lorsque je le parcours avec mes mains. Je remarque un bandage blanc à mon bras gauche. Me souviens d’une douleur fugace à celui-ci, j’ai dû me protéger avec par réflexe avant de tomber. J’ai l’impression que je suis le seul être éveillé dans la grande salle claire éclairée par des tubes fluorescents aussi efficaces que violents pour le bien-être.  Chercher ma mère. L’entrée est bien visible, un axe dégagé entre lits et corps inanimés permet de l’atteindre  facilement. Discret et vif comme me le permet mon âge, je me glisse par la porte à doubles battants  et fonce dans le couloir de ce qui ressemble à un hôpital. Une sorte de bip d’électrocardiogramme résonne dans tout le bâtiment avec une intensité égale où qu’on se trouve. Je passe presque inaperçu entre tous les noirs qui déambulent en uniformes médicaux, enfant perdu à la recherche d’un parent. Je gage que quelque chose n’a pas fonctionné me concernant et que, de fait, je passe pour l’un d’entre eux puisque toujours vivant. Enfin, après de multiples essais, je pousse la porte d’une autre grande salle où se trouvent dans d’innombrables lits des humains classiques en cours de pompage et de noircissage. Ma mère est dans l’un des lits, endormie et toujours humaine. Elle a la mine d’une cancéreuse sous chimio. Elle est cancéreuse sous chimio.
Avec nervosité, je la secoue pour qu’elle s’éveille et vienne se sauver avec moi. A ma grande surprise, elle me reconnaît immédiatement quand elle ouvre les yeux. Elle prononce mon nom tout en douceur, avec infiniment de tendresse et de joie, tendant le bras pour m’inviter à m’approcher encore et me caresser le visage que je n’ai plus.

-Je t’ai reconnu tout de suite, avec ton bandage. Il n’y a que toi pour te mettre dans des situations pareilles et t’en sortir !
-Viens, Maman, on doit sortir tout de suite avant qu’ils te fassent ce qu’ils ont fait aux autres !
-Mais je ne peux pas, mon petit, tu vois bien que de toute façon je vais mourir, me répond-elle sans aigreur ni tristesse.
-Mais je ne veux pas, moi, que tu meures !
-Allons, ce n’est rien ! L’essentiel est que toi tu ailles bien, c’est tout ce que je pouvais souhaiter. Quand je les ai vus frapper ton corps fragile et appliquer leur machine sur ton crâne, j’ai cru que c’était fini. Te savoir vif et mobile était ce que je pouvais espérer de meilleur. Regarde : ils ne te voient pas.

Effectivement, les noirs ne me portent aucune attention. Quoi que je puisse dire ou faire, c’est comme si je n’existais pas. Y compris lorsque je tente de les empêcher de s’approcher de ma mère en sanglotant et en les tirant par les bras, les mordant, incisant leur chair tendre avec les bistouris à ma portée, et même quand je leur crève les yeux qu’ils n’ont pas. Ma mère se dégonfle en souriant, aspirée et noircie, devenant un corps noir de plus. Quelle différence entre elle et moi ? Eux et moi ? Puis-je souffrir d’autre chose que de la tristesse ? Je vois ma mère partir comme s’il s’agissait de son propre emballage en plastique à sacs poubelle, ajoutée sur un tas. Un vide glacial semble prendre toute la place en moi, incision au sabre gelé de tous mes viscères amputés par l’émotion. Je la mue en colère.

Qui sont ces êtres ? Que souhaitent-ils ? Je me balade dans les couloirs, le scalpel à la main, fendant tous ceux que je croise en différents endroits de leur anatomie. S’ils ne me voient pas, je peux être leur virus, leur peste bubonique, leur choléra.
Je décide de rester dans l’hôpital et de les pourfendre jusqu’à la fin des temps.

Dehors, il ne pleut plus jamais. Le soleil se couche parfois, selon un rythme que je n’ai pas encore saisi.

Je suis devenu la mascotte tueuse d’une gigantesque pompe à humains d’où ne sortent que des esclaves insensibles et des organismes sans vie. Dans moins d’une semaine je serai probablement le dernier humain ici. Et je ne le suis plus que dans ma tête.
Dehors, montent vers le ciel des flopées de petites boites transparentes rectangulaires.
Carole n’est pas là pour peut-être recommencer à m’aimer. Cette fois comme un enfant.

 

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Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

Petit matin tiède de début d’été. Ca ne sent pas très bon dans la voiture, même nos papilles olfactives encore ensommeillées ne peuvent s’y tromper : nous y sommes arrivés en transpirant et avons dormi dans nos fringues.
Depuis notre premier coup d’éclat sur la zone commerciale nous avons pris un peu plus d’assurance et mis un peu plus de stratégie et de technique à notre service. Plus question de se garer sous des fenêtres quand notre action doit faire du bruit, et une meilleure préparation de nos solutions d’échappatoire. Voler une voiture, un vélo ou une moto s’est avéré aussi plusieurs fois très judicieux. C’est mal de voler, oui. Et c’est mal de pourrir le monde. En quelques semaines, nous nous sommes investis corps et âme dans une mission qui nous paraissait vitale depuis bien longtemps, mais que nous n’avions jamais osé mener jusqu’alors, de peur de je ne sais quoi. Peut-être de peur d’avoir encore quelque chose à perdre, ce qui n’est désormais plus le cas. Quand on sait que les choses sont foutues, on peut se lancer dans n’importe quel projet qui pourrait nous tuer sans nous en soucier. On sait que ce qu’on fait est probablement utile, et qu’en tout cas ça nous fait du bien, infiniment. On nuit à ce que l’on trouve moche, désespérant, lénifiant, asservissant, nuisible, détestable, arrogant, polluant pour le corps, la nature et pour l’esprit.

Feda est heureuse comme jamais. Passer à l’action l’a débarrassée de ses angoisses récurrentes, voir ce qui la minait tomber –même si ce n’est qu’à échelle locale- lui fait du bien. Est-ce l’adrénaline, mais nous nous sommes replongés dans une sensualité débordante, boostés par quelque chose en nous qui nous donne un profond sentiment d’exister. La question que l’on se pose, sans oser la formuler trop fort, c’est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller. Je ne parle pas de distance –nous avons augmenté notre mobilité pour ne pas concentrer sur une région trop restreinte les recherches nous concernant. Non, ce qui nous effraie parfois, c’est de savoir si nous saurons nous arrêter avant qu’il y ait des accidents graves et, surtout, si cela constituera alors une limite. Quand on sait l’Humanité condamnée, elle perd de son importance. Nonobstant, pour l’instant nous trouvons encore les enfants mignons et un certain nombre de personnes sympathiques, utiles à tous, bienveillantes qu’il nous semble indispensable de préserver de nos exactions. Chaque fois que nous pensons « personne utile », nous dressons l’épouvantail du nazisme pour nous raviser ; nous cherchons une formule plus adéquate pour exprimer une pensée qui n’est pas tout à fait celle-ci et que nous partageons sans parvenir à la formuler. Peut-être que nous pourrions tout simplement la remplacer par « non nuisible », mais l’esthétique des mots ne nous convient pas.

Cela fait un moment maintenant que nous avons laissé la dépouille de Paco au milieu des bois. Je me demande s’il est suffisamment tard pour faire une recherche sur internet sur ce sujet, avec un téléphone volé à l’arrachée. Ici, nous ne sommes rien ni personne ; je veux que ça dure et qu’aucune corrélation ne puisse être faite entre ce que nous faisons aujourd’hui et ce qui s’est produit auparavant. Je ne veux pas que nous ayions un visage ou un soupçon de visage. Ne pas préciser la pression qui peut s’abattre sur nous. Par prudence, je laisse couler un peu d’eau sous les ponts avant de savoir ce qui en a été dit, et si nous apparaissons quelque part dans la description de l’évènement.

Nous avons pu acheter à des manouches un break avec de faux papiers en règle, en contrepartie duquel il nous a fallu les aider pour un casse dans un centre commercial et refiler notre précédente bagnole. Ceci ne portant aucunement atteinte à notre éthique et nous ayant permis d’y mettre le feu, nous avons fait d’une pierre trois coup, dérobant au passage du matériel qui nous manquait. L’incendie avait fait la une de plusieurs journaux et l’aspect crapuleux de celui-ci n’avait fait aucun doute. Les agents de surveillance neutralisés ou corrompu avaient été mis à l’abri pendant que flambaient le H&M, Zara, Carrefour et Jeff de Bruges sous les asperseurs  sabotés à la source pour ne plus pouvoir rien éteindre. L’incendie s’était propagé à tout l’ensemble. Quatre cents personnes au chômage technique, les assurances en berne, la consommation durablement endiguée sur le secteur. Du grand art.

La tentation est grande de communiquer sur nos méfaits. Une très forte envie que cela donne l’élan nécessaire à ceux qui ne sont pas dévorés de l’intérieur par les Valérie qui leur coupent toute envie d’agir, qui les empêchent de s’indigner suffisamment de l’état du monde  pour que cela soit suivi d’actes pour que les choses changent. J’aimerais tant que ce qu’on fait soit compris pour ce que c’est : ralentir l’expansion et la nuisance d’un système absurde. Feda s’en moque. Elle est heureuse et fière de ce qu’elle fait et s’endort chaque jour avec la satisfaction d’avoir contribué au bien de la nature et de ce qui se fait de bon dans l’humanité. Moi, je bous d’envie que cela déclenche des vocations, que ça désinhibe d’autres que nous en une grande révolution joyeuse, un anarchisme positif posant les bases de quelque chose de beau qui, peut-être, permettrait à certains d’entre nous de survivre à la colonisation de nos corps par cet étrange parasite. Depuis que nous avons commencé à nous y mettre, j’éprouve d’ailleurs beaucoup moins de peur à cet égard concernant ma propre personne, et j’ai même l’impression que quelque chose en moi a disparu qui peut avoir été ça. Pour autant, je n’ose toujours pas demander à ma compagne d’utiliser son téléphone détraqué pour me scanner. Si je me trompe, cela me coupera toute envie de continuer. C’est étrange la façon dont on peut se sentir motivé : besoin de se savoir au seuil de la fin pour commencer à vivre intensément, et ne pas oser en avoir la confirmation de peur que cela coupe l’élan.

Nous quittons l’aire de repos forestière où nous avons dormi et petit-déjeuné  en nous remémorant nos exploits de la nuit. Nous avons adoré neutraliser en douceur ce péage autoroutier automatisé. Nous rions en imaginant les types regardant la vidéo de surveillance et voyant deux personnes encagoulées, emmitouflées dans de gros anoraks, débarquer à vélo et, en quelques secondes à peine rendre la gratuité de circulation aux habitants du secteur en rendant la machine inopérante sans que cela ne déclenche la moindre alarme. Nous avons l’impression d’être un mélange de Gaston Lagaffe luttant contre les parcmètres avec sa boîte du petit chimiste  et un Robin des Bois des temps modernes.

Notre bonne humeur disparaît en fin de matinée, à l’approche d’un grand lac touristique où se réunissent comme chaque dimanche des centaines de gens pour patauger dans les miasmes de leurs voisins sur fond de musique tonitruante, de cris d’enfants et de leurs parents surexcités par tant de détente et les odeurs de grillades diverses. Nous garons le break sur l’un des parkings déjà bondés, levant un nuage de terre poussiéreuse dans les sous-bois maltraité.  Après avoir vérifié que notre chargement est bien dissimulé et que toutes les portes sont convenablement verrouillées, nous nous dirigeons vers le bord de l’eau, ou plutôt ce qu’il en reste. Là, des centaines (je n’ose pas dire milliers, mais il me semble qu’ils sont des milliers) de badauds plus ou moins nus se tiennent debout, cois, sur des berges en pente abrupte où se lisent les strates des hauteurs du marnage, le regard fixé sur les restes de ce qui était il y a peu un vaste étang artificiel.
J’enrage, Feda serre ma main fort dans la sienne pour m’empêcher de verbaliser ma colère. La puanteur du site est épouvantable ; tous les sucs, toutes les matières sont concentrées dans le résidu putride formé par la faible quantité d’eau où même les plus cons n’osent pas envoyer patauger leurs enfants. Je maudis intérieurement l’irrigation, le lavage des voitures, les piscines et les baignoires. L’assemblée stupéfaite regarde le spectacle en silence, si ce ne sont les gosses qui braillent de ne pas pouvoir exploiter leurs jouets gonflables ailleurs que sur la plage bondée. L’image me glace tout à coup le sang.

J’attrape Feda par la taille et lui glisse « Valérie » à l’oreille. Ses yeux quittent alors la mare pestilente pour se diriger vers le public. Je la sens vaciller dans mon étreinte. La sensation que nous éprouvons tous deux est en tout point comparable à celle éprouvée au pied du labo où les chiens nous avaient attaqués, le nombre en plus.  Aussi calmement que possible, nous nous écartons de la rive et de la plus forte concentration d’individus. A notre premier mouvement de recul, nous entendons un chien aboyer un peu plus loin, qui nous amène à nous préoccuper de la présence d’autres. Ils sont nombreux. Nous pressons le pas, profitant que bon nombre d’entre eux sont attachés. Les clés, le break, la fuite, vite ! Les gens commencent à se retourner sur nous, mais nous ne changeons rien à notre vecteur directionnel. Partir devient notre priorité absolue. Ne pas courir, ça excite les chiens et fait réagir les personnes. Marcher vite, aussi vite que possible avant que les réactions ne soient efficientes. Ouverture des portes à distance, on saute dans la bagnole, on verrouille tout et on quitte les lieux dans un vrombissement mêlé d’un nuage de poussière dense. Des chiens accourent, suivis par des gens qui marchent et prennent des photos avec leurs téléphones portables, en slip de bain et casquette molle.

Feda pleure. Je ronge mon frein pour ne pas hurler et secoue le véhicule sur les cahots du chemin de terre.

Sur le trajet de notre fuite, les clébards aux fesses, ma compagne m’interpelle pour que je regarde en direction du barrage dont l’existence du lac dépend. Il est éventré. Eventré ! Nous ne sommes pas seuls.
 

Nous n’avons pas de ressources financières inépuisables, surtout maintenant que nous sommes comme en cavale. Si on économise bien, on peut vivoter pendant environ un an sans avoir besoin de travailler, et en dormant dans la voiture ou dans une tente. J’avoue que ça n’est pas ma tasse de thé, les nuits en vrac dans l’inconfort, le froid l’hiver et les odeurs corporelles qui traînent. La cavale, toutefois, peut être assez distrayante : on se fait peur à chaque fois qu’on croise un flic, on surveille tout, partout, tout le temps, on joue à s’inventer des personnalités crédibles comme si on était des gosses qui se déguisaient pour jouer aux gendarmes et aux voleurs. Le seul souci, c’est que nous ne sommes pas des voleurs, et encore moins des gendarmes.

Au stade où nous en sommes, je regrette de ne pas avoir plus étudié la chimie quand j’en avais l’occasion. Le wifi public des Mac-Do locaux me permet de compenser en partie cette lacune avec un téléphone acheté d’occasion, mais il aurait été intéressant que j’approfondisse certains sujets quand je pouvais encore avoir un accès plus général et un bureau organisé pour la prise de notes, ainsi qu’un temps de connexion qui ne me rendait pas suspect sitôt que mon infâme café était consommé. Pour avoir du réseau sans avoir d’abonnement, nous fréquentons assidûment les zones commerciales et les galeries marchandes, grandes pourvoyeuses d’ondes gratuites. La tentation de contacter certaines de nos connaissances reste sous-jacente, mais il est dorénavant impensable que nous laissions savoir à qui que ce soit que nous sommes en vie. Ma vraie hantise reste le contrôle routier impromptu, alors je conduis extrêmement prudemment et limite au maximum l’usage de notre voiture empruntée. Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’acheter un véhicule avec carte grise sans avoir à faire de démarche officielle, et me contente pour le moment de prier le ciel que le fichier des véhicules volés ne soit pas transfrontalier.

Nos journées sont à la fois studieuses et plaisantes ; nous visitons le secteur en touristes et profitons de magnifiques paysages, puis retournons travailler notre connaissance sur internet dès que la balade est finie.
Nous avons investi dans de bonnes chaussures de marche, une pelle, un coupe-boulon, des tenailles et divers outils regroupés dans une boite de transport solide bien rangée dans la voiture. Les masques de protection, les gants et les bottes les accompagnent, à côté du nécessaire de toilette, d’une petite pharmacie, de matériel de pêche et de provisions de secours. La tente, les duvets, serviettes et coussins sont tassés au pied de la banquette arrière, un petit réchaud à gaz et sa casserole bien emmitouflés  au creux de l’ensemble. Une lampe de camping à manivelle et un petit chargeur solaire complètent l’assortiment de base.

Grâce à mes tout nouveaux outils, des vis et à quelques bouts de plastique, j’ai aménagé une double paroi sous la caisse de notre carrosse  et dans divers endroits de l’habitacle. C’est incroyable tous les espaces vides que recèle un véhicule, il suffit de découper un bout de l’habillage du tableau de bord, des garnitures de portes ou de plafond pour pouvoir y dissimuler n’importe quoi. De la drogue ou des détonateurs, par exemple. Mais la drogue ne nous intéresse pas, contrairement au nitrate de Potassium et à la glycérine. On trouve des tas de choses dans les vieilles quincailleries de province, dans les fermes ou les pharmacies, dès lors qu’on sait les demander gentiment et sans malice. Feda est parfaite pour ça : elle trouve toujours la façon d’amadouer le plus rétif des commerçants ou des fermiers en inventant des prétextes à la fois crédibles et saugrenus, mais dont personne ne se sent le courage de douter lorsqu’elle les raconte avec un œil tendre. « Je fabrique moi-même des bijoux, et je cherche une solution pour sertir les pierres dans du métal fondu », « ma fille veut proposer une expérience pour un  devoir de sciences » ou simplement « votre voisin m’a dit que vous étiez la seule personne apte à me sauver » sont autant d’argumentaires qui, s’ils sont dits avec un sourire ou un regard à faire fondre le plus cruel des tortionnaires, se montrent terriblement efficaces. La barrière de la langue n’en est même pas une, son accent et ses erreurs semblant être encore plus désarmants pour ses auditeurs. Seul impératif : que je ne sois pas dans les parages ; ça me rappelle mes jeunes années, quand nous étions plusieurs et que nous nous cachions pendant que les filles arrêtaient les conducteurs pour nous donner plus de chances à l’auto-stop.

Nous sommes tellement préoccupés par la collecte des ingrédients dont nous avons besoin que nous en avons presque oublié les chiens et les Valérie. J’invente des double-fonds partout, que ce soit dans des boites de cosmétiques, de poudre hyper protéinée pour bodybuilders ou de bouteilles de lait (je suis très fier de mon faux lait constitué de colle à bois sèche). Le projet a supplanté la peur, ce qui est plutôt agréable. Nous reste à choisir le premier objectif.

Après moult maelströms mentaux nous nous décidons pour un secteur, largement repéré lors des dernières semaines. Une zone d’activités commerciales des plus banales, moche à en crever et désespérante à souhait. Elle est accessible de diverses façons et longe une voie ferrée, ce qui constitue une sortie de secours impeccable. Nous pouvons garer notre carrosse à moins d’un kilomètre, sur une rue résidentielle peu fréquentée à laquelle nous pouvons aussi accéder par différents trajets peu exposés et exempts de caméras de surveillance.  Nous n’attendons pas et décidons d’agir le soir même.
Une heure du matin, nous allons nous garer sur l’axe prévu. Nos sacs à dos et nos manteaux contiennent tout ce dont nous avons besoin. Le quartier est désert, on n’entend que le bourdonnement des rares véhicules empruntant la rocade qui passe à quelques centaines de mètres. Un petit regard en  direction des fenêtres des immeubles les plus proches pour vérifier que personne ne nous observe, et nous nous glissons derrière les buissons qui dissimulent tant bien que mal la clôture de la voie de chemin de fer. Le fil d’acier n’est pas d’une forte section, la tenaille suffit à le couper. Bien que cela ne représente pas un effort colossal, je regrette que nous n’ayions pas chacun notre pince pour partager la tâche. Feda fait le guet en me tenant le grillage, c’est déjà pas mal. Une fois l’ouverture faite, nous traversons la voie discrètement, chassant devant nous les lapins stupéfaits et stupides. Nous prenons garde à franchir le ballast sans marcher dessus pour éviter le bruit et nous arrêtons sur les rails pour nous assurer qu’aucun train n’approche.  Ils ne sifflent pas, nous avons le champ libre. Au sommet du talus d’en face la seconde clôture attend de subir le même sort. Je me demande si nous n’aurions pas dû prendre des cagoules.

Nous arrivons dans la zone commerciale par l’arrière du plus gros hypermarché, sur sa face dont nous avons vérifié depuis quelques temps qu’elle ne comporte pas de caméra de surveillance élargie. Juste celle de « l’entrée des artistes » par où arrivent les convoyeurs de fonds et certains employés. A cette heure-là, il n’y a plus guère que des vigils dans les locaux. Nous avançons au-delà du bâtiment en le longeant par un talus en friche un peu glissant. Le poste électrique semble nous faire de l’œil, mais il n’est malheureusement pas notre priorité. Ce que l’on souhaite est un peu plus loin,  légèrement à l’écart. Un véhicule nous fait tressauter en passant tout près de nous en direction de la station-service 24h/24, que nous avions négligée. Le conducteur semble ne pas nous avoir vus. Nous nous tapissons dans la pénombre et restons immobiles dans les arbustes, accroupis et la tête entre les bras pour cacher nos visages, jusqu’à ce qu’il soit reparti. Nous n’évoquons pas verbalement l’amendement à notre projet initial auquel nous venons de songer, mais  ma belle et moi-même nous sommes compris. Nous pressons le pas en direction du rond-point d’accès à ce secteur. Feda sort sa pâte à modeler et commence à la malaxer tandis qu’elle marche, elle m’en tend un morceau pour faire de même. Parvenus à proximité du giratoire, nous nous arrêtons au dernier endroit nous offrant un minimum de couverture afin de vérifier notre solitude. Quelques secondes d’attention accrue, et nous nous précipitons vers deux pylônes d’éclairage auprès desquels nous nous agenouillons, chacun d’un côté de la route. Nous plaçons alors la pâte collante sur l’acier qui les constitue les ceignant non loin de leur base, en biais, comme un col en V au profil de gouttière. Feda déverse la poudre contenue dans un tube de vitamine C dans la gouttière de son poteau, et accourt pour faire de même avec le mien. Rinçage des doigts, nettoyage à la lingette et allumage au briquet. Je file allumer la seconde gouttière et nous déguerpissons aussitôt dans la direction d’une grosse armoire métallique  située à quelques dizaines de mètres de là. Avant que nous ne l’atteignions, nous entendons le gémissement métallique du premier pylône tandis qu’il se cambre, puis s’écroule avec un fracas assez modéré sur l’enrobé routier, rapidement suivi du second. Personne ne vit dans cette zone, et les vigils postés dans les bâtiments sont trop loin pour remarquer ces bruits. Les deux coûteux dispositifs d’éclairage gisent en croix au milieu de la rue, interdisant tout passage aux véhicules. Nous devons faire vite.

Le palpitant battant la chamade, nous atteignons notre objectif principal: l’armoire électrique alimentant tout le complexe. Nous prenons tout de même quelques secondes pour reprendre notre souffle. Je sors de mon sac la bombe de mousse de polyuréthane expansée et commence à injecter le produit dégueulasse par les aérations de l’armoire. Rapidement, les portes sont soumises à la pression de la réaction chimique causant l’expansion mais, solides, elles ne s’ouvrent pas. Feda, quant à elle, a préalablement inséré son propre tube par une autre aération, y glissant ce qui ressemble à un gros pétard artisanal, puis un second, puis un troisième. Elle verse enfin une autre poudre (tube de citrate de bétaïne) et un dernier « pétard », entouré d’un ruban adhésif d’une autre couleur. Elle guette mon signe de tête. Lorsque je le fais, j’abandonne ma bombe suspendue à son fin tuyau, elle allume la mèche et nous filons à toutes jambes par là d’où nous sommes venus.
Nous entendons la chimie agir dans notre dos, en une série de « flouf », « floffff » et autres « pschiiit » peu spectaculaires, et quand nous nous retournons nous apercevons juste l’armoire rougeoyer et fumer. Tout va bien, nous n’attendions pas une explosion. Par contre, l’emballement sonore vient d’ailleurs : partout autour, pas un magasin ne reste silencieux. Presque instantanément, toutes les alarmes se déclenchent tandis que se mettent en marche les groupes électrogènes de secours qui les alimentent. La station-service est presque dans le noir, illuminée par intermittence par le gyrophare attitré et ceux de la façade du prétentieux et inhumain temple de la consommation. C’est suffisant pour nous permettre de nuire, nous avons tout ce qu’il faut pour saboter les pompes définitivement à distance (il y a toujours des caméras dans les stations-service de supermarchés). Nos bombes incendiaires nous donnent toute satisfaction, mettant les pompes hors d’usage dans ce qui semble se préparer à être un très joli bouquet final.
Nous ne pouvons malheureusement pas profiter du spectacle, car il nous faut retourner au plus vite à notre voiture. La police va arriver très vite, et les vigils doivent être sur le pied de guerre. Ceux qui sont à demeure dans les plus gros commerce doivent guetter toutes les portes en s’attendant à un assaut pour razzia, tandis que ceux qui ne surveillent plusieurs bâtiments que par rondes chroniques depuis leur véhicule de fonction ne savent plus où donner de la tête et se demandent s’ils auront du boulot demain.
Quand nous franchissons, à bout de souffle, la clôture de l’autre côté de la voie de chemin de fer, nous entendons déjà au loin les premières sirènes. Nous avons mal calculé notre coup. Quand nous nous apprêtons à sortir des buissons qui nous abritent, de nombreuses fenêtres se sont éclairées dans les immeubles à proximité. Tant de raffut a fini par tirer la plupart des habitants de leur sommeil. Plutôt que d’aller directement vers la bagnole qui nous attend non loin, j’invite Feda à partir avec moi dans la direction opposée, où nous pourrons sortir du massif à l’écart de l’éclairage public et gagner les rues pour rejoindre notre monture depuis une provenance qui semblera moins suspecte aux riverains alertes.

Nous nous extrayons avec beaucoup de précautions, sans attirer l’attention de qui que ce soit. Une fois sur le chemin du retour par la cité-dortoir, je pars seul chercher la voiture, et récupère Feda à l’abri des regards. Nous quittons la ville en roulant tranquillement, nos sacs habilement planqués dans une des double-parois. Mission accomplie.

La dernière fois que nos cœurs ont battu aussi fort, c’est quand les chiens ont failli nous tuer. J’aime bien notre façon de combattre la peur.

***

Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou encore des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés. Il ne nous apparaît alors pas complétement fortuit de céder à la panique.

***

Le passage de la frontière nous a un peu rassurés. C’est idiot comme une frontière peut rassurer, lorsque l’on n’y est ni arrêté ni refoulé. Nous ne sommes ni noirs ni basanés, ça nous a bien aidés dans cette Europe qui renoue avec le contrôle migratoire. Feda est une belle blonde, je fais assez propre sur moi, sans plus ; c’est toujours plus facile que d’avoir l’air usé et de laisser entrevoir la douleur de son exil depuis un pays du Sud ou de l’Est dont personne n’a rien à foutre. Valérie s’est-elle développée dans les pays pauvres dont personne n’a rien à foutre ?  Y a-t-il eu un intérêt à s’y installer alors qu’il y a ensuite tant de difficultés sur le chemin des sujets contaminés pour aller propager le parasite ailleurs ? La connerie est mondiale, mais peut-on comparer ses différentes formes sans tenir compte des circonstances historiques ?
Les chiens passent-ils les frontières sans encombre, s’ils n’accompagnent personne ? Evidemment, ils évitent les routes, eux.

Harassés par nos émotions du jour, nous avons décidé de nous reposer une heure après avoir franchi cette étrange limite territoriale et culturelle. Economie et discrétion, nous dormons dans la voiture cette fois encore. Mal, évidemment. Mais l’un contre l’autre, emmêlés tendrement pour un torticolis plein d’amour et des courbatures non moins sentimentales. Lèvres contre peau du cou.
Nous avons mis du temps à déterminer où nous arrêter. Endroit isolé ou espace public fréquenté ?  Gageant que, même si Valérie est déjà présente dans la région, nous risquions plus de la part des canidés que des hominidés –au moins dans un premier temps-, nous avons opté pour le parking d’une grande aire de repos avec station-service et restaurant dégueu en bordure d’un grand axe, ce qui nous offrait de surcroît l’accès à des toilettes et même des douches, ainsi qu’une connexion wi-fi. La contrepartie était un certain manque de discrétion et, surtout, un dérangement constant par le bruit. Etrangement, la plupart d’entre eux nous ont fait sursauter à tour de rôle durant tout le laps de temps que nous avions prévu de consacrer au sommeil. Nous voilà donc  repartis, de nouveau en train de rouler sans but, peut-être plus que jamais.
Le wi-fi m’a permis de consulter les infos locales de là d’où nous venons, afin de vérifier s’il était fait mention quelque part de l’évènement au labo. Rien, nib. Je n’ai pas osé envoyer d’e-mail ou contacter des amis via facebook, whats’app, twitter ou instagram de peur de me faire tracer. La famille…Quelle famille ? Feda boycotte son propre smartphone dont elle considère à juste titre qu’il ne nous apportera rien de nouveau pour le moment.
Feda ne pleure plus Paco ni la peur. Elle a retrouvé le regard déterminé que j’adore tant qu’il ne m’est pas destiné : implacable et rageur. Fixant la route avec une dureté sublime, elle me dit sans esquisser la moindre inclinaison dans ma direction : « foutus pour foutus, on pourrait peut-être en profiter pour faire ce qui nous titille depuis des années, non ? »
Je ne sais pas si c’est l’effroi, la fatigue ou le prémices d’une assemblée générale de Valérie dans ma citrouille, mais le frisson qui me traverse s’achève en une petite érection et un relâchement global de mes muscles qui manque de nous envoyer dans le décor. Ah ! que j’aime cette femme !

iii

 

On s’arrête de nouveau, mais cette fois-ci dans un village. Autant faire du tourisme dans ce magnifique secteur. Nous nous régalons d’une architecture largement intouchée, où la majeure partie des édifices sont touchés par l’authenticité que seuls les matériaux nobles peuvent prodiguer. Nous nous dégottons un petit hôtel sympa puis, après avoir arpenté les ruelles enclavées entre de hautes maisons, un estaminet des plus charmants pour régaler nos papilles de quelques mets locaux divinement préparés accompagnés d’un vin local tout à fait exquis. Après l’émincé de volailles aux girolles et panais et avant le dessert, je lui redemande entre deux bouchées de fromage de chèvre et d’un bleu suave:

-Tu es sûre de ton choix ?
-Oui, complétement.
-Tu sais ce que ça peut impliquer, n’est-ce pas ? On en a maintes fois parlé, tu sais que ce n’est pas de la rigolade et que ce qu’on risque est énorme.
-Je le sais, oui ; comme tu le dis on en a maintes fois parlé. Tu connais mon point de vue depuis le début. Au départ, je te disais que je ferais ça le jour où je serais sur le point de mourir, de préférence avec toi, mais le jeu a été rebattu. D’après toi, combien de personnes sont infectés –ou colonisés, comme tu dis ?
-J’en sais rien. Probablement la majorité, peut-être même nous. Sûrement nous. Tu es à ce point convaincue que tout est joué d’avance, qu’on ne peut pas espérer d’amélioration, d’antidote ou je ne sais quoi ?
-Regarde ce chien là-bas, qui tire sur sa laisse. Crois-tu qu’il la tire dans notre direction juste pour passer de l’autre côté ou crois-tu que ses Valérie ont été contactées par les autres Valérie à son insu pour l’inciter à venir nous bouffer ? Tu te sens de te poser cette question toute ta vie, toi ? D’avoir seulement peur et de n’être plus qu’une proie potentielle ? Je n’ai pas envie de sortir mon téléphone et de filmer chaque clébard pour envisager à quel point il est parasité, si son corps ressemble à une ville la nuit et si c’est le cas pour son maître, notre charmant serveur ou même toi. Je pense qu’il est en effet déjà trop tard pour endiguer l’invasion. Mais au moins peut-on encore sauver quelque chose et stimuler ceux qui ne sont pas colonisés, présentent une résistance à l’invasion comme probablement Paco, toi ou moi, pour empêcher le développement outrancier de la colonisation et de ses symptômes. Regarde, il y a même eu Trump ! Il a même été élu deux fois ! Ne crois-tu pas qu’arrivés à un tel stade de crétinisme on peut s’interroger sur l’intérêt de soigner ce qui représente à coup sûr la plus grande portion de l’Humanité, au moins dans les grands pays industrialisés.
-Alors allons dans un pays pauvre, à Pétaouchnok, au fin fond du désert de Gobi et attendons la fin avec un minimum de sérénité !
-Tu as peur ?
-Non je n’ai pas peur ! Je ne veux juste pas que tu fasses ce choix par désespoir !
-Bien sûr que je suis désespérée ! (la petite table tremble et fait tinter les couverts contre l’assiette après que Feda l’ait légèrement heurtée) Cela fait des décennies que nous n’arrêtons pas de dire que les gens nous semblent de plus en plus cons, que nous voyons l’espèce humaine courir à sa perte et à celle de la planète toute entière pour des raisons n’étant pas valables au-delà de l’échelle d’une génération !

Feda s’enflamme, je lui fais signe de baisser un peu le volume sonore de son courroux, que peut-être d’autres parlent notre langue et qu’il faudrait mieux ne pas nous faire remarquer en donnant l’impression qu’on s’engueule. Elle a les yeux injectés de colère et de la même détermination froide que je lui avais vue sur la route tout à l’heure. Elle ne blague pas.

-Je te comprends, lui dis-je pour calmer un peu son ardeur. Certes, tout a l’air complétement cuit. J’ai tourné le truc dans ma tête dans tous les sens et en arrive à la conclusion que nous sommes les hôtes d’un espèce qui a besoin de notre disparition pour prospérer sur la planète après s’être métamorphosée ; à moins qu’elle ne soit qu’une avant-garde installée depuis très longtemps afin de rendre le terrain propice à l’arrivée d’une nouvelle espèce colonisatrice, qui aurait par exemple besoin d’une certaine température ou d’un certaine teneur en gaz de l’air ambiant  pour s’installer. Une espèce qui ne pourrait vivre dans les conditions actuelles, mais qui pourrait s’établir de façon absolue si nous lui laissons une planète conforme à ce que l’on peut projeter des conséquences de ce que l’Homme lui fait depuis l’ère industrielle.
-Tu me parles d’extraterrestres, là ?
-Pas forcément. Imagine : si ça se trouve il s’agit d’une espèce qui est en dormance depuis la nuit des temps, ou même une espèce devenue commensale de l’humain suite à la disparition de l’hôte initial dont elle avait besoin pour l’un de ses stades, et qui ne pourrait réapparaître que si le permafrost fond et que l’air se charge en méthane. J’en sais rien, moi, je ne suis pas scientifique ! Je produis des hypothèses qui me semblent plausibles à partir de ce que je connais de la biologie actuelle ou passée. Découvrir l’interaction des parasites sur le cerveau et à quelles fins m’a toujours stupéfait ; j’essaie de comprendre les fins de Valérie pour en déduire ce qu’elle fout dans nos putain de corps !
-Oui, tu as peut-être raison. Mais dans ce cas, tu conviendras qu’il nous serait quasiment impossible de convaincre qui que ce soit dans un laps de temps acceptable pour lancer une contre-offensive, en particulier si nous ne pouvons pas nous assurer que nos interlocuteurs ne sont pas eux-mêmes des éléments du processus de colonisation générale, quel qu’en soit le but ultime. Maintenant, au stade où nous en sommes, je ne vois absolument pas comment nous pourrions interagir suffisamment fortement pour obtenir une prise en charge par la Société ou les autorités de l’élimination d’un mal implanté dans une très forte majorité de la population, infiltrée à n’en pas douter dans toutes les sphères de la Société et les réseaux d’influence.
-Alors pourquoi ne pas nous barrer à l’autre bout du monde, là où on sait que les gens sont moins cons ?
-En tout premier lieu parce que nous n’avons aucune garantie que la connerie humaine ne nous y rattrapera pas. En second lieu parce que j’aurais l’impression d’être privée de ma liberté, notamment celle de pouvoir être où je le souhaite quand je le souhaite, et non quand on me l’impose. Or, là, ça nous serait imposé.
-Oui, mais si on se fait gauler, on t’imposera aussi de rester quelque part, et crois-moi que ça ne sera pas gai même si on s’en sort bien.
-Ce n’est pas toi qui dis toujours « mieux vaut être un lion mort qu’un chien vivant » ?

Elle m’a comme souvent cloué le bec. Je la regarde avec un sourire désabusé, amoureux, fais glisser ma main sur la table pour venir englober son poignet, puis la sienne. Nos doigts blanchissent de s’étreindre trop fort. J’ai peur pour elle et ça me réjouit. Ça va être bien.

 

Nous sommes cois.
Nous sommes quoi ?

Comme trois ronds de flancs, nous regardons, stupéfaits, les cadavres des canidés gisant au milieu d’un indescriptible fatras. Même Paco, avec sa plaie sanguinolente, reste interloqué par la violence de ce qui vient de se produire et la brutalité de son achèvement. Le silence qui suit les cris, les heurts, le fracas en est presque choquant. En moi, résonne un écho de l’évènement. Je ressens encore la sensation de porter les coups, la peur, l’adrénaline, la frénésie. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale de bas en haut, je tressaille légèrement à son passage.
Des larmes coulent sur les joues de Feda, mais elle se remet rapidement en selle pour demander au blessé, des sanglots dans la voix, s’il a besoin d’aide. Ensemble, ils s’occupent de le soigner, lui lui indiquant où se trouvent les accessoires nécessaires, et elle les mettant en œuvre. Je viens prêter main forte pour placer les bandelettes collantes qui referment la plaie, car il faut la maintenir aussi fermée que possible le temps de les placer. De toute façon je n’ai rien d’autre à faire à part le ménage, ce qui me gonfle terriblement.

Sitôt sur pieds, Paco effectue prélèvements et analyses à l’aide de ses appareils sur les chiens morts tandis que nous faisons un peu de rangement et essuyons le sang au sol. Sur son moniteur, on peut voir le paysage d’une ville la nuit se dessiner selon les contours de l’encéphale du moins abîmé d’entre eux. La colonie de Valérie est toujours là, paraissant plus active que jamais. Je demande à Paco de nous contrôler aussi.

Le ton monte. Il ne veut pas. Il craint ma réaction si jamais je me vois très colonisé. Feda hésite quant à savoir si elle est de son avis ou du mien. Je veux savoir. Savoir si l’on est con et à quel point est la base d’une possibilité d’amélioration. Je le dis d’ailleurs à mon ami. Il change d’arguments, tentant différentes formules pour me dissuader, mais j’insiste avec lourdeur.
-Tu ne comprends pas, me dit-il enfin en roulant bien son « r », les yeux particulièrement expressifs de sa détresse. Ça ne se soigne pas !

-Comment cela, ça ne se soigne pas ?

-La colonie grossit, est vouée à grossir et ne peut se résorber. Depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois, j’ai évidemment poursuivi mes recherches et m’apprêtais à t’en faire ce résumé quand tu serais revenu dans le labo, s’il n’y avait eu ces chiens. Valérie est là depuis longtemps, tu sais. Très longtemps. Je n’ai pas encore compris comment elle voyageait d’un corps à un autre, quel était son mode de propagation, mais ce que je peux te certifier, c’est que la colonie enfle, inexorablement, dans l’humanité.

-Dans les humains, tu veux dire, lui réponde-je ?

-Dans l’Humanité.

A cet instant, Feda se rapproche de moi et nous nous asseyons avec une belle synchronisation pour écouter Paco en étant assez près de lui pour discerner la vascularisation du blanc de son œil. Il reprend :

-Je n’ai eu accès qu’à des corps datant, au maximum, de quatre siècles, et ai pu contrôler certains de nos contemporains vivants ou morts. Aucun n’en était exempt. Valérie était dans chaque corps, en une concentration plus ou moins importante. Si celle-ci est variable d’un individu à l’autre pour une même période, la densité et l’extension des colonies augmente au fil du temps, avec le pic pour la période actuelle.

-Tu es en train de nous dire que nous aussi, en somme ? Demanda pour la forme ma chérie.

-Vous en êtes vraisemblablement truffés, oui. Il en va de même pour moi. Apparemment nous naissons avec, et la colonie se renforce à mesure que nous vieillissons. Je ne sais pas quels sont les critères de ralentissement ou d’accélération de sa croissance.  Il semblerait que l’exercice cérébral limite la migration de Valérie des points de forte densité vers les zones les plus impliquées  dans cet exercice. La passivité intellectuelle semble être ce qui la favorise le plus, mais la violence (pratique ou sous forme de spectacle) est apparemment très impliquée dans son développement aussi.
Silence estomaqué, dégoûté. Posant un coude sur mon genou, je plaque la main qui le surplombe sur ma bouche, et m’affaisse dessus, le regard vague.
Les implications de cette découverte ne remettent a priori pas en cause ce que nous sommes, puisque nous nous sommes construits ainsi. Seulement, j’ai quand même foutrement l’impression qu’une part non négligeable de mon libre arbitre vient de foutre le camp. Sans Valérie, je serais certainement plus intelligent, ce qui signifie que je suis beaucoup plus con que je le devrais et, surtout, que je le pense.
Je digère l’info. Feda aussi, différemment de moi. Je la vois s’effondrer littéralement, sa main droite dressée paume en avant, bras tendu dans ma direction pour m’empêcher de venir la prendre dans mes bras pour la consoler alors qu’elle n’est qu’un torrent de larmes.
Non, nous dit Paco, on n’est pas tous foutus.
Je ne le crois pas.
Ce qui apparaît dans la suite de sa description de ses dernières découvertes, c’est que la place de Valérie est donc croissante, et que son rôle au sein de l’humanité va lui aussi croissant. Les chiens sont, à ce jour, les seuls animaux chez lesquels il a pu observer des colonies. Il pense que les singes pourraient eux aussi être touchés, mais il n’a pas pu accéder à des sujets d’étude. Probablement les canidés domestiques jouent-ils notamment le rôle de vecteur. Cependant, l’épisode que nous venons de subir dénote une autre dimension de l’implication des clébards dans la prospérité du parasite. Ce que nous avons vécu est totalement hors des clous en matière de physiologie comme d’éthologie.

Je ne l’écoute plus.
Sa description non seulement me sert la gorge, mais en plus elle me désespère. J’ai d’ores et déjà l’impression qu’il est trop tard, que nous n’y changerons rien.
Pire : je me rends compte du silence assourdissant qui nous entoure, qui dans l’immédiat m’inquiète beaucoup plus.
-Nous venons de nous battre contre trois chiens enragés, qui ont pénétré dans un bâtiment public après s’être rués sur les portes, causé un vacarme considérable dans ces couloirs qui résonnent énormément, dis-je à mes deux compagnons en interrompant Paco dans son déprimant exposé. Nous avons abattu ces trois animaux non sans mal, après qu’ils aient détruit la porte d’entrée du labo, au milieu de cris que nous n’avons pas su retenir et des aboiements. Pensez-vous que personne n’ait rien entendu ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi personne n’est ni à notre porte, ni sur le perron de l’immeuble, ni à notre chevet, alors que j’ai pu voir des passants et qu’à n’en pas douter nous ne sommes pas les seuls occupants du bâtiment à cet instant ? Paco, de quoi as-tu impérativement besoin avant qu’on se barre, très vite ?
Poussée d’adrénaline,  le court passage glacial du sang dans les veines étant rapidement remplacé par une sorte de fièvre qui regonfle mes muscles malgré moi. Les deux autres blêmissent, puis se rechargent de coloris plus chauds, non sans avoir manifesté brièvement un affaissement global sur leurs jambes s’étant un instant ramollies. Ces moments de tension ressemblent à la fin d’une constipation qu’on peinerait à retenir : ils vous tirent les boyaux du scrotum au diaphragme, relancent leur écho violent jusque dans la poitrine et les épaules, les ordres envoyés à vos membres ne l’étant pas par votre seule volonté mais par des réflexes (reptiliens ?) qui alimentent malgré vous votre aptitude à fuir le danger. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de serrer les fesses quand on passe un moment difficile ; votre sphincter anal  est l’exutoire à la surpression, si vous la dirigez mal. Tout comme il se relâche au moment où vous crevez.
On remplit à la hâte des sacs, des caisses faciles à transporter en un seul voyage, nos poches. Je jette un œil à la fenêtre. Notre bagnole est là, personne autour. Je m’arme, ils s’arment. On dévale les escaliers pour foncer vers le parking.
En bas de l’escalier plusieurs personnes semblent attendre, debout, regardant dans notre direction. Aucune marque d’agressivité. Seulement un regard ovin généralisé qui semble peiner à comprendre ce que nous faisons. Etudiants pour la plupart. J’invite les deux autres à presser le pas et à faire bloc, avant qu’ils réalisent et prennent une décision nous concernant. En tête de notre petite échappée, je bouscule de l’épaule ceux qui entravent notre passage. Vu leur manque de réactivité, je les imagine pleins de Valérie. La main cramponnée à ma batte salie de poils collants, tenant mes caisses avec les poings pour pouvoir réagir le plus rapidement en cas d’attaque, j’ouvre la voie vers notre voiture dont je vérifie qu’elle ne montre aucun signe de sabotage ou de crevaison. Mon cœur va exploser. Je sens la poitrine de Feda effleurer mon dos, ça me rassure. Elle est bien là.
J’ouvre les portes et nous jetons tout notre chargement en vrac à l’arrière, où s’engouffre aussi un Paco exsangue. Feda monte à l’avant, je conduis parce que je suis un con de mâle. On verrouille les portes.

Je démarre sans empressement, pour ne pas nous faire remarquer. Un problème à la fois, s’il vous plaît. Feda insiste pour que j’accélère, ce que je refuse catégoriquement. Je lui fais remarquer que les seules personnes à manifester de l’intérêt pour nous sont celles que nous avons vues dans le bâtiment et le parking, qui nous ont suivis d’un regard appuyé jusqu’à ce que nous le quittions. Sitôt quitté cette aire, les passants ne nous ont accordé aucune forme d’importance. Je ne veux pas que ce soit le cas. Je ne veux pas que des flics nous arrêtent et nous demandent pourquoi nous avons du sang sur nous, pourquoi Paco est blessé. Je ne veux pas éveiller le moindre soupçon, attirer la moindre attention. Je veux que nous redevenions tout le monde.
La rixe verbale se calme. J’ai envie de pisser. Sûrement la peur.

Paco se sent mal mais ne veut pas l’admettre. Il a de nouveau perdu les belles couleurs de la cavalcade bien qu’il ne saigne pas plus. Il présente un teint blanc jaunâtre et de soudains cernes sous ses yeux. Non, il ne veut pas qu’on s’arrête aux urgences, ni même dans une pharmacie. Ça m’arrange, je préfèrerais qu’on soit loin le plus rapidement possible. Les seules haltes concédées consistent en un retrait aussi massif que possible d’espèces dans trois distributeurs de billets différents  et l’arrêt dans une station-service pour user une dernière fois ma carte bancaire non loin du labo, le temps de remplir le réservoir de carburant et de vider les vessies des deux bonshommes. Brouillons les pistes, prévoyons la cavale. Nous avons changé de statut, passant de citoyens lambda à fuyards.
Si seulement on savait ce qu’on fuit.

 

 

 

Jed s’employait sottement à dynamiter des enclumes sur le bord de la route de Villeneuve, quand les gens étaient trop endormis ou trop saouls pour l’emprunter.  Ses cheveux courts et ses tenues de garçon la faisaient souvent passer pour telle à ceux qui la découvraient pour la première fois, son hobby destructeur parachevait la confusion.  Elle avait des jambes toutes fines qu’on ne devinait dans ses pantalons trop lâches que lorsqu’il y avait du vent ou qu’il pleuvait. Lorsqu’elle ne maniait pas la poudre ou la nitroglycérine, elle adorait la mécanique, tant et si bien que la noirceur localisée était une constante sur sa peau, pourtant douce et joliment blanche au naturel.

Je l’avais rencontrée un soir d’avril, sous une pluie de débris métalliques dont une partie avait bousillé ma voiture. « Mauvaise combustion de la mèche », m’avait-elle dit l’air coupable mais pas trop. Je l’avais retoquée en lui signifiant sa stupidité à n’avoir pas employé un simple détonateur, puis elle m’avait convaincu de son choix en m’affirmant qu’elle le trouvait plus poétique. J’avais eu l’idée grotesque de prendre cette route, déserte la nuit, pour n’aller nulle part, puisqu’il n’y a de toute façon rien à faire à Villeneuve la nuit. Elle n’avait pas eu le temps d’interrompre l’étincelante progression de la poudre incandescente avant mon inattendu passage. Mon trajet eut finalement quelque intérêt, me proposant à la fois un spectacle pyrotechnique, la découverte d’une jeune femme charmante, et la destruction d’un bien dont je me suis par la suite fort bien passé.

Le jour et certaines nuits Jed sentait la poudre, le soufre et le cambouis. Le soir elle sentait le savon d’Alep et l’eau de muguet, surtout si elle savait que je venais. Je mesurais chaque fois l’immense privilège qu’elle me faisait en m’offrant la féminité qu’elle tenait si secrète par ailleurs. Elle était capable d’une grâce délicieuse, sitôt tombée son armure d’artificière en goguette. Dans sa cuisine un peu désordonnée, elle officiait avec soin pour composer des plats souvent relevés dont la précision de la cuisson et des assaisonnements m’ont toujours stupéfait. Je lui amenais les fleurs qu’elle oubliait de cueillir pour remplir son unique vase pas très beau et elle, en échange, me racontait ses dernières aventures et la dislocation magistrale d’enclumes plus gigantesques les unes que les autres. Le plaisir qu’elle éprouvait à faire exploser des choses était presque d’ordre sexuel, comme répondant à la fois à un désir, une frustration et à l’exaltation orgasmique d’un final puissant et imprévisible. J’aimais son dos dessiné en sourdine, qui se contractait avant la détonation, juste au niveau des omoplates en un tressaillement de satisfaction vibrant.

Je ne me souviens pas de sa nudité, au point que je me demande si je l’ai déjà vue totalement dévêtue. Ses épaules fluettes ne laissaient en aucun cas présager de sa force physique, ses bras si jolis non plus, mais la bougresse aurait pu me coller au mur d’un simple uppercut si elle l’avait souhaité. Elle avait eu l’idée idiote de se faire tatouer un motif abstrait sur la cheville, plus par défi que par goût, qui interrompait malheureusement  la merveilleuse continuité lactée de ses jambes ne voyant jamais la lumière du jour. Il y avait dans cette femme une fragilité dont l’ampleur était à l’exact opposé de ce qu’elle diffusait d’elle. Ses yeux, d’un bleu très pâle, jouaient les arrogants tout en ne sachant pas tout à fait dissimuler sous leur masque transparent la profondeur abyssale de leur sensibilité. Ils se voulaient de glace mais s’avéraient de cristal, ce qui me fascinait tout à fait. Je les regardais de biais, pour en saisir toute la profondeur et atteindre leur rétine en espérant capturer ses pensées.

Jed était intelligente et nageait comme un rat. Elle pêchait les murènes avec un maillot à pois, courtisait les méduses et flattait les limandes. Elle avait un parapluie à sept baleines et un perroquet à sept branches pour accrocher ses vêtements alourdis par la pluie. Elle parlait en farsi aux releveurs de compteur et savait séparer les chiens qui se battaient. Je m’amusais de la voir courir pour se mettre à l’abri quand elle faisait péter un truc nouveau ou tentait de nouveaux mélanges, avec ses airs de petite fille qui viendrait de mettre un pétard dans la boite aux lettres d’un voisin facho. Elle n’avait de regard pour les saisons que pour l’hygrométrie relative, s’affranchissant de toute autre valeur qui aurait pu nuire à d’autres. Elle conduisait un camion dont le volant était plus grand qu’elle, sa tête parfaitement dessinée dépassant à peine du tableau de bord austère et gigantesque d’engins construits un jour pour aller partout sauf sur des routes.

Un soir de juin, alors que je m’approchais de son perron un bouquet de marguerites à la main, je fus interpelé par une odeur inhabituelle, qui n’avait rien du savon d’Alep ni du soufre. Jed sortit pour m’accueillir, m’embrassant promptement mais avec beaucoup de tendresse. Elle me prit par la main et me conduisit un peu à l’écart de la maison pour m’asseoir sur la banquette d’un camion faisant office de canapé. S’asseyant à mon côté, se pressant un peu contre moi, elle serra fort ma main dans la sienne, que je serrai à mon tour avec une force comparable. Sans quitter sa maison des yeux, il me dit d’un ton clair : « j’en ai marre, faut que je bouge ». A peine ces mots achevés, un brasier entoura toute la demeure quasi instantanément, enflammant à une vitesse étonnante ses murs de bois peint. Mon regard oscillait entre la maison en flammes et le visage imperturbable de Jed, qui semblait attendre sans joie ni désappointement la fin de l’incendie. Le feu lui donnait des tons chauds que je ne lui connaissais pas, d’une beauté à couper le souffle.

Me tenant toujours la main, elle m’emmena de l’autre côté du brasier jusqu’à son atelier, où un énorme pick-up chargé plus qu’il ne le devait nous attendait. Tandis que j’entendais derrière moi la charpente s’écrouler sur le plancher dans des nuages d’étincelles, j’aidai la jeune pyromane à accéder à l’habitacle trop haut de ce véhicule trop gros. Tout aussi tendrement que la fois précédente, elle m’embrassa, ajoutant un « c’était bien de t’avoir » en guise de ponctuation. Puis elle partit.
Je ne l’ai jamais revue, mais je suis son parcours en guettant les enclumes volantes qui le jalonnent, dont il est parfois question dans les journaux.
La route de Villeneuve n’a jamais été si morne que depuis qu’elle n’est plus là. Je crois que cette région pousse à la morosité, étouffe les caractères fougueux et contraint les destins enflammés. Ça me donne envie d’allumer quelques mèches, histoire d’y ramener un peu de poésie.

J’ai beaucoup tué par le passé. Des hommes, principalement. Des ordures, uniquement. Du moins était-ce ainsi que je me donnais bonne conscience. Des organisations mafieuses m’embauchaient pour éliminer tel ou tel de leurs collaborateurs et je le faisais, convenablement et avec une efficacité sans faille. Il me faut avouer que dans certains cas  j’y ai même éprouvé du plaisir. Eliminer un usurier qui accable depuis des années les commerçants d’un quartier ou un mac violent m’est toujours apparu comme une bonne action. Je me voyais comme un régulateur de la laideur humaine, quand bien même j’agissais au service de ceux qui l’entretenaient.

Les flics ne se sont jamais énormément préoccupés de mes activités, laissant à la racaille le soin de s’autoréguler ; il était bien rare que mes cibles soient inconnues de leurs services, leur mort leur apparaissait dès lors plutôt comme un soulagement provisoire tant qu’elle n’induisait pas désordre ou dégâts collatéraux sur la population civile.

J’ai raccroché les armes depuis quelque temps maintenant. Négocier ma retraite n’a pas été sans mal et m’a coûté fort cher. Si je parle, je suis mort. On m’a demandé un impôt sur la tranquillité exorbitant, mais désormais je me sens paisible. Les dizaines de pièces accablantes que j’ai accumulées pour assurer  mes arrières, disséminées dans différents coins du monde chez plusieurs notaires et avocats pour être produites après mon décès s’il s’avérait suspect ont achevé de sceller le pacte de paix avec mes ex employeurs.

Tandis que je caresse tendrement les seins de Freda sur notre lit, l’invitant en la mordillant légèrement à jouir entre mes bras, je pense à ce passé sans douleur ni culpabilité. Elle seule compte et son plaisir de l’instant. J’aime perdre ma bouche sur sa nuque, sous ses cheveux ondulés, mi-longs qui viennent se prendre dans ma barbe courte. D’assis l’un derrière l’autre, nous basculons en position couchée pour consommer son orgasme avec délectation. Ses tétons sont devenus durs comme du cuir bouilli, ses seins d’une fermeté sublime. Je la sens vaciller alors que l’une de mes mains rejoint les siennes en haut de ses cuisses qui commencent à trembler comme si elles accueillaient le réveil du monde.
Je regarde cet intérieur épuré, qui ne semble que provisoire, où les pièces s’enchaînent sans cloison et donnent toutes sur une grande baie vitrée donnant sur un jardin clos. Dans cette fin de nuit du 15 août où l’orage a plusieurs fois grondé en déversant des torrents de pluie, les arbres et les arbustes brillent dans la nuit : ils sont tous recouverts d’une improbable neige lourde qui est en train de tomber. Je réveille délicatement Freda qui s’est endormie de plaisir afin qu’elle profite du spectacle. Elle qui déteste tant qu’on lui vole son été se réjouit de l’incroyable moment qui s’offre à nous. Voulant le fixer par l’image avec mon téléphone, je traverse nu la grande pièce à la recherche de celui-ci, sans y parvenir à temps.  Lorsque je fais coulisser la baie la neige est déjà devenue soupe, dévoilant un décor sombre rappelant le dégel boueux de fin d’hiver, feuilles et fleurs ayant en bonne partie été cuites par le froid.  Ce qui était si doux quelques minutes auparavant se transforme en un paysage lamentable sur fond sonore de grosses gouttes et d’éclaboussures flasques. Je retourne dans le lit où ma compagne désespère de la météo pitoyable, oubliant déjà le plaisir charnel qui l’avait emplie si peu de temps avant. Maussades, nous dormons à peine.

 

J’aime l’odeur de la pluie qui s’évapore sur le sol chaud, le reflet des flaques sous le soleil estival, quand bien même il n’apparaît qu’entre des faisceaux plus ou moins épais de nuages gris. Je n’aime l’été que lorsqu’il est voué à disparaître momentanément, qu’il ne m’accable pas d’une chaleur ou d’une sécheresse prolongées. Je n’ai pas le temps d’arriver jusqu’à ma voiture pour aller chercher les croissants que quatre silhouettes sombres viennent s’inscrire sur le sol brillant d’humidité. Je suis désarmé, mal réveillé, et théoriquement en paix pour et depuis plusieurs années. Relevant la tête, je distingue quatre hommes dont je peine à savoir s’ils sont des flics ou des gangsters. La façon dont l’un d’entre eux m’interpelle verbalement me fait choisir la première option. La mauvaise nouvelle m’apparaît comme un soulagement : Freda ne risque rien. Je les suis bien sagement dans leur véhicule, non sans leur avoir demandé si je pouvais prévenir ma belle. « On s’en chargera, monte. »

Aucune information ne filtre sur les raisons de mon arrestation. Je ne suis innocent de rien mais jusqu’ici je n’avais jamais été nullement inquiété, ma discrétion et la nature de mes victimes aidant à cela. Le trajet me semble interminable qui me mène jusqu’à la garde-à-vue. Le paysage me paraît plus austère que jamais, l’austérité étant accentuée par l’infâme odeur de choux bouilli causée par les dégâts de la neige sur les repousses de colza dans les immenses champs qui jalonnent la route. Je souris sans succès aux deux policiers qui m’encadrent, ils continuent de tirer une gueule de six pieds de long qui n’ajoute aucun plaisir à la balade forcée. Nous pénétrons dans un bâtiment par le sous-sol, puis on m’emmène sans émotion apparente dans ma geôle du jour en attendant que me soit exprimé ce dont on me soupçonne.

 

 

Deux ans d’instruction, d’appels et autres procédures, qui m’ont vu sortir épisodiquement le temps de retrouver ma chérie et de désespérer d’en être à nouveau séparé. J’ai buté ce gros con de Boltoni il y a presque dix ans, et c’est maintenant que ma vie a pris un tour nouveau qu’on vient me le reprocher. Cet abruti avait la mauvaise idée d’être à la fois un truand notoire et un personnage politique influent. Il y a eu enquête et une maudite vidéo m’identifie assez clairement. Malgré toutes les tentatives pour minimiser sa véracité ou exploiter les failles du dossier, il apparaît de plus en plus clairement que je vais plonger. D’autant que le procès est l’occasion de faire remonter à la surface un certain nombre de mes autres interventions dans la régulation démographique des salopards. Je dois avouer que l’idée de nettoyer le tribunal et la maison d’arrêt de leurs occupants qui veillent à mon incarcération me traverse l’esprit. Seulement je suis moins jeune et entraîné que je l’ai été, et il y a Freda, que je veux retrouver.

C’est étonnant comme on peut ne pas se faire à l’idée que l’on va être coffré sur le long terme. Lorsque le petit fourgon dans l’enceinte de la maison d’arrêt s’ouvre pour m’y accueillir puis me conduire dans la prison modèle où je vais devoir poursuivre mon séjour, je ne peux réprimer un hurlement de douleur et un torrent de larmes. Perpette, putain ! Perpette ! Mes tripes me sortent par la gorge et se répandent sur le sol, je perds connaissance.
La prison de Serqueuil est un site expérimental, lancé sous un gouvernement presque de gauche pour vérifier si la réhabilitation des condamnés aux longues peines est envisageable. Les prisonniers y circulent relativement librement, un peu comme dans un asile psychiatrique. Il n’y a de cellule fermée en permanence que pour les individus jugés extrêmement violents ou suicidaires, et quelques séquences d’isolement punitif pour ceux qui seraient tentés de causer des troubles à l’ordre du centre pénitentiaire. Sur à peu près un hectare de terrain en pente au flanc d’une petite montagne jurassienne, environ deux cents détenus ont accès à des cours, des activités et ce qu’il convient de nommer un parc.
Je passe les premiers mois à me morfondre, préférant dans un premier temps l’isolement des suicidaires au contact de mes plus ou moins semblables. Il faut que je digère ma colère contre le système judiciaire et moi-même. Je paye mon erreur d’appréciation et le fait qu’on préfère par principe voir l’assassin d’un salaud en tôle et ce même salaud vivant. J’use mes poings contre les murs jusqu’à l’épuisement de douleur, perds environ dix kilos et refuse de lire mon courrier ainsi que les visites de Freda. Tant que je suis en colère, ce n’est pas le désespoir qui prend le dessus. Je m’échapperai si je veux survivre, reste à savoir comment et quand. Il n’y a pas d’autre possibilité de toute façon. Pour penser efficacement, je dois donc évacuer les émotions parasites. Ça prend du temps.

Freda me connaît bien. Quand je reprends contact avec elle, elle ne m’en veut pas du délai de silence. Elle a accepté que je fus un tueur avant de la connaître car je le lui ai dit, elle en connaissait les conséquences possibles. Au-delà des échanges de mots d’amour et de manque, il me faut désormais trouver le moyen de lui exprimer mon envie de quitter les lieux coûte que coûte. Nos rares séances de parloir libre nous servent à envisager un vocabulaire parallèle qu’il nous sera  possible d’employer par la suite à l’écrit. Je ne me fourvoie pas dans les petits trafics internes pour obtenir un téléphone, un contact extérieur ou une arme. Je deviens le prisonnier modèle, que mes tempes désormais grisonnantes accréditent plus efficacement encore que mon comportement impeccable.

Je deviens jardinier. Non pas que l’on me donne une fonction de ce type pour l’établissement, mais que je me mets brutalement à me prendre de passion pour ce hobby. Je décide de faire pousser certains arbres fruitiers et légumes depuis la graine. Je me documente à l’aide de la bibliothèque interne et, bénéficiant de la bienveillance réservée aux meilleurs prisonniers, j’accède à de petites parcelles cultivables sur le coteau herbeux entre les bâtiments ainsi qu’aux outils de jardinage. Dès le matin, j’occupe mon temps de détention à creuser profondément le sol jusqu’à la roche et à empiler les couches de résidus organiques de la cantine ou d’ailleurs pour créer –avec un aval très relatif des responsables du site- un espace de potager productif.  J’aligne proprement légumes abimés, matières molles, brindilles issues des arbres du parc et herbe fraichement coupée en une couche vivante épaisse qui sera le substrat de mes plantations adorées. Je vais jusqu’à chier dans mon compost pour en accélérer l’efficacité. Bien que chacun ici sache que je suis un tueur efficace et que j’ai été très prolixe dans ce domaine, mon allure de Pierre Richard vieillissant chérissant ses plantes m’inscrit dans une identité nouvelle qui fait bientôt de moi une sorte de mascotte de Serqueuil.

Le temps passe. On me voit ici dans la durée. Je fais pousser des arbres, ce qui signifie l’acceptation de mon impossibilité de quitter les lieux et la volonté de les trouver à mon goût pour y finir mes jours. On y voit une rédemption, une épiphanie, de la sagesse. Je n’y vois que la façon de patienter et de préparer mon évasion.

 

L’hiver approche. Dans le Jura il est particulièrement  rigoureux. Je me sens de plus en plus comme dans un asile psychiatrique. Le personnel prend soin de moi, mes co-détenus (patients ?) me respectent à la fois pour mon passé et mon présent. Je fais attention à ne pas ingérer la plupart des médicaments qu’on me propose, jouant de différentes astuces pour faire semblant d’avaler. Si le fait d’avoir des dents creuses peut présenter un avantage, c’est bien celui-ci. Alors que mes collègues sont un peu groggy dans l’après-midi et dociles comme des chatons mourants le soir, je feins la fatigue tout en repérant tous les angles morts ou les cycles de surveillance. Je sais déjà que je ne creuserai pas de tunnel, la roche rendant cela impossible. Je n’entraînerai pas non plus Freda dans une escapade avec hélicoptère d’autant plus que l’entrelacs de filins qui surplombe la partie à l’air libre rend tout atterrissage impossible. Je fabrique des outils, consciencieusement, l’air de rien, à partir de morceaux de métal, d’objets trouvés en creusant ou d’autres volés ci ou là. Il y a dans l’enceinte un ancien mur de briques ayant été conservé à des fins probablement esthétiques, témoignage ancien du monastère qui se trouvait là  encore deux siècles plus tôt. J’ai remarqué une faille dans ce mur, qui me permet de dissimuler un certain nombre de choses derrière certaines briques qui ne sont plus scellées. Une lame, un morceau de papier et de quoi écrire, ainsi que du fil de fer. Situé dans un angle mort auquel les caméras-bulbes n’ont pas accès, il n’est surveillé que lors des passages des drones. Mais là n’est pas ma meilleure planque.

Mon potager a été contrôlé maintes et maintes fois. Ses annexes aussi. Sur le bon mètre vingt d’épaisseur qui le constitue, je suis parvenu à dégager une loge suffisamment grande pour m’accueillir tout entier, plusieurs jours s’il le faut. Il m’aura fallu presque trois ans pour que les racines des arbres fruitiers servent à le maintenir suffisamment pour que son plafond ne cède pas. L’eau ruisselle le long de la roche, en particulier en cette saison, et un simple morceau de tissu peut me permettre de l’éponger pour ensuite la boire en le suçant. J’ai fait pousser et dissimulé suffisamment de courges et autres carottes pour tenir plus d’une semaine confortablement. Quelques trous entre les racines m’offrent suffisamment d’air pour respirer. J’ai procédé à trois tests de quinze à trente minutes, durant lesquels j’ai à la fois eu le temps de pénétrer par l’étroit passage, replacer le substrat fibreux et vérifier que je ne suffoquais pas. La petite clôture couverte de végétation placée en périphérie du potager suffit à dissimuler mon entrée à la caméra bulbe.

Jour J.

Freda est partie pour un séjour dans sa famille il y a une semaine dans le grand Ouest, loin du Jura. De là, elle a repris sa voiture et, chargée d’espèces accumulées depuis longtemps, s’est mise en route vers la Suisse par un itinéraire discret. Il bruine à Serqueuil, mais rien de suffisant pour me dissuader de jardiner. J’attends le passage du drone pour aller récupérer ma lame et mon fil de fer.  Mon matériel d’écriture est resté dans ma cellule ce matin, dissimulé comme un journal intime sous mon drap. On peut y lire une sorte d’agenda où aujourd’hui est marqué d’une croix. D’autres repères géométriques relatent les passages de l’entreprise de blanchisserie, des livreurs de la cantine et autres interventions extérieures dans la prison.  Aujourd’hui est parfait, avec ses multiples possibilités d’échappée par le biais de véhicules externes.  Le camion de la blanchisserie va bientôt sortir. Discrètement, je m’enterre.

La température dans ma petite grotte est très agréable. Bien que le faible renouvellement d’air et la fermentation du compost limitent l’oxygène, je parviens à respirer convenablement en m’imaginant sous une litière forestière. La pénombre est totale, m’obligeant à rechercher mes ressources à tâtons. Le plus désagréable à supporter est le ruissellement froid sur la roche, qui me pénètre. Je n’ai pas trouvé de solution à cela, gageant que j’en ferai mon affaire si cela ne devait durer qu’une poignée de jours. Il me reste aussi la possibilité de recouvrir la roche d’un peu de substrat prélevé sur les parois, mais cela compliquerait mon alimentation en eau. Je pisserai dans la partie basse de mon abri, que j’ai un peu plus creusée sur la longueur pour pouvoir la combler au fur et à mesure quand il me faudra y déféquer. Dans cet espace ne me laissant qu’à peine la possibilité de me retourner, je m’allonge comme dans un sarcophage, à une température avoisinant les 35 degrés.
Il faut environ une heure aux gardiens pour réaliser ma disparition. Le régime de relative liberté interne enjoint un niveau de surveillance limité, notamment en termes d’accès aux toilettes ou à la bibliothèque. Les drones ne se mettent réellement en branle pour une éventuelle recherche qu’après avoir effectué une rotation complète des différents espaces de vie sans que leur logiciel de reconnaissance ait décelé une absence. L’alarme qui sonne le rassemblement des prisonniers et la sécurisation des portes m’emplit d’une grande satisfaction. J’ai l’impression d’avoir déjà quitté le centre pénitentiaire !

J’entends des pas, des voix, des moteurs de drones tout autour de ma planque. Un peu de terreau me tombe dessus et durant un instant je crains d’être enseveli vivant ou découvert. Mais les racines tiennent bon. Ça va dorénavant se jouer sur la durée. Je dois faire oublier que je suis ici pour qu’ils soient convaincus que je suis parvenu à partir. Freda a quitté le pays et m’attend dans un petit hameau Suisse perdu dans les montagnes, qu’elle a repéré l’année dernière. Là, sans téléphone portable, carte de crédit ni un quelconque objet traçable, elle s’offre un séjour splendide dans un gîte fermier, marchant chaque jour à flanc de montagne pour de longues randonnées solitaires. Imaginer l’air qu’elle respire rend le mien moins vicié. Elle a teint ses cheveux pour redevenir rousse ou s’essayer au noir, semé de faux indices depuis des mois pour nous faire croire ailleurs et vendu à de faux acheteurs la voiture dans laquelle elle roule de nouveau, qu’ils assurent encore un an de sorte qu’on ne remonte pas l’immatriculation jusqu’à elle.

Dans mon trou, le temps passe à une allure étrange. Ce sont principalement les repères sonores qui m’indiquent le temps qui passe et une idée des heures. Je peaufine les derniers détails de mon plan pour être certain de ne pas commettre d’erreur. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité, ce qui sera un atout majeur lors de ma fuite. Au bout de trois jours je me rends moi-même compte que je sens le fennec pourri. Cela m’aidera aussi probablement si on lance des chiens à ma poursuite.
D’ici, aucune information extérieure ne filtre. J’entends juste des bribes de conversations entre détenus qui se réjouissent pour moi et rient que je tienne mes poursuivants en haleine. Je dois tenir au moins une semaine avant de mettre un pied dehors. Les courges crues commencent à me donner mal au bide, les tomates blettissent dangereusement. Les carottes compensent un peu mais l’eau a un goût de chiotte. L’humidité me cause des escarres et je sens ma peau se défaire sur les points d’appui. Le soir, j’élargis un peu en passant mes doigts les orifices qui me permettent de respirer. De jour comme de nuit je dois gérer la désagréable cohabitation avec des invertébrés de différents ordres, gluants, glissants ou grignotants. Mon sommeil n’est jamais total et bien qu’immobile l’essentiel du temps je ressens une fatigue importante. Ne pas flancher.

L’état d’extrême surveillance cesse. Les drones reprennent leur rythme normal, rondes et sorties retrouvent la régularité habituelle. Les atavismes ont la peau dure, en particulier en milieu clos. Ils ont conclu que j’étais en cavale et relâchent un peu la pression sur l’intérieur du pénitencier. Si je peux tenir plus d’une semaine je le ferai, mais au soir du cinquième jour cela commence déjà à devenir très dur. J’entretiens mes articulations par de petits exercices que l’étroitesse de mon abri m’autorise.

Les plaies commencent à brûler en permanence, je devine un début d’infection au niveau de la hanche gauche, celle qui a le plus été en contact avec la pierre. Deux jours de plus. Deux jours et je sors.

Je me suis enterré il y a une semaine et 14 heures environ. Tous les détenus sont dans leurs cellules et les gardiens de nuit ont pris le relais de ceux du jour. Leur attention est moindre, surtout depuis que les drones font une grosse part du boulot. J’ai longuement tressé mon fil de fer pour le rendre plus résistant et le terminer par deux solides poignées recouvertes de tissu. Cet outil dérisoire est ma porte de sortie, mon fil d’Ariane. Sitôt le passage du petit engin volant autonome achevé, j’ouvre délicatement la discrète trappe de débris végétaux et de terreau pour enfin respirer l’air libre. Je m’emplis les poumons avec un bonheur inouï. Le temps de me faire à l’éclairage artificiel du parc qui m’éblouit, je referme ma cachette avec la même délicatesse que celle réservée à son ouverture. Je me déplie et m’étire à l’abri de la petite clôture, grappille deux tomates-cerises pour prendre des forces et m’élance en direction de l’arbre selon un itinéraire maintes fois répété dans ma tête. Il tient compte des angles morts, des zones d’ombre et des rares éléments de dissimulation que j’ai repérés durant mon temps d’incarcération. Je dois faire vite, voire très vite.  L’arbre en question est un grand frêne, fierté de Serqueuil tant il symbolise l’audacieuse ambition du programme de ce centre. Il monte au-delà des filins anti-aériens et c’est en cela qu’il m’intéresse.
Sitôt arrivé à sa base, je l’enlace à l’aide de mon fil tressé et, usant de toute ma force en déplaçant mon centre de gravité pour créer une tension forte sur mon outil, je le grimpe avec vigueur jusqu’aux premières charpentières situées à plus de quatre mètres du sol. Essoufflé, un peu blessé mais satisfait, je me concentre pour la suite de l’ascension.  Mes vêtements dégueulasses me servant de tenue de camouflage me donnent un peu confiance en ma tentative. Le dispositif anti-hélicoptères est à ma portée. Profitant de la pente naturelle du terrain, j’emploie mon outil comme une tyrolienne pour glisser mollement vers la haute clôture au sommet de laquelle sont tendus les filins. En descendre est presque un jeu d’enfant, si l’on oublie la douleur de mes multiples écorchures. Me tenant au poteau, je limite les vibrations et file sans bruit aussi vite que mon cœur le permet pour franchir la zone dégagée qui entoure le site sur près de cent mètres. Là encore, la pente me donne des ailes jusqu’à ce petit bout de falaise que je n’avais jusqu’alors observé que de loin. A cet instant, je considère mon séjour dans le noir comme un cadeau précieux. La nuit n’est pas nuit pour moi, cela facilite considérablement mes déplacements.

Déjà, j’entends la rivière en contrebas. Aucune ronce ne me retient plus de ses épines perfides, je sais que si j’atteins l’eau je suis pour ainsi dire sauvé.

 

Après m’être retapé de mon épuisement en Suisse pendant quatre jours, à la discrétion d’une Freda au top de l’efficacité dans ce domaine, nous sommes partis ensemble vers l’Italie, puis avons traversé les Balkans.  Nous avons franchi chaque frontière séparément : elle dans sa voiture avec ses véritables papiers d’identité, moi à pied par des chemins détournés. Elle me déposait quelque part avec une carte, et je la rejoignais un ou deux jours plus tard sur un sentier de trekking, depuis lequel elle me reprenait en charge. Une décoloration de mes cheveux et sourcils me donna une allure nouvelle qui me déplaisait fortement mais handicapait sérieusement mon identification rapide. Chapeau de randonnée et lunettes de soleil faisaient le reste. Une fois en Croatie je n’étais de toute façon plus du tout inquiet des risques d’identification, qui auraient au pire pu être le fait de quelque vacancier français se souvenant des nombreuses photos de moi dans les journaux télévisés.

La somme rondelette que j’avais mise de côté durant mes années d’assassinats nous a notamment  permis de racheter un fourgon aménagé après avoir rendu la voiture impossible à identifier. Freda a accepté l’idée que nous devrons sûrement beaucoup voyager durant les prochaines années. Suivant un itinéraire regroupant mes différentes planques à fric, nous longeons la mer noire et remontons jusqu’aux limites de l’Ukraine, où l’automne est magnifique. Nous passerons l’hiver en Transylvanie, je pense. J’y ai acheté il y a longtemps une ferme abandonnée avec la complicité d’un prête-nom. J’ai des talents certains pour le maraîchage, que je pourrai mettre en pratique au printemps prochain si l’on ne m’a pas de nouveau arrêté.

 

 

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Solveigh aimait les mâchicoulis comme certaines aiment les tartines de viande. En véritable funambule de l’hérédité, elle dégommait l’assaillant depuis son perchoir comme personne, en y prenant un plaisir qu’elle aurait eu du mal à dissimuler sous son long manteau sombre.

Je l’avais rencontrée un soir de mai, alors qu’il pleuvait plus des enclumes que des hallebardes, ce qui était assez normal dans cette région. Nous étions arrivés en même temps sur le trottoir d’un hôtel sans envergure, pâle et minable, assez typique des alentours. Apercevant nos visages respectifs au travers des colonnes de gouttes plus larges que le bras, nous avions ri de nos états calamiteux et aqueux. Nous avions l’air de deux godiches trempées dans la soupe froide, posées là sans qu’aucun écho humain ne semble vouloir s’emparer de l’ouverture de la porte qui nous coinçait dehors.
Après que nous fumes accueillis à serpillère ouverte par le tenancier des lieux, nous avions égoutté notre signature sur le registre pour disposer chacun de la chambre que nous avions réservée au préalable, pour des raisons probablement très différentes. Son sourire m’avait fait du bien, son rire encore plus.

J’extrapolai longuement ce qu’elle était depuis la solitude moite de la chambre-séchoir dans laquelle mes effets étaient étendus sur tous les supports possibles en vue d’une hypothétique dessiccation nocturne. La buée était si abondante sur la fenêtre qu’elle en ruisselait sur le convecteur électrique, qui produisait des crépitements joueurs chaque fois qu’une éclaboussure rencontrait ses résistances. Enfermé dans un sauna de fortune qui sentait la vieille dame, le désodorisant pour toilettes en aérosol et le salpêtre, je sentais mon esprit partir dans des fantasmes parfaitement platoniques concernant cette souriante et humide promeneuse. La densité de la pluie, le trouble qu’elle continuait de causer à mon regard tandis que mes sourcils n’épongeaient plus l’eau tombant de ma chevelure, et la fatigue grelottante m’avaient empêché d’analyser bien finement ce dont elle avait l’air. C’était d’ailleurs à se demander si je n’avais pas ressenti son sourire plus que je l’avais vu, employant des sens habituellement négligés pour le deviner sans que la vue puisse être sollicitée.

Elle avait une sorte de grande gabardine noire – à moins qu’elle ne fût bleue- dont le col en fourrure aplatie ne l’emmitouflait plus vraiment. Cela avait dévoilé un long cou clair largement révélé par une chevelure de jais, comme le pied d’une lampe de bureau qui n’en est finalement que la seule partie visible. Pressée, elle aurait tout autant pu l’être par un emploi du temps tendu que par la fuite des extravagantes intempéries qui nous avaient acculés presque l’un contre l’autre face à cette devanture minable d’hébergement de troisième zone.  Je ne sais pourquoi, mais j’avais l’impression qu’elle était arrivée en train ; probablement n’imaginai-je pas qu’elle eût pu trouver confortable de conduire vêtue comme elle était –robe et gabardine sur bottines lacées- et qu’il lui fût plus agréable de transiter par voie ferroviaire.
Je rêvai donc ce personnage une bonne partie de la nuit, lui donnant des rôles, des origines et des missions différentes au fil des songes, que je reconstruisais à l’envi sous l’influence des variations de température et d’hygrométrie de ma chambre dont le papier-peint commençait à se décoller. Le manque d’aération, les étincelles du convecteur qui éclairaient de façon impromptue les murs aux dessins de plus en plus incertains et la buée dégoulinante contribuaient aussi à me maintenir en état second. Les yeux grands ouverts, je voyais sur les carreaux se former des continents sauvages en migration tellurique, des vagues d’amibes ou des drakkars conduisant des Solveigh conquérantes sur des rivages normands en mal de pillage.

Au petit matin, j’avais l’impression d’être un migrant sur un radeau  classe affaires  qui se serait échoué sur une plage de moquette molle. Rassemblant de mes effets ce qui pouvait être enfilé, je me mis en phase avec mon métabolisme puis gagnai le réfectoire brun-orange qui tenait lieu de salle de petit d-déjeuner. Solveigh était déjà là, m’invitant du regard et d’un nouveau sourire à la rejoindre à sa table de bistrot glaciale, sous la lumière blafarde d’un demi-néon dissimulé dans un joug de bœufs. Visiblement, elle n’avait pas prévu suffisamment de vêtements ou bien sa sacoche n’était pas assez étanche, car le bas de sa robe noire avait laissé derrière elle une traînée liquide sur le carrelage, qui me fit glisser inélégamment alors que je tentais de remplir  avec dignité un bol de chocolat et de céréales.

Avais-je été si lisible sous les précipitations qu’elle avait tout de suite compris que jamais, au grand jamais, je n’allais tenter de la séduire ? Toujours est-il qu’elle se présenta dès que je me fus assis dans un petit bruit de flaque sur la banquette en skaï rougeâtre, puis me parla avec autant de spontanéité que si j’étais son meilleur ami homo depuis des lustres. Tout ceci me convint parfaitement, et je lui retournai la politesse en endossant ce rôle qui me correspondait à bien des niveaux, si ce n’était une hétérosexualité acquise de longue date et inéluctablement installée. Je lui en fis brièvement part, en prenant garde que cela ne paraisse pas un appel du pied, puis nous poursuivîmes notre délicieuse conversation matinale en enchaînant les tasses et les bols, au grand désarroi de l’irascible gérant du petit-déjeuner. Nous parlâmes de tout. De la pluie, de nos amours, du cours du poireau sur le marché madrilène, et des dernières tendances du point-de-croix.  Nous oubliâmes le pourquoi de notre présence dans cette ville morne, au point que nous quittâmes l’horrible hôtel avant midi sans avoir aucune idée de ce que nous étions censés faire à partir de cet instant.

La ville avait des remparts parfaitement restaurés. Nous nous y promenâmes un moment, puisque la pluie avait cédé la place à un ciel gris clair qu’ici on appelait beau temps. Il régnait pendant notre balade une atmosphère complètement surréaliste. Elle portant sacoche, moi sac de voyage, nous marchions en long et en large au pied, puis sur l’antique structure défensive aujourd’hui sans emploi. Nous en vînmes à regretter la paix établie entre les cités, qui privaient la région d’une animation qui n’aurait pas été de trop. J’avais du mal à l’admettre, mais nous rajeunissions à mesure que notre promenade durait. Nos raisonnements, nos postures, notre démarche devenaient peu à peu ceux d’adolescents. Bientôt, nous nous poursuivîmes comme des gamins en poussant des cris d’orfraie lorsque l’un touchait l’autre. Nous perdîmes nos bagages, sans que cela nous préoccupât le moins du monde. Dans cette liberté infantile, bien plus grande en fait que celles qu’on s’imagine s’occtroyer à l’âge adulte, la valeur des choses devint tout autre.

Nous nous postâmes aussi haut que possible, dans l’un des mâchicoulis récemment reconstitués pour attirer le tourisme historique dans ce lieu où rien d’autre n’avait d’attrait. Nageant dans nos fringues comme dans un déguisement trop grand, nous étions deux petites ombres jouant à cache-cache avec des ennemis invisibles, venus pour assiéger la ville. Solveigh avait ramassé en chemin quelques pommes miniatures sur un pommier d’ornement –nous nous disputâmes au passage quant à savoir s’il s’agissait d’un pommier du Japon, de fruits toxiques ou de vraies pommes miniatures- et les avait placées dans la poche de sa gabardine fourrée devenue pour elle presque aussi vaste qu’une tente. M’appelant auprès d’elle, un doigt sur la bouche pour me signifier qu’il me fallait obtempérer en silence, elle arma son bras et dégomma plusieurs passants de suite en leur criant « sus à l’ennemi, vous nous aurez pas !» avant de m’entraîner plus loin pour que nous nous y cachions, haletants.

La journée se déroula ainsi, avec une légèreté asexuée qui nous emplissait d’un bonheur indéfinissable. Car si nous nous comportions en enfants, nous avions encore en nous tout un tas de souvenirs d’adultes, dont aucun n’était en mesure de rivaliser. Cette liberté dont nous jouissions là était d’une nature que nous avions oubliée, ou plutôt d’une nature que nous avions effacée de notre champ de possibles. Tout était fortuit, mais d’une importance capitale ; nos rêves étaient jour et nos envies sans limite.

Sans que nous sachions trop comment, nous fûmes appelés à nous séparer, de mystérieuses nécessités impliquant que l’on reparte chacun de notre côté. Il me semble qu’il s’agissait d’une sorte de réflexe instinctif nous appelant à la manière de la voix de notre mère nous annonçant le dîner ou le goûter.

Je mis plusieurs heures à retrouver mes bagages. Lorsque ce fut fait, mes vêtements me seyaient à nouveau. Je repartis vers ma voiture, avec une pensée diffuse pour la gare dont je peinais à comprendre l’origine.  Mettant machinalement le contact, je quittai la ville avec la désagréable impression d’y avoir laissé quelque chose d’important.
Lorsque je compris de quoi il s’agissait, je ne pus retenir mes larmes.
Mon enfance était restée là, avec une petite fille géante qui l’avait ravivée d’un sourire  le temps d’une dernière bataille contre l’âge adulte.

 

 

Zantchevski

-Quoi, Paris ? Qu’est-ce qu’elle aurait pu y faire, Simone, avec ses entretoises sales comme des groins tarbais ?
C’est que je ne la voyais plus beaucoup, cette luciole entravée que j’avais saisie un jour où mon égarement s’était stoppé. Il y avait des fanfreluches sublimes dans ses yeux de verre clair, aux reflets azurés d’ébauches de ciel marin ; dans sa blondeur naissante se sublimait la lumière pâle, et s’estompait l’été trop vif. J’aimais son odeur, sa découpe, ses positions tranchées et l’admirable enroulement de ses jambes autour de ma taille. Des vrilles capricieuses émanaient de sa tête comme autant d’idées émanant d’une cervelle prolifique dont la pureté enfantine était intarissable.
-Quoi Paris, Londres ou ailleurs ? Qu’est-ce qu’elle aurait pu y faire, Simone, dans ces lieux où je n’étais pas ?
Les vagues langoureuses d’étreintes dopées au lâcher-prise me balançaient par-dessus bord, après m’avoir fait chalouper sous une houle à la hauteur de mes espérances : dramatique et vacillante. Quoi, Simone ? Des trombes de larmes et des myriades d’étoiles plumeuses ? Du sang noir et des échos lointains sur des falaises de cristal ? Oui, tout à la fois, et plus encore. Mes tripes qui s’envolent et du poisson perdu dans ma gorge sèche ; tes lèvres incroyables et ta douceur sans égale, nos rêves de gosses et nos casseroles vendues à la remorque aussi. Tes yeux qui me traversent, tes doigts qui pénètrent jusqu’à mon cœur palpitant et le font battre à leur rythme tandis que je t’apaise en t’enveloppant. Mes démons qui s’endorment quand tu t’endors en moi, la paix de ta peau de satin tiède collée à la mienne.

Quoi, Simone ? Rien à foutre de la mer, de Leonard, du bocage ou du conservatoire ; juste à foutre de toi qui t’éloignes et veux rester, comme un piège à mâchoires qu’on tirerait, et doublerait la douleur par l’écorchure sur la cheville cassée. Oui je te veux vieille dans ton corps, mais heureuse, sensible et extrême, pourvu que tu sois toi jusqu’au bout, et pas cette fuite de rien et de tout. Simone, tu m’épuises et me fais fondre, m’étouffes quand tu t’émancipes pour de faux, m’illumines mieux qu’un soleil puissant si tu souris pour moi ou avec moi. Simone, bordel, c’est une jungle qui vit dans ta tête, que le passé arrose au napalm et ensemence de palmiers pourris. Simone, bordel, laisse entrer le canadair avant que je m’embrase à mon tour, puisque je me consume déjà.

***

Je l’ai épousée un soir de mai en prêtant serment de ne jamais le faire, sur le ponton magnifique d’un étang pas à nous où nous nous étreignions sur et sous la lune. Nos déchirements ridicules étaient contrebalancés par la suavité exquise de nos moments tendres, par la conviction intense de notre évidence à être ensemble.
Il nous fallait juste faire taire la part de nous qui mourait chaque fois que l’autre vivait trop fort en soi, au risque d’y prendre notre place. Nos âmes pouvaient s’interpénétrer, mais sans jamais le dire, ni exprimer pourquoi, combien de temps, ni quoi que ce soit qui puisse paraître définitif.
Quoi, Paris ? Ce furent Londres, Amsterdam, Prague, Istanbul et Rome ; ce furent le bocage, l’Océan, la mer et la Dordogne. Ce furent de l’absence sans fins, des absences sans fin, et des retours considérables.
Rien ne changea sinon l’exil intérieur et la sphère des certitudes, qui s’ébranla au point de s’écrouler pour se reconstruire dans le désordre. Et la vie qui trouva son chemin, entre jungle, napalm et casseroles, pour faire fleurir les extraits de ciel qu’on prélevait timidement du bout des lèvres. Parce que le ciel tout entier, c’est peut-être un peu trop. On finit par en tomber, n’est-ce pas ?

 

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