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J’avais dû tenter de me relever plusieurs fois avant d’y parvenir vraiment. Les coups de pied au visage me faisaient terriblement mal, surtout les premiers. Heureusement, j’avais rapidement atteint le seuil de production d’endorphines suffisant pour endormir la douleur. J’avais remarqué ça : si je peux survivre aux premiers coups et ne pas m’évanouir, la rage qui s’ensuit –et le plaisir qui y est lié- stimule cette production hormonale salvatrice, et je peux me mettre à mon tour à frapper, avec le sourire des gens heureux.

Le plus compliqué, dans des journées comme celle-ci, c’était de déterminer quand elles commençaient et de tenir jusqu’au bout. Je savais que si je réussissais à ne pas tomber avant la fin, j’étais débarrassé pour un moment des emmerdes qu’elles drainaient. Mais pour gérer ma ressource physique, il me fallait me concentrer sur son début, sur ce que j’avais fait qui avait enclenché les différents processus et que j’analyse les multiples liens de cause à effet qui ont fait s’empiler les nuisances selon une logique tout à fait décelable. En me souvenant de tous les éléments, j’étais en mesure de trouver le moyen de tenir l’infernale situation jusqu’à sa fin, au moins pour ce jour.

Ainsi, dans le cas présent, je devais me souvenir que j’étais venu planter des arbres. Deux arbres. Et que je les avais amenés dans ma voiture. Ils étaient bien trop grands pour tenir à l’intérieur, je les avais donc attachés sur mon toit. Un long poirier et un hêtre bizarrement ramifiés, les racines à l’air, avaient parcouru avec moi les peut-être cent kilomètres qui séparaient leur pépinière du jardin qui devait les accueillir. J’étais venu seul. Fedda était déjà sur place avec nos amis qui me faisaient chier. Je ne me rappelle plus précisément pourquoi j’avais accepté de leur rendre ce service ; probablement parce que je voulais planter toujours plus d’arbres, pour reboiser les jardins moches de maisons moches et les cacher au plus vite. J’étais venu planter ces arbres trop tard en saison pour qu’ils aient une chance de reprise mais l’avais fait quand même, espérant peut-être une quelconque forme de résilience de leur part dans ce terrain dont je ne savais rien, sinon qu’il appartenait à des gens de mauvais goût.

Ça avait commencé à la station-service : un type était venu me demander quelque chose alors que je m’apprêtais à faire le plein. Pas de bol pour lui, j’avais repéré son acolyte qui se pointait dans mon dos pour chouraver ma carte bancaire, et probablement me menacer pour que je donne mon code puisqu’il n’avait pas pu le voir par-dessus mon épaule (je planque toujours mes doigts sur le clavier en m’y collant de très près). Je l’ai arrosé de gasoil et le second type aussi. Comme ils en avaient plein les yeux j’ai pu les frapper fort sur la nuque. J’ai fait attention de ne pas en balancer sur les racines des arbres ficelés sur ma bagnole. Une fois qu’ils étaient à terre, j’ai continué un peu à les secouer pour les aider à faire passer l’envie de recommencer. Puis j’ai versé un peu plus de gasoil sur eux et ai fait le plein. Le gasoil est devenu cher, ça m’a un peu ennuyé de me laisser emporter à en gâcher comme ça. Mais je me disais que, s’ils se relevaient, il me suffirait ainsi de faire semblant d’avoir un briquet pour les faire détaler.

J’étais un peu préoccupé par des histoires de travaux que je ne parvenais pas à finir et étais content que Fedda ait quitté mon giron pour quelques jours. J’eus préféré que ce soit pour aller ailleurs que chez ces bites sur pattes qui l’accueillaient, cependant ils étaient à ce moment précis ceux de ses hôtes possibles présentant le meilleur rapport qualité d’accueil/nuisance mentale. Dans leur cabane neuve perdue au milieu d’une banlieue boisée de grande ville de province, elle pouvait bénéficier de jolis paysages, de feu de bois et d’une sonorité de l’habitat en adéquation avec ses exigences. Marc et Simon étaient une paire de bi cons mais n’étaient pas méchants, c’était déjà bien. Avec les orages qui n’arrêtaient pas depuis quelques jours, leur terrain en pente ressemblait plusieurs fois par semaine à un torrent pour le plus grand plaisir de ma mie, qui profitait –me disait-elle- du spectacle depuis une peau de bête près d’une grande baie vitrée, une cheminée crépitant à son flanc.
Je l’imaginais bien, toute en finesse et langueur, se roulant confortablement sur la fourrure épaisse d’un fauve disparu avec une sensualité qui, si j’avais été présent, n’aurait pu que me pousser à lui sauter dessus pour la saillir ou la dévorer. Ou les deux. Les deux hôtes, eux, devaient n’en plus pouvoir non plus.

Nous nous étions donné tous quatre rendez-vous dans un quartier en construction dans la ville la plus proche, car le leur l’était encore plus (en construction) et que ni les panneaux de rues ni les GPS n’étaient encore à jour pour permettre de les atteindre. Je me demandais comment ils avaient pu avoir l’idée de prendre le risque de construire en pleine zone d’urbanisation nouvelle, quand bien même c’était dans un massif forestier déjà conséquent et que leur habitat était d’ores et déjà agrémenté d’arbres de haute stature, qui ne se remettraient jamais de l’outrage porté à leurs racines ni à leur progéniture.

En arrivant au point de rendez-vous, je fus tout à la fois surpris par le fait que je n’avais roulé que de nuit, qu’il faisait encore nuit et humide et, surtout, que Fedda était brune contrairement à mon souvenir. Simon et Marc étaient enrobés, l’un dans une grande gabardine en cuir noir ou skaï et l’autre dans un manteau seyant du même matériau. Tout était noir, y compris ma belle dont les goût vestimentaires la dirigeaient habituellement vers de vraies couleurs. Je m’étais garé au pied d’un bâtiment non fini, qui serait bientôt une sorte de galerie marchande designée par un grand architecte de mes deux pour lequel Simon travaillait. Il m’a d’ailleurs fait l’honneur de me conduire au travers des couloirs déserts et évidemment sombres de ce vaste appareil à consommer qu’il avait contribué à commencer d’ériger, vantant ses longues coursives, les pales horizontales orientables au long des baies vitrées, qui laissaient pour l’instant entrer un peu de l’éclairage public extérieur provisoire jaunâtre (ampoules au Sodium, assurément) mais masquerait « avec élégance » l’excès de soleil quand l’été viendra massacrer le chaland entre le parking et la galerie climatisée.
J’avais honte pour lui, son patron, et pour les futurs acheteurs. Fedda était étonnamment stoïque face à ce galimatias de louanges auto-adressées en langage VRDiste, Architectouille et branlos.
Je crois qu’il a compris que je le méprisais un peu à l’instant où j’ai failli le gifler, quand il masturbait un peu trop son égo consumériste en disant tout le bien qu’il pensait de l’accès pour tous au commerce de masse. Nous avons quitté l’immeuble plutôt silencieusement, y compris lorsque j’ai manifesté une admiration réelle face à la réalisation impeccable d’un escalier secondaire dont le dessin n’était pas sans rappeler les civilisations précolombiennes. Fedda restait muette, ça m’énervait.

En bas, des loulous pas bien malins nous attendaient à moitié. Ils avaient repéré la voiture « purée de-ta-mère » (le genre de modèle qui coûte le prix de ma baraque si j’en finissais un jour les travaux) des deux glandus diplômés. Trifouillant une portière pour la tordre un peu et y introduire par le haut de quoi la crocheter aisément, le cri de Marc les avait interrompus et interpellés : un violent « eh, oh, eh ! Qu’est-ce que vous foutez avec ma voiture ! » qui les avait laissés aussi pantois que circonspects. Ils étaient bien six, de ce que l’on pouvait voir, et ne semblaient pas vouloir se laisser impressionner par deux mecs trois-quart-gays, une nana mignonne épaisse comme un coucou et un type hirsute à l’air las et pacifique. Tout le monde était habillé en noir, et rien que ça était suffisant pour me gonfler.
Je dissuadai Marc de courir se faire taper pour sauver la peau de son joujou de ferraille, vérifiai que Fedda avait son sac à mains sur elle et pas dans la voiture et incitai mes accompagnants à marquer l’arrêt dans l’escalier, qui nous donnait un surplomb légèrement favorable dans pareille situation.
Simon appella les flics avec son portable, pestant verbalement, l’imbécile, d’être mis en attente musicale immédiatement après le message automatique d’accueil. Les vilains voleurs jouèrent d’autant plus les gros bras et une partie d’entre eux commença à monter vers nous, saisissant au passage quelques reliquats de chantier pouvant leur servir d’armes de poing. Je fis de même, essayant de faire comprendre à mes gugusses que s’ils avaient peur des échardes ça ne servait à rien d’attraper un tasseau pour se défendre. Je leur proposai donc de fuir ou d’attendre de se faire lyncher. Après une hésitation interrompue par la progression rapide de nos assaillants, ils se décidèrent donc à revenir sur leurs pas, plus rapidement et avec moins de style. Les deux encadrèrent Fedda, ce qui les fit un peu remonter dans mon estime. Après tout, c’étaient tout de même vraiment des amis, malgré leurs goûts de chiotte, leur prétention et leurs opinions socio-politiques désastreuses.

J’hésitai.

J’aime vraiment beaucoup frapper les connards, alors je suis resté dès que j’ai vu que ma nana serait en sécurité en attendant les flics, s’ils répondaient un jour.
J’ai pris quelques secondes pour enrouler un chiffon autour de ma main gauche afin de pouvoir saisir l’une de ces jolies pales pas encore installée, cherché rapidement dans les détritus le plus bel objet long et contondant –coupant si possible- que je pourrais tenir de ma seule main droite et ai attendu que les vilains arrivent jusqu’à moi.

Ce fût très bien, surtout au début.
Se croyant en position de force, les mecs qui montaient vers moi se sont pris quelques coups bien sentis à travers la tronche, ma position avantageuse m’ayant notamment permis de briser une clavicule d’un coup sec vertical particulièrement sonore et de casser quelques dents par un magnifique coup de pied au menton qui propulsa leur ex-propriétaire jusqu’aux premières marches dans un fracas étonnant au regard de l’imposante masse de chair qui pourtant l’enrobait. La pale était parfaite pour dévier les coups, mais au bout d’un moment elle n’y suffit plus. Seul contre quatre, la partie était jouée d’avance. Me voyant en déperdition, je commençai à calculer ma chute, à envisager comment je pourrai m’écraser au sol ailleurs que sur les marches saillantes au milieu de salopards bien décidés à me faire payer mon insolence justicière.

Je fis le dos rond, me pris quelques très vilains coups sur les parties les plus musclées de mon anatomie que je leur avais présentées et roulai jusqu’au parking où je m’étalai, bien meurtri, auprès de l’Audi dont j’eus le temps d’apercevoir le nom du modèle avant d’être aveuglé par un filet de sang. Ne pas perdre connaissance, la journée n’est pas finie…

Comme j’avais quand même été pas mal étourdi par les coups, la chute et l’intense douleur, je suis tombé dans les pommes quelques instants. J’espérais que Fedda me voyait ainsi, au sol, tandis qu’une bande de fientes bipèdes me molestaient tant et plus. J’avais envie qu’elle me voie reprendre peu à peu conscience sous l’effet de la production d’endorphine et de la dopamine, suivies par une poussée d’adrénaline qui me faisaient toutes trois entièrement perdre la notion de la souffrance pour la remplacer par le plaisir de me battre et le goût du sang dans ma salive, pendant que de lourdes chaussures m’arrivaient en plein visage avec une sauvagerie n’ayant rien de bestial.
Je comprenais Sade, les orgasmes SM, les Lemon Dances et ce qu’ils procuraient. Le tabassage me le procurait aussi, s’il ne me laissait pas sur le carreau. Je me mis alors à rire, aux éclats. Une euphorie irrépressible, qui fit aussitôt cesser la pluie de coups. J’avais à peine la force de me relever mais là, dégoulinant de crasse humide, de sable et de sang, je rampais vers mon principal agresseur, mû par une ressource physiologique que je peinais à identifier. Et je lui assénai une morsure terrible à l’entre-jambes dont j’étais si proche, lui arrachant un hurlement qui laissa tous ses complices cois. Je lui piquai son arme –un segment de fer à béton, diamètre 12 ou 14- qu’il avait laissée tomber puis, juste après m’être appuyé dessus un bref instant pour retrouver une position propre aux hominidés supérieurs, la fis tournoyer au-dessus de ma tête et l’abattis sur sa pommette, qui éclata sous l’impact. Les autres étaient tellement estomaqués de me voir debout qu’ils en avaient perdu le fil de l’agression, ce qui me laissa suffisamment de temps pour défigurer deux ou trois autres d’entre eux en effectuant quelques pirouettes maladroites dues à mon instabilité, elle-même étant due à des plaies, fractures et contusions nombreuses en cours de dégradation. Ce qu’il restait d’eux partit en courant, en emportant les plus lourdement blessés, sauf le gros édenté qui resta allongé en vrac au pied de l’escalier, inconscient mais trop lourd pour être emporté.

Bien stimulé par l’intensité de cette séquence virile et le retour de la douleur, je réprimai un geste malheureux qui aurait dû consister en un méticuleux martellement de la carrosserie de la belle Audi purée-de-ta-mère. Je m’en retins en remerciement pour les deux zouaves d’avoir mis ma nenette à l’abri, bien que l’expression de mon rejet de la société de consommation aurait trouvé là une modalité parfaite de représentation, ainsi que ma douleur physique un apaisement momentané par le biais d’un ultime défoulement colérique, un peu comme on crie de grossièretés quand on se cogne un orteil dans un meuble.

Je vérifiai le sanglage de mes arbres sur le toit de ma bagnole et appelai Fedda, Marc et Simon pour que nous nous dépêchions d’aller les planter avant l’orage.

Je crois que Fedda ne m’aime plus.

 

 

Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

Petit matin tiède de début d’été. Ca ne sent pas très bon dans la voiture, même nos papilles olfactives encore ensommeillées ne peuvent s’y tromper : nous y sommes arrivés en transpirant et avons dormi dans nos fringues.
Depuis notre premier coup d’éclat sur la zone commerciale nous avons pris un peu plus d’assurance et mis un peu plus de stratégie et de technique à notre service. Plus question de se garer sous des fenêtres quand notre action doit faire du bruit, et une meilleure préparation de nos solutions d’échappatoire. Voler une voiture, un vélo ou une moto s’est avéré aussi plusieurs fois très judicieux. C’est mal de voler, oui. Et c’est mal de pourrir le monde. En quelques semaines, nous nous sommes investis corps et âme dans une mission qui nous paraissait vitale depuis bien longtemps, mais que nous n’avions jamais osé mener jusqu’alors, de peur de je ne sais quoi. Peut-être de peur d’avoir encore quelque chose à perdre, ce qui n’est désormais plus le cas. Quand on sait que les choses sont foutues, on peut se lancer dans n’importe quel projet qui pourrait nous tuer sans nous en soucier. On sait que ce qu’on fait est probablement utile, et qu’en tout cas ça nous fait du bien, infiniment. On nuit à ce que l’on trouve moche, désespérant, lénifiant, asservissant, nuisible, détestable, arrogant, polluant pour le corps, la nature et pour l’esprit.

Feda est heureuse comme jamais. Passer à l’action l’a débarrassée de ses angoisses récurrentes, voir ce qui la minait tomber –même si ce n’est qu’à échelle locale- lui fait du bien. Est-ce l’adrénaline, mais nous nous sommes replongés dans une sensualité débordante, boostés par quelque chose en nous qui nous donne un profond sentiment d’exister. La question que l’on se pose, sans oser la formuler trop fort, c’est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller. Je ne parle pas de distance –nous avons augmenté notre mobilité pour ne pas concentrer sur une région trop restreinte les recherches nous concernant. Non, ce qui nous effraie parfois, c’est de savoir si nous saurons nous arrêter avant qu’il y ait des accidents graves et, surtout, si cela constituera alors une limite. Quand on sait l’Humanité condamnée, elle perd de son importance. Nonobstant, pour l’instant nous trouvons encore les enfants mignons et un certain nombre de personnes sympathiques, utiles à tous, bienveillantes qu’il nous semble indispensable de préserver de nos exactions. Chaque fois que nous pensons « personne utile », nous dressons l’épouvantail du nazisme pour nous raviser ; nous cherchons une formule plus adéquate pour exprimer une pensée qui n’est pas tout à fait celle-ci et que nous partageons sans parvenir à la formuler. Peut-être que nous pourrions tout simplement la remplacer par « non nuisible », mais l’esthétique des mots ne nous convient pas.

Cela fait un moment maintenant que nous avons laissé la dépouille de Paco au milieu des bois. Je me demande s’il est suffisamment tard pour faire une recherche sur internet sur ce sujet, avec un téléphone volé à l’arrachée. Ici, nous ne sommes rien ni personne ; je veux que ça dure et qu’aucune corrélation ne puisse être faite entre ce que nous faisons aujourd’hui et ce qui s’est produit auparavant. Je ne veux pas que nous ayions un visage ou un soupçon de visage. Ne pas préciser la pression qui peut s’abattre sur nous. Par prudence, je laisse couler un peu d’eau sous les ponts avant de savoir ce qui en a été dit, et si nous apparaissons quelque part dans la description de l’évènement.

Nous avons pu acheter à des manouches un break avec de faux papiers en règle, en contrepartie duquel il nous a fallu les aider pour un casse dans un centre commercial et refiler notre précédente bagnole. Ceci ne portant aucunement atteinte à notre éthique et nous ayant permis d’y mettre le feu, nous avons fait d’une pierre trois coup, dérobant au passage du matériel qui nous manquait. L’incendie avait fait la une de plusieurs journaux et l’aspect crapuleux de celui-ci n’avait fait aucun doute. Les agents de surveillance neutralisés ou corrompu avaient été mis à l’abri pendant que flambaient le H&M, Zara, Carrefour et Jeff de Bruges sous les asperseurs  sabotés à la source pour ne plus pouvoir rien éteindre. L’incendie s’était propagé à tout l’ensemble. Quatre cents personnes au chômage technique, les assurances en berne, la consommation durablement endiguée sur le secteur. Du grand art.

La tentation est grande de communiquer sur nos méfaits. Une très forte envie que cela donne l’élan nécessaire à ceux qui ne sont pas dévorés de l’intérieur par les Valérie qui leur coupent toute envie d’agir, qui les empêchent de s’indigner suffisamment de l’état du monde  pour que cela soit suivi d’actes pour que les choses changent. J’aimerais tant que ce qu’on fait soit compris pour ce que c’est : ralentir l’expansion et la nuisance d’un système absurde. Feda s’en moque. Elle est heureuse et fière de ce qu’elle fait et s’endort chaque jour avec la satisfaction d’avoir contribué au bien de la nature et de ce qui se fait de bon dans l’humanité. Moi, je bous d’envie que cela déclenche des vocations, que ça désinhibe d’autres que nous en une grande révolution joyeuse, un anarchisme positif posant les bases de quelque chose de beau qui, peut-être, permettrait à certains d’entre nous de survivre à la colonisation de nos corps par cet étrange parasite. Depuis que nous avons commencé à nous y mettre, j’éprouve d’ailleurs beaucoup moins de peur à cet égard concernant ma propre personne, et j’ai même l’impression que quelque chose en moi a disparu qui peut avoir été ça. Pour autant, je n’ose toujours pas demander à ma compagne d’utiliser son téléphone détraqué pour me scanner. Si je me trompe, cela me coupera toute envie de continuer. C’est étrange la façon dont on peut se sentir motivé : besoin de se savoir au seuil de la fin pour commencer à vivre intensément, et ne pas oser en avoir la confirmation de peur que cela coupe l’élan.

Nous quittons l’aire de repos forestière où nous avons dormi et petit-déjeuné  en nous remémorant nos exploits de la nuit. Nous avons adoré neutraliser en douceur ce péage autoroutier automatisé. Nous rions en imaginant les types regardant la vidéo de surveillance et voyant deux personnes encagoulées, emmitouflées dans de gros anoraks, débarquer à vélo et, en quelques secondes à peine rendre la gratuité de circulation aux habitants du secteur en rendant la machine inopérante sans que cela ne déclenche la moindre alarme. Nous avons l’impression d’être un mélange de Gaston Lagaffe luttant contre les parcmètres avec sa boîte du petit chimiste  et un Robin des Bois des temps modernes.

Notre bonne humeur disparaît en fin de matinée, à l’approche d’un grand lac touristique où se réunissent comme chaque dimanche des centaines de gens pour patauger dans les miasmes de leurs voisins sur fond de musique tonitruante, de cris d’enfants et de leurs parents surexcités par tant de détente et les odeurs de grillades diverses. Nous garons le break sur l’un des parkings déjà bondés, levant un nuage de terre poussiéreuse dans les sous-bois maltraité.  Après avoir vérifié que notre chargement est bien dissimulé et que toutes les portes sont convenablement verrouillées, nous nous dirigeons vers le bord de l’eau, ou plutôt ce qu’il en reste. Là, des centaines (je n’ose pas dire milliers, mais il me semble qu’ils sont des milliers) de badauds plus ou moins nus se tiennent debout, cois, sur des berges en pente abrupte où se lisent les strates des hauteurs du marnage, le regard fixé sur les restes de ce qui était il y a peu un vaste étang artificiel.
J’enrage, Feda serre ma main fort dans la sienne pour m’empêcher de verbaliser ma colère. La puanteur du site est épouvantable ; tous les sucs, toutes les matières sont concentrées dans le résidu putride formé par la faible quantité d’eau où même les plus cons n’osent pas envoyer patauger leurs enfants. Je maudis intérieurement l’irrigation, le lavage des voitures, les piscines et les baignoires. L’assemblée stupéfaite regarde le spectacle en silence, si ce ne sont les gosses qui braillent de ne pas pouvoir exploiter leurs jouets gonflables ailleurs que sur la plage bondée. L’image me glace tout à coup le sang.

J’attrape Feda par la taille et lui glisse « Valérie » à l’oreille. Ses yeux quittent alors la mare pestilente pour se diriger vers le public. Je la sens vaciller dans mon étreinte. La sensation que nous éprouvons tous deux est en tout point comparable à celle éprouvée au pied du labo où les chiens nous avaient attaqués, le nombre en plus.  Aussi calmement que possible, nous nous écartons de la rive et de la plus forte concentration d’individus. A notre premier mouvement de recul, nous entendons un chien aboyer un peu plus loin, qui nous amène à nous préoccuper de la présence d’autres. Ils sont nombreux. Nous pressons le pas, profitant que bon nombre d’entre eux sont attachés. Les clés, le break, la fuite, vite ! Les gens commencent à se retourner sur nous, mais nous ne changeons rien à notre vecteur directionnel. Partir devient notre priorité absolue. Ne pas courir, ça excite les chiens et fait réagir les personnes. Marcher vite, aussi vite que possible avant que les réactions ne soient efficientes. Ouverture des portes à distance, on saute dans la bagnole, on verrouille tout et on quitte les lieux dans un vrombissement mêlé d’un nuage de poussière dense. Des chiens accourent, suivis par des gens qui marchent et prennent des photos avec leurs téléphones portables, en slip de bain et casquette molle.

Feda pleure. Je ronge mon frein pour ne pas hurler et secoue le véhicule sur les cahots du chemin de terre.

Sur le trajet de notre fuite, les clébards aux fesses, ma compagne m’interpelle pour que je regarde en direction du barrage dont l’existence du lac dépend. Il est éventré. Eventré ! Nous ne sommes pas seuls.
 

Nous sommes cois.
Nous sommes quoi ?

Comme trois ronds de flancs, nous regardons, stupéfaits, les cadavres des canidés gisant au milieu d’un indescriptible fatras. Même Paco, avec sa plaie sanguinolente, reste interloqué par la violence de ce qui vient de se produire et la brutalité de son achèvement. Le silence qui suit les cris, les heurts, le fracas en est presque choquant. En moi, résonne un écho de l’évènement. Je ressens encore la sensation de porter les coups, la peur, l’adrénaline, la frénésie. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale de bas en haut, je tressaille légèrement à son passage.
Des larmes coulent sur les joues de Feda, mais elle se remet rapidement en selle pour demander au blessé, des sanglots dans la voix, s’il a besoin d’aide. Ensemble, ils s’occupent de le soigner, lui lui indiquant où se trouvent les accessoires nécessaires, et elle les mettant en œuvre. Je viens prêter main forte pour placer les bandelettes collantes qui referment la plaie, car il faut la maintenir aussi fermée que possible le temps de les placer. De toute façon je n’ai rien d’autre à faire à part le ménage, ce qui me gonfle terriblement.

Sitôt sur pieds, Paco effectue prélèvements et analyses à l’aide de ses appareils sur les chiens morts tandis que nous faisons un peu de rangement et essuyons le sang au sol. Sur son moniteur, on peut voir le paysage d’une ville la nuit se dessiner selon les contours de l’encéphale du moins abîmé d’entre eux. La colonie de Valérie est toujours là, paraissant plus active que jamais. Je demande à Paco de nous contrôler aussi.

Le ton monte. Il ne veut pas. Il craint ma réaction si jamais je me vois très colonisé. Feda hésite quant à savoir si elle est de son avis ou du mien. Je veux savoir. Savoir si l’on est con et à quel point est la base d’une possibilité d’amélioration. Je le dis d’ailleurs à mon ami. Il change d’arguments, tentant différentes formules pour me dissuader, mais j’insiste avec lourdeur.
-Tu ne comprends pas, me dit-il enfin en roulant bien son « r », les yeux particulièrement expressifs de sa détresse. Ça ne se soigne pas !

-Comment cela, ça ne se soigne pas ?

-La colonie grossit, est vouée à grossir et ne peut se résorber. Depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois, j’ai évidemment poursuivi mes recherches et m’apprêtais à t’en faire ce résumé quand tu serais revenu dans le labo, s’il n’y avait eu ces chiens. Valérie est là depuis longtemps, tu sais. Très longtemps. Je n’ai pas encore compris comment elle voyageait d’un corps à un autre, quel était son mode de propagation, mais ce que je peux te certifier, c’est que la colonie enfle, inexorablement, dans l’humanité.

-Dans les humains, tu veux dire, lui réponde-je ?

-Dans l’Humanité.

A cet instant, Feda se rapproche de moi et nous nous asseyons avec une belle synchronisation pour écouter Paco en étant assez près de lui pour discerner la vascularisation du blanc de son œil. Il reprend :

-Je n’ai eu accès qu’à des corps datant, au maximum, de quatre siècles, et ai pu contrôler certains de nos contemporains vivants ou morts. Aucun n’en était exempt. Valérie était dans chaque corps, en une concentration plus ou moins importante. Si celle-ci est variable d’un individu à l’autre pour une même période, la densité et l’extension des colonies augmente au fil du temps, avec le pic pour la période actuelle.

-Tu es en train de nous dire que nous aussi, en somme ? Demanda pour la forme ma chérie.

-Vous en êtes vraisemblablement truffés, oui. Il en va de même pour moi. Apparemment nous naissons avec, et la colonie se renforce à mesure que nous vieillissons. Je ne sais pas quels sont les critères de ralentissement ou d’accélération de sa croissance.  Il semblerait que l’exercice cérébral limite la migration de Valérie des points de forte densité vers les zones les plus impliquées  dans cet exercice. La passivité intellectuelle semble être ce qui la favorise le plus, mais la violence (pratique ou sous forme de spectacle) est apparemment très impliquée dans son développement aussi.
Silence estomaqué, dégoûté. Posant un coude sur mon genou, je plaque la main qui le surplombe sur ma bouche, et m’affaisse dessus, le regard vague.
Les implications de cette découverte ne remettent a priori pas en cause ce que nous sommes, puisque nous nous sommes construits ainsi. Seulement, j’ai quand même foutrement l’impression qu’une part non négligeable de mon libre arbitre vient de foutre le camp. Sans Valérie, je serais certainement plus intelligent, ce qui signifie que je suis beaucoup plus con que je le devrais et, surtout, que je le pense.
Je digère l’info. Feda aussi, différemment de moi. Je la vois s’effondrer littéralement, sa main droite dressée paume en avant, bras tendu dans ma direction pour m’empêcher de venir la prendre dans mes bras pour la consoler alors qu’elle n’est qu’un torrent de larmes.
Non, nous dit Paco, on n’est pas tous foutus.
Je ne le crois pas.
Ce qui apparaît dans la suite de sa description de ses dernières découvertes, c’est que la place de Valérie est donc croissante, et que son rôle au sein de l’humanité va lui aussi croissant. Les chiens sont, à ce jour, les seuls animaux chez lesquels il a pu observer des colonies. Il pense que les singes pourraient eux aussi être touchés, mais il n’a pas pu accéder à des sujets d’étude. Probablement les canidés domestiques jouent-ils notamment le rôle de vecteur. Cependant, l’épisode que nous venons de subir dénote une autre dimension de l’implication des clébards dans la prospérité du parasite. Ce que nous avons vécu est totalement hors des clous en matière de physiologie comme d’éthologie.

Je ne l’écoute plus.
Sa description non seulement me sert la gorge, mais en plus elle me désespère. J’ai d’ores et déjà l’impression qu’il est trop tard, que nous n’y changerons rien.
Pire : je me rends compte du silence assourdissant qui nous entoure, qui dans l’immédiat m’inquiète beaucoup plus.
-Nous venons de nous battre contre trois chiens enragés, qui ont pénétré dans un bâtiment public après s’être rués sur les portes, causé un vacarme considérable dans ces couloirs qui résonnent énormément, dis-je à mes deux compagnons en interrompant Paco dans son déprimant exposé. Nous avons abattu ces trois animaux non sans mal, après qu’ils aient détruit la porte d’entrée du labo, au milieu de cris que nous n’avons pas su retenir et des aboiements. Pensez-vous que personne n’ait rien entendu ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi personne n’est ni à notre porte, ni sur le perron de l’immeuble, ni à notre chevet, alors que j’ai pu voir des passants et qu’à n’en pas douter nous ne sommes pas les seuls occupants du bâtiment à cet instant ? Paco, de quoi as-tu impérativement besoin avant qu’on se barre, très vite ?
Poussée d’adrénaline,  le court passage glacial du sang dans les veines étant rapidement remplacé par une sorte de fièvre qui regonfle mes muscles malgré moi. Les deux autres blêmissent, puis se rechargent de coloris plus chauds, non sans avoir manifesté brièvement un affaissement global sur leurs jambes s’étant un instant ramollies. Ces moments de tension ressemblent à la fin d’une constipation qu’on peinerait à retenir : ils vous tirent les boyaux du scrotum au diaphragme, relancent leur écho violent jusque dans la poitrine et les épaules, les ordres envoyés à vos membres ne l’étant pas par votre seule volonté mais par des réflexes (reptiliens ?) qui alimentent malgré vous votre aptitude à fuir le danger. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de serrer les fesses quand on passe un moment difficile ; votre sphincter anal  est l’exutoire à la surpression, si vous la dirigez mal. Tout comme il se relâche au moment où vous crevez.
On remplit à la hâte des sacs, des caisses faciles à transporter en un seul voyage, nos poches. Je jette un œil à la fenêtre. Notre bagnole est là, personne autour. Je m’arme, ils s’arment. On dévale les escaliers pour foncer vers le parking.
En bas de l’escalier plusieurs personnes semblent attendre, debout, regardant dans notre direction. Aucune marque d’agressivité. Seulement un regard ovin généralisé qui semble peiner à comprendre ce que nous faisons. Etudiants pour la plupart. J’invite les deux autres à presser le pas et à faire bloc, avant qu’ils réalisent et prennent une décision nous concernant. En tête de notre petite échappée, je bouscule de l’épaule ceux qui entravent notre passage. Vu leur manque de réactivité, je les imagine pleins de Valérie. La main cramponnée à ma batte salie de poils collants, tenant mes caisses avec les poings pour pouvoir réagir le plus rapidement en cas d’attaque, j’ouvre la voie vers notre voiture dont je vérifie qu’elle ne montre aucun signe de sabotage ou de crevaison. Mon cœur va exploser. Je sens la poitrine de Feda effleurer mon dos, ça me rassure. Elle est bien là.
J’ouvre les portes et nous jetons tout notre chargement en vrac à l’arrière, où s’engouffre aussi un Paco exsangue. Feda monte à l’avant, je conduis parce que je suis un con de mâle. On verrouille les portes.

Je démarre sans empressement, pour ne pas nous faire remarquer. Un problème à la fois, s’il vous plaît. Feda insiste pour que j’accélère, ce que je refuse catégoriquement. Je lui fais remarquer que les seules personnes à manifester de l’intérêt pour nous sont celles que nous avons vues dans le bâtiment et le parking, qui nous ont suivis d’un regard appuyé jusqu’à ce que nous le quittions. Sitôt quitté cette aire, les passants ne nous ont accordé aucune forme d’importance. Je ne veux pas que ce soit le cas. Je ne veux pas que des flics nous arrêtent et nous demandent pourquoi nous avons du sang sur nous, pourquoi Paco est blessé. Je ne veux pas éveiller le moindre soupçon, attirer la moindre attention. Je veux que nous redevenions tout le monde.
La rixe verbale se calme. J’ai envie de pisser. Sûrement la peur.

Paco se sent mal mais ne veut pas l’admettre. Il a de nouveau perdu les belles couleurs de la cavalcade bien qu’il ne saigne pas plus. Il présente un teint blanc jaunâtre et de soudains cernes sous ses yeux. Non, il ne veut pas qu’on s’arrête aux urgences, ni même dans une pharmacie. Ça m’arrange, je préfèrerais qu’on soit loin le plus rapidement possible. Les seules haltes concédées consistent en un retrait aussi massif que possible d’espèces dans trois distributeurs de billets différents  et l’arrêt dans une station-service pour user une dernière fois ma carte bancaire non loin du labo, le temps de remplir le réservoir de carburant et de vider les vessies des deux bonshommes. Brouillons les pistes, prévoyons la cavale. Nous avons changé de statut, passant de citoyens lambda à fuyards.
Si seulement on savait ce qu’on fuit.

 

 

 

Les genoux et le ventre constellés de sucre-glace et des miettes de deux croissants fourrés à la confiture d’abricot industrielle, je cramponnais mes doigts collants sur le volant par intermittence pour stimuler mon éveil. Feda ne dormait presque pas, se contentant de fermer les yeux et de respirer profondément avec lenteur par sa bouche entrebâillée en direction du ciel. J’agitais régulièrement la tête pour secouer mes synapses et rester un tant soit peu alerte. Il me tardait foutrement d’arriver à bon port. Pourtant, je n’avais pas conscience du niveau d’urgence auquel nous étions confrontés.

Nous arrivâmes enfin devant le labo, où Paco ne nous attendait pas à bras ouverts. Feda se refît une tête tout en faisant semblant de ne pas se réveiller pendant que je me dépliai dans la douleur pour quitter l’habitacle parfumé par nos odeurs corporelles, intensifiées par le stress et la fatigue. Il avait mieux à faire que de nous attendre sur le parking. Quand nous entrâmes dans son local, il était pleinement affairé à comparer des images et consulter des textes multiples sur plusieurs écrans à la fois. L’imprimante papier tournait à plein régime, des documents s’imprimant en masse les uns à la suite des autres. Il leva brièvement la tête pour nous saluer, pointant légèrement son index pour nous signifier qu’il ne pouvait s’interrompre dans l’immédiat.  Je soufflai ostensiblement et me laissai couler au pied d’un mur jusqu’à ce que mon cul trouve le sol. Feda, un peu plus reposée, tourna un peu dans le labo, observant distraitement ce qui était à portée de ses yeux d’une redoutable acuité. Je m’endormis en un clin d’œil. Chacun fait ce qu’il peut de ses orbites.

L’odeur de café contribua à me tirer de ma torpeur, mais bien moins que les petites secousses engendrées sur mon corps meurtri par ma nana et mon ami. Il faisait désormais plein jour ; j’avais l’impression d’avoir dormi plusieurs heures tant cela avait été intense. Avec un fort accent que je qualifierais de lombard, Paco me pressa : « dépêche-toi, nous n’avons pas tout notre temps ». Ce que Feda lui avait raconté pendant mon sommeil, les images qu’elle lui avait montrées, l’avaient pratiquement paniqué. Cela n’avait rien de rassurant, car ce n’était pas là un trait de caractère habituel chez ce chercheur plein d’aplomb. Il avait besoin d’aide, de bras et de voix, ainsi que de mes souvenirs.
L’aspect spatial de ses projections à propos de Valérie ne m’avait pas convaincu, mais il m’expliqua combien son hypothèse sur l’origine extraterrestre de celle-ci était devenue de plus en plus cohérente depuis quelques jours, et à quel point ce que l’on venait de vivre le confirmait. Je me redressai aussitôt, et l’écoutai avec toute l’attention qu’il sollicitait.  Il tremblait. Feda glissa ses doigts entre les miens, et nos mains se serrèrent fort.
Pour lui, les choses étaient désormais limpides : la connerie humaine n’était pas juste une maladie, mais une invasion préparée sur le long terme.

Avec une limpidité remarquable, il déroula le fil de sa théorie durant de longues minutes. Il nous expliqua avec précision, imagerie et textes à l’appui, comment ce qu’il avait découvert et pris pour un parasite classique n’avait en réalité rien de classiquement pathogène. Selon lui, l’installation de la communauté de Valérie avait débuté à l’intérieur de la nôtre au milieu du néolithique. Valérie ne ressemblait à rien de commun sur Terre, c’était donc pour lui une évidence qu’elle vînt d’ailleurs. Ce qui avait tout d’abord échappé à son raisonnement, c’était le pourquoi de la présence de celle-ci en nous depuis si longtemps, et son mode de transmission. Car de ses observations était ressorti que Valérie ne dépendait  pas de ses hôtes  pour croître et se reproduire : placées en milieu inerte, stérile, les colonies présentaient une croissance identique à celle qu’elles avaient à l’intérieur des organismes. Dès lors, il ne pouvait conclure à une quelconque forme de parasitisme. C’était comme si le corps qui l’accueillait n’était en fin de compte qu’un véhicule, même pas protecteur.

Les expériences reproduites sur le chien donnaient les mêmes résultats déroutants, sans même une mutation apparente du parasite. Il pensa tout d’abord que Valérie se nourrissait de gaz, puis il se dirigea vers les ondes cérébrales, ce qui aurait pu justifier la baisse d’intelligence des hôtes. Pourtant aucune preuve tangible ne parvint à lui offrir la confirmation d’une quelconque piste allant dans ce sens.  Certes, elle interférait avec le cerveau, mais cela pouvait s’opérer depuis presque tout le corps, comme si elle interagissait avec les neurotransmetteurs pour leur fournir des informations à la manière de logiciels viraux s’infiltrant dans les ordinateurs.  Ce micro-organisme qui n’avait pas besoin de nous pour vivre était d’une efficience incroyable pour pénétrer au sein de nos tissus et nuire au juste fonctionnement de notre pensée sans qu’aucune raison valable à cela, aucun profit observable pour la colonie ou ses individus ne soit décelable sur le court terme.

Dans un empressement certain, nous nous mîmes à la disposition de Paco, tels deux stagiaires un peu désœuvrés perdus au milieu de l’inventaire d’une collection de porcelaines fines alors qu’ils avaient imaginés être les préposés aux photocopies. Café après café, thé après thé, nous nous vîmes tout d’abord submergés d’informations et de demandes incompréhensibles, puis nous parvînmes à nous raccrocher à une trame au fur et à mesure que les différents éléments passant entre nos mains prenaient sens. Incompétents, mais pas idiots, nous prîmes rapidement nos repères et pûmes élaborer par immersion notre propre version de la théorie de Paco tandis que lui-même  la précisait par notre aide.

Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il éprouvait une telle urgence à progresser. Etait-ce la peur de se faire voler la primeur par un autre scientifique, ou bien encore celle de perdre le fil de sa pensée, toujours était-il  qu’il produisait de la réflexion avec un débit ahurissant, proche de la folie. Noircissant des tas de pages, traçant frénétiquement sur le tableau des schémas et des plans d’une complexité croissante, il montait et démontait de grands ensembles et des lignes en permanence, pour mieux les réassembler ensuite.
Il s’était tout d’abord concentré sur la biochimie, mais s’en était progressivement éloigné pour ne se consacrer qu’à l’évolution de la problématique. Plutôt que de résoudre l’équation du « comment ça marche », il s’était ensuite affairé à démêler l’énigme du « depuis quand, et par quelle voie ».  Il voulait trouver le but, mais cela lui paraissait impossible dans l’immédiat. Il se rabattait alors sur l’évolution du mal dont tout lui portait à croire qu’il avait atteint une ampleur aux conséquences inéluctables. Je ne voyais rien de tout cela ; la connerie était en l’humanité depuis des lustres, quelle nouveauté pouvait bien la rendre plus urgente à soigner qu’elle ne l’avait jamais été ?

Feda me gifla.

Elle savait tout de suite quand je ne mettais pas de bonne volonté à accomplir une tâche, et il est vrai que c’était le cas. Ne sentant pas l’urgence, je n’urgeais pas. Mais une gifle, tout de même…
Je réagis avec violence, la destinant cependant aux objets m’environnant plutôt qu’à ma pugnace compagne. Jamais elle n’avait levé la main sur moi, et il était hors de question que je tolère ce genre de mouvement. Je quittai les lieux bruyamment, claquant derrière moi la porte du labo.

Sur les marches blanches et banales de ce bâtiment sans intérêt, mes pas résonnaient plus fort que l’écho de mon emportement, mais ne couvraient pas le son cinglant de la main douce et ferme sur ma joue poilue, qui n’avait de cesse de se rappeler à mes oreilles. La lumière blafarde traversant le verre cathédral donnait à la cage d’escalier la désagréable fadeur des hôpitaux des trente glorieuses. De la cathédrale, l’endroit avait aussi le son. Je descendis pour prendre l’air sur le parking, marcher un peu, me détendre un peu. Grommeler un peu.
La lumière naturelle me fit du bien, me faisant un temps oublier mon épouvantable nuit pour nourrir mes circuits en U.V.100% naturels et probablement synthétiser quelques molécules indispensables à l’éveil.  Je n’étais pas seul sur le site, mais ne me sentais pourtant pas en compagnie de qui que ce soit. Observant les rares passants, je ne leur trouvais rien qui put me faire engager la conversation avec eux, pétri que j’étais d’a priori dès le premier contact visuel.  Cette présomption négative s’était d’autant plus accrue que je ne pouvais désormais m’empêcher d’imaginer la dimension de la colonie de Valérie accueillie par chacun des encéphales qui surplombait les corps plus ou moins mouvants qui croisaient à portée de ma vue. De fait, j’éprouvais un mépris encore plus grand qu’auparavant pour l’imbécilité et ceux qui la représentaient, puisqu’ils ne pouvaient même plus s’enorgueillir d’avoir le libre-arbitre de penser bêtement. L’enseignement de Paco avait été édifiant à ce sujet.

J’arpentai de long en large le parking paysagé pour permettre à mes pieds d’apaiser mon orgueil blessé, psalmodiant des insultes à l’injustice et toutes les raisons de mon manque d’allant dans l’assistance technique à mon scientifique d’ami. Shootant dans tout ce qui me passait à portée d’orteil, je mis un certain temps à retrouver un rythme de respiration serein. J’étais certainement, de tous les usagers de ce parking, celui qui paraissait le plus imbécile. Et si j’abritais moi aussi une colonie de Valérie ?

C’est au moment où cette pensée vertigineuse me traversa l’esprit que  je fus attiré par un mouvement lointain. Au-delà du parking, à l’angle de la seconde rue qui y menait, je distinguai une forme fauve qui, malgré l’importante distance, m’apparût assez clairement comme celle de chiens. Le cerveau humain est merveilleux, déduisant des choses à partir d’images incertaines. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est facilement trompé par les illusions d’optique : il tire des conclusions à partir de ce que les sens perçoivent, au regard de sa connaissance et de ses priorités cognitives. Ainsi cette masse fauve, de la même couleur que les chiens vus cette nuit des centaines de kilomètres plus loin et de dimensions sensiblement analogues ne pouvait être que des chiens, et rien ne saurait supplanter cette impression première dans mon cortex. Perception = conclusion. Me restait l’action : courir.

 

Cynthia sentait la goyave et la vanille bon marché, celle des parfums de supermarchés et de désodorisants pour voitures. Sur ses hanches plutôt lâches dont on pouvait encore imaginer la fermeté passée, se déroulait un t-shirt froncé de polyamide noir au galon blanc clair, qui lui donnait l’air plus large qu’elle était en réalité.

Avec son air un peu niais et sa joie de vivre permanente, elle accumulait les sympathies sans pour autant profiter de la relative universalité de sa popularité. Les hommes l’imaginaient facile, les femmes la voyaient innocente. Moi, je la voyais, et c’était déjà pas mal.
Nous discutions parfois, au détour d’une caisse ou d’un parking, de fadaises bien communes qui ne fatiguaient pas l’esprit. D’ailleurs, il me semble qu’elle n’avait pas cette fonction : fatiguer l’esprit. Cynthia ne s’exprimait qu’avec légèreté et, si jamais elle était contrainte d’aborder un sujet pesant, faisait en  sorte qu’une pirouette achève de traiter cette notion sur un mode positif ou dérisoire.

J’aimais bien cette femme, dans son apparente insouciance, notamment parce qu’elle m’étonnait par l’ampleur du déni qu’elle savait manifester à l’égard du réel lorsqu’il se serait fait âpre aux yeux de quiconque, insupportable ou détestable. Qu’on lui ait parlé de l’évènement le plus dur, de la situation la plus complexe, et elle l’aurait balayé d’un revers du verbe avec une formule bien sentie, à même de faire disparaître l’idée même de nuisance qui aurait dû l’accompagner.

Elle avait une tumeur orange, dans un coin de son cerveau. Et une autre, rose, du côté de ses ovaires. Cynthia était comme ça : elle affrontait le péril et la douleur avec détachement dès lors que les causes lui échappaient. Puisqu’elle ne pouvait rien y changer, sinon suivre les soins qu’on lui prescrivait, pourquoi s’en serait-elle souciée plus qu’il ne fallait. Seule la douleur lui pesait, mais s’en plaindre n’aurait pas changé grand-chose. Donc elle ne se plaignait pas et souffrait sans le dire.

De l’étonnement premier que j’éprouvais à son égard, la découverte de la réalité de sa vie m’avait fait passer à de l’admiration. De naïve gentille, elle était devenue dans mon esprit une sorte de mère-courage exemplaire, d’une sagesse que je ne saurai jamais atteindre. Avec ses fringues d’esthéticienne de campagne et son maquillage approximatif, elle passait pour une petite nana gentille et banale, sans aptitude au raisonnement complexe. Et moi, grand demeuré me croyant grand penseur, je devais assumer par sa simple existence la nullité de mes envolées spirituelles et de mes réflexions interminables, sans compter mes atermoiements égocentrés et mes considérations plus générales.  Elle n’aurait pas écrit une thèse de sociologie, Cynthia, mais elle avait plus d’utilité pour l’intelligence collective que bien des masturbateurs intellectuels.

Je ne sais plus comment j’ai su pour ses cancers. Peut-être était-ce le jour où nous nous sommes croisés à l’hôpital, et que je l’ai vue sortir en souriant du service oncologie, à moins que ce ne soit cette autre fois où nous avons discuté du décès récent d’une personne connue de nous deux. Apparemment, elle n’en parlait à personne, puisque personne  ne voulait me croire lorsque j’en parlais, dans le but idiot de redorer son blason. Les gens l’aimaient pour ce qu’ils croyaient savoir d’elle, et pour sa merveilleuse qualité d’auditrice positive universelle. Cette même qualité qui m’agaçait au plus haut point. Je ne supportais pas que l’on puisse ne pas se mettre en colère, ne pas s’indigner, se révolter, mugir de ce qui nous accablait ; alors, évidemment son succès à s’affranchir de ce qui chez moi naissait de la douleur et de la frustration me ramenait à mon échec à atteindre la sagesse.

J’aurais voulu lui montrer mon soutien, afficher une bienveillance particulière à son égard, mais sa façon de contourner les problématiques usuelles et les sujets de tristesse m’empêchaient d’avoir la moindre prise sur son besoin, puisqu’il n’existait pas. Bien que rien dans son comportement ou sa parole n’ait pu me donner une raison de ressentir cela, je me sentais foutrement inutile face à cette petite nana inébranlable.

Aussi, je ne parvins bientôt plus à trouver le sommeil, m’interrogeant sans cesse sur les limites de ma pensée face aux émotions, la limite de mes émotions face à mes sensations, et à toutes les limites de mes opinions pourtant circonstanciées, qui s’avéraient infondées dès lors que Cynthia faisait basculer toute ma construction mentale dans l’abîme de son inutilité. S’il n’y a plus de problème, il n’y a plus rien à résoudre. Les seuls problèmes subsistants étant strictement organiques ou physiques. L’injustice sociale ? Le monde qui va à volo ? La pollution, la misère intellectuelle, la corruption ? Une seule réponse : c’est mal, et ça changera, nécessairement. Comment, pourquoi ? Rien à battre : les solutions apparaissent d’elles-mêmes comme une évidence au moment opportun ; se torturer les neurones au préalable pour éviter des maux qui n’ont pas tous encore eu lieu est d’une inconsistance grotesque, d’une présomption narcissique honteuse et d’une arrogance très discutable.
Cynthia était Bouddha sans le savoir, et moi je n’étais qu’un con.

Elle sentait la goyave et la vanille bon marché, marchait sans élégance et pensait mieux que moi.

Si j’avais été moins bête j’aurais été amoureux d’elle.

 

Empilées comme des savonnettes de campagne,  mes vieilles opinions avaient été rendues à leur état sauvage par le douceâtre cavalier de leur orgueil.
Récemment épuisé par un bassin psychiatrique, je désespérais d’atteindre enfin l’apoptose éclectique des déambulateurs rouillés sur les autoroutes ukrainiennes.

Dans la vigueur sirupeuse de liquides muqueux au parfum de miel, je luisais, agile, aux confins d’une danseuse nue à la cuisse parfaite. Des chevaux sauvages dressés par un vieux rat galopaient de conserve, alignés comme des sardines sans la boîte ni l’huile, se dérobant à toute déconvenue par une allure de fuite en tout point parfaite. Esthétiquement c’était la dérobade, surtout depuis que les mitrons avaient jeté par-dessus-bord les dernières jouvencelles malgaches importées dans la nuit. J’étais triste comme un sou neuf et froid comme un bunker, il me semblait que le fait même d’habiter mon corps me vidait de ma substance. Tout était dérisoire, à commencer par mon souffle, qui jaillissait par intermittence d’un opercule que j’aurais aisément qualifié de bouche si c’en avait été une.

De la nausée, il y en avait, mais jamais une plus jaune que l’autre, dès que le soleil s’était couché : toutes paraissaient d’un niveau égal dont l’intensité n’avait pour perspective de variation que celle induite par la température extérieure. Les mulots crevaient et je m’en foutais autant que de ma dernière bavette, pourvu qu’elle veuille bien m’entraver les abysses encore, et me lier les tortues jusque dans le dernier dessert des tatares.  L’Ukraine avait du bon, dans les vapeurs de printemps, pour celui qu’on épate encore avec de la chair tendre.
Des mégères siphonnées déambulaient du gland sur la rocade mielleuse qui me servait d’hospice ; du fond de leur nuage d’ennui elles me trouvaient rétrograde, et moi je les tapissais d’ordures tandis qu’elles s’engouffraient, béantes, dans le lit de garçons plus tellement pré-pubères.  Les castagnettes grinçaient, les poivrots hululaient ; c’était la voie splendide des salauds dégoûtants. J’aurais voulu, berbère, la trouver en tisane.
Marie me manquait trop pour que je puisse la taire, et ses mirettes boursoufflées jaillissaient des limbes gris dans lesquels je me perdais, parfois, lorsqu’en stock l’obus crétois commençait à manquer. Sortant de ma réserve, j’emmitouflais Suzanne et gaufrais les rockeurs, jusqu’à plus soif, alors qu’ils fleuraient bon le benzène et l’huile cuite, dans les bazars du Nord où l’on cultive l’andouille et les piscines à bière.

Rompu aux airelles de longue datte, je glissais sur les braises avec l’aisance macabre d’un fumeur de points mâtiné d’aigrettes. La vague était plus haute que je l’avais prévue, mais la symétrie superbe dont je m’étais fait l’égide me permettait d’arborer de belles équivalences. C’était le port du sein obligatoire, l’abstraction totale à livrer en levrette. Clavicule pétée, horizon bien bas, j’avais au ciel funeste prévalu du hasard pour arriver enfin sur l’alcaline toison de ma jeune vierge peu farouche, rousse et tendre car c’était de saison. Blindé de sucrettes, en Hannibal des banlieues derrière son char d’éléphants-taux, je poursuivais ma progression dans les plis grotesques de fantasmes cérébraux et de poignées de consoude tannée.

Misère ! m’écriai-je. Que diable ai-je donc pu faire qui m’a rôti ainsi ? Quelle féconde autocrate a donc bien pu m’appareiller de la sorte ? Quel jambon scélérat pouvait pourrir d’ennui au point vénéneux d’invectiver les morues ? Las, désespérant autant qu’un fluet chef de rayon, je me décollais les pupilles pour les exposer sans relâche –sauf le lundi- à la vue perfide de spectateurs muets qui n’en pensaient pas moins. Mon bulletin frôlait l’urne, ma cuillère son dessert, c’est dire si, chancelant, j’avais le cœur amer. Rien avoir, direz-vous, avec l’oie qu’on bouture, ou les rosiers grimpants qu’on gave jusqu’à l’usure. Mais croyez bien qu’une telle garniture sur une salade en miettes ne vaudra jamais plus qu’une ablette désossée pour la bringue, dont les filets levés servent d’ornements sales aux pâles calvities d’ersatz de dandies.

Du jambon plein les yeux, bravant les ecchymoses, je me sentais plus fort à mesure que je comprenais enfin comment je respirais : des ouvrants gigantesques qui me servaient d’évents s’échappaient, non sans gloire, de grandes coulées de boue suivies de poches de gaz qu’on aurait sacrifiées si elles n’avaient pas été touffues. Epilé au-delà du derme, appuyé sur des jambes dont je ne me souvenais plus vraiment s’il s’agissait des miennes,  je prenais –au carré- les tonsures rigolotes et les parapluies à l’or fin dont les poulies, exquises en salaisons, miroitaient brillamment sur le sofa bleuâtre de la cour d’honneur. Glanée après glanée, les épines noires sombraient enfin dans le saladier platiné que je leur avais confectionné dans le luxe le plus discret que la russe pouvait me permettre. La turgescence blanchie par une nyctophilie loin d’être débutante, elle m’emmerdait au rasoir les soirs de préjudice, quand la lune ronde cédait le pas à la mise au carré, quand les pincées d’orgueil rejoignaient en rotant les mâles de corneilles qui revenaient du bagne.

Un peu fatigué par le poids mesuré d’une autophagie modérée, il ne me restait plus qu’à conclure, là où le grès est mat. Prenant à quatre mains le piano réserviste, duquel j’avais jadis jeté la gorge d’un mouflon bègue, je pris le volant jusqu’au prochain arrêt, sur la falaise brumeuse où le coquelicot las n’envisage plus les roses. C’était le bal furieux des donzelles aux merguez, l’autel fumant des gros nez carrossables et de parcelles perdues. Je caressais la chatte qui ronronnait de surcroît, en remuant l’œsophage au rythme des bambous.

C’était l’hiver et nous étions en mai ; dans ma caverne rêvée vivait pourtant un autre, qui mangeait pour moi les derniers soliflores.

Il fait frais et humide ce soir, surtout pour une fin d’été. Les moustiques volent encore pour agacer nos avant-bras encore dénudés pour cause de chaleur diurne pas encore oubliée. C’était samedi et de ce dimanche qui commence je ne perçois que l’angoisse moite qui m’incombe en tant qu’hypersensible de la famille.
Nous avons accueilli mon oncle venu d’Europe ce matin même –enfin le matin du jour qui vient de changer. J’en avais entendu parler depuis toujours presque comme un mythe, au point que j’en étais venu à penser qu’il s’agissait d’une de ces légendes familiales qui donnent de la substance aux lignées qui n’en ont pas. Tonton Charles était dans mes souvenirs d’enfant qui ne l’avait jamais vu un « homme étrange, difficile à décrire ». Non, il n’avait pas d’enfants, pas de femme, et habitait en un lieu mystérieux dont personne n’avait l’adresse ici, et que personne ne souhaitait connaître en réalité. On le disait âgé, sans précision aucune, vivant en acète, et extrêmement cultivé. Je n’avais aperçu de lui qu’une photo un peu floue en kodachrome bien orangé, où on le voyait en pied sur fond de jardin estival, plus net que le sujet principal du cliché.

Maintenant que je l’ai devant mes yeux, l’oncle mystérieux ne l’est pas moins. Une allure d’épouvantail, avec sa chemise élimée à larges carreaux rougeâtres  et son pantalon de velours côtelé beige tout aussi usé, ses cheveux de paille en bataille et son visage approximatif et profondément ridé. Malgré cette allure qui pourrait le voir sortir d’une grange puante ou d’un abri de clochard, il bénéficie d’une tenue impeccable en dépit de son âge apparent, ainsi que d’une authentique noblesse que l’on ne retrouve guère que chez les chiens bâtards et les grandes lignées en déclin.

Mes parents sont partis faire un tour à la fête qui a lieu  au bord du grand lac, au creux des hautes collines que nous appelons les montagnes ici. Tout seul devant la maison avec cet oncle taiseux avec lequel je suis supposé les rejoindre, j’ai l’impression que toute la rue est déserte dans l’immense lotissement où notre maison se perd dans un anonymat catastrophique d’insipidité esthétique ponctuée d’arbres poussant vite et de massifs proprets d’arbustes vulgaires et de rosiers sans grâce. Tout le quartier semble parti à cette fête anciennement patronale devenue païenne et commerciale pour profiter du spectacle démesuré qui sera la conclusion étincelante de quelques jours de festivités. Quand les moissons étaient achevées, cet évènement jouait le rôle de catharsis pour tromper la fatigue et la peur de n’avoir pas suffisamment récolté pour affronter l’hiver à venir ; désormais, il joue toujours le même rôle, mais pour tromper l’ennui et la vacuité de l’existence dans le monde consumériste qui nous élevait comme on élève des vaches pour les traire jusqu’au sang, avec le sourire et de la musique.
Tonton Charles se tient devant moi, souriant dos à la maison, stoïque. Il attend que je réagisse, que je produise quelque expression qui lui permette d’entamer une conversation dont, j’en suis sûr, il a déjà préparé le contenu à l’avance. Immobile, la bouche à plat, j’entrave son rare désir de s’exprimer et ressens bien que cela lui pose un léger problème. Je ne veux pas savoir ce qu’il a à me dire. Cet homme m’inquiète. Il sonne trop faux pour que je m’y attache, et encore plus pour que je lui accorde une quelconque confiance. J’en veux à mes inconscients parents de m’avoir laissé seul avec lui et ses cheveux embrouillés, ses petits yeux noirs et profonds perdus au fond des plis de son visage laminé par le temps, et son sourire qui devient de plus en plus narquois à mesure que je l’indispose.
A l’évidence, il sait quel type de sentiment je nourris à son égard, quelle méfiance j’éprouve face à lui. Je le devine profondément intelligent. D’ailleurs, ceux qui se taisent sont le plus souvent des gens intelligents qui retiennent leurs mots pour les employer à leur plus juste valeur, au moment le plus opportun. Pour ces gens, parler est comme jouer aux échecs : chaque phrase qui se déroule est comme le mouvement d’une pièce s’inscrivant dans une stratégie globale qui dépasse largement les apparences.
Il en va ainsi de mon oncle, dont le sourire qui se marque de plus en plus perceptiblement se transforme d’une indisposition relative masquée en une évidente satisfaction se voulant éloquente à mon égard. Il a compris que je ne lui laisserais aucun champ lexical libre qui lui permette de prendre le dessus sur moi, et s’essaye à une autre méthode passant par le non-dit. Il a visé juste. Son sourire me met mal à l’aise car j’anticipe l’éventail des possibles de sa justification. Son visage se trouble peu à peu comme dans mon souvenir de l’unique photo de lui qui m’avait été accessible, comme s’il se mettait en conformité avec mon imaginaire passé. Cet homme est bien plus qu’il n’y paraît.

Les feuilles des grands érables de l’avenue bruissent un peu au souffle léger d’un vent venu de l’ouest, qui anime un instant l’immobilisme silencieux de nos postures de chiens de faïence. Je ne parviens pas vraiment à déterminer si la transformation de son visage n’est qu’une élucubration de mon esprit, une réalité, ou bien quelque chose que cet oncle induit en moi par quelque méthode proche de l’hypnose. Je ne suis plus imperturbable, et esquisse un petit hochement de la tête en forme de déni qui trahit mon désemparement soudain. Il a marqué un point, ce qui provoque chez lui un tonitruant éclat de rire. Pour quiconque viendrait maintenant nous observer, il n’y aurait là à voir que joie, bienveillance et complicité intergénérationnelle faisant suite à un petit conflit sans intérêt. Mais moi, sans l’ombre d’un doute, je vois une déclaration de guerre et subis le premier assaut en victime.
Je me redresse et bombe le torse du haut de mes peut-être douze ans. Tonton Charles lâche un petit souffle du nez sardonique et blasé, accompagné d’un imperceptible mouvement d’épaule qui dit tout son mépris et la moquerie qu’il manifeste à mon encontre. Son visage change constamment, comme remodelé pour être chaque fois plus incertain, plus difficile à lire. Ne restent plus que sa bouche et ses cheveux ébouriffés de pseudo paysan pour me servir de points de repère à son humanité.
Comme s’il était las de me cacher quelque chose dont il voulait me faire la démonstration orgueilleuse, il tire sur cette masse informe de cheveux gris et rêches vers l’arrière de son crâne pour retendre ses rides et s’en amuser. Cela m’interpelle, mais beaucoup moins que lorsque sa tête change tout à fait pour devenir celle d’un poisson vert olive à dents de dauphin, large et menaçante. Je regarde autour de moi à la recherche de témoins qui pourraient gager de ma santé mentale, mais mon regard ne rencontre que deux individus, venant de chacun de mes deux côtés en oblique de mon oncle à la tête écaillée. Un homme vient de ma droite, une femme de ma gauche. Lui est vieux et émacié, aux cheveux longs et filasse  gris clair tandis qu’elle, cinquante ans tout au plus- est une brune d’une grande beauté. Lui fait la gueule et elle me sourit, mais elle n’en est pas moins préoccupante. Aucun d’eux ne fait cas de l’apparence pisciforme de l’encéphale du bonhomme qui se tient devant moi, la bouche largement ouverte découvrant de belles dents jaunes et coniques dont je me demande comment il avait pu me les cacher jusque-là.

S’entame entre nous un étrange dialogue.

La femme, s’adressant à moi :

-Pourquoi t’inquiètes-tu ?

Mon oncle :

-Oui, pourquoi ?

L’autre type :

-Bouffons-le, qu’on en finisse !

Mon oncle :

-Non !

Moi, m’adressant à tous :

-Vous n’êtes quand même pas venus jusqu’ici juste pour bouffer ?

Mon oncle :

-Un peu, si. On doit un peu changer de région, sinon on dépérit.

Entre eux se tient un dialogue à demi-mots dont je saisis l’essentiel sans toutes les finesses, qui me permet de comprendre qu’ils sont là comme un fléau. J’ai du mal à comprendre si mes parents savent ou non. Du mal à comprendre si je suis le sacrifié ou juste une négligence. Habitué à les lasser par mes atermoiements pensifs et l’aspect péremptoire de mon côté « je sais tout », je peux imaginer que mon sacrifice leur permettrait une vie bien plus sereine avec mon frère et ma sœur. Toutefois, je peine à penser qu’ils en soient venus à ce point extrême. M’est plutôt avis que leur naïveté récurrente les a menés à penser que je n’encourrais aucun risque et que le Tonton légendaire n’était en aucun cas un danger.
Alors que j’écoute tout ce beau monde discuter de l’art de dévorer les têtes humaines, j’entrevois une partie de leur dessein, qui consiste à décimer la quasi-totalité des habitants de la ville alors qu’ils sont en train de tourner les yeux vers le spectacle tonitruant de fin des moissons.
Fasciné par la beauté de la femme, qui m’attire indéniablement, je peine à en détacher mes yeux. Un bref retour à la peau écailleuse et verte de mon oncle me rappelle à l’ordre, et je décide alors de fuir discrètement durant leur conversation en courant vers les premiers buissons, dans lesquels je m’engouffre sans me soucier du fait qu’ils m’écorchent bras et visage.
Je n’ai pas le temps de regarder s’ils me suivent pour me rattraper, toute mon énergie doit être concentrée sur la fuite, le plus vite possible et le plus loin possible. Sans que je comprenne pourquoi, cependant que je cours comme un dératé de buisson en buisson en franchissant jardins et clôtures, un souvenir remonte brutalement à la surface, dans lequel mon père me parle dans mon jeune âge sous le regard doux de ma mère, un soir près du lampadaire arqué à cloche du salon. Tournant les pages d’un livre ou d’un  album, je l’entends m’y dire « et là, c’est l’Oncle Charles, qui vit en France et mange les têtes des gens ». Comment ai-je pu ne pas m’en souvenir ! Comment ai-je pu être à ce point arrogant que j’ai déconsidéré ses propos jusqu’à l’en faire douter lui-même, intégrant à sa propre mémoire ceci comme un conte de fées familial ? Déjà à l’époque, ma supériorité intellectuelle ne me faisait aucun doute et mon pragmatisme outrancier, factuel à l’excès en fonction des informations dont je dispose à l’époque où je m’exprime, s’exprimait déjà dans sa forme la plus virulente, la plus nuisible pour le bien-être des autres. J’ai imposé ce que je croyais savoir comme l’unique vérité, au détriment de l’acceptation du doute qui prévaut à la réelle intelligence.

Mon cœur bat fort, et le souffle me manque. Je vois au loin les reflets de la lune sur le lac immense ceint de collines escarpées. Devant moi la pente est forte au point qu’on pourrait croire à une falaise. Je prends une seconde pour me retourner et décider si je dois dissimuler la direction de la poursuite de ma fuite ou non. Si mes poursuivants sont loin, je peux filer sans trop m’inquiéter de cette donnée. S’ils sont près, je vais devoir faire en sorte de créer un subterfuge qui les induise en erreur quant à ma destination ou à la réussite de mon échappée. Mais ils ne sont pas bête –en tout cas mon oncle ne l’est pas-  et s’ils sont assez près pour me voir, ils sont probablement dissimulés dans un taillis pour me faire croire à leur ignorance et guetter le vecteur de mon échappée afin de déterminer comment entraver ma progression, m’attraper au passage ou bien contrecarrer mes plans. Je n’ai donc pas le loisir de filer droit, et choisis le passage le plus improbable et le plus impossible pour disparaître sur le dévers.

La pente est raide, et l’obscurité n’aide en rien. Je choisis de passer par la ravine. Elle est pleine de ronces mais je suis déjà venu m’y balader certains jours de désœuvrement. S’ils me suivent de près, ils pourront croire que je descends vers le port d’à côté, alors que je vais longer la pente un peu plus bas pour retrouver un passage vers l’estuaire et la zone de la fête. Le plus difficile avec les ronces, ce sont celles qui s’accrochent à tes bras en profondeur. Celles qui s’accrochent à tes jambes gardent généralement la plus grande longueur de leurs épines à l’extérieur de la chair, dans le tissu épais du pantalon. Je me méfie aussi des anfractuosités entre les rochers, dans lesquelles je pourrais facilement me casser une cheville ou me faire une entorse. Je veux arriver à destination avant les trois bouffeurs de crânes ; ça sera très difficile en prenant ce chemin, a fortiori s’ils ont un véhicule –ce qui échappe totalement à ma connaissance en l’état.

Il faut que je m’arrête un instant, le souffle me manque vraiment pour poursuivre, entraînant les premiers vertiges. Enlaçant de la jambe un arbre poussant à flanc de ce petit bout de falaise calcaire, je repose mes muscles en m’appuyant sur son petit tronc tordu, l’aisselle judicieusement placée à la jointure des premières charpentières. Fermant les yeux, je réveille mes sens à ce qui m’entoure. Je peux entendre au loin l’animation trépidante des festivités, mais aussi les petites vagues qui secouent faiblement la plage de galets en contrebas, dans une crique inaccessible qui leur sert de caisse de résonnance. J’essaie de distinguer parmi les bruits des feuilles ceux qui sont dus au vent de ceux qui sont le fruit de mouvements animaux. Tout est calme sur mon flanc de colline, tout juste quelques criquets et oiseaux nocturnes pour ponctuer aléatoirement l’espace sonore. L’oxygénation de mon sang retourne à la normale, l’irrigation de mes neurones et de mes fibres musculaires avec. Et la douleur des écorchures se réveille. Je repars.

La suite du trajet est agréable, je retrouve de ce sensations qui me plaisent tant : être poursuivi sans être atteint, marcher à couvert, être en contact direct avec la nature sauvage, à l’écart de la vue et dans un but précis, crucial. Endosser une fonction que moi seul peux occuper flatte mon égo surdimensionné, risquer ma vie m’oblige à l’humilité. Je suis à l’équilibre.

Je parviens à la foire, où la plupart des badauds ont déjà gagné les gigantesques gradins conçus à partir d’une trémie agricole démesurée, qui semble vouloir toucher Séléné à la manière d’une tour de Babel pour fête foraine en ferraille rouillée.  J’étouffe entre les passants. Impossible de les prévenir de quoique ce soit, qui me croirait ? Je devine ma famille quelques rangs avant le sommet. La trémie géante est si chargée de public qu’elle se balance dangereusement en s’arquant latéralement, à la façon d’une échelle de pompiers télescopique qui voudrait atteindre le Pic du Midi tout en se fragilisant mètre après mètre. Je me dis que c’est pure folie que tel assemblage, et qu’il faut être un esprit malade pour l’avoir conçu, mais n’être pas moins crétin pour être désireux d’y poser son cul pour un spectacle. La densité du public s’accentue au fil de mon ascension, à tel point qu’il me faut envisager de passer sous la structure pour la grimper par la charpente métallique. Après tout, ce n’est pas plus périlleux qu’être au-dessus, et au moins aurai-je une chance d’atteindre mes proches en attente d’en prendre plein les yeux.
Parvenant à me glisser sur un des côtés, en essayant de ne pas trop me déchirer les jambes sur les parties saillantes de l’assemblage de métal où les gens s’asseyent ou sont déjà assis, globalement moches dans leurs tenues colorées, gras de chair et d’odeurs, portant l’accomplissement de leurs vies au même niveau que celui de leurs barquettes de frites. Plus je monte, plus je me demande s’il faut que j’empêche mon oncle de se repaître.
Noyé dans la foule, je roule facilement sur le fragile parapet qui surplombe le lac puis, la tête en bas pour plus d’efficacité, je me saisis des premières poutrelles accessibles auxquelles je vais grimper comme sur une échelle retournée. Tout en bas, très loin, les lumières clignotent pour guider chacun vers ce promontoire dégueulasse, accompagnées de messages bruyants et mal sonorisés rappelant l’immanquable démonstration pyrotechnique et musicale qu’on s’apprête à donner là. Beaucoup plus bas que moi, je remarque trois personnes en train de grimper à ma manière. Ils sont arrivés.

Mon oncle demande visiblement à son « collègue »  d’actionner quelque chose. Tirant sur un levier, il déclenche un bruit sourd et sec qui ébranle l’ensemble du dispositif  auquel nous nous trouvons accrochés. J’entends se mettre alors en branle une mécanique ancienne, lugubre de grincements aigus à peine couverts par l’atmosphère pour le moins sonore environnante. La trémie se remet en marche.
Je ne sais comment l’arrêter ? Vue du dessous, on dirait une mécanique d’escalators. Il est certain que, au-dessus de nous, certaines personnes sont emportées par le déroulement des marches qui vont happer plusieurs d’entre elles pour les broyer comme dans un hachoir à viande. Vite, je cherche un autre levier, il doit bien y en avoir plusieurs sur cette longueur, l’inverse serait totalement illogique. J’en distingue un, quelques mètres plus haut, sur lequel je me précipite autant que faire se peut entre les éléments de métal rouillés qui ne laissent que peu d’envergure à mes mouvements. Je l’atteins, mais je manque de force pour l’actionner, tout oxydé qu’il est. Je devine parmi les cris de la foule ceux des premières victimes, vers lesquelles je vois mes poursuivants se précipiter par en-dessous, avides de consommer en toute sécurité leurs caboches pleines de vide.
J’essaie toutes les combinaisons possibles entre ma posture, les membres que j’emploie à cette fin et les appuis qu’il m’est possible de prendre. Au bord du désespoir, j’emploie mes ultimes forces à serrer la poignée de sureté –ressemblant à un frein de vélo- tout en poussant sur mes jambes en direction du vide. Un grand « clac » retentit, stoppant net le tapis broyeur et tordant le levier au point de le rendre inutilisable mais me projetant brutalement vers l’extérieur tandis qu’il plie sous ma poussée. Je m’agrippe miraculeusement avec une jambe à une poutrelle de renfort biaise, qui me sauve la vie tout en me cisaillant l’arrière du genou.
Grimper, vite.
Si mes calculs sont bons, mes parents ne doivent pas être loin. J’amorce la remontée en position verticale, distançant provisoirement les funestes céphalovores.  Emergeant à la surface de la trémie-gradins de plus en plus mobile, je me retrouve tout près d’eux qui, percevant mon arrivée par l’incongruité d’un mouvement des sièges venant de leur droite ne trouvent qu’à me lancer un « ah ! te voilà, on se demandait ce que tu faisais. Où est ton oncle ? » qui me laisse totalement abasourdi par sa stupéfiante bêtise. Atterré, bouche bée, je peine à retrouver mes esprits tandis que je constate à quel point leurs priorité sont distantes des miennes. Se trémoussant machinalement pour retrouver le confort fessier auquel ils aspirent sur leurs assises après s’être légèrement redressés pour tenter de comprendre la raison des cris et de l’agitation légèrement en contrebas (là où les trois ont tiré à eux leurs premières proies), je les vois reprendre leurs agapes sucrées à base de pop-corn et de boissons chimiques dans l’attente que le spectacle commence enfin.
Je tente de leur expliquer la situation, mais leur réaction me paraît pire encore. « Quoi ? On t’avait pourtant prévenu que tonton mangeait des têtes, non ? Et ne crois-tu pas que tu exagères, avec cette tête de poisson ? Viens plutôt t’assoir, sinon tu vas tout louper. »  J’obtempère par automatisme, presque en état de choc, quand face à nous les premiers feux d’artifice explosent. A chaque nouvelle fusée, l’ensemble des occupants des sièges lèvent le menton pour en suivre le tracé jusqu’au paroxysme de sa courte existence. Cette oscillation simultanée généralisée en entraîne une autre : celle de la trémie. Ses ondulations se font de plus en plus fortes, je crois plusieurs fois passer par-dessus bord. Mais l’assemblée semble absolument focalisée sur un seul centre d’intérêt : le spectacle. Au sol, des équipes de figurants et de cascadeurs jouent de lumières et de feu dans un vacarme musical assourdissant pour créer des motifs variés au fil de chorégraphies plus grotesques les unes que les autres, affligeantes de grossièreté et d’ostentation prétendument artistique.
Je commence à m’interroger sur ce qui m’effraie le plus : les monstres anthropophages qui se rapprochent inexorablement de nous, l’instabilité croissante de notre support à plus de deux cents mètres au-dessus du sol, ou l’insondable stupidité de ce public hébété qui nourrit ses neurones de vitriol pour mieux dormir tranquille.  Sous moi et sur les côtés, le lac scintille des reflets lumineux des feux d’artifices, des lampions et des éclairages vulgaires des scènes successives, sous les hourras d’une foule galvanisée par ces mêmes clignotements qui semblent ruiner tout libre arbitre et toute capacité à la réflexion ou à l’intelligence.

Nonobstant, par un atavisme certainement idiot qui me contraint à assimiler les miens à mon propre destin, je continue de vouloir sauver ma famille ramollie du bulbe, d’autant que je sens presque l’odeur du poisson qui rampe sous nos pieds avec l’ardeur affamée d’une meute à lui seul.
Je trouve un nouveau levier, qui commande apparemment autre chose que celui que j’ai brisé en-dessous. Je crois savoir.
Je cesse de réfléchir et l’actionne en le faisant basculer vers l’avant. Le résultat ne se fait pas attendre : la trémie télescopique se replie d’un pan entier, se raccourcissant soudainement d’environ dix rangs entre nous et le sol. Ceux qui occupaient les rangs supérieurs roulent sous ceux des rangs inférieurs dans une chute évoquant une courte avalanche de corps. Bien entendu, personne ne remarque que j’en suis la cause. Le résultat me convient, mais le choc agite la trémie dans un nouvel axe qui la transforme presque en une catapulte. Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais il me semble qu’une partie des occupants des rangs les plus élevés sont projetés vers l’avant, se mêlant aux fusées et autres effets lumineux qui déferlent entre terre et ciel pour se refléter dans le lac sublime.
Personne n’a peur.
Je réitère mon action. Nous descendons de dix rangs et les gens continuent de rouler les uns sur les autres. On en entend rire, persuadés que cela fait partie de l’animation. A force d’être les spectateurs passifs de tout et n’importe quoi, le public accepte tout comme étant du spectacle, fasciné par ce qui se produit comme si c’était le fruit d’une virtualité faite pour lui. Le niveau de déconnexion d’avec la réalité me sidère, et me rend malade. J’essaie une ultime fois de raisonner ma famille, qui rit aux éclats depuis ses sièges métalliques comme si elle parcourait à grande vitesse des montagnes russes sécurisantes. Mon oncle et ses acolytes émergent entre les sièges. Je croise leurs regards. La femme est belle, intelligente. Elle me sourit encore de sa bouche démesurée dégoulinante de sang. Et moi je réponds à son sourire. Je ne lutterai pas, les laisserai faire.
Chacun à tour de rôle  – elle, l’oncle-poisson et le vieux maigre – se tourne vers moi avec une expression d’assentiment. Ils ont compris mon renoncement. J’ai compris leur utilité.
Enjambant les gens qui s’esclaffent et m’engueulent en mangeant comme des gorets, je me dirige vers le sol. Je quitte cette femme à regret, j’aurais aimé l’avoir longtemps auprès de moi et suis convaincu que ce serait une option extrêmement stimulante pour mes sens et la délicatesse dont j’ai besoin. Malgré toute la sauvagerie de son comportement, malgré la menace qu’elle pourrait constituer, elle est l’incarnation de quelque chose que je respecte et qui m’apaise, dont je comprends que mon oncle ait désiré s’entourer.
Pendant que je piétine les différents étages d’humains, dont certains cadavres ignorés des autres qui scrutent l’agitation festive, je ressens bien logiquement de moins en moins l’oscillation de l’immense structure de métal qui tend pourtant encore à s’effondrer. J’en vois la faiblesse, je la palpe. Il suffirait de rien pour qu’elle s’écroule toute entière, et noie les survivants actuels dans les flots sombres du lac où les attendent des écueils acérés ordonnancés en une mâchoire géante dissimulée sous la surface.
Le lac bée sa pitance.

Arrivé tout en bas, je m’apprête à apporter le sabotage ultime qui débarrassera l’humanité des trois prédateurs qui croquent dans les crânes à tue-tête. Si je l’opère, je soigne l’Humanité de ceux-ci, mais condamne en même temps la totalité des spectateurs. Si je ne fais rien, je ne sais combien de spectateurs survivront, l’appétit des Trois semblant insatiable.

Je dévisse un écrou, un peu au hasard, histoire de me mettre en conformité avec ma conscience. Quoique je fasse, ce ne sera pas bien et, d’une certaine manière, je crois que je préfère conserver ces prédateurs intelligents pour réguler la bêtise qui m’accable chez ceux que je devrais considérer comme mes semblables.
Je cherche un miroir. Je voudrais vérifier qu’aucune écaille n’est en train d’apparaître sur mes joues.

Sur les bancs adipeux des rives de la Méditerranée gémissait Patricia en se délitant au soleil. De ses hanches graisseuses semblait suinter toute la glycérine du monde, qui faisait luire son assise comme un iceberg retourné. Elle tenait presque autant du Giacometti que du Botero, tant ses courbes pourtant massives s’affaissaient soudain sous l’effet de l’intenable chaleur. Tout près d’elle, je ressentais cette atmosphère humide et douce propre aux sous-bois du midi et aux fonds de friteuses. Nous regardions, de conserve, le ciel d’un bleu insupportable envahir tout l’espace surplombant les vagues atones, agitées lentement par des marées lasses et un vent presque absent, plombées par une pression atmosphérique telle qu’elles peinaient à gagner en relief. Les vacances s’avéraient écœurantes à souhaits, d’une langueur absolue et sans intérêt aucun ; une véritable orgie de farniente et d’inutilité crasse. A l’ombre de Patricia, j’étais comme dans une oasis au pied d’une montagne de saindoux, dont la turgescence moite me faisait barrir d’un plaisir inavouable tandis que doraient mes pieds gras.

Elna était une naturopathe névrotique, occupée à nos pieds à pétrir des biroutes de sable humide pour en faire des alignements mystérieux. Elle semblait constituée de tout ce qui ne faisait pas le corps de Patricia. De la finesse, des os, et une chevelure ondulée d’une rousseur exemplaire qui, si elle l’avait lâchée, serait retombée jusqu’à la naissance de ses reins étroits.  Elle nous accompagnait partout, depuis plusieurs années, à tel point que parfois j’en omettais l’existence. Non pas qu’elle fut particulièrement discrète, mais plutôt que son omniprésence finissait par l’intégrer au paysage, comme une rayure sur des lunettes à laquelle on finit par ne plus prêter la moindre attention. Je ne savais pas trop de quoi elle se nourrissait. Parfois, je la retrouvais prostrée sur ce qui aurait pu être une proie, à aspirer quelque chose que j’imaginais liquide de ce que je pouvais envisager comme un corps. Mais dès que j’approchais, elle s’enfuyait soudain avec son aliment, disparaissant avec autant d’aisance que sa phénoménale minceur pouvait lui permettre. Peut-être ne s’agissait-il en fait que de fruits, de bouteilles de jus, ou bien de nains tétraplégiques, toujours est-il que jusqu’ici j’ignorais tout de son régime alimentaire.

Tout était à sa place : le ciel parfaitement monochrome, la vieille mer, la graisse ruisselante, l’ombre partielle, et la psychotique sculpteuse de sable. Cette perfection simple n’était pas pour me plaire ; j’aspirais à un léger tumulte qui arriverait tôt ou tard si je le souhaitais suffisamment fort.  Et je l’invoquais ardemment.
Prise de spasmes, Patricia se mit à éructer, glapissant des sonnets dignes des grandes heures INA-Radio-France. Dans des chapelets de verbiages à la limite de l’intelligible, elle produisait des sons gutturaux particulièrement surprenants qui alertèrent les plagistes à des centaines de mètres à la ronde. Comptant le nombre de pieds, j’en déduisis qu’il s’agissait d’alexandrins méthaniques, des vers particulièrement agressifs issus de la décomposition des matières organiques dans le système digestif. De sa grosse panse et de son estomac grand comme un parc d’attraction s’exhumaient, sous l’impulsion d’une fermentation exagérée par le climat et l’exposition au soleil, des bulles de gaz serties de toute la beauté de la poésie enfouie depuis des lustres au fin fond de ma paisible et opulente amie. Agitée par des séries de rôts violents, Patricia fournissait malgré elle les plus magnifiques rimes riches de la création, regroupées en rafales successives frappant l’auditoire en plein cœur.
Des passants s’agenouillèrent, d’autres se mirent à prier. Certains, se précipitant un peu trop pour admirer le texte de plus près, glissèrent sur les flaques de graisse avant que j’aie pu les en prévenir. On dût faire venir une équipe de brancardiers pour ramasser les badauds aux membres fracturés et les évanouis dont le nombre augmentait à vue d’œil.
Patricia paraissait intarissable. Sa masse bedonnante poursuivait ses saccades obscènes  et ses éructations magnifiques comme si son corps produisait toujours plus de gaz, toujours plus de poésie. Je ne remarquai pas immédiatement ce qui se passait du côté d’Elna. Cette dernière, visiblement insensible à l’agitation ambiante, avait consciencieusement poursuivi son travail de modelage. Ses biroutes, dressées comme un alignement de menhirs, traçaient une voie évidente entre l’horizon et le nombril de Patricia, ou peut-être son entrecuisse largement dissimulé sous les couches épaisses de son endoderme et des tissus le suivant, de ses jambes énormes à son ventre débordant. C’est alors qu’elle se mit à agiter les bras dans diverses directions, apparemment prédéterminées avec précision, en adoptant des postures quasi martiales en direction de l’ogresse poétesse de laquelle je m’étais momentanément écarté pour ne pas être écrasé lors d’un soubresaut.

Elna brassait l’air, comme si elle y capturait une matière éthérée en provenance de la mer ; elle l’accumulait autour d’elle par des mouvements de tourniquet et des simulations de possession au creux de ses mains. Son regard bleu acier transperçait l’espace. Ou mieux : l’espace transperçait ses yeux (je voyais la mer au travers d’eux). Les biroutes se mirent à trembler. Le sol entre les deux rangs qu’elles formaient s’éleva légèrement, sous forme de grains de sable entrant en sustentation. Les badauds devenus idolâtres entrèrent en transe, tandis qu’un rayon de lumière venu de la Méditerranée s’immisça puissamment entre les grains de silice suspendus qui lui faisaient autant de points d’écho prismatique pour une explosion lumineuse comparable à une petite éruption solaire.

Patricia explosa dans une quintessence lumineuse aux couleurs de l’arc-en-ciel, telle une divinité indienne sur un char de la gay-pride. Ses secousses cessèrent instantanément pour laisser place à un calme olympien, à une allégorie du Nirvana. De sa bouche toujours ouverte sortaient encore des vers complexes, dans une langue exquise d’une infinie douceur. Les fidèles, aspergés des restes graisseux de la divinité naissante, formaient une couronne d’honneur tout autour d’une Patricia métamorphosée par la perte de son corps organique. Ne subsistait d’elle que la beauté qu’elle avait dissimulée sous le graillon, que l’expression d’une pensée jamais élaborée pour cause de déni.
J’étais désespéré.  Elna elle aussi avait changé d’aspect. Sa transparence était désormais concrète. J’eus juste le temps de l’entre-apercevoir avant qu’elle ne devienne totalement invisible, aspirée dans la lumière de Patricia.
En fait j’avais toujours  su qu’elles ne faisaient qu’une, sans jamais oser me l’avouer. Là où certains individus sont donnés pour être bipolaires –terme dévoyé tellement propice à des diagnostics à l’emporte-pièce- chacune des deux femmes était l’un des deux pôles d’une seule et même personne.

Je m’assis sur le sable dos à la mer, écrasant les restes d’une biroute, puis je restai longuement à regarder Patricielna phagocyter par le ventre tout ce qui l’environnait pour le transformer en lumière céleste et en alexandrins interminables, dont je devinais qu’ils se poursuivraient tant qu’elle n’aurait pas intégralement dévoré le monde.

Les vacances devinrent enfin intéressantes.

Quand je n’étais plus qu’un déchet de moi, que de ses rives fascinantes ne subsistait qu’un souvenir

Que de mes tripes pendantes je faisais des nœuds et des tresses pour étrangler les ogres

Que de sa peau parfaite je n’avais plus que le goût, et des écueils rocheux que nous foulions ensemble de vagues cicatrices

Que j’avais oublié le vice et me foutais de la vertu

Que des prémices pimpantes au solstice d’été je préférais les gouffres béants de marées basses d’équinoxe

Que me fouettaient le visage le vent et les embruns jusque dans mon salon

Que sur sa chaise nue je cherchais ton parfum en rampant

Que le carrelage du sol frappait ma face ou que j’éventrais les coussins avec ce qu’il me restait de dents ;

Quand j’enfonçais dans ma chair tout angle saillant, que je rouais de coups ce qu’il restait de mon corps,

Que je ruinais, tressaillant, toute trace d’orgueil et éteignais par le feu mes derniers vestiges de dignité,

Quand j’effaçais de ma mémoire tant le passé que le présent, que je dilapidais le futur dans un nuage délavé

Que mes cheveux tombaient comme des feuilles mortes  quand je les arrachais par poignée

Que, me traînant comme une larve, j’écoutais se déchirer mon âme aux cris d’autres écorchés

Que j’aurais détruit le monde, si ça l’avait fait taire

Que, suffoquant, je fuyais la lumière en m’enfouissant dans les recoins, que ma nuque subissait des pliages impossibles ;

Quand mes dents se plantaient dans les meubles, que mes douleurs disparaissaient enfin

Que la dévastation de mon intelligence devenait le projet, l’espoir et le définitif présent

Que la solitude acre s’abolissait enfin, que l’envie d’être aimé n’avait même plus lieu d’être

Que, lessivé, je retrouvais le sol et y heurtais mon visage, que mes pièces détachées s’y répandaient aussi

Que, dressé puis chutant, j’étais mon propre pantin tournoyant dans l’air vide

Que mes membres se tordaient  de convulsions affreuses et ridicules

Que je m’enfonçais en jouissant dans la terre, le mobilier ou les murs

Quand je désespérais que le temps revienne, et que le béton m’était plus doux que l’onde

Que j’oubliais mes os, baignés dans un fluide tiède, que par ma bouche entrait ma maison à chaque souffle

Quand je ne contrôlais rien, que je tournais sans fin

Quand les priorités n’avaient plus aucun sens

Que mes besoins avaient pris un à un la tangente

Que tu me nourrissais, pour une heure, pour un an

M’éteignant tout à fait, me jetant comme un sac

Quand tout était si pur que rien n’était subi, que je m’étais vidé pour n’être plus rempli

Et qu’à la perdition plus rien ne succédait, plus rien n’était à craindre

Puisque plus rien n’était, plus rien n’allait venir

C’était toi ma compagne, Acétone.

 

 

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