Archives de la catégorie ‘Santé et bien-être’

Jed s’employait sottement à dynamiter des enclumes sur le bord de la route de Villeneuve, quand les gens étaient trop endormis ou trop saouls pour l’emprunter.  Ses cheveux courts et ses tenues de garçon la faisaient souvent passer pour telle à ceux qui la découvraient pour la première fois, son hobby destructeur parachevait la confusion.  Elle avait des jambes toutes fines qu’on ne devinait dans ses pantalons trop lâches que lorsqu’il y avait du vent ou qu’il pleuvait. Lorsqu’elle ne maniait pas la poudre ou la nitroglycérine, elle adorait la mécanique, tant et si bien que la noirceur localisée était une constante sur sa peau, pourtant douce et joliment blanche au naturel.

Je l’avais rencontrée un soir d’avril, sous une pluie de débris métalliques dont une partie avait bousillé ma voiture. « Mauvaise combustion de la mèche », m’avait-elle dit l’air coupable mais pas trop. Je l’avais retoquée en lui signifiant sa stupidité à n’avoir pas employé un simple détonateur, puis elle m’avait convaincu de son choix en m’affirmant qu’elle le trouvait plus poétique. J’avais eu l’idée grotesque de prendre cette route, déserte la nuit, pour n’aller nulle part, puisqu’il n’y a de toute façon rien à faire à Villeneuve la nuit. Elle n’avait pas eu le temps d’interrompre l’étincelante progression de la poudre incandescente avant mon inattendu passage. Mon trajet eut finalement quelque intérêt, me proposant à la fois un spectacle pyrotechnique, la découverte d’une jeune femme charmante, et la destruction d’un bien dont je me suis par la suite fort bien passé.

Le jour et certaines nuits Jed sentait la poudre, le soufre et le cambouis. Le soir elle sentait le savon d’Alep et l’eau de muguet, surtout si elle savait que je venais. Je mesurais chaque fois l’immense privilège qu’elle me faisait en m’offrant la féminité qu’elle tenait si secrète par ailleurs. Elle était capable d’une grâce délicieuse, sitôt tombée son armure d’artificière en goguette. Dans sa cuisine un peu désordonnée, elle officiait avec soin pour composer des plats souvent relevés dont la précision de la cuisson et des assaisonnements m’ont toujours stupéfait. Je lui amenais les fleurs qu’elle oubliait de cueillir pour remplir son unique vase pas très beau et elle, en échange, me racontait ses dernières aventures et la dislocation magistrale d’enclumes plus gigantesques les unes que les autres. Le plaisir qu’elle éprouvait à faire exploser des choses était presque d’ordre sexuel, comme répondant à la fois à un désir, une frustration et à l’exaltation orgasmique d’un final puissant et imprévisible. J’aimais son dos dessiné en sourdine, qui se contractait avant la détonation, juste au niveau des omoplates en un tressaillement de satisfaction vibrant.

Je ne me souviens pas de sa nudité, au point que je me demande si je l’ai déjà vue totalement dévêtue. Ses épaules fluettes ne laissaient en aucun cas présager de sa force physique, ses bras si jolis non plus, mais la bougresse aurait pu me coller au mur d’un simple uppercut si elle l’avait souhaité. Elle avait eu l’idée idiote de se faire tatouer un motif abstrait sur la cheville, plus par défi que par goût, qui interrompait malheureusement  la merveilleuse continuité lactée de ses jambes ne voyant jamais la lumière du jour. Il y avait dans cette femme une fragilité dont l’ampleur était à l’exact opposé de ce qu’elle diffusait d’elle. Ses yeux, d’un bleu très pâle, jouaient les arrogants tout en ne sachant pas tout à fait dissimuler sous leur masque transparent la profondeur abyssale de leur sensibilité. Ils se voulaient de glace mais s’avéraient de cristal, ce qui me fascinait tout à fait. Je les regardais de biais, pour en saisir toute la profondeur et atteindre leur rétine en espérant capturer ses pensées.

Jed était intelligente et nageait comme un rat. Elle pêchait les murènes avec un maillot à pois, courtisait les méduses et flattait les limandes. Elle avait un parapluie à sept baleines et un perroquet à sept branches pour accrocher ses vêtements alourdis par la pluie. Elle parlait en farsi aux releveurs de compteur et savait séparer les chiens qui se battaient. Je m’amusais de la voir courir pour se mettre à l’abri quand elle faisait péter un truc nouveau ou tentait de nouveaux mélanges, avec ses airs de petite fille qui viendrait de mettre un pétard dans la boite aux lettres d’un voisin facho. Elle n’avait de regard pour les saisons que pour l’hygrométrie relative, s’affranchissant de toute autre valeur qui aurait pu nuire à d’autres. Elle conduisait un camion dont le volant était plus grand qu’elle, sa tête parfaitement dessinée dépassant à peine du tableau de bord austère et gigantesque d’engins construits un jour pour aller partout sauf sur des routes.

Un soir de juin, alors que je m’approchais de son perron un bouquet de marguerites à la main, je fus interpelé par une odeur inhabituelle, qui n’avait rien du savon d’Alep ni du soufre. Jed sortit pour m’accueillir, m’embrassant promptement mais avec beaucoup de tendresse. Elle me prit par la main et me conduisit un peu à l’écart de la maison pour m’asseoir sur la banquette d’un camion faisant office de canapé. S’asseyant à mon côté, se pressant un peu contre moi, elle serra fort ma main dans la sienne, que je serrai à mon tour avec une force comparable. Sans quitter sa maison des yeux, il me dit d’un ton clair : « j’en ai marre, faut que je bouge ». A peine ces mots achevés, un brasier entoura toute la demeure quasi instantanément, enflammant à une vitesse étonnante ses murs de bois peint. Mon regard oscillait entre la maison en flammes et le visage imperturbable de Jed, qui semblait attendre sans joie ni désappointement la fin de l’incendie. Le feu lui donnait des tons chauds que je ne lui connaissais pas, d’une beauté à couper le souffle.

Me tenant toujours la main, elle m’emmena de l’autre côté du brasier jusqu’à son atelier, où un énorme pick-up chargé plus qu’il ne le devait nous attendait. Tandis que j’entendais derrière moi la charpente s’écrouler sur le plancher dans des nuages d’étincelles, j’aidai la jeune pyromane à accéder à l’habitacle trop haut de ce véhicule trop gros. Tout aussi tendrement que la fois précédente, elle m’embrassa, ajoutant un « c’était bien de t’avoir » en guise de ponctuation. Puis elle partit.
Je ne l’ai jamais revue, mais je suis son parcours en guettant les enclumes volantes qui le jalonnent, dont il est parfois question dans les journaux.
La route de Villeneuve n’a jamais été si morne que depuis qu’elle n’est plus là. Je crois que cette région pousse à la morosité, étouffe les caractères fougueux et contraint les destins enflammés. Ça me donne envie d’allumer quelques mèches, histoire d’y ramener un peu de poésie.

Mes putains d’ailes étaient tombées dans la nuit sans même laisser de cicatrice. Il allait falloir que je me dresse sur mes jambes pour parcourir le sol, me mêler à la crasse ambiante et réfléchir avec les idées basses.
Ma belle  secrétait toujours les enzymes puissantes qui m’attiraient vers elle comme un aimant attire la limaille de fer, sans la légèreté. J’évoluais dans mon intérieur presque en territoire inconnu ; avec mes sens réduits à ce que ma faible élévation pouvaient permettre, c’est-à-dire pas grand-chose. Ma main s’aventura sur le piano pour tâter les touches, en produisant un son approximatif qu’on eût difficilement pu qualifier de musique. Ça non plus, ça ne fonctionnait plus.

J’avais du mal à trouver du sens à une existence si bas de plafond, où les possibilités étaient si réduites. Se déplacer en deux dimensions dans un monde qui en comptait au moins quatre était incroyablement frustrant. J’avançais à la même vitesse que le temps ambiant, collé par terre comme si j’y avais été craché, limité par des seuils physiques dont je savais pourtant m’affranchir dès que mon esprit se libérait, et que mes ailes repoussaient.

Sur le coussin fumant où gisait une déesse androgyne, je posai mon cul par dépit, poussant au passage la belle alanguie dont je n’avais que faire, car ma Belle était ailleurs. Celle qui se trouvait là avait la chair ferme des sportives excessives, les cheveux courts et raides des amantes asexuées. Et ses enzymes étaient trop rares pour me faire de l’effet, malgré cette sueur luisante se sublimant dans l’air froid, qui causait des fumerolles sans trop porter de phéromones jusqu’à mes naseaux sensibles.

Avec parcimonie je la saluai un peu, lui racontant ma nuit et mes plumes abolies, la chute de mes ailes larges et le retour au sol. Elle m’écouta sans rire et se tassa dans l’angle du sofa glissant, attendant de ma part l’élégance galante qui me la fit couvrir avec le plaid attenant. J’obtempérai sans plaisir, tel un automate, car nous vivions côte à côte depuis longtemps déjà et avions pris des habitudes sous forme de réflexes, consistant à prendre soin l’un de l’autre sans éprouver de sentiment. Nous y excellions d’ailleurs.

Je n’en désespérais  pas moins de ma désespérante condition d’animal terrestre, regrettant amèrement l’émancipation  naturelle que me procuraient mes membres duveteux lorsqu’ils me portaient aux nues, ou me véhiculaient juste d’un clocher à l’autre, en passant par les arbres. Mon point de vue se radicalisait par manque de perspectives, mes ambitions aussi par manque d’altitude. J’aphorisais trop court, je dépeignais étroit ; l’espoir s’amincissait et je trainais mon poids comme mon propre boulet. A remuer la poussière, je ne pouvais que la mordre, alors je me mis à marcher, sans bien savoir pourquoi, guidé très certainement par l’odeur de ma Belle ou l’idée de son corps, son esprit lumineux  ou ses mouvements gracieux.

Je la voulais porter d’un endroit jusqu’à l’autre, la garder contre moi, l’emporter sur mon ventre, ne jamais la lâcher, fusionner, m’en éprendre tandis qu’elle s’enroulerait autour de ma taille, de mon cou ou de mes jambes entre deux nuages, deux cimes, deux ciels.  Au lieu de cela, mes pieds foulaient l’asphalte, je pensais « voiture », je subissais ma lenteur  qui devenait le plus pénible des maux, semblant m’éloigner d’elle quand que je marchais dans sa direction. Car c’était là l’un des points cruciaux du malheur qui me frappait : je connaissais ce rythme à l’écart du temps commun pour l’avoir longtemps fréquenté, et m’accommodais mal de ne plus y avoir accès. Dès lors, tout n’était que délai, retard, atermoiements pour cause de soumission temporelle.

Je parvins enfin à l’élue de mon cœur. De mon foie, de mes poumons aussi. Mes jambes m’avaient porté jusqu’à elle, avec une docilité servile qui m’était presque douloureuse. Je haïssais être venu ainsi, autant que je goûtais mon plaisir d’être parvenu à destination, et déjà employé à savourer les lèvres de ma sublime compagne, pareille à un rayon de soleil tombé de la poche d’un Apollon maladroit. Je la dévorais de la bouche, l’enveloppais de me bras, l’enceignais tellement  que je pouvais en faire trois fois le tour. Heureux de la gober, de la sentir sur ma poitrine et presque à l’intérieur, je ne pouvais cependant profiter tout à fait du plaisir de l’instant car j’en connaissais la limite pesante, celle qui me contraignait à ne pouvoir m’abandonner au voyage sans déplacement, celui où je l’emportais d’un point à l’autre sans aucun effort, porté par les alizés et les courants ascendants.
Soutenant mon corps grotesque avec mes membres bas, il m’était difficile d’envisager la communion en position verticale sans qu’elle finisse tôt ou tard par m’épuiser un peu. Nous fîmes appel à Steve, notre lobby-boy finlandais d’appartement, adopté quelques mois plus tôt. Il excellait dans la vénération grotesque de nos attitudes quelles qu’elles fussent, et fustigeait en notre nom tout ce qui pouvait nous déplaire – ou dont il supposait qu’il le pût. Fidèle à sa servilité et à sa rigueur nordique, le vieillard scandinave (Steve était, à ce jour, le plus vieux lobby-boy vivant au monde) s’inclina légèrement pour que son dos serve d’appui à mes fesses, vigoureuses d’aspect mais en réalité fort faibles. Ceci me permit d’embrasser ma Belle pendant deux heures supplémentaires, durant lesquelles le brave homme conclut une complexe grille de sudoku, une autre de mots fléchés quatre étoiles et la lecture d’un article de presse sur la sexualité des employés de maison au-delà de soixante-cinq ans.

Ma Belle m’aimait embrasser debout, jusqu’à cet instant où notre empressement faisait généralement s’effondrer nos corps après les quelques pas menant vers le plus confortable des couchages dont nous disposions.  C’est ainsi que je libérai l’échine voûtée du brave Steve pour conduire céans ma divine vers la literie de qualité la plus proche, sur laquelle nous nous écroulâmes à grands renforts de positions reflétant notre bonheur ostensible et notre vœu de ne point nous relever avant fort longtemps. Je parcourus son dos avec chacun de mes doigts, visitai ses recoins avec ceux qui me restaient. Et avant d’avoir pu m’en rendre compte, je l’avais déjà dévorée. Je recommençai à de multiples reprises, augmentant à chaque fois son plaisir, et par conséquent le mien. Bien que des copeaux de chair encombraient le matelas douillet garni de poils d’alpaga des Indes, nous accomplissions plusieurs cycles successifs par minute, nous entre-dévorant sans fin pour mieux réapparaître sous la bouche de l’autre en glapissant de délectation.  Produisant à cette occasion une onde légère – dans une gamme trop basse pour qu’elle puisse être réellement relevée par l’audition normale d’un humain moyen- nous observions à chaque passage les copeaux trembler à la surface des draps selon des orbes concentriques, semblables à celles que forme un caillou tombant dans l’eau.  De les voir s’agiter ainsi, dans un certain chaos entre sac et ressac, attisait notre désir mutuel, stimulait notre engouement à prendre possession de nos corps.

Dans mon dos je sentais poindre, non sans une douleur exquise, deux protubérances solides sous la peau recouvrant mes omoplates. Les mains de ma Belle s’y agrippaient parfois lors de passages plus intenses, quand ses griffes acérées pénétraient ma chair par ailleurs ; je la saisissais alors par quelque partie de son anatomie passant à ma portée, avec une fermeté puissante mais maîtrisée qui la faisait tressaillir jusqu’à l’intérieur de mes os. Nous continuâmes ainsi jusqu’à l’épuisement total de nos ressources physiologiques et que nous nous effondrâmes, l’un sur les ruines encore fumantes de l’autre, en un amas organique dont la résonnance sensuelle liquéfiait les murs et le mobilier. Telle était notre façon de trouver le sommeil : nous fondre comme les deux aciers formant un damas, dont les liaisons  subtiles créaient des paysages infinis dont la perfection ne pouvait être révélée qu’à la fin du travail de forge. Nous nous endormions alors apaisés, jusqu’à ce que la séparation physique nous contraigne à recommencer depuis la barre d’acier brut, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Steve entra dans la chambre pour trier nos restes. Se saisissant d’une de mes jambes encore apparente, il me traina hors du lit dans un bruit de succion, auquel succéda celui d’un éponge gorgée d’eau jetée au sol lorsque ma tête heurta le parquet. Conformément à nos prérogatives, il me tira ainsi jusqu’à la table où les éléments de mon petit déjeuner attendaient que je les massacre. Il fallait en effet l’action conjointe de mon précieux auxiliaire et de mon insatiable appétit pour me tirer hors du lit, et cesser d’entreprendre de nouveaux échanges de fluides corporels avec ma compagne, dont je ne me passais qu’avec une infinie difficulté.  Après avoir approximativement déposé ma viscosité molle sur la chaise en bois blanc faisant face au bol immense, le vieillard passa la serpillère pour absorber la trainée ruisselante laissée sur notre passage. Réorganisant mes membres pour en retrouver l’usage, récupérant peu à peu le  tonus musculaire nécessaire à les mouvoir, je débutai mes agapes matinales gargantuesques, m’efforçant de ne pas trop songer au fait qu’elles n’étaient en réalité qu’un leurre pour me tenir éloigné physiquement de mon aimée. Steve, en expert de la dissimulation olfactive, répandit différents arômes destinés à couvrir les effluves porteurs de phéromones qui auraient pu me reconduire illico auprès d’Elle.

Il était en quelque sorte le garant de notre survie, et s’assurait ainsi la pérennité de son salaire.

 

J’ai beau être vraiment motivé, je n’en mène pas large à l’approche du premier check-point. La ligne droite qui y conduit me parait interminable, même si la Lada Samara noire de mon chauffeur s’approche à un excès de vitesse toléré sur les routes ukrainiennes. L’axe routier que nous empruntons était important par le passé, stratégique entre Kiev, Moscou, la Biélorussie et la centrale nucléaire de Tchernobyl.  Aujourd’hui, c’est un grand bandeau de béton clair quasi désert qui fend la forêt à dominante de pins et de bouleaux qui s’étend sur une vaste surface entre les trois pays, traversée par les interminables méandres de la rivière Prypiat’ et les marais qui les entourent.  Il fait sec, une chaleur tolérable pour un mois d’août, et le ciel est grisâtre à souhaits.

Guitoune tout droit sortie de l’URSS, soldats renfrognés en treillis camouflage, un peu grassouillets et rougeauds qui viennent ponctionner mon passeport, ainsi que celui de mes très jeunes chauffeur et traductrice, sans un mot ou presque. J’ai beau vouloir détendre l’atmosphère avec un parfait « s’il vous plait » en ukrainien, j’intrigue le soldat plus que je le détends. Je découvrirai plus tard que l’Ukrainien n’est pas la langue la plus parlée par ici, où le russe est généralement de rigueur bien que n’étant pas la langue officielle et administrative. La voiture est contrôlée, on ouvre le coffre pour vérifier si nous n’amenons pas de nourriture –c’est interdit-  d’armes ou d’objets suspects. Le pain et les morceaux de lard et de bacon que nous avons achetés sur la route sont planqués dans le sac à main de Vica, la jolie interprète de 21 ans à peine, épaisse comme un brin de paille de seigle et qui tente de cacher sa peur.  C’est qu’on n’entre pas dans la zone d’exclusion comme on va chez Mickey à Marne-la-Vallée : il faut un visa spécial du gouvernement obtenu plusieurs jours à l’avance, signer sur place des pages de paperasses plus ou moins obscures –tout est en ukrainien-  visant principalement à dire que l’on renonce à toute poursuite en cas de pépin de santé, et que l’on s’engage à respecter le règlement drastique, impitoyable, appliqué dans la zone. Ce qui est encore plus inquiétant pour une jeune femme pas encore mariée, c’est la totale inconnue sur l’état réel de la radioactivité et de ses conséquences sur l’organisme. Alors exposer son utérus tout neuf avant d’avoir procréé, ce n’est pas anodin. D’autant qu’on ne sait pas encore où l’on dormira, hors zone ou dans la zone. J’ai demandé dedans, mais à l’heure où l’on y pénètre aucun de nous trois n’a idée du lieu où ce sera, les deux jeunes  me disant que ce sera à l’extérieur.  Je commence à découvrir que, quoiqu’on ait décidé au préalable, ce qui se passe dans la zone ne dépend pas de notre bon vouloir, mais de ce que le guide d’état qui va me coller au train durant mon séjour aura décidé, dans le cadre très strict du protocole que sa hiérarchie lui demande d’appliquer. Nouvelle réminiscence désagréable de l’ère  communiste.

On est en règles, ne reste plus qu’à ce que le guide au pas lent vienne s’installer dans la voiture. Une fois dedans, il nous fait signer tout un nouveau tas de paperasses et nous explique qu’il a un « programme » auquel il se doit de coller, et qu’il y a peu de chances pour que je puisse voir tout ce que j’ai prévu de voir. J’attends un peu avant de lui soumettre le plan de la zone que j’ai dégotté disponible par petits bouts sur un blog hongrois, imprimé en plusieurs morceaux ensuite assemblés à la main, sur lequel j’ai tracé les secteurs que je souhaiterais explorer. Je laisse entendre à ma traductrice que j’ai de quoi lui graisser un peu la patte, en cas de besoin, mais elle flippe trop pour aborder frontalement le sujet avec lui, qui a un peu plus du double d’elle en tout. Nous sommes en zone doublement hostile : contrôlée par le gouvernement par le biais de l’armée et de la police d’Etat  qui surveillent tous nos faits et gestes, et indiscutablement dangereuse pour la santé. Le guide commence d’ailleurs à énumérer, pour mémoire, les multiples règles auxquelles nous devront nous soumettre. En vrac : ne rien ramasser, ne rien cueillir, ne rien toucher, ne rien boire, ne pas consommer sa propre nourriture, ni sa boisson (j’ai une soif terrible), ne pas aller là où il ne nous accompagne pas, ne pas quitter la route, ne pas pénétrer dans la forêt ou dans l’herbe, sauf accord, ne pas fumer, ne pas manger les fruits ni les animaux, ne pas prendre de photo des check-points, ne pas négliger de se conformer à ses instructions… Et comme dans beaucoup d’endroits de l’ex-union soviétique, si l’on a un doute sur quelque chose, mieux vaut ne pas le faire, car c’est probablement interdit. D’autant que l’étranger que je suis est principalement considéré par les locaux comme une pompe à fric, à tel point qu’il est hautement conseillé de ne pas circuler dans le pays avec une voiture étrangère, tant les forces de l’ordre vous arrêtent à tout bout de champ dans l’unique but de vous ponctionner quelques espèces avant de vous laisser partir, après vous avoir menacé de poursuites pour un délit aussi mystérieux que les documents que je n’ai de cesse de signer depuis mon arrivée, sans lesquels rien n’est possible.

On poursuit la route déserte de l’autre côté de la barrière, flanqués de notre indispensable chaperon qui me pèse comme un poids mort, d’autant qu’il n’est pas du tout aussi compétent sur l’environnement que celui qu’on m’avait promis (un type qui était en charge des comptages ornithologiques, entre autres) qui, selon les versions qu’on m’a proposées, est parti en mission ailleurs ou mort récemment. Là comme ailleurs, chercher la vérité semble décidément illusoire. Vais essayer de me faire ma propre idée avec les éléments qu’on me jettera en pâture, ou que je parviendrais à saisir seul.

Venir dans la zone d’exclusion, c’est tout d’abord effectuer un voyage dans le temps. La seule chose qui me semble actuelle, c’est notre bagnole, qui a déjà entre vingt-cinq et trente ans. J’ai l’impression de me balader dans les décors d’un sous-James Bond des années 80, et que tout à coup un méchant bolchévique va jaillir, suivi de ses troupes, pour nous expliquer comment le missile qu’il a volé sera employé à détruire la planète, ainsi que le sort très particulier qu’il nous réserve, à base de piranhas ou  de zibelines mangeuses d’hommes.

Dans cette zone aussi austère qu’inhospitalière, je viens chercher une réserve d’espoir pour recharger mes batteries personnelles. Averti que la nature est en train de reprendre ses droits, je viens pour constater la déculottée infligée à l’humanité, d’abord de son propre fait, puis par la Nature toute-puissante qui est en train d’en digérer les derniers vestiges. Loups, lynx, cerfs, élans se disputent les espaces boisés avec les chevreuils et les sangliers, qui pullulent.  Un troupeau de chevaux de Przewalski traîne même ses sabots dans le coin, relâché là parce qu’on ne savait plus quoi en foutre dans le pays d’à côté, faute de moyens. Tout ce beau monde semble vivre presque parfaitement, débarrassé des contingences humaines accessoires et profitant d’un immense espace à peu près clos qui les épargne d’un braconnage excessif et leur assure une relative tranquillité.

Dans la zone des trente kilomètres, on ne craint rien niveau radiations, bien qu’il faudra  passer le portique de contrôle au moment de la sortie, au check-point que nous venons de passer. Il y en aura un aux 20km, puis une dernière, dite des 10 km, qui enceint Prypiat’, la ville fantôme de 20 000 âmes, lourdement irradiée, éponyme de la rivière affluent du Dniepr au bord de laquelle se situe la centrale. Quoiqu’on en dise, aussi courageux soit-on, il y a un avant et un après le franchissement de ces barrières. Le côté point de non-retour est très perceptible. Seuls les locaux prennent ça à la légère, trop réfractaires à l’esprit critique pour aller chercher plus loin des problèmes qu’ils n’ont pas tout de suite. Quand on a déjà chaque jour de quoi manger à sa faim dans son assiette, un toit, et de quoi se chauffer, un téléphone, on considère ici qu’on est un nanti. Bien des personnes n’en sont pas là dans le pays, alors ce ne sont pas quelques radioéléments qui vont pomper l’air à ceux qui trouvent ici de quoi gagner leur croûte confortablement. Moi, qui mange à ma faim en France et peux me payer des voyages tels que celui-ci, je suis en mesure de baliser, et de craindre pour mon avenir. J’aime pas le cancer, c’est Mal.

Carmen et moi nous étions quittés quelques mois auparavant.  Séparation déchirante parce que nécessaire et contre-nature. Bien que nous n’ayions jamais cessé de nous aimer, il avait fallu prendre une décision draconienne en nous écartant physiquement l’un de l’autre à long terme. Nos trop grandes différences quant à nos modes de vie menaient systématiquement à des débâcles relationnelles qui nous pourrissaient l’amour. Elle voulait à tout prix devenir celle dont elle imaginait qu’elle me convenait, et je passais mon temps à vouloir la protéger d’elle-même pour qu’elle continue à vivre libre. Nos liens étaient devenus des entraves, et comme ils étaient forts les entraves devenaient  garrots et nous tuaient petit à petit. Ça me trottait depuis longtemps dans la tête, ce voyage à Tchernobyl. Cependant, j’étais encore dans une phase suffisamment raisonnable pour en rester à l’écart. Le besoin de savoir, de voir, de comprendre, et l’envie de constater l’amélioration ne compensaient pas tout à fait la peur d’affronter l’une des pires saloperies qui soient, invisible et ingérable.  Maintenant que Carmen est loin de moi, je crois que j’ai besoin, au contraire, de cette petite mort.  L’Ukraine m’attendait depuis trop longtemps, je devais y retrouver les pièces manquantes de mon inconscient, qui me pousse à y venir depuis ma tendre enfance.

Au stade où j’en suis, je me fous un peu de dormir dans la zone ou non ; j’ai tendance à croire qu’il est de toute façon trop tard pour y réfléchir, et que ce ne sont pas quelques heures d’irradiation en plus ou en moins qui y changeront quelque chose. Je déteste cet endroit. Ce que j’y vois n’est pas ce que je veux. La forêt est moche, la route est déprimante, le guide est con, et j’ai l’impression que l’unique but de toutes les personnes avec lesquelles je rentre en contact est uniquement de me soutirer du pognon, avec le sourire qui me donnera envie d’y revenir ou  une gueule de six pieds de long si on a l’impression d’office que je en reviendrai pas.  On passe tout de même le check-point des vingt kilomètres. A partir d’ici, les règles déjà strictes se durcissent.

On arrive à Tchernobyl. Pause devant le mythique panneau d’entrée dans le patelin : un beau Чорнобиль en béton à la verticale avec tout plein de décorations d’inspiration atomique en bleu et or tout autour, ainsi que les conduites de gaz et d’eau dans leur gangue argentée, qui traversent l’axe routier rectiligne en un portique d’une infinie laideur, avant de poursuivre leur cheminement, hors sol, pour distribuer leur contenu vers les bâtiments. Oui, tout le monde aime l’Atome, ici. Même aujourd’hui, où sept cents personnes vivent en permanence au sein de la zone d’exclusion, principalement dans d’activités liées à la centrale toujours en service où à la catastrophe.

Le guide nous fait garer vers un petit immeuble à deux niveaux, sur un parking entouré de conduites dont le calfeutrage se barre plus ou moins en de longues barbes blanches, et de quelques pneus peints en blanc garnis d’œillets d’Inde et de pétunias.  Un beau pommier ploie sous le poids de ses nombreuses pommes vertes, dont bon nombre sont déjà tombées au sol. Je ne sais pas ce qu’on attend. Le guide est parti et les deux jeunes ne savent pas ce qu’il est parti faire. Apparemment « régler des affaires ». Ceci devrait nous permettre de manger, et de dormir, ainsi que c’était prévu. Il y a par ici une cantine, parait-il, mais personne ne sait où. Nous ne savons toujours pas où nous dormirons, ni quand et où nous pourrons manger. C’est ridicule. Le guide sort du bâtiment avec de nouveaux documents, qu’il nous faut signer en trois exemplaires, sur la table de pique-nique, entre les merdes d’oiseau, les pommes pourries et le bocal rempli d’un immonde mélange d’eau et de mégots de cigarettes. Nous devons ensuite avoir affaire avec la tenancière des lieux. Treillis, chevelure blonde hirsute décolorée, vilaine bouche et visage marqué par une mauvaise hygiène de vie, chaussons en moumoute bleue flashy. Un vrai contraceptif sur pattes. Mais elle n’est pas que laide et malaimable : elle a du pouvoir. De ce petit pouvoir minable qu’on a en bout de chaîne, et dont je subodore que mon guide abusera chaque fois que ça lui sera possible. C’est elle qui va faire chier mon petit chauffeur aussi longtemps qu’il le faudra avant de lui accorder le droit de dormir là aussi, non sans avoir utilisé à plusieurs reprises le téléphone hors d’âge à quatre touches qui la met en contact direct avec une obscure hiérarchie à laquelle personne ne comprend rien. On m’explique que c’est l’hôtel, que la cantine est plus loin, dans un autre immeuble, mais qu’on ne sait pas encore où. J’ai envie de sortir mon petit Kafka illustré pour chercher un mode d’emploi à la connerie insoluble.  La dame me conduit à ma chambre, avant d’emmener les deux gamins ailleurs, apparemment à l’étage qui, lui, n’est pas encore réaménagé. Le réaménagement, consiste à avoir transformé cet espèce de baraquement en logement hôtelier, de plus en plus de scientifiques internationaux demandant à se faire loger sur place, afin d’éviter les aller-retours avec l’extérieur, et les contrôles qui vont avec.  Soyons clair : la transformation consiste au déblaiement de ce qui n’est pas conforme avec l’idée qu’on se fait d’une chambre d’hôtel (détritus, cartons, machins, trucs, etc. )  et au fait de repeindre ou tapisser les murs et les fenêtres des chambres. Les parties communes sont un amas de tas de saloperies, la peinture s’y écaille et l’odeur de peinture fraiche qui émane depuis les chambres, via des portes palières en carton-pâte fragile, est absolument épouvantable. Je ne sais pas si c’est cela seulement, mais en pénétrant dans le bâtiment, j’ai senti ma peau se tendre comme si je prenais un coup de soleil fulgurant. Ce n’est pas vraiment douloureux, mais profondément désagréable. L’odeur de la peinture ne fait qu’ajouter au désagrément.  Ma chambre est, par ses dimensions et son équipement, plus un appartement qu’autre chose. En l’explorant rapidement avant de repartir pour la visite de la zone qui m’a conduite  ici, je remarque des détails qui ne trompent pas quant au fait qu’elle était fréquentée la nuit précédente, par un résident permanent plus que par un client, qui y a laissé des affaires pour cuisiner, et quelques traces de lui dans la douche, dont une serviette humide. L’ensemble n’a pas l’air trop sale, je verrai ça ce soir dans les détails.  J’ai hâte de sortir, la peau de mon visage me démange, me brûle presque, j’ai l’impression qu’on la tanne. Dehors, une voiture de police banalisée est garée devant la nôtre. Mon chauffeur va y rejoindre notre guide, qui sort les formulaires nécessaires pour justifier de la présence du véhicule et de ses occupants. Le message est clair : vous êtes surveillés, on sera sur votre dos au moindre dérapage et on ne laissera rien passer. Vica les regarde d’un air angoissé. Elle sait que ce n’est pas parce qu’on n’a rien à se reprocher que l’on ne peut pas être harcelé par les forces de l’ordre dans ce pays. A fortiori ici, en vase clos.

Tchernobyl est un petit village, on en fait le tour à pieds en  quelques minutes. C’est cependant un lieu important pour le « tourisme » local.  On y trouve, en vrac, la boutique de souvenirs, dont la vitrine regroupe aussi bien les magnets et porte-clés que le bacon et le lard, à côté du poisson séché, de l’esturgeon fumé ou du liquide-vaisselle, un bar, un deuxième bar et un troisième bar, que d’aucuns appellent la cantine, où l’on trouve aussi le lard, le poisson, et les piles dans la même vitrine, près du frigo des boissons. On trouve aussi un centre de recherche –bien que le guide se soit foutu de moi quand je lui en ai donné le nom, avant qu’il ne découvre qu’en effet, il y a bien un centre de recherche devant lequel il passait tous les jours sans le savoir- un musée-mémorial à la mémoire des liquidateurs, une station de pompiers, un mémorial aux villes et villages martyrs, ainsi qu’un certain nombre de statues datant de la glorieuse époque communiste, dont une de Lénine et quelques allégories de l’idéologie soviétique à la portée  du plus grand nombre. Et maintenant un genre d’hôtel et une cantine introuvable. L’endroit le plus important, pour un visiteur occasionnel, est certainement le petit bandeau lumineux déroulant où apparait, en temps réel, le niveau de radiations de différents sites de la zone d’exclusion. Je le regarde attentivement lorsqu’on passe devant mais, ne sachant ni où se situent les points de contrôle, ni quel niveau d’irradiation est dangereux pour moi, je m’en détache sans difficulté, ne lui portant pas plus d’intérêt que les rares passants.

En dehors de ces sites, et des multiples dépôts, casernements, et autres espaces désaffectés plus ou moins squattés, le village est partagé entre les immeubles d’habitation pourris inhabités et les mêmes qui sont, eux, habités, parce que le gaz y parvient. La grande route qui traverse l’agglomération est parfaitement entretenue. On pourrait s’attendre à y voir débarquer les chars de l’armée rouge en quatre colonnes, ou un cortège présidentiel à tout moment, si l’endroit ne paraissait pas si désert. Quant aux rues et routes annexes, elles sont presque totalement laissées à l’abandon, la végétation les ayant le plus souvent assez étranglées pour que ne puisse plus passer qu’une petite voiture, qui zigzague entre les buissons à la densité trop forte ou les arbres morts. Au bout de ces routes, des gens habitent, en pleine nature, quelques maisons qui leur ont été restituées (pour les personnes âgées uniquement) ou qu’ils sont venus reprendre contre la volonté de l’état, dans l’attente d’en être à nouveau virés.
L’une de ces rues (j’en ai dénombré trois en tout et pour tout) passe devant l’hôtel, et se poursuit sur un secteur pavillonnaire. Des pavillons en brique et bois, il ne reste pas grand-chose. La plupart d’entre eux sont effondrés, dévastés ou colonisés par les arbres. Le quartier devait être très agréable, autrefois, bien que les habitations ne bénéficient d’aucune isolation apparente. Le guide nous y fait arrêter, pur que je puisse prendre quelques clichés. Dans certaines d’entre elles, je me demande si ce des mises en scène sordides n’ont pas été effectuées pour rendre les lieux plus pathétiques encore : petits assemblages de cubes d’enfants, posters bien placés, flacons alignés… Difficile de savoir si cela résulte d’une action pour mémoire, d’un abandon précipité des lieux ou, plus pragmatiquement, d’une dramaturgie savamment entretenue pour un public de visiteurs voyeurs en mal d’émotions. Ça  m’en touche une sans faire bouger l’autre, mais quand je trouve que c’est esthétique, je photographie, ainsi que l’impressionnant travail des arbres pour détruire consciencieusement tous les vestiges d’habitations et entraver la rue.

Nous n’avons pas beaucoup de temps, et le guide me presse le pas, m’empêchant de m’aventurer dans le cœur du lotissement. Je voudrais en voir plus, affiner mes prises de vue, difficiles dans ces pavillons désormais en sous-bois, mais le fameux programme du moustachu rondouillard nous impose d’autres priorités, que j’ignore et dont il ne nous dit rien.

Vica ne m’est d’une grande aide qu’à proximité ou dans la Lada, elle s’éloigne assez peu de la voiture, n’empruntant que les vrais chemins et évitant les broussailles. Elle n’obtient du guide bourru que de rares informations ; celui-ci nous livre la litanie habituelle qu’il livre aux visiteurs avides mais peu regardant sur la véracité de ses propos. Elle traduit, j’en prends et j’en laisse. C’est le jeu. Il dit parfois l’inverse de ce que j’ai pu lire dans des comptes-rendus d’études avant de venir, donne des versions très édulcorées de certains évènements, de la gravité de la contamination et fait peu de cas pour son cas des règles qu’il tend à nous imposer. Il cueille et mange allègrement pommes et raisin qu’il trouve au fil de notre parcours, contribuant en en recrachant les pépins à leur dissémination dans la zone d’exclusion, où les pommiers et les vignes sauvages poussent abondamment dans les espaces dégagés.

La tension dans mon visage s’est amenuisée depuis que j’ai quitté l’hôtel hideux ; l’exploration des espaces boisés m’est beaucoup plus agréable. Passant de chemin en routes étriquées recouvertes de sable et d’humus jeune, de pont  aux lampadaires énucléés en lignes droites fantomatiques, nous gagnons les abords de la rivière Prypiat’. Les trajets ne sont pas faciles, car le secteur est émaillé de canaux, rivières, méandres, étangs de sablières et marécages, et que la plupart des voiries sont dans un état de délabrement dangereux, notamment des ponts ou des digues sur lesquels même les locaux ne roulent plus. Nous faisant ralentir un instant sur l’une des plus grosses routes, empruntées par quelques gros camions alimentant le chantier du nouveau sarcophage du réacteur explosé ou la centrale toujours active, le guide nous indique un arbrisseau –un saule- en bord de route. C’est l’endroit où la plus forte radioactivité a été mesurée dans un passé récent. Il est interdit de marcher dans l’herbe dans toute la zone réglementée. Surtout là.

 

 

 

 Tcherno trio

 

Le Black Powell est bien à quai quand on y passe. On s’est retrouvés, Chiquita et moi, juste avant dans l’une des petites gargotes non loin du port, dans lesquelles les touristes égarés -ou guidés par un lonely planet datant d’il y a trop longtemps- se retrouvent à manger des fruits de mer ou des soupes de poissons dont le goût délicieux ne parvient pas totalement à faire oublier le manque d’hygiène avec lequel ils ont été cuisinés. Pas trop regardants sur le sujet, c’est la panse pleine et les papilles ravies que nous procédons à notre inspection rapide. Les docks ne sont pas nécessairement le lieu où il est le plus facile de passer inaperçus. C’est même typiquement le genre d’endroit où chercher à être discret est le meilleur moyen d’attirer l’attention et les suspicions les plus dangereuses.  C’est donc munis de sacoches et d’un petit appareil photo que nous arpentons, à pieds, le quai crasseux partagé par des chalutiers, des porte-containers battant pavillon chypriote et autres cargos de tailles et d’états divers.  Les bateaux de croisière et les ferries, ainsi que les vedettes de tourisme mouillent, eux, dans le vieux port et le second port commercial, au Nord, mis en place par la France dans les années 60.  On n’avait pas voulu, à l’époque, mélanger les étrangers en goguette avec les chargements de poissons, pensant à juste titre que l’odeur et l’activité bruyante, bien que pittoresques, risquaient de leur déplaire. Stratégiquement, on avait aussi pensé que la marine nationale circulerait plus facilement dans un espace où le trafic était un peu dilué entre trois ports. Les navires de guerre et des garde-côtes étaient donc amarrés le plus souvent dans le port « touristique », au Nord, ce qui rassurait les touristes tout en laissant un peu plus de largesses aux trafics dans le port Sud. Cela facilitait aussi la corruption des fonctionnaires locaux, loin du regard des autorités maritimes.

En plus de nos sacoches porte-documents et notre appareil-photo, Chiquita nous avait équipés de fausses cartes d’observateurs internationaux. A partir de deux vieux cartons d’invitation pour une action humanitaire soutenue par l’ONU et de plastique transparent autocollant, elle nous avait confectionné deux superbes cartes très officielles dont nous espérions ne pas avoir à nous servir. A côté de nos noms manuscrits par-dessus le sigle des nations unies, on pouvait lire « Observer ». Je ricane sardoniquement en me disant que l’excès de protocole de l’organisation, jusque dans ses invitations qu’il ne pouvait s’empêcher de tamponner, valider, souligner, nous est du plus grand secours pour faire des faux. Cela me rappelle quand, plus jeune, j’avais récupéré en cachette pendant le démantèlement d’un site militaire, tout un tas de tampons aux titres très ronflants, ou aux termes lapidaires : « Colonel Trucmuche, Médecin-chef des Armées, région Est », «L’infirmier-chef », « Refusé », « validé » et autres conneries qui m’ont bien amusé, le temps d’envoyer de faux courriers aux copains pour les faire baliser. On néglige souvent le pouvoir des tampons, et l’imbécilité d’une signature.

Forts de nos identités provisoires, nous pouvons donc regarder un à un tous les navires, prendre des notes, faire des photos avec notre petit appareil (un gros eût été suspect, trop improbable pour des fonctionnaires) sans attirer d’attention particulière. Les rares dockers que nous croisons font mine de ne pas nous voir ou nous dédaignent, avec un air de « c’est pas mes affaires, ça c’est des emmerdes pour le patron ». En réalité, on s’en fout pas mal des autres rafiots, mais il faut bien tromper l’ennemi en ne montrant pas qu’il est notre centre d’intérêt. Sur le tableau Excel que Chiquita a imprimé, nous cochons des cases, indiquons le nom de chaque rafiot et son pavillon. Un fonctionnaire de l’autorité portuaire finit par venir à notre rencontre, un peu agité. Va falloir lui servir nos balivernes avec conviction, et nous tirer ensuite avant qu’il n’ait eu le temps de vérifier que nous sommes des imposteurs. Nonobstant, si on se tire avant d’avoir pris des notes pour chaque navire à quai, on sera d’autant plus soupçonnables. Sans savoir réellement dans quoi est impliqué le Black Powell, j’avoue ne pas être extrêmement confiant dans le sort que pourraient nous réserver ses occupants, s’ils nous voyaient filer à l’anglaise et se mettaient à nous suivre.

Le petit bonhomme en uniforme trottine presque jusqu’à nous. S’il n’avait pas de casquette, il me ferait penser à Rastapopoulos dans Le Lac aux requins. Nous faisons mine de ne pas le voir, poursuivant, imperturbables, notre tâche comme deux éléments zélés d’une administration modèle. Après s’être essayé à l’arabe par réflexe –et un peu parce qu’on est quand même pas mal, question mimétisme-  il nous attaque à l’anglais, avec un accent à couper au couteau contre lequel il ne produit aucun effort. Conservant une posture au torse bombé, il demande avec une solennité toute douanière ce que nous venons faire ici, qui nous sommes, pourquoi, comment, etc. Je suis bien moins inquiété par sa petite personne que par la radio qui grésille à son ceinturon, et dans laquelle il marmonne les résultats de ses investigations. Nous sommes contraints de sortir les cartes. Je me demande maintenant si elles sont vraiment si bien faites que je le pensais. Rastapopoulos a beau être un sous-fifre, il a certainement l’habitude d’avoir entre ses mains des documents officiels internationaux. Et donc de différencier un faux d’un vrai.

Comme souvent les types à ce genre de postes, c’est une pourriture de bas-étage quand il a affaire au commun des mortels, et un être d’une servilité répugnante sitôt qu’il sent pointer sur sa croupe l’ombre de la hiérarchie. Il me fait penser à ces gens, assis dans leur guérite au contrôle douanier de certains aéroports : se sentant tout-puissants à l’égard des voyageurs, toutes classes sociales et origines confondues, odieux à souhaits, mais qui chient dans leur froc quand s’approche une valise diplomatique ou des responsables du ministère de l’intérieur. Notre fonction n’est certes pas tout à fait claire, toutefois permet-elle d’assoir une sorte d’autorité sur lui. A nous de continuer de faire preuve d’une impavidité luthérienne, et de nous consacrer à notre tâche sans rien laisser supposer de notre imposture. Je le regarde du coin de l’œil regagner sa planque, me méfiant quand même de son apparente bêtise. Les fourbes sont plus préjudiciables à tout, ils ont trop peur d’être eux-mêmes pris en défaut pour s’accommoder d’une vérité simple, ou de l’honnêteté d’autrui.

Il nous reste deux bateaux à recenser pour de faux. Ce n’est pas grand-chose, mais cela nous a considérablement éloignés de notre point de départ. D’ici, la ville semble si loin qu’on n’a pas le sentiment de faire partie du reste du monde. Je m’en suis fréquemment fait la réflexion : que ce soit à Zeebrugge,  Le Havre, Portsmouth,  ou Singapour, un port commercial moderne n’est pas un endroit à dimensions humaines. Ici, on est encore plus rien que d’habitude.  Au-delà de la perception poétique du lieu, je suis bien plus préoccupé par les distances à parcourir si, pour une raison ou une autre, on devait affronter l’hostilité de l’équipage du Black Powell. Gagner le moindre abri nous demanderait plusieurs dizaines de mètres de course au minimum, et souvent plusieurs centaines. Quant à l’endurance dont il faudrait que nous fassions preuve pour fuir totalement la zone au pas de course, je ne suis pas sûr que ni Chiquita ni moi n’en serions capables, surtout avec ma guibolle et mon dos en vrac depuis ma chute.  Et plonger dans la mer dégueulasse entre les rafiots, cela parait tout bonnement inenvisageable. Il n’y a que dans les films qu’on s’en sort, ou éventuellement la nuit! Pour l’heure, il fait plein jour, et nos têtes sortant des vaguelettes pour respirer s’avèreraient de magnifiques cibles pour un tireur, même médiocre. « Pavillon Croate, m’interpelle Chiquita en abaissant son appareil photo. Porte-containers. » Je coche les cases et inscrit ce qui doit l’être. J’ai du mal à croire qu’on nous prend réellement pour les inspecteurs des statistiques de la marine marchande locale auprès de l’ONU.

Sur le pont de chacun des plus gros navires, un à plusieurs membres d’équipage nous toisent désormais. Ils n’aiment pas qu’on leur cherche des poux dans la tête, les marins, et sont bien plus méfiants vis-à-vis de nous que des autorités locales, faciles à corrompre. Entre ceux qui doivent nous prendre pour des écolos, vérifiant les immatriculations des bateaux qui ont dégazé en mer, ceux qui doivent nous prendre pour des représentants des travailleurs et des droits de l’homme, guettant les irrégularités aux codes de travail ou de l’humain, et ceux qui transportent de la came, de la contrebande ou des armes dans la double coque de leur soute ou des colis de fleurs artificielles, il y a là suffisamment d’animosité pour qu’elle nous soit perceptible depuis le quai comme le seraient des jets de pierres. Le plus troublant, c’est que je ne suis pas loin de penser comme eux. Je me retrouve à me faire passer pour ce que je déteste par-dessus tout : un putain de gratte-papiers tout juste bon à vérifier l’application stricte des lois sans jamais s’interroger sur leur bien-fondé ou les conséquences de ses annotations. Plus qu’un rafiot à faire, vivement que ça se termine, ça commence à me peser.

Chiquita est douée pour ce genre de choses. Elle est capable de neutraliser son égo pendant de longues journées sans jamais dévier de son but, à partir du moment où elle se l’est fixé. Aujourd’hui on lui a demandé de vérifier si le Black Powell était à quai, et elle endosse son rôle à la perfection pour y parvenir. Ce qui est pour moi un effort considérable est pour elle quelque chose d’assez naturel, tant qu’elle sait que c’est provisoire. C’est typiquement ce qui m’empêche de m’infiltrer dans le milieu néo-nazi, les sectes ou les partis politiques, entre autres : tout cela m’horripile avec une telle intensité qu’il m’est rapidement impossible de dissimuler mon irritation, et de retenir longtemps  mon comportement irrémédiablement, viscéralement hostile à leur égard. Ma pote est en ce point beaucoup plus fiable et précieuse que mézigue, ce qui explique que je ne sois là qu’en guest, plus pour l’accompagner que pour exercer une fonction précise dans les opérations. Comme je tiens à elle, je m’efforce de ne pas tout faire capoter ; je suis ravi d’employer mon penchant naturel à la protection la concernant, mais il est temps que je reparte, car je sens bien que j’arrive au taquet de mes possibilités de discrétion et vais finir par la mettre dans une merde noire, voire plus.

La soupape est sur le point de lâcher. La pression monte à notre passage de retour : on nous insulte maintenant depuis les ponts, et sur certains c’est tout l’équipage qui est sorti pour protester. Le Black Powell ne déroge pas à la règle, et je serre commence à me tendre tout entier en voyant les premiers marins profiter de l’agitation généralisée pour s’aventurer jusque sur la passerelle à notre approche. Courageux mais pas téméraires, nous nous écartons du bord de l’eau pour marcher à l’écart des aires de déchargement. S’il y a une chose que je sais en matière de bagarre, c’est qu’il ne faut jamais montrer sa peur, aveu de faiblesse par excellence. Mais là, face à ce qui ressemble à une petite insurrection, il nous faut choisir promptement entre risquer de nous prendre des coups tout de suite, ou risquer de s’en prendre en différé en se décalant d’une centaine de mètres des gros bras qui veulent nous malmener. On nous insulte en arabe, en anglais, en grec –je crois- et, comme dans les stades, l’addition des véhémences s’accroit de façon exponentielle. Quand un groupe de personnes énervées se rend compte qu’il est en mesure d’exercer sa force sur un groupe plus faible, et de lui faire payer de précédentes humiliations ou tout simplement de déverser sur lui sa colère et sa méchanceté, il s’abat sur lui avec une férocité décuplée par l’assurance. On essaye de faire semblant de passer un coup de fil (si on en passait vraiment un aux autorités, on serait démasqués dès leur arrivée), qui reste sans effet.  Un demi-kilomètre nous sépare de l’extérieur des docks. Rastapopoulos,  fidèle aux méchants aprioris que je nourrissais à son égard, s’enferme dans son bureau, s’affichant à la fenêtre le téléphone à la main, puis la radio. Ça ne me dit rien qui vaille, et quitte à choisir mes emmerdes, j’aime autant qu’ils ne me conduisent pas en prison. J’attrape Chiquita par le bras et, serrant les dents pour ne pas crier de douleur, me mets à courir pour quitter la zone au plus vite.

Nous courons à une vitesse étonnante pour des gens de notre âge, ça commence à me plaire. La peur donne des ailes, indéniablement. Nous devons impérativement ne pas nous faire atteindre par le groupe qui s’est maintenant lancé à notre poursuite, et s’étend sur notre gauche jusque loin devant nous. Si ceux qui sont les plus près de l’entrée du port nous barrent la route, on n’est pas loin d’être fichus. Nous devons nous fixer un unique objectif : sortir de la zone portuaire au plus vite, et sauter dans notre voiture de location garée au beau milieu du parking visiteurs, pour passer inaperçue. Aucun de ceux qui nous menacent ne s’aventurera au-delà des limites de « son » territoire pour nous casser la gueule. Le prolo en colère est dangereux, mais son instinct territorial est plus fort que sa colère. Si on excepte les manifs ponctuelles et les actions de choc préméditées, on ne voit jamais un conflit, même violent, quitter l’enceinte des entreprises  qu’il concerne ou dépasser la route qui les dessert.

C’est pas grand-chose, cinq cents mètres, mais pour un sprint c’est foutrement long. Mes poumons me brûlent, je crois que mon cœur va exploser. Chiquita cavale avec ses petites jambes, entrainée par moi qui lui tire le bras pour accélérer un peu le mouvement. Son état n’a rien à envier au mien, je le sens. La plupart des mecs qui nous assaillent n’ont que l’intention de nous secouer un peu, j’en suis certain, mais ce sera l’occasion pour ceux du Black Powell, préventivement, de nous neutraliser plus efficacement dans la cohue. Sans compter que, si nous sommes coincés, et que les flics viennent disperser le bordel, on  ne sera pas pour autant tirés d’affaire. Je pousse un râle bestial, de ceux dont j’ai le secret, et trouve les ultimes ressources qui nous permettent de franchir le large portail avant que l’étau ne se referme totalement sur nous. Il n’y a pas de pierres sur le quai, ça nous aura épargné les projectiles. Comme prévu, l’élan se calme au niveau du grillage, et personne ne dépasse réellement le seuil du parking pour continuer de nous invectiver. Sans ralentir le pas, nous atteignons la bagnole sous les quolibets et les insultes, attirant l’attention d’individus distants qui se tournent vers nous avec un regard appuyé, qui achève de nous mettre mal à l’aise. Je bénis les condamnations centralisées électriques, qui permettent le déverrouillage des portes à distance et nous jetons dans l’habitacle à nos places respectives, hors d’haleine. Je mets le contact et démarre en trombe avant qu’on ait fermé nos portières. Les marins et dockers se foutent de nous, mais on est saufs et pas en taule. Petit coup d’œil au passage pour vérifier l’absence de caméra sur le parking , et demande à Chiquita de faire de même. C’est bon, il n’y en a pas.

Il n’y a que ceux qui sont, au moins une fois dans leur vie, allés jusqu’à leurs dernières limites physiques, qui connaissent cette sensation indéfinissable que l’on éprouve quand, au bord de l’évanouissement, on a l’impression que nos bronches vont s’enflammer, notre cœur exploser, et nos jambes se disloquer dans un tourbillon de douleur et que, pourtant, la satisfaction d’avoir tout donné nous emplit d’une sorte de plénitude, qui ne compense cependant pas la fatigue immense qui place des constellations de petites étoiles au sein de notre champ visuel, réduit en-deçà de son minimum syndical. C’est l’état dans lequel je conduis, en pilote automatique. L’adrénaline n’a pas maintenu Chiquita éveillée, elle est tombée dans les pommes juste après avoir instinctivement verrouillé sa ceinture. Encore un petit moment, mon amie, je dois m’assurer que l’on n’est pas suivis avant de m’arrêter pour vérifier que tu n’as rien de grave.

Après que je l’aie un peu agitée, aérée, et essuyé le petit filet de bave à la commissure de ses lèvres, elle rouvre les yeux, hagarde, en s’exclamant : « J’ai plus l’âge pour ces conneries, bordel ! »

Ça sent la fin des vacances.

 

 

La nourriture est piteuse, on n’en donnerait pas à son chien. D’ailleurs c’est peut-être du chien. J’en ai pas vu dans les environs, c’est pas bon signe. Au moins, ils auraient le mérite de recycler une partie des ordures.  Ça me fait penser à ces secteurs du Caire, où l’on a un temps interdit aux chrétiens d’élever des porcs, avant de constater que c’étaient eux les éboueurs de la ville. Je veux bouffer, comme j’aurais besoin d’un fix dans le bras gauche. Je m’en fous bien de savoir quelle est la nature de l’aliment, l’état de crasse de son contenant, mais il faut que je mange un truc. Juste de quoi générer la petite dose d’endorphine naturelle et le soupçon de dopamine qui feront passer un instant la colère engendrée par mon indignation. C’est pas parce que j’aime pas l’Homme que j’accepte facilement qu’il maltraite son engeance.

On n’a plus beaucoup de pognon sur nous, s’agit pas de le dépenser n’importe comment ou de se le faire chouraver.

Je sèche les larmes qui ont coulé sous les lunettes de soleil de Chiquita avec le revers de ma main et lui tends sans un mot un bout du machin, plus ou moins comestible, qu’un mec m’a emballé dans du papier glacé. Après avoir essuyé mes doigts gras sur mon futal, je sors l’appareil photo de ma sacoche et commence à bombarder. L’œil dans le viseur, je ne suis plus affecté par rien. Je bosse.

Ma pote va voir chez Médecins du Monde si son contact sur place est présent. Elle veut savoir où ils en sont des épidémies, et si les suspicions de souches résistantes sont confirmées. Je la suis, quelques mètres derrière, profitant de son aura vis-à-vis de la population qui l’a déjà vue, et sait qu’elle n’est pas juste une curieuse exploitant la misère visuelle. Par chance, dans cette régions, la parité n’est pas encore une réalité, ça rend parfois les gens plus indulgents vis-à-vis des femmes occidentales que des bonshommes. Tant qu’elles ne deviennent pas des épouses, ou soumises à des dogmes religieux absurdes, elles bénéficient d’une relative bienveillance. Ce n’est pas forcément vrai à quelques encablures, de l’autre côté des frontières.  Si l’un de nous deux devait affronter  la colère des locaux, ce serait d’abord moi, et ça m’arrange.

Le dispensaire est pitoyable, ridicule d’inadaptation au site. Une poignée de personnels médicaux y travaillent d’arrache-pied avec leur bite et leur couteau pour éviter que les conditions ne s’aggravent, et sauver autant d’individus que possible, tout en sachant que ce ne sera pas la majorité. Quand on t’amène plusieurs fois par semaine un nourrisson famélique qui tient dans la paume parce que le lait de sa mère s’est tari, et que tout te manque pour l’aider à s’en sortir, tu peines à trouver dans l’espoir une motivation suffisante pour continuer. Les parois ont beau être blanches, je ne vois dans l’enceinte de cette infirmerie de champ de bataille améliorée que du noir. Du noir et du rouge.

Il y a des étagères de lait en poudre offertes par Nestlé –trop content-, des caisses de solution de glucose, des antibiotiques sous clé et trop peu de lits, tous pleins. Cette épouvantable odeur de dysenterie que les désinfectants peinent à couvrir m’irrite la gorge. En voyant la peau d’une gosse qui se délite en lambeaux du fait de la malnutrition, je renonce à faire des portraits, sinon des toubibs et des infirmières. La détresse perceptible dans leurs yeux est d’une autre sorte que celle de leurs patients, mais elle est déjà suffisamment éloquente. Sisyphe poussant son rocher en haut de la montagne, sachant qu’il retombera depuis le sommet. Il fait une chaleur à crever là-dessous. Ça tombe bien, on y crève abondamment. Alors que deux brancardiers y pénètrent avec un paquet, j’entrevois brièvement l’intérieur de la chambre froide qui sert de morgue, dont le ronronnement sordide rappelle à tous, constamment, ce qui s’y entasse entre deux convois mortuaires.

L’équipe médicale commence à me regarder d’un sale œil, ils n’aiment pas les voyeurs et je n’ai pas les moyens de leur prouver que je n’en suis pas. Je me rapproche de Chiquita et écoute la conversation sans m’en mêler. Le toubib a l’air d’être défoncé, pas facile de savoir si c’est la fatigue immense ou les produits qu’il prend pour tenir. Ses propos sont cependant plutôt cohérents, sans être rassurants pour autant. En synthétisant un peu, j’en garde les principales notions : petites améliorations, mais globalement pire. Plus de place, mais de plus en plus d’arrivants. Meurtres plus nombreux, bagarres sanglantes, misère en accroissement. Premières exactions graves entre habitants endémiques et réfugiés, escarmouches régulières.

Je sors silencieusement, et m’avance un peu entre les baraquements. L’appareil photo au bout de mon bras pendant, j’observe tous ces gens au visage fermé et essaie de distinguer, entre eux, les victimes totales des évadés pourris, les membres des groupes religieux radicaux armés poussés là par le repli stratégique des civils spoliés qui ont tout perdu. Mon compteur de pitié personnel oscille d’un côté et de l’autre du zéro sans parvenir à pointer un indice. Pour moi, aucun des gamins qui ont fréquenté ce lieu ne ressortira avec l’aptitude à la paix, quant aux adultes, ils n’ont pas grand-chose pour les guider, sinon une radicalisation ou un déni prolongé. La tragédie est écrite d’avance, et les lignes de fuite ressemblent à ces allées-caniveaux qui sentent la merde et la poubelle.

Chiquita m’appelle de loin. Il ne faut pas rentrer dans le « village », me dit-elle. Si elle le dit, c’est qu’il ne faut vraiment pas. Dommage. J’aimais bien la menace qui montait, à mesure que la densité d’hommes augmentait à mon approche. Probablement que les deux casques bleus qui me guettaient de loin m’ont évité d’avoir à en découdre.

Elle est bouleversée. Me racontant la teneur de sa conversation, elle ne fait que confirmer ce que j’en avais compris, y ajoutant les détails sordides dont je ne pouvais que me douter. Hier, deux réfugiés se sont fait lyncher par un groupe de gens du village historique, alors qu’ils venaient de se faire chopper à jouer les pickpockets.  Représailles en cours de préparation. Ce qui est constant, avec ce qui grouille, c’est que si ça ne monte pas, ça s’étale, et ça contamine toujours les alentours plus ou moins vite. L’armée doit acheminer des blindés dans les deux prochains jours, ainsi qu’un petit bataillon permanent qui doit limiter les débordements. Poudre. Désinfection du mal grouillant par les flammes. C’est bien, les réfugiés ne seront pas dépaysés.

On passe la journée sur le site, ainsi que le début de la nuit. J’ai pas voulu partir. Il y a quelque chose qui m’accroche les tripes ici pour le moment, sans que je puisse expliquer quoi. On a filé un coup de main à une ONG belge jusqu’au soir, puis depuis lors on fait les grouillots pour l’équipe médicale, histoire de les soulager un tant soit peu. Ils me regardent moins d’un sale œil, maintenant que je vide les vases et les poches des malades qui n’ont pas pu être gérés dans la journée. J’aurais envie que ça dure toute la nuit, c’est tellement bon de se sentir utile, même quand ça donne quand même envie de dégobiller. Chiquita s’occupe quant à elle d’écouter les femmes qui en ont gros sur la patate et, comme la plupart des personnels envoyés dans ce genre d’endroits, avaient sous-estimé la charge émotionnelle que cela représenterait. Pour un soir, le rempart salvateur tombe, et elles s’effondrent une à une autour de mon binôme le temps d’un dîner. Elle écoute bien, ma binôme, ça leur fait du bien. En attendant, c’est elle qui se remplit de tout ça, et je sais que quand ça va sortir ce sera terrible. Moi j’ai la colère pour compenser, c’est plus facile.

 

C’est pas silencieux un camp, la nuit. Entre les bébés qui braillent, les esprits qui s’échauffent et les engueulades domestiques, quand ce ne sont pas les poules ou les chèvres qui se réveillent pour dieu sait quoi, il y a toujours quelque chose pour produire un son. Sans compter la résonnance lointaine des tirs d’artillerie, à peine audibles, qui rappellent si besoin est les arguments principaux de la fuite des uns et des autres. Je dors toujours mal, l’avantage ici est que je sais pourquoi. Ça m’embête un peu d’avoir imposé à Chiquita de rester mais, comme elle n’a pas insisté pour partir, j’ai considéré ça comme un choix volontaire. Elle a mis du temps à s’endormir, pas seulement à cause de l’inconfort de son lit (une couverture au sol dans laquelle elle est enroulée, dans le réfectoire préfabriqué). J’ai choisi de rester dehors, emballé dans un mélange de bâche et de mes fringues sur le perron éclairé, non loin d’un soldat en faction. Je souris en imaginant que je ressemble au petit Grégory.  L’humidité nocturne amène une délicieuse odeur venue des montagnes alentour, qui couvre pour un temps celle des restes de l’humanité.  Je prends une grande inspiration et sombre presque instantanément dans les bras de Morphée.

J’ai dormi deux heures, je crois. L’incendie dans le camp ne nous aura pas laissé beaucoup de répit. Ça gueule dans tous les coins, les réfugiés fuient leurs refuges qui s’embrasent à une vitesse folle. Ils ont beau ne presque rien avoir, le peu qu’il leur reste s’enflamme encore. C’est le branle-bas de combat autour du dispensaire, les militaires et les casques bleus sont dépassés par l’ampleur du merdier. Pour l’instant on n’y amène pas de victime, mais on est sollicités pour trouver une solution rapide. Le camp est si vaste que je ne vois pas tout à fait quelle est la dimension exacte de l’incendie, et peine à en déterminer le point d’origine. C’est assez loin de nous, apparemment en bordure. Mais les bâches s’enflamment les unes après les autres, se propageant à une vitesse effarante vers les bâtiments d’urgence et les structures « en dur » qui ne seront pas en mesure de résister à la fournaise.

Je fonce ouvrir toutes les barrières possibles et dégage tout ce qui traine sur le passage, afin de faciliter la fuite vers l’extérieur. Rentrant dans la cohue, je me fais bousculer à plusieurs reprises, et me retrouve brièvement au sol. C’est la position la plus risquée, il faut que je me redresse impérativement pour ne pas me faire piétiner. Je me prends des coups de tatane involontaires, mais parviens à m’extraire, et à poursuivre le dégagement, relevant au passage une personne en mauvaise posture. Dans la lumière des projecteurs, la poussière et la fumée, heurté de toutes parts, je ne sais même pas si c’est un homme ou une femme que j’ai redressé. Les soldats ne savent plus ce qu’ils ont à sécuriser, je crie en anglais à l’un d’eux de rester près du dispensaire, pour éviter que certains profitent du désordre pour piquer des médicaments, déjà largement vendus au marché noir sur site. C’est aussi l’occasion de participer à la protection de Chiquita, pour laquelle je ne m’inquiète pas dans ce genre de situation.

Dans la confusion générale, je remarque quelques hommes qui semblent vouloir intervenir pour canaliser la panique. M’approchant d’eux à contre-courant humain, je les incite à me suivre sur l’un des flancs, pour ouvrir une voie d’extraction supplémentaire au niveau de la paroi fragile d’un refuge, sorte d’enclave dans la clôture. Ceci fait, je les vois repartir dans l’autre sens, vers le cœur du camp. Je comprends rapidement qu’ils savent où trouver l’équivalent de cette sortie de secours en différents points du camp. Ils attrapent d’autres hommes au passage, bruyamment, et vont ouvrir des brèches partout où c’est possible, diffusant peu à peu le flux de fuyards en différents exutoires. Ça en épargnera sûrement un paquet.

On commence à entendre des explosions. Bouteilles de gaz, mais pas que. Avec tout l’armement, les explosifs planqués dans le camp, il a tout d’une poudrière. J’espère juste qu’il n’y a pas trop de roquettes, on sait jamais par où ça peut partir. On entend aussi ce qui ressemble à des rafales, mais ce ne sont que les cartouches de Kalach’ qui pètent à l’échauffement, envoyant leurs balles au hasard de la position dans laquelle elles ont été stockées, puis remuées. C’est maintenant que l’incendie va vraiment faire du dégât, d’autant que pas mal de types reviennent sur leur pas pour essayer de récupérer leurs munitions. J’attends les explosifs avec impatience, j’aime pas les épées de Damoclès.

On ne peut pas évacuer le dispensaire, alors on l’arrose. Je vais quand même vérifier que Chiquita va bien. Elle aide les toubibs à déplacer les caisses les plus importantes pour les mettre en sûreté, sous escorte de l’armée et des casques bleus. Elle me transmet les dernières infos du téléphone arabe : bombe incendiaire jetée depuis l’extérieur du camp, sûrement par les habitants de la ville. Avant le matin, les réfugiés vont très certainement attaquer en représailles. Les femmes s’occuperont de gérer la survie dans l’intervalle. Comme souvent.

Quand on est très occupé, on ne voit pas le temps passer, et le lever du jour nous surprend bientôt, malgré l’importante chape de fumée sombre qui nous submerge. Personne n’ayant pris l’initiative de détruire une partie des habitats de fortune pour créer une barrière coupe-feu, c’est la majeure partie du camp qui est partie en cendres et fumée. Seuls subsistent les maçonneries, et les alentours immédiats du dispensaire. Tout ce qui était roulant  – camions d’affrètement, bennes, etc.-  ayant été déplacé dans l’urgence de quelques centaines de mètres. On déconseille aux réfugiés d’aller récupérer les restes de leurs affaires, leur expliquant que des choses peuvent encore péter dans les ruines fumantes, où la puanteur du plastique cramé  a supplanté celle des déchets habituels. Ceux qui avaient tout perdu avant de venir ont perdu ce qui leur restait. Les habitants historiques de la petite ville commencent à sortir de chez eux, d’où ils observaient le désastre depuis leurs fenêtres. Une meute de réfugiés leur fait front, et l’armée doit venir s’interposer. Les curieux ne sont pas si nombreux, la plupart de ceux qui sont descendus sont en fait des femmes qui apportent des couvertures, de l’eau et un peu de nourriture. Les renforts militaires arrivent sous forme d’un convoi, et la tension palpable redescend un peu. Les femmes des deux côtés de la douleur procèdent aux échanges avec dignité. Les hommes autour, qui ne savent pas comment régenter leur bellicisme latent et leur culpabilité, adoptent des postures plus ou moins neutres, inutiles à tous et à mes yeux très grotesques.

Même les corbeaux ont déserté les lieux.

Je remarque une petite bénévole belge au sein de la tourmente. Elle a une belle façon d’accomplir sa tâche, et prend magnifiquement la lumière de l’aube. Il n’y a pas mieux qu’un espace dévasté, d’où tout espoir s’est échappé, pour valoriser la beauté. Je la regarde faire un moment, et prends un cliché discrètement avant de la rejoindre pour l’aider.

 

 

On n’est pas venus pour ça. On file un coup de main tant que c’est indispensable, et on en profite pour explorer le sinistre tant que les autorités sont encore un peu confuses, sollicitées principalement par le maintien du status quo  aux portes de la ville, et la gestion d’une intendance catastrophique. Mon Nikon à la main, je photographie tout et n’importe quoi entre deux morceaux choisis. Il y a toujours des détails que je ne remarque qu’au visionnage, alors qu’ils m’avaient échappé sur place. Les quelques cratères atteignant jusqu’à deux mètres de diamètre ne sont pas des détails. Ma Chiquita remarque avant moi leur organisation dans un périmètre restreint, axé depuis la bordure du camp. On est dans la même configuration que là où j’ai pratiqué des ouvertures avec les réfugiés pendant l’incendie : dans une enclave de clôture, face à une ruelle. J’emploie mon bon sens en jetant un peu de cendres en l’air. En retombant, biaises, elles confirment mes soupçons quant au sens de propagation de l’incendie. J’en viens à douter de l’intervention réelle des voisins pour le déclencher, bien que cette option fût jusqu’alors la plus séduisante.

Sans être aussi compétent qu’un artificier pour jauger précisément l’affaire, il y a là la trace de plusieurs dizaines de kilos d’explosifs, répartis sur environ 1/10ème du camp. Nous progressons dans les décombres l’un derrière l’autre, moi tâtant devant avec une perche qui devait être une tringle. Je repense alors à nos égyptiens.  De l’armement perdu, c’est un marché à prendre.

Si l’on écarte les cratères, il n’y a pas grand-chose à voir, étant donné qu’il n’y avait pas grand-chose à brûler. Faut pas qu’on traine, sinon on va avoir l’armée et les services secrets sur le dos. Ils vont faire leur enquête aussi, et pourraient s’interroger sur le bien-fondé de notre présence sur place. Je fouette le sol un peu violemment pour déclencher l’explosion d’éventuelles munitions résiduelles avant de mettre le pied dessus. Ce n’est pas une bonne idée de continuer, en plus on n’est pas démineurs. En tout cas, il n’y a pas de fûts de roquettes. Les explosifs devaient être destinés à piéger des voitures ou des personnes.

On se tire sans se retourner, en montant dans le premier bus en partance vers la capitale. Un petit coup d’œil vers la jolie belge, un autre vers les premiers bulldozers qui arrivent, et un dernier regard vers la population désemparée, qui regarde d’un air coi l’étendue de son malheur, sans avoir aucun moyen de le réduire seule.

 

Des crevettes ?

Jamais entre les repas.

Marc aimait les anguilles à un point qui défiait l’entendement. Il en aurait mangé sur la tête d’un pouilleux, léché sur le sol du métro. Ce n’était plus un pécher mignon, c’était un vice maladif, à la frontière ultime de la perversion. Il en avait mangé de toutes les sortes : fumées du Japon, grillées de la Brenne, poivrées du Poitou, crues de Roumanie, adultes consentantes ou civelles sensibles, voire même sous la forme de Damhout en Iran.

Il avait écumé le monde, des Sargasses à St Tropez, de Nivelles à Taïwan pour en chercher les formes les plus rares, les plus goûteuses, les plus exceptionnelles.  En Inde, il avait essayé d’y substituer le serpent, comme un junkie prend sa méthadone, lors d’une quête spirituelle initiée par sa compagne de l’époque. Il avait rejeté les deux avec une égale violence,  pour des raisons connexes mais très différentes.

Sa passion était telle qu’elle en était parfois écœurante. Dans son salon, un vaste aquarium faisait office de vivier pour une poignée d’énormes sujets -nourris principalement de viande hachée- qu’il prélevait quelques minutes avant les repas pour s’en garantir la fraicheur absolue. Il fallait le voir plonger la main dans l’entremêlement rampant de dizaines de ces poissons, mous en apparence mais d’une densité musculeuse certaine, qui filaient autour de son bras pour échapper à son assiette dans un bruit rappelant celui de la succion. L’anguille n’éclabousse pas, elle glisse dans l’eau comme l’eau glisse autour d’elle grâce au mucus lubrifiant qui la recouvre totalement, et la rend si difficile à saisir.

Ainsi, Marc s’emparait de l’objet de ses désirs avec une nécessaire fermeté afin d’éviter qu’il ne lui échappe. Il y avait dans cette capture une énergie martiale, une force ostensible qui avait trait à la virilité, exacerbée par la forme oblongue de l’animal et sa nature muqueuse. Dans ce face à face mortel, je voyais l’exemple de la domination de l’Homme sur l’Animal, et la cruauté du sort du prédateur aquatique, qui devenait à son tour proie. Quand une gazelle meurt dévorée par un guépard, on y voit l’ordre des choses, mais on serait choqué de voir le même guépard grignoté  par un lion. Un peu comme si les espèces du haut de la pyramide alimentaire devaient subir plus intensément le fait d’être mangées, comme si cette forme d’humiliation devait leur être perceptible, et accentuer leur calvaire final. La malheureuse anguille  saisie juste sous la tête était-elle en mesure de comprendre, et d’anticiper dans l’angoisse, le sort qui serait le sien ?

 

Dans l’appartement de Marc, je regardais danser les poissons serpentiformes anthracite dans leur cage de verre rétroéclairée en un spectacle funeste.  Depuis le canapé en skaï noir foncé dans lequel j’étais enfoncé confortablement, mais lamentablement, je m’enivrais de leur chorégraphie étonnante, qui ressemblait à de la calligraphie éphémère. L’aquarium de trois mètres de long devenait un kakemono couché, dont le motif ornemental changeait constamment. Mon hôte se tenait debout à côté, savourant à l’avance cet instant qui lui seyait tant. De mon poste d’observation, je pouvais voir l’avidité dans son regard, mais me mis à douter de sa réelle nature. Etait-ce de la gourmandise, ou bien une soif de toute-puissance, voire de sauvagerie ?

Nous ne parlions pas, lui et moi, ou bien très rarement, dans un but très fonctionnel. De fait, j’avais appris à déduire pas mal d’informations de ses silences, en étant alerte quant à toutes ses expressions, ses mimiques, ses postures ou ses regards. Nonobstant, je n’étais jamais parvenu à déchiffrer tout à fait son comportement, quand il se tenait ainsi auprès du vivier, en attendant d’y plonger la main pour capturer sa victime. Il m’était rigoureusement impossible de comprendre s’il s’agissait d’un dessein sordide, d’un frémissement enfantin, ou d’une catharsis sexuelle. C’est vrai qu’il était seul depuis longtemps maintenant, et l’on eût pu aisément admettre que son rapport à ses proies n’était pas qu’alimentaire, tant elles déchaînaient sa passion. Mais le soin qu’il apportait ensuite à leur préparation, et au moment de s’en délecter m’en avait toujours fait douter. Il aimait les anguilles comme le sein de sa mère, pas comme une amante. C’était plus primordial qu’un complexe d’Œdipe, son lien avec ces bêtes, ça assouvissait des instincts primaires plus que des désirs refoulés.  

Il descendit son bras vers l’eau, avec lenteur. Les poissons ne paniquaient pas immédiatement, en général. En fait ils ne paniquaient qu’assez peu. Il fit pénétrer ses doigts dans l’onde sans créer la moindre orbe à sa surface, s’y introduisant avec une telle douceur que les poissons parurent ne pas s’en apercevoir. Pour eux, le décor évoluait à une si faible vitesse qu’ils ne s’apercevaient pas de sa modification. Bientôt, il eût de l’eau jusqu’au poignet, puis à mi- avant-bras. Ses doigts, qui s’étaient immiscés dans l’aquarium sous la forme d’un fer de lance, s’écartèrent peu à peu les uns des autres, jusqu’à ce que sa main s’ouvre totalement. Tout autour, en dessous, au-dessus, les quasi-serpents atteignant parfois plusieurs kilos rampaient dans le courant artificiel sans sembler se rendre compte de sa présence. Patient, Marc attendait le moment opportun, ou plus précisément l’instant parfait, celui qui lui permettrait de chopper sa victime en un coup, d’une telle promptitude qu’il rendrait obsolète l’idée même d’une autre tentative.

A ma grande surprise, il fit de même avec sa seconde main, qui elle aussi fila discrètement dans le vivier, en parallèle de la première. Puis soudain, en un mouvement que je ne suis toujours pas capable d’analyse, il plongea tout entier, avec la même grâce experte, au milieu des poissons. Leur densité était telle qu’il m’était impossible de le voir au travers de la paroi opaque qu’ils formaient ; tout juste le deviné-je par intermittence, quand sa chemise gris pâle Calvin Klein réapparaissait au hasard d’une interruption du flux d’anguilles.

Il ne me vint même pas à l’idée qu’il avait besoin d’aide. Depuis le canapé ultra confortable, je me contentai d’adopter un regard aussi compassionnel que possible face à l’étrange scène qui m’était offerte. Nul doute que le choix de Marc était délibéré, alors à quoi bon intervenir pour l’empêcher d’arriver à ses fins ?  S’il avait choisi de finir auprès de celles qu’il aimait le plus, il n’y avait pas de raison de les empêcher de fusionner. Peut-être fut-ce là le véritable passage à l’acte sensuel entre cet homme et l’objet de sa fascination. Un seuil au-delà duquel plus rien ne pouvait être pareil, un point de non-retour. Comprenant qu’il ne pourrait jamais assouvir cette insatisfaction latente qu’il se découvrit alors, il avait commis l’acte définitif qui empêcherait la frustration -dont il s’était affranchi jusque là- de l’accabler en une lente agonie des sens et des désirs.

Regardant les poissons se démener autour de son corps flottant, en s’acharnant sur les boutons de nacre de sa chemise en satin de coton autant que sur son épiderme épais, je me demandai si, dans une ultime poussée de mansuétude, il aurait voulu que je le hache, pour leur faciliter la tâche.

J’ai perdu tous mes filtres. Il n’y en a plus un seul qui fonctionne efficacement. Ils avaient pourtant été probants jusqu’ici, au point de me protéger de la plupart des agressions extérieures.

C’est la merde, ça chie dans le ventilo, j’ai fumé tout le bleu d’Auvergne  et le lait a caillé dans la seringue. Des traverses de ponts brutes, lancées de la rive gauche à la droite pour permettre mon passage, s’en trouvent fort affaiblies, pour ne pas dire déraisonnablement fragilisées. Il devient périlleux pour moi de les franchir, d’autant que Céline m’attend sur la berge opposée, avec un wagon de questions auxquelles je n’ai absolument pas l’intention de répondre. Noël approche et je ne veux pas de cadeau de sa part, plutôt périr noyé dans un lac de fange.

Le vent agite les peupliers qui bordent le Dniepr, faisant trembler le sable dans lequel leurs racines sont mal ancrées.  A défaut de lac de fange, je crois que les eaux vertes du fleuve conviendront ; rien que de les voir je m’y sens happé, et subis l’étouffement à distance. Sur la plage de sable presque blanc, striée des dépôts organiques des différentes crues récentes, Céline fait le pied de grue, m’attendant de pied ferme. J’aimerais m’en extraire, mais elle me colle comme un papoula, se démerdant pour faire systématiquement partie de mon champ visuel, à mon plus grand désespoir. Je cherche un stratagème pour lui échapper, tends des pièges au miel ou à la glue, mais rien n’y fait : c’est à moi qu’elle colle.

C’est un fait : quand je ferme les yeux, je suffoque, c’est d’ailleurs pour cela que je ne dors pas. Je suis donc condamné à la voir partout, quel que soit le cadre et l’heure du jour ou de la nuit. Je ne sais pas comment elle fait. Elle a pourtant une autre vie, vachement plus chiante que la mienne – qui se contente d’être ennuyeuse-, mais accessible aux cerveaux moyens. Payé-je là le prix de mon arbitraire narcissisme ? Alors que je m’efforce de rendre mon existence aussi morose et déplaisante pour les individus extérieurs à ma propre personne, je parviens encore à me faire parasiter l’esprit par des populations parasites, tout justes bonnes à infecter mon sens de la culpabilité et à stimuler mes frustrations intrinsèques. C’est très injuste.

Curieusement incompris par l’espèce dont je partage les gênes, à laquelle je n’entends rien, je n’ai de refuge qu’au sein de peuplades spécifiques, dont je considère qu’elles recèlent mes semblables. Or, en  l’état, il ne m’est plus possible de les rejoindre, car je consacre une bien trop grande proportion du temps qui m’est imparti à gérer l’omniprésence de Céline et de son insupportable pragmatisme erroné, ainsi  que les divers troubles qui m’affectent déjà en temps normal.

Relâchant le garrot pour laisser passer l’endive, j’envisage l’horizon avec inquiétude. Le produit s’avère efficace, rien ne venant polluer mon champ visuel si ce ne sont quelques habituelles hallucinations en forme de feuilles d’impôts, de nourritures terrestres et d’essais sur le cinéma serbe. Le problème, avec ces phases hallucinatoires, c’est que l’on y perd la notion chronologique, de même que celle de la durée des évènements, passés ou présents. Il m’est par exemple impossible de déterminer quand j’ai commencé, combien de temps dure un œuf et si j’ai bien fait. Démêler les épisodes réels des constructions mentales parait là encore impossible, au point que je suis incapable, quelle que soit l’heure, de savoir si j’ai mangé ou si j’ai faim, ni de savoir ce que je n’ai pas mangé et si mes aliments existaient bien. Celui qui court dans la pièce doit être réel, puisque j’ai son goût sur les lèvres, mélangé à celui de M.

A nouveau, les lettres me jouent des tours, allant jusqu’à s’estropier pour que je les confonde avec d’autres. Le cyrillique se moque de moi en mélangeant caractères grecs et russes et la diction me pose des problèmes, ma bouche effectuant des mouvements silencieux sans rapport avec les sons que j’émets ou désire émettre. Je décide d’écrire par télépathie jusqu’à nouvel ordre, en espérant que cela compensera l’excédent de travail que m’impose le surcroit de lumière diffusée dans mon bureau.

Exsangue, livide, ravagé par des démons plus en forme que moi, je m’affaisse alors sur ma chaise dactylo en poils de yack pour observer mon crayon s’agiter seul sur une feuille de papier qui a pris le goût de mon étagère, devenue trop amère à force que je la morde. Il dessine des arabesques inutiles sur une feuille invisible, et des termes que je ne saurais transcrire sans l’avis d’un lexicographe.

C’est l’automne et le mois de mai est encore loin. Dehors, sur les piles du pont, Olga s’élance pour se jeter à côté de mes bras. J’arrive trop tard, ou j’ai mal calculé le point d’impact. Elle tombe dans le Dniepr, ce qui me rend assez triste. Plus loin, dans la rue Kreshtchatyk, la révolte gronde. Le peuple est divisé entre ceux qui veulent qu’on les loge et ceux qui veulent qu’on les engraisse. Les deux factions s’affrontent devant le Mac do tout neuf et la boutique Dolce & gabanane pour savoir les couilles desquels on suspendra à la cloche de la halle.

J’en ai marre de tout ça, et décide de finalement me noyer pour noyer Céline en même temps. Avec un peu de chances ça marchera. Malheureusement, je ne retrouve plus de moyen d’accéder à l’eau. Les flics sont partout et leurs opposants occupent le reste. Les barrières sont trop hautes pour que je saute du pont, et le sol en métal trop solide pour que je le creuse avec mes ongles. Je change alors mon fusil  d’épaule et me précipite sur les forces de l’ordre, lourdement armées. Elle me taillent rapidement en pièces, dont certaines tombent inévitablement dans le cours d’eau, à ma plus grande satisfaction. Ainsi divisé, je redistribue le jeu, troublant la stratégie de mon pot de colle attitré qui s’évertue à trouver le moyen de polluer chacun de mes tronçons.

Je ne crie pas victoire trop vite, car je ne retrouve pas certains de mes os, mais cette victoire d’une bataille me laisse présager de beaux succès lors des prochaines étapes de la guerre de longue haleine qui se joue désormais.

 

Un bout

Des crédits revolving flottaient au plafond en attendant la dèche, ils annonçaient Bruxelles et son cortège de chaleurs. C’était l’hiver et la ville morne accablée par le froid susurrait des mots doux depuis les hauteurs mortes de pâles angelots pisseurs et capricieux. Jeanine aimait ce temps qui précédait les pluies de hallebardes, de citrons et d’enclumes ; elle aimait aussi les sceptres opulents des grenadiers beiges sur le fronton de l’église St Charles, à Neuville-de-Touraine, quand son père rentrait saoul de la chasse au cachalot.

C’était un matin de mai et tout me paraissait normal, sinon dans les fleurs du mâle, qui éclosaient à peine sous la rosée pourpre. Jeanine était debout depuis des heures, à nager sur une branche qui flottait dans la pièce, depuis le mur de gauche – celui qu’on avait opposé au droit- dans la plus pure lignée des façades ibériques et des clapiers en lard majeur. Sur son pied douloureux, qui brillait dans la pénombre, j’entrevoyais l’esquisse d’un dessein tout tracé, sous les traits étonnants d’un tonnerre andalou d’où jaillissaient des opales plus strictes que les pires étoiles du ciel du Pacifique Sud. Des pales élastiques suspendaient en l’air un hélico ridicule, d’où pendouillaient mollement des perles de corail volées dans une échoppe anglaise tenue par un marchand gay, fan de super trempes et d’antalgiques protéinés. Je caressai ses métatarses avec douceur, ajoutant de la tendresse jusque sur la malléole, dont l’étrange élasticité n’était pas sans me rappeler les cartilages ramollis d’enfants mort-nés dans le formol.

Entre les plis de gras qui balançaient sous sa panse, poussait une mousse, à moins que ce ne fût un lichen, en tout point merveilleux. J’avais disposé des cierges amers, afin de repousser les rennes des mille et une nuits, caché les pots de drosophiles pour éviter qu’on ne me les piège, et capturé tous les scolopendres vivant sous le lit de notre fille. Cela la rassura un peu, ainsi que moi. Nous n’aimions pas beaucoup l’espionnage. Dix-huit millilitres plus tard, l’horizon s’était réduit de deux tiers, dont le dernier était le plus gros ; au-delà de la fenêtre en bois classé et de son rideau d’impala plus rien ne subsistait de notre territoire d’antan. Les plaines en cachemire avaient cédé le pas aux troupeaux d’aborigènes et à leurs hordes de hérisson peuls dressés pour l’attaque. Des blocs de granit aux couleurs extravagantes avaient été cloués sur la colline pour la faire ressembler à un baudrier pour caniche un samedi soir au Palace, et ma butte émiettée n’avait même plus la place d’accueillir un supplicié. Je glissai mon doigt entre les plis de Jeanine, pour vérifier si des poissons-clowns ne s’y dissimulaient pas. Mon introduction délictueuse la fit suppurer de plaisir, jusqu’à ce qu’elle m’inonde. C’était le temps des pleurs, on oubliait la sueur, les longs demains avaient un goût de fiel.

Je gémis de suffocation en sortant ma tête des os, gaspillant de précieuses secondes pour retrouver mon souffle égaré. Il y avait dans ses purulences quelque chose d’exquis, que je n’aurais pu définir autrement que par ces mots : « cuire les chicons à l’étouffée, laisser trainer des heures, et sucer le fromage brillant avec une paille en zinc ». Les bras ballants, j’errai un moment dans la pièce, dont les contours changeaient sans cesse pour la faire passer pour une motte de beurre creuse. Les frères Nicolas y avaient déposé des enzymes pour trouer les murs, nous permettant alors de bénéficier de fenêtres à la taille de nos têtes, que nous portions si bien pour accompagner nos cravates.

Je rêvais de tropiques et de paysages sulfureux, et elle ne pensait qu’à béer. Ses seins funestes auguraient des pires angoisses à venir, pendant comme des galons gras au frontispice d’un théâtre d’agonie. Du volcan que je me narrais en songe, ne restait qu’un vaste cratère tiède et l’odeur du souffre, à moins que ce ne fut l’œuf dur pourri. Je l’adorais quand elle était comme ça.

Nous brisâmes un banquier pour éclairer notre table de nuit ; de ses abats bouillonnants émanait une douce lueur en contradiction directe avec ses poils nasaux et la verdeur de son verbe. Tel un cabas ramassé par Nelly Jacquemart-André au fond d’une mine de sel Soudanaise, il avait ramené un peu de lumière dans la noirceur dense de notre matinée qui touchait bientôt à sa fin. Ce qui coulait de mes oreilles ne nous alerta cependant pas, car ce n’était pas nauséabond. Jeanine se tracassait plus pour le voile fragile qui nous recouvra tout à fait, dont il me sembla qu’il s’agissait de squames légères, tourbillonnant telles des danseuses isadoriennes sur le lac Majeur un soir de sabbat.
Jeanine avait beau marteler ses arguments avec une massette, rien n’entrait, et mon oreille continua d’épancher son liquide rouge et visqueux d’autant plus fort qu’elle frappait violemment. Nous n’avions pas pu amener l’électricité jusqu’aux écuries, ce qui n’était pas sans danger pour le nourrissage nocturne, et le débourrage des lampes. Lorsqu’elles dégelaient, leurs conduites se mettaient soudain à exploser de Nemours aux deux Corées, causant des milliers de vides Kim, et d’insatiables soifs de poux noirs au sein de nos vaisseaux capillaires. Goebbels avait gagné cette bataille, mais pas la guerre. Il nous restait la circoncision et la circonspection, l’arrêt des hostilités ne faisant pas partie des options. C’était le moment ou jamais pour employer le câble électrique à des fins plus nobles que l’alimentation d’ampoules ; nous capturerions ce diable et le traiterions avec toute la cruauté qu’il méritait, probablement en en profitant pour éclairer le bâtiment en en faisant le contrepoids du lampadaire communal.

Comme il fallait bien que tout ceci s’arrête, j’ouvris l’un de nos orifices-fenêtres pour évacuer les derniers cadavres en cours, qui vinrent s’entasser sur les précédents et les costumes périmés de père-Noël. J’avais plus envie de Barbara que de Jeanine, mais les deux avaient un jus complexe et succulent. L’une boisée, l’autre de cuir, excitant chacune mes papilles gustatives et mes neurones à la vitesse d’une chatte au galop, dans deux domaines proches de l’infini. J’ouvris alors la porte en grand, pour les accueillir côte à côte dans le couloir se rétrécissant. Les invitant à me rejoindre en son extrémité, je les laissai s’accoler l’une à l’autre, jusqu’à la fusion, tâchant quant à moi de trouver le meilleur moyen de les mixer pour en aspirer le substantifique poil, celui-là même qu’on congratule lorsqu’il fleurit, et qu’on efface quand il pousse trop fort.

Allongée sur un billet de banque, la femme qui s’ensuivit m’emplit d’une stupeur grandiose, loin au-delà de mes esprits rances. Elle avait un physique à cabotiner sur les falaises, un regard à couper au couteau, et l’ampleur mentale d’un sacrifice humain au milieu d’un champ de coquelicots. De sa saveur incroyable, je ne percevais qu’une infime portion, qui me laissait présager de l’immensité de son potentiel, ainsi que de sa bestialité retenue. Agrippée comme une bête au fauteuil menstruel qui me servait de mire, elle se jeta sur moi avec une dent aigüe qui se planta dans ma gorge, y pénétrant avec aisance sans rompre aucune artère.
J’étais soudainement le plus heureux des hommes, ce qui me plongea dans un profond désarroi, de peur que ça finisse. C’était le bon moment pour prendre mon envol depuis le parapet prestigieux que m’offrait ma literie épaisse sur le ciel de nacre d’un printemps délétère. Ecartant les bras pour aérer mes poils d’aisselles, je les enjoignis à s’entremêler céans en une maille fine et solide dont on peut faire les ailes avec un peu de bonne volonté, puis m’élançai dans le vide au-dessus d’une moquette épaisse constituée de hêtres, de chênes et de bouleaux en battant des poils. Plus rien ne pouvait désormais m’arrêter.

Jonas était éleveur de baleines dans la Mer Baltique, ce qui n’était pas une mince affaire. Outre le harcèlement permanent des icebergs et des ferries suédois pour St Petersburg, il devait aussi composer avec une météo capricieuse et le cours fluctuant du krill. J’aimais le rejoindre parfois, dans sa garnison d’automne sur l’eau salée, quand l’espace commençait à blanchir et que l’air prenait une teinte aigue qui vous piquait la gorge. Mon puuko à la ceinture, j’attendais l’arrivée des cétacés dans l’entonnoir géant pour prélever au passage un peu de graisse fraiche, sans qu’ils s’en rendent compte.
Asexué jusqu’à l’absurde, Jonas passait l’essentiel de son temps sur son îlot flottant, ancré à lui comme l’îlot aux fonds marins. La rotation de ses éoliennes suffisait à le distraire, quand les animaux et les conditions extérieures tachaient de l’occuper. La graisse lui fournissait un combustible, le vent de l’électricité, et les précipitations de l’eau douce. Il pouvait vivre là éternellement.
Je ne savais pas ce que j’enviais le plus chez lui, de son aptitude à la solitude ou de son absence d’envie ; rien ne semblait l’affecter qui ne soit pas en lien direct avec l’élevage, et même dans ces conditions la rigueur et la raison l’emportaient sur le tourment. Moi, avec ma rage inextinguible et ma colère sous-jacente, je brûlais la chandelle par les deux bouts, ne trouvant l’apaisement qu’en m’emplissant outrageusement d’un flot débordant d’informations nouvelles, que je peinais à traiter ensuite. Ou bien en trouvant des êtres comme lui, dans des lieux comme le sien, où toute nouvelle donnée était absente au-delà du premier jour. Une réalité blanc sur blanc, comme un silence enneigé ou une tempête de givre.
Mon jumeau était parfait, quand je n’étais que trouble ; Jonas et ses baleines étaient d’un côté de la balance qui m’était inaccessible et auquel j’aspirais sans avoir pour autant la capacité d’y exister. S’il y avait eu de l’herbe, elle y aurait été plus verte – peut-être sa neige y était-elle plus blanche.
Après 48 heures à tâter du rorqual, je repris mon zodiac pour regagner la côte au-delà de la brume. J’aurais voulu qu’elle ne finisse jamais, que le trajet s’éternise. Noyé dans l’éther immaculé, secoué de vague en vague, je fermai les yeux en oubliant le bruit du moteur. Et si tout ceci n’avait pas lieu ?
J’étais bien

 

 

Jonas and Me

 

Il m’avait fallu une bonne semaine pour digérer les informations engrangées, empilées les unes sur les autres dans le désordre, avant que je ne commence à y opérer un certain tri. Victoria m’avait d’abord ému, puis navré, et au bout du compte je ne sais plus très bien quelle émotion j’éprouvais pour elle. Peut-être qu’un simple abandon suffirait. Je n’étais pas là pour réveiller un peuple, ni même là pour l’éduquer. Tout juste pouvais-je espérer avoir rapporté chez moi de quoi instruire les gens de chez moi, de quoi ralentir l’inexorable –j’aime et déteste ce mot- dégradation de mon propre pays, avec un champ d’action qui s’étendait à ceux que je pouvais toucher.

 

Je m’étais pourri les pieds à coups de millisieverts , chauffé la gueule en me collant aux bâtiments irradiés et au métal corrompu, et mes mains gardaient en leur sein le souvenir de douleurs inhabituelles, transférées par un appareil photo plus chargé encore qu’elles. De tout cela, je n’avais presque rien à tirer, échec flagrant qui ne signifie au mieux qu’un coup d’essai. Et la conclusion évidente était particulièrement déplaisante : j’allais devoir y retourner, bien plus vite que je ne le pensais. Je ne pouvais pas n’avoir trouvé là-bas qu’une telle masse de désespoir et d’absurdité, j’avais dû passer à côté de quelque chose, quelque chose de beau et de positif que j’avais occulté par la puissance de ma déception. J’avais envie de vomir, comme quand le Cesium me chantait sa sérénade dans les entrailles sur le dos d’un morceau de Bacon russe, et que l’eau pétillante chaude venait trépider sur mon duodénum déjà fort sollicité.

 

J’avais été tellement accaparé par la tâche que je m’étais confié, que mon champs visuel s’était restreint à ce que mon objectif pouvait capter, tandis que mon esprit était tout entier à faire de chaque nouvelle donnée un élément de réflexion à plus ou moins long terme. Trouver, dans les rares informations qu’on était en mesure de me transmettre, les ingrédients nécessaires à l’élaboration d’une trame utile. Trouver, dans cet entrelac de mauvaise foi et de spectaculaire, ce qui se rapprochait le plus de la vérité, ce qui serait le plus utile en rentrant. On se contrefoutait de qui j’étais et de ce que je venais chercher dans cet enfer intermédiaire, je n’avais été aux yeux de mes hôtes qu’un énième touriste à la con qui cherchait des prétextes à son voyeurisme abscond. Ils n’avaient pas compris mes buts, et s’en foutaient pas mal ; leur avenir s’arrêtait à la fin de la semaine, et ce qui la dépassait n’avait pas le moindre intérêt pour eux. J’investissais pour un futur qui ne les concernait pas, trop prisonniers du présent précaire qu’ils étaient.

 

J’avais eu peur, une peur sourde qui vous prend aux tripes, qui vous rend agressif parce qu’elle n’est compensable d’aucune manière. Mon corps rejetait les lieux avec véhémence, et de toute mon âme je n’aspirais plus qu’à ce que mon travail s’achève pour pouvoir fuir au plus vite. Mon hôtel miteux dans la ville dont le nom fait trembler ma génération et celles qui l’ont précédée, les porteurs de treillis camouflage qui arpentaient les rues, les flics et les ruines, la misère intellectuelle et sociale, les nouvelles catastrophes annoncées et l’indiscutable empirement de la situation étaient autant de facteurs qui concourraient à mon besoin immense de m’échapper. Et les millisieverts qui s’accumulaient d’heure en heure.

 

Victoria resterait là-bas, elle n’avait pas les épaules pour venir étudier en France. Tout au plus espérait-elle qu’un mari francophone la tirerait de la mélasse où s’enfonçait sa patrie avec l’aide de grands pays industrialisés. Avec de la chance, elle se marierait à l’un de ceux qui en profitent. Elle me dégoûtait presque, maintenant, avec son héréditaire incapacité à se révolter, elle l’héritière des survivants à 70 ans de communisme, de délation et de courbure d’échine.
J’avais du mal à me faire à l’idée que rien ne s’améliorerait, que les choses ne pourraient qu’aller plus mal, en particulier parce que le peuple avait été castré et n’aspirait à rien de précis, faute de connaître autre chose que ce qu’on voulait bien lui donner de « notre civilisation ». Quelle merde !

 

Ma peau se décollait par plaque, sous mes pieds, sur ma nuque et mes joues ; et mes viscères s’agitaient de spasmes bruyants alors qu’ils ne se remplissaient plus comme avant. Nombre de mes cheveux étaient tombés et des parasites se baladaient dans ma tuyauterie, du moins me semblait-il. Jour après jour, je me délitais, comme mon existence n’était pas cohérente avec ce que le destin m’avait réservé. Je tentais d’en reprendre le cours normal sans en être tout à fait capable ; mes différentes activités me semblaient vaines, ne m’apportaient pas la moindre satisfaction. Témoigner n’avait servi à rien, sinon à révéler l’ineptie de tenir ces propos à une telle distance de leur siège ; nos deux mondes étaient trop distants, nos Histoires trop différentes pour que cela ait un sens. Alors que mes os se dissolvaient peu à peu, il me fallut me rendre à l’évidence, avant qu’il ne soit trop tard, que je ne pouvais rester sur un tel constat d’échec, avec un tel sentiment d’inachevé.
Je repris donc mon paquetage, une bonne volée d’acétone et douze cachetons pour dormir, et m’envolai à nouveau vers cet enfer, avec la ferme intention d’y rester aussi longtemps que nécessaire, pour décrypter, découper, disséquer, et peut-être comprendre les mécanismes qui mènent à de tels états. Il devait bien rester une lueur d’espoir quelque part, et je voulais à tout prix la retrouver, car j’en avais perdu le sommeil et bientôt la vie. Si l’humanité pouvait être à ce point viciée sur plusieurs générations, c’est qu’Orwell avait raison, et ça, je ne pouvais l’accepter. S’il avait raison, il n’y avait alors plus aucune raison de nourrir d’espoir en notre race, et il ne restait plus qu’à être le spectateur passif de son rapide déclin. L’Homme n’a pas d’avenir s’il n’est pas capable de tirer les leçons de son passé.
L’avion décolla à 7h45 de Charles de Gaule, après des tracas à la douane et à l’enregistrement des bagages, où mes armes blanches posèrent problème, mais moins que mon verbe. Je n’appréciais que peu la médiocrité des critères de sélection des bagages à emporter en cabine, et me sentis obligé de démontrer comment il m’était aisé d’assassiner qui je voulais avec le stylo qu’on me laissait, et que la bouteille d’eau qu’on m’interdisait à bord était bien moins dangereuse que les 10 cl d’acide sulfurique dont j’aurais pu remplir mon flacon à parfum. Tout ceci était grotesque et me révoltait, mais je pus tout de même monter à bord à la dernière minute.

 

Durant toute la durée du vol, je ne fis que m’efforcer de nier mes peurs, de limiter mes crimepensées, pour me convaincre des paradoxes liés aux radiations, notamment la plus grande facilité à y survivre quand on y est exposé plus longtemps. Survolant le Dniepr au Sud de Kiev, un peu plus de trois heures plus tard, je versai une larme au-dessus de ses sublimes méandres verts et blancs, en priant pour que l’avion s’écrase là, et m’affranchisse de toute l’absurdité humaine qu’il me faudrait bientôt affronter, dont la simple existence me sapait plus sûrement que le fleuve entamait ses berges après l’hiver. Me restait à réécrire l’histoire qui me concernait différemment, en changeant mon regard en le libérant de toute forme de compassion, en m’abritant derrière cette neutralité qu’on eût pu croire cynique si on n’en avait pas compris qu’elle était un rempart.

 

Dnipro

Morokowskyi