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Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

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Nous n’avons pas de ressources financières inépuisables, surtout maintenant que nous sommes comme en cavale. Si on économise bien, on peut vivoter pendant environ un an sans avoir besoin de travailler, et en dormant dans la voiture ou dans une tente. J’avoue que ça n’est pas ma tasse de thé, les nuits en vrac dans l’inconfort, le froid l’hiver et les odeurs corporelles qui traînent. La cavale, toutefois, peut être assez distrayante : on se fait peur à chaque fois qu’on croise un flic, on surveille tout, partout, tout le temps, on joue à s’inventer des personnalités crédibles comme si on était des gosses qui se déguisaient pour jouer aux gendarmes et aux voleurs. Le seul souci, c’est que nous ne sommes pas des voleurs, et encore moins des gendarmes.

Au stade où nous en sommes, je regrette de ne pas avoir plus étudié la chimie quand j’en avais l’occasion. Le wifi public des Mac-Do locaux me permet de compenser en partie cette lacune avec un téléphone acheté d’occasion, mais il aurait été intéressant que j’approfondisse certains sujets quand je pouvais encore avoir un accès plus général et un bureau organisé pour la prise de notes, ainsi qu’un temps de connexion qui ne me rendait pas suspect sitôt que mon infâme café était consommé. Pour avoir du réseau sans avoir d’abonnement, nous fréquentons assidûment les zones commerciales et les galeries marchandes, grandes pourvoyeuses d’ondes gratuites. La tentation de contacter certaines de nos connaissances reste sous-jacente, mais il est dorénavant impensable que nous laissions savoir à qui que ce soit que nous sommes en vie. Ma vraie hantise reste le contrôle routier impromptu, alors je conduis extrêmement prudemment et limite au maximum l’usage de notre voiture empruntée. Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’acheter un véhicule avec carte grise sans avoir à faire de démarche officielle, et me contente pour le moment de prier le ciel que le fichier des véhicules volés ne soit pas transfrontalier.

Nos journées sont à la fois studieuses et plaisantes ; nous visitons le secteur en touristes et profitons de magnifiques paysages, puis retournons travailler notre connaissance sur internet dès que la balade est finie.
Nous avons investi dans de bonnes chaussures de marche, une pelle, un coupe-boulon, des tenailles et divers outils regroupés dans une boite de transport solide bien rangée dans la voiture. Les masques de protection, les gants et les bottes les accompagnent, à côté du nécessaire de toilette, d’une petite pharmacie, de matériel de pêche et de provisions de secours. La tente, les duvets, serviettes et coussins sont tassés au pied de la banquette arrière, un petit réchaud à gaz et sa casserole bien emmitouflés  au creux de l’ensemble. Une lampe de camping à manivelle et un petit chargeur solaire complètent l’assortiment de base.

Grâce à mes tout nouveaux outils, des vis et à quelques bouts de plastique, j’ai aménagé une double paroi sous la caisse de notre carrosse  et dans divers endroits de l’habitacle. C’est incroyable tous les espaces vides que recèle un véhicule, il suffit de découper un bout de l’habillage du tableau de bord, des garnitures de portes ou de plafond pour pouvoir y dissimuler n’importe quoi. De la drogue ou des détonateurs, par exemple. Mais la drogue ne nous intéresse pas, contrairement au nitrate de Potassium et à la glycérine. On trouve des tas de choses dans les vieilles quincailleries de province, dans les fermes ou les pharmacies, dès lors qu’on sait les demander gentiment et sans malice. Feda est parfaite pour ça : elle trouve toujours la façon d’amadouer le plus rétif des commerçants ou des fermiers en inventant des prétextes à la fois crédibles et saugrenus, mais dont personne ne se sent le courage de douter lorsqu’elle les raconte avec un œil tendre. « Je fabrique moi-même des bijoux, et je cherche une solution pour sertir les pierres dans du métal fondu », « ma fille veut proposer une expérience pour un  devoir de sciences » ou simplement « votre voisin m’a dit que vous étiez la seule personne apte à me sauver » sont autant d’argumentaires qui, s’ils sont dits avec un sourire ou un regard à faire fondre le plus cruel des tortionnaires, se montrent terriblement efficaces. La barrière de la langue n’en est même pas une, son accent et ses erreurs semblant être encore plus désarmants pour ses auditeurs. Seul impératif : que je ne sois pas dans les parages ; ça me rappelle mes jeunes années, quand nous étions plusieurs et que nous nous cachions pendant que les filles arrêtaient les conducteurs pour nous donner plus de chances à l’auto-stop.

Nous sommes tellement préoccupés par la collecte des ingrédients dont nous avons besoin que nous en avons presque oublié les chiens et les Valérie. J’invente des double-fonds partout, que ce soit dans des boites de cosmétiques, de poudre hyper protéinée pour bodybuilders ou de bouteilles de lait (je suis très fier de mon faux lait constitué de colle à bois sèche). Le projet a supplanté la peur, ce qui est plutôt agréable. Nous reste à choisir le premier objectif.

Après moult maelströms mentaux nous nous décidons pour un secteur, largement repéré lors des dernières semaines. Une zone d’activités commerciales des plus banales, moche à en crever et désespérante à souhait. Elle est accessible de diverses façons et longe une voie ferrée, ce qui constitue une sortie de secours impeccable. Nous pouvons garer notre carrosse à moins d’un kilomètre, sur une rue résidentielle peu fréquentée à laquelle nous pouvons aussi accéder par différents trajets peu exposés et exempts de caméras de surveillance.  Nous n’attendons pas et décidons d’agir le soir même.
Une heure du matin, nous allons nous garer sur l’axe prévu. Nos sacs à dos et nos manteaux contiennent tout ce dont nous avons besoin. Le quartier est désert, on n’entend que le bourdonnement des rares véhicules empruntant la rocade qui passe à quelques centaines de mètres. Un petit regard en  direction des fenêtres des immeubles les plus proches pour vérifier que personne ne nous observe, et nous nous glissons derrière les buissons qui dissimulent tant bien que mal la clôture de la voie de chemin de fer. Le fil d’acier n’est pas d’une forte section, la tenaille suffit à le couper. Bien que cela ne représente pas un effort colossal, je regrette que nous n’ayions pas chacun notre pince pour partager la tâche. Feda fait le guet en me tenant le grillage, c’est déjà pas mal. Une fois l’ouverture faite, nous traversons la voie discrètement, chassant devant nous les lapins stupéfaits et stupides. Nous prenons garde à franchir le ballast sans marcher dessus pour éviter le bruit et nous arrêtons sur les rails pour nous assurer qu’aucun train n’approche.  Ils ne sifflent pas, nous avons le champ libre. Au sommet du talus d’en face la seconde clôture attend de subir le même sort. Je me demande si nous n’aurions pas dû prendre des cagoules.

Nous arrivons dans la zone commerciale par l’arrière du plus gros hypermarché, sur sa face dont nous avons vérifié depuis quelques temps qu’elle ne comporte pas de caméra de surveillance élargie. Juste celle de « l’entrée des artistes » par où arrivent les convoyeurs de fonds et certains employés. A cette heure-là, il n’y a plus guère que des vigils dans les locaux. Nous avançons au-delà du bâtiment en le longeant par un talus en friche un peu glissant. Le poste électrique semble nous faire de l’œil, mais il n’est malheureusement pas notre priorité. Ce que l’on souhaite est un peu plus loin,  légèrement à l’écart. Un véhicule nous fait tressauter en passant tout près de nous en direction de la station-service 24h/24, que nous avions négligée. Le conducteur semble ne pas nous avoir vus. Nous nous tapissons dans la pénombre et restons immobiles dans les arbustes, accroupis et la tête entre les bras pour cacher nos visages, jusqu’à ce qu’il soit reparti. Nous n’évoquons pas verbalement l’amendement à notre projet initial auquel nous venons de songer, mais  ma belle et moi-même nous sommes compris. Nous pressons le pas en direction du rond-point d’accès à ce secteur. Feda sort sa pâte à modeler et commence à la malaxer tandis qu’elle marche, elle m’en tend un morceau pour faire de même. Parvenus à proximité du giratoire, nous nous arrêtons au dernier endroit nous offrant un minimum de couverture afin de vérifier notre solitude. Quelques secondes d’attention accrue, et nous nous précipitons vers deux pylônes d’éclairage auprès desquels nous nous agenouillons, chacun d’un côté de la route. Nous plaçons alors la pâte collante sur l’acier qui les constitue les ceignant non loin de leur base, en biais, comme un col en V au profil de gouttière. Feda déverse la poudre contenue dans un tube de vitamine C dans la gouttière de son poteau, et accourt pour faire de même avec le mien. Rinçage des doigts, nettoyage à la lingette et allumage au briquet. Je file allumer la seconde gouttière et nous déguerpissons aussitôt dans la direction d’une grosse armoire métallique  située à quelques dizaines de mètres de là. Avant que nous ne l’atteignions, nous entendons le gémissement métallique du premier pylône tandis qu’il se cambre, puis s’écroule avec un fracas assez modéré sur l’enrobé routier, rapidement suivi du second. Personne ne vit dans cette zone, et les vigils postés dans les bâtiments sont trop loin pour remarquer ces bruits. Les deux coûteux dispositifs d’éclairage gisent en croix au milieu de la rue, interdisant tout passage aux véhicules. Nous devons faire vite.

Le palpitant battant la chamade, nous atteignons notre objectif principal: l’armoire électrique alimentant tout le complexe. Nous prenons tout de même quelques secondes pour reprendre notre souffle. Je sors de mon sac la bombe de mousse de polyuréthane expansée et commence à injecter le produit dégueulasse par les aérations de l’armoire. Rapidement, les portes sont soumises à la pression de la réaction chimique causant l’expansion mais, solides, elles ne s’ouvrent pas. Feda, quant à elle, a préalablement inséré son propre tube par une autre aération, y glissant ce qui ressemble à un gros pétard artisanal, puis un second, puis un troisième. Elle verse enfin une autre poudre (tube de citrate de bétaïne) et un dernier « pétard », entouré d’un ruban adhésif d’une autre couleur. Elle guette mon signe de tête. Lorsque je le fais, j’abandonne ma bombe suspendue à son fin tuyau, elle allume la mèche et nous filons à toutes jambes par là d’où nous sommes venus.
Nous entendons la chimie agir dans notre dos, en une série de « flouf », « floffff » et autres « pschiiit » peu spectaculaires, et quand nous nous retournons nous apercevons juste l’armoire rougeoyer et fumer. Tout va bien, nous n’attendions pas une explosion. Par contre, l’emballement sonore vient d’ailleurs : partout autour, pas un magasin ne reste silencieux. Presque instantanément, toutes les alarmes se déclenchent tandis que se mettent en marche les groupes électrogènes de secours qui les alimentent. La station-service est presque dans le noir, illuminée par intermittence par le gyrophare attitré et ceux de la façade du prétentieux et inhumain temple de la consommation. C’est suffisant pour nous permettre de nuire, nous avons tout ce qu’il faut pour saboter les pompes définitivement à distance (il y a toujours des caméras dans les stations-service de supermarchés). Nos bombes incendiaires nous donnent toute satisfaction, mettant les pompes hors d’usage dans ce qui semble se préparer à être un très joli bouquet final.
Nous ne pouvons malheureusement pas profiter du spectacle, car il nous faut retourner au plus vite à notre voiture. La police va arriver très vite, et les vigils doivent être sur le pied de guerre. Ceux qui sont à demeure dans les plus gros commerce doivent guetter toutes les portes en s’attendant à un assaut pour razzia, tandis que ceux qui ne surveillent plusieurs bâtiments que par rondes chroniques depuis leur véhicule de fonction ne savent plus où donner de la tête et se demandent s’ils auront du boulot demain.
Quand nous franchissons, à bout de souffle, la clôture de l’autre côté de la voie de chemin de fer, nous entendons déjà au loin les premières sirènes. Nous avons mal calculé notre coup. Quand nous nous apprêtons à sortir des buissons qui nous abritent, de nombreuses fenêtres se sont éclairées dans les immeubles à proximité. Tant de raffut a fini par tirer la plupart des habitants de leur sommeil. Plutôt que d’aller directement vers la bagnole qui nous attend non loin, j’invite Feda à partir avec moi dans la direction opposée, où nous pourrons sortir du massif à l’écart de l’éclairage public et gagner les rues pour rejoindre notre monture depuis une provenance qui semblera moins suspecte aux riverains alertes.

Nous nous extrayons avec beaucoup de précautions, sans attirer l’attention de qui que ce soit. Une fois sur le chemin du retour par la cité-dortoir, je pars seul chercher la voiture, et récupère Feda à l’abri des regards. Nous quittons la ville en roulant tranquillement, nos sacs habilement planqués dans une des double-parois. Mission accomplie.

La dernière fois que nos cœurs ont battu aussi fort, c’est quand les chiens ont failli nous tuer. J’aime bien notre façon de combattre la peur.

***

Quand j’arrive chez mon oncle Webb, je redécouvre l’immeuble dont ma famille m’a, petit, tenu à l’écart. Vétuste, plutôt sale, il ressemble à ces bâtiments parisiens du début du XXe siècle dans leur jus d’avant-guerre, avant qu’on commence à les rénover dans les années 1980. Escalier étroit, en bois, fenêtres fines et peu étanches laissant passer le froid dans la cage d’escalier dont la rampe de chêne, joliment polie par les milliers de mains qui les ont lissées, détonne  avec les peintures bleues écaillées qui s’effritaient tant et plus en se répandant sur les marches creusées et sonores. Ça sent le vieux, le vermoulu, l’humidité et l’air malgré tout brassé par le manque d’isolation et la porosité de toutes les huisseries. Des boites aux lettres modernes obstruent partiellement l’étroit couloir à l’entrée, qui mène aussi au local à ordures tout autant ventilé.
J’aime bien cet endroit. Il sent la vie, l’irréductibilité, la marge.

Mon oncle m’attend dans l’escalier, impatient de me voir et soucieux que je le trouve. Les portes palières se trouvent un peu n’importe où au fil des étages, et rien n’indique au rez-de-chaussée  comment trouver les différents occupants. Il ne change pas, mon oncle : cheveux poivre et sel, mi-longs, une mini-vague bien travaillée pour lui donner un caractère à la fois romantique et mystérieux, presque chevaleresque. Un peu plus de 60 ans au compteur, une bedaine retenue derrière une ceinture bien ajustée et un charisme certain. Son visage carré sourit sans sourire, sa large bouche ne dessinant qu’à peine les rictus alternatifs à son sérieux habituel. Quoi qu’il fasse, il se doit d’entretenir une forme de mystère, de fascination à l’égard de son public, y compris s’il s’agit de son neveu ou de son concierge pakistanais à poil dur. Vêtu de noir ou de bleu très foncé (misère, que mon champ chromatique s’étiole avec l’âge !), l’encolure entrouverte sur le sommet d’un torse puissant, il m’accueille avec une cordialité non feinte, étreinte et embrassades incluses.

Nous entrons dans son appartement tout à fait en adéquation avec le personnage comme le bâtiment. Etroit, étrange, miteux et très vivant. Il semblait avoir été conçu tout en longueur, sur les restes d’un espace oublié par l’architecte lors de la construction, un vide entre les deux immeubles qu’on aurait comblé par un appartement, faute d’idée plus judicieuse. Une petite chaîne hi-fi donnait de la musique baroque et une lumière naturelle blanche pénétrait par les nombreuses fenêtres percées toutes du même côté, ma gauche en l’occurrence. Il m’invite à m’assoir à la petite table de jardin qui occupe presque tout le couloir qui sert de cuisine, au pied d’une ouverture donnant sur la cour intérieure étonnamment lumineuse. Les questions classiques s’enchaînent : « que deviens-tu ? Comment vont tes parents ? Quel âge ça te fait ? ». Les réponses qui y correspondent sont d’une platitude cordiale ; ni lui ni moi n’en avons quoi que ce soit à carrer et il nous tarde d’entrer dans le vif du sujet.
-Je pense que c’est le bon moment, lui dis-je.
-En es-tu sûr ?
-Oui, bien entendu, sinon je ne serais pas là.
-On croit toujours savoir, me répond-il d’un air mystérieux. On croit savoir mais on ne sait rien tant qu’on n’y est pas.
-Ecoute, mon oncle : je suis là malgré et parce que mes parents m’ont toujours tenu à l’écart de toi dès lors qu’ils ont découvert certains aspects de ta vie. Je ne t’ai quasiment connu que par l’intermédiaire des médias, de tes spectaculaires prestations télévisées. Je t’ai vu hypnotiser des ménagères comme des vedettes, suis convaincu que tu en as abusé, et connais ton inclination pour l’occultisme.  Je sais que tu as accès à des connaissances qui ne me sont pas aujourd’hui accessibles et  auxquelles je veux accéder. Je ne sais pas lesquelles, ni ce qu’elles impliquent, cependant mon intuition m’amène à venir vers toi maintenant, alors que je traverse une période difficile où je n’attends rien de la vie classique que je commence à mener malgré moi. Je ne te connais presque pas, ton univers m’intéresse et ta singularité m’interpelle. Je sais depuis toujours que ce jour devait arriver et aurais même pu dire quel goût aurait ton café. Tout cela me dépasse, mais je suis convaincu que tu sais exactement pourquoi je suis là car, d’après ce que j’ai pu en comprendre, nous avons un historique familial à ce sujet dont tu es jusqu’ici  l’ultime détenteur de la mémoire. Je veux faire partie de la société secrète dont tu es membre, accéder aux connaissances qui y sont propres et découvrir le potentiel caché derrière ce que je subis de ma nature complexe et frustrée par une éducation en parfaite inadéquation avec ce que je ressens bouillir en moi, plus que jamais, comme une évidence.
-Soit, répondit-il, tranquille. Tu as grandi loin de moi, mais j’avais reniflé certaines aptitudes quand tu étais enfant. Mon intérêt d’alors pour ta personnalité avait poussé tes parents à nous séparer tant que faire se pouvait, ceux-ci n’appréciant pas tellement les moyens par lesquels je développais ce que tu viens désormais chercher toi-même. Je ne te redemanderai donc pas si tu es sûr de toi. On va commencer dès demain. Tu dors ici ?

Pendant de longues heures, nous avons discuté, ou plutôt l’ai-je écouté me vanter les mérites de son club, tel qu’il le nommait. Mieux que les francs-maçons, moins idiot que les illuminati, moins d’extrême-droite que la plupart des autres  sociétés secrètes. Comme bon nombre d’entre-elles, toutefois, il jouait le rôle de banque de savoirs d’avant la christianisation. Géométries sacrées, influence par la suggestion sur les individus, hypnose, magie ; toutes sortes de mots tabous qu’il me tardait d’entendre comme autant de réalités.
Mon oncle Webb s’est depuis de nombreuses années enfermé dans un personnage mystique d’opérette qui me fait relativiser chacun de ses mots. Pour mieux passer dans les shows télévisés, il a développé des attitudes souvent grotesques qui donnent  désormais l’impression qu’il sort tout droit d’une série B d’épouvante en technicolor. Gestes exagérés, regards appuyés, vacuité de certaines expressions verbales aussi absconses que grandiloquentes, il est devenu sa propre caricature, et l’exemple typique de ce qui fait que ces mots tabous dont je viens de parler continuent de le rester. Dans ces conditions, aucune crédibilité n’est possible ; ses spectateurs ne passent qu’à de très rares occasions la barrière de son ridicule pour en venir à le croire, se contentant de se laisser porter par le spectacle dont ils imaginent les « trucs »  sans se mettre en position intellectuelle de les deviner. Ils voient en lui un grand prestidigitateur désuet mais efficace, qu’on invite sur les plateaux poue s’en moquer plus que pour frissonner. Quand je trouve que ses propos vont trop loin, c’est avec cette vision de lui que je les décrypte. Cela le rend moins puissant, moins inquiétant, moins potentiellement dangereux.

Il s’exprime souvent assez mal et, quand il écrit, multiplie les fautes d’orthographe. Ça contribue fortement à le décrédibiliser, à déconsidérer ses capacités intellectuelles et sa culture, y compris dans ses meilleurs domaines de maîtrise. Lorsque je commence à m’endormir sur le canapé du salon à peine plus large que lui, la tête calée contre la cheminée en marbre noir condamnée depuis des lustres, je me demande s’il n’en a pas profité pour m’hypnotiser, et s’il abusera de moi d’une quelconque manière durant la nuit. Ça me rappelle cette période où je me défonçais sans le savoir, m’endormant sans m’en rendre compte et ne sachant plus trier la réalité du songe.
La flamme des chandelles contribue à accentuer ma torpeur. Nous parlons jusqu’à ce que je plonge.

.***.

Je ne sais pas ce qui me réveille en premier de l’odeur du café, de celle de l’humidité parfumée issue de la salle de bains ou de la lumière du jeune jour derrière les rideaux festonnés. L’oncle Webb est assis presque face à moi, à la petite table de jardin. Il trempe des biscuits mous dans son café qui les fait fondre avant qu’il ait le temps de les sortir de la tasse et me regarde comme on regarde un chantier. Je comprends qu’il est temps que je me lève et m’habille. Mes fringues ne sont pas propres, sont froissés et je me sens sale de sueur, bien qu’il fasse assez frais dans l’appartement vétuste.
« Nous attendons Yuri », m’avertit-il.
Il m’a brièvement parlé de ce Yuri la veille, m’expliquant qu’il serait son assistant pour mon intronisation. Il est important, m’avait-il dit, que je ne sache rien du protocole à venir. Tout juste puis-je déduire quelques présomptions des informations dont la discussion précédant mon endormissement  m’a équipé. Il y aura cérémonies, actes fondateurs, incantations et probablement questionnaires. Je ne suis pas certain d’avoir compris s’il y avait une forme de satanisme dans ce que je m’apprêtais à faire, mais ne m’en préoccupais pas des masses ; je ne crois pas au diable personnalisé. A moins que Yuri…

La sonnette de l’entrée de l’immeuble résonne d’un son aigu et chevrotant sorti de son avant-guerre. Tonton appuie sur un commutateur plus récent pour déclencher l’ouverture à distance, comme il l’avait fait pour moi. Je n’ai pas terminé mon thé –pas de café au réveil- ni les tartines qui l’accompagnent. Bien que je redoutais le jeûne, il ne semble pas nécessaire à ce que je dois vivre.
Le pas est lourd dans l’escalier, faisant grincer les lattes du plancher du seuil de l’appartement. Yuri rentre comme s’il était chez lui, accueilli par mon oncle qu’il salue avec une déférence marquée. Son sac marin plein comme une huître occupe suffisamment l’espace pour que je ne puisse pas venir jusqu’à lui pour le saluer, me contentant d’un signe  et d’un sourire. C’est un bonhomme au corps massif d’aspect grossier, cheveux blancs assez longs sur tête ronde à grosses lèvres, des mains puissantes aux doigts gourds terminant des bras courts et musclés. Il a visiblement plus de cinquante ans, est vêtu d’un assemblage de vêtements gris en coton ressemblant vaguement à une tenue de jogging. Il resplendit de propreté et sent l’encens d’église, ce qui me confirme qu’il n’est pas Satan.

Après avoir englouti deux ou trois café, le cordial ex-soviétique sans accent se met à notre disposition. Il m’est annoncé que nous sortons. Je ne parle plus.

Le trajet ne me semble pas limpide ; il me semble que les allers-et-retours que nous faisons entre l’air libre des trottoirs et le métro ou le train ne sont destinés qu’à m’empêcher de me repérer. Ainsi,  lorsque nous parvenons sur site au terme de plus d’une heure et demie de trajet, je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons, sinon dans d’anciens locaux industriels désaffectés en périphérie d’une voie ferrée.
La lumière matinale de cet automne  semble ne pas avoir prise sur les lieux, résolument sombres. Pourtant, nous pénétrons de plus en plus profondément dans le bâtiment, nous enfonçant dans une noirceur croissante d’où s’échappent les bruits légers d’animaux squatteurs et ceux, plus lourds, d’humains squatteurs. Nous n’avons pas de lampe et progressons à vue. Mes yeux s’adaptent avec difficulté dans cet environnement somme toute assez hostile, où clochards et toxicos partagent leur territoire avec les migrants et les rats. Les chiens des punks péraves  ne nous aboient pas dessus, les chats s’écartent, les rats fuient. Ce qui m’interpelle le plus, c’est que malgré la pénombre des lieux mon oncle et Yuri avancent avec une facilité déconcertante et que, surtout, les gens reculent à notre approche.  Je sais que le russe peut être physiquement impressionnant, mais ni mon oncle ne moi ne sommes gaulés pour faire peur à des bandes de vagabonds et de drogués sur leurs terres puant la pisse.

Après être descendus –quasiment à l’aveugle en ce qui me concerne- vers un sous-sol par un escalier encombré de détritus, de cartons et de matelas, nous  arrivons à une ultime pièce au cœur de l’édifice, petite, dont la porte a certainement depuis longtemps servi de combustible. Aucune  fenêtre, étonnamment moins d’odeur de pisse et d’ordures. A moins que ce ne soit mon nez qui se soit habitué à la puanteur environnante.
Derrière nous, j’entends la population s’éloigner. Tout se passe sans un mot ; je ne suis pas invité à parler. Nous sommes incroyablement seuls.
Lorsque les premières bougies sont allumées, elles dévoilent une pièce aux couleurs bleutées. Les murs et structures de béton ont été peints comme l’étaient les bâtiments des trente glorieuses, avec des couleurs vives affreuses qui heureusement s’écaillent désormais en un camaïeu supportable, animé par le vacillement des petites flammes que Yuri dispose au sol avec délicatesse. Outre l’azur chimique agonisant, je commence à distinguer sur les murs et au sol des motifs peints ou tracés à la craie. Figures géométriques, pentagrammes, dessins. Je comprends ce qui maintient les esprits faibles à l’écart. Aucun superstitieux ne mettrait les pieds ici. Oncle Webb, très concentré, réaffirme à la craie blanche les traits intermédiaires du motif sur lequel Yuri dispose les bougies. Cela ressemble à un pentagramme, ou plutôt ça en comporte au moins un. Relevant les yeux vers moi, mon oncle m’envoie sans me parler l’ordre de m’assoir. Je tressaute tant son regard est perçant, tant l’idée est émise puissamment sans qu’aucun son ne soit émis par lui. Je subis cela comme si l’on m’avait brutalement vidé sur tout le corps une bassine d’eau glaciale. Contre toute attente et bien malgré moi, ce que je viens de ressentir est un frisson de peur.

Il n’y a rien pour s’assoir ici, à moins de sortir pour poser son cul sur les marches, ce qui semble hors de question. Instinctivement, je me cale dans un angle, entre un petit bout de cloison en béton et l’un des murs. Mes fesses descendent jusqu’au sol ; de toutes façon mes jambes ne me portent plus pour l’instant.
Yuri est debout, comme suspendu par la lumière des bougies qu’il regarde intensément d’un air paisible. Mon oncle continue de tracer, ajoutant des détails tout autour du motif principal. Mon frisson s’estompe, je le sens filer vers le bas de mon dos, comme si le sol l’aspirait telle une éponge.
Je repense au grotesque des simagrées de mon médiatique relatif familial lorsqu’il est à l’écran, remarquant qu’il n’en produit aucune à cet instant précis. Sa concentration et son apparente expertise lui confèrent un charisme démesuré, inquiétant de prime abord.
-Tu as bien choisi ton refuge, me dit-il.
-Quel refuge, réponde-je ?
-Celui où tu viens de te loger. Nous ne sommes pas dans cette pièce par hasard, tu t’en doutes. Ne sens-tu pas les énergies passer, toi qui es en quête de leur compréhension ? Apprends.

Effectivement, l’aspect intuitif de mon choix de refuge répondait à une impulsion naturelle que j’avais ressentie à ce moment précis. Je m’étais laissé guider vers le lieu de la pièce où je me sentais le mieux, le plus en sécurité, sans calcul conscient des menaces ou de la stratégie. Juste mes tripes et mes jambes molles.
Me concentrant un peu plus sur ce que je ressens  au-delà des cinq principaux sens, j’essaie de lâcher prise. Les yeux fermés, je fais en sorte que rien n’entrave mes sensations.

-Trouve les flux et leur direction, me dit-il.

Les flux. Oui, je les sens. Comme un delta de soie dont l’amont serait là où je suis assis et l’aval l’extrémité de mes doigts, ma tête et mon plexus solaire. Les différents canaux se rejoignent ensuite pour former une bulle autour de moi. Je la ressens dorée et mouvante, souple.
C’est une sensation rassurante, grisante. Le nouveau frisson qui me parcourt est cette fois-ci doux, apaisant. De l’ordre du plaisir.
Webb me demande avec gentillesse de bien vouloir venir au centre de son dessin.  Depuis cette position, où je suis agenouillée, les bougies m’éblouissent suffisamment pour dissimuler totalement ce qui se tient au-delà des cinquante centimètres entourant le motif circulaire. Je ne vois plus de trace des murs, et n’aperçois le visage de mon oncle que lorsqu’il se rapproche. Yuri est derrière moi, je ne sais pas ce qu’il y fait.
En maître de cérémonie, mon oncle entame un discours, dans une langue que je ne comprends pas et ne m’en évoque aucune autre. Je ne parviens pas à penser qu’il s’agit d’incantation, tant les phrases ne sont pas articulées en une longue litanie, mais plutôt comme un texte ordonné. Il semble s’adresser à un auditoire plus large que le russe blond et moi-même, mais n’est ni déclamé ni grandiloquent. Ça sonne joliment à mes oreilles, presque familier malgré mon absence de référence sonore à ce langage. C’est apaisant et un peu enivrant.  Au sol, le dessin semble s’animer à la flamme des bougies qui lui donnent une épaisseur organique ; j’ai presque l’impression qu’il tourne et que les figures extérieures s’allongent comme des feux follets horizontaux.

Je ne me suis pas rendu compte que je m’endormais. Quand je reprends conscience, Yuri me tient par une épaule et, le pantalon baissé, s’apprête à me sodomiser en guidant son sexe dans l’entrebâillement  du mien. J’ai juste le haut du cul à l’air, et suis suffisamment vif pour me relever brutalement, me retourner et lui asséner un puissant coup de poing en plein visage, au coin de l’œil et du nez. S’ensuivent toute une série, temporisée par la remontée de mon futal et la surveillance de mes arrières. Mon enculeur est désarçonné par ma volte-face, visiblement imprévue. A force de coups et grâce à l’entrave que constitue son vêtement serrant ses jambes au niveau des genoux, je le déséquilibre et le fais tomber face en avant. Etrangement, il semble vouloir insister pour achever ce qu’il avait commencé. Je le cogne donc encore, dans les côtes, pour le maintenir au sol. Cherchant à tâtons n’importe quoi à proximité de moi pour le neutraliser, je tombe sur ce que je reconnais comme une boite de conserve encore pleine, que je saisis fermement pour écraser ses testicules allongés que j’aperçois dans la lueur des bougies entre ses grosses cuisses blafardes, frappant à plusieurs reprises pour qu’il n’en reste rien. Il hurle de douleur et s’affale lamentablement en pleurant. Je suis dans une rage extraordinaire. Amenant mon arme improvisée vers la faible lumière, je lis sur son étiquette verte à motif caribéen « lait de coco » éclaboussé de gouttes écarlates. Avec la froideur d’un tueur à gages, je me tourne alors vers mon oncle, bien moins insolemment charismatique qu’il l’était quelques minutes auparavant. Avec l’air demeuré propre aux traitres pris en défaut il me regarde, tête en biais et yeux écarquillés, en me disant qu’il ne faut pas lui en vouloir, que cela faisait partie du protocole.
J’hésite un instant à lui envoyer le lait de coco et son emballage à la tronche, puis me ravise pour conserver la boite en main et l’accompagner de mon poing. Cela le sonne, le fait trébucher et tomber. Dressé au milieu des bougies, les doigts meurtris par les nombreux coups que j’ai portés sans précision, dans une posture plus d’attaque que de défense, je suis submergé par d’autres flux que ceux de mon coin de repli. C’est une haine dévorante, un énorme sentiment de puissance qui m’envahit depuis chacune des pointes du motif. « C’est le protocole », me répète mon oncle en chevrotant tandis qu’il se redresse péniblement, accompagné par les pleurs d’un Yuri dévasté dont le fessier luit comme une lune sortant des nuages.

Mes yeux sont eux aussi écarquillés, probablement injectés de sang tant j’y sens pulser le moindre vaisseau. Bloqué dans ma posture agressive, combattive, je respire comme un cheval de trait après l’effort, les muscles bandés comme un sexe russe sur le bord de ma ceinture. C’est difficile de me l’avouer, mais je me sens infiniment bien, plus vivant que jamais. Indestructible.

Je n’aide pas mon oncle à se relever. Sans un mot, je le toise tandis qu’il reste dans une attitude soumise en répétant des excuses auxquelles je n’accorde pas la moindre importance. Je m’emplis de ce moment comme un serpent recharge ses batteries au soleil, avec l’impression de boire la flamme des bougies et que toute l’atmosphère qui m’entoure n’est qu’un régal voué à mon bien-être. C’est bon et chaud, brutal et infiniment satisfaisant. Il se déplace prudemment, sans me laisser sortir de son champ de vision, pour aller voir comment va Yuri. Il lui glisse quelques mots que j’imagine bienveillants puis l’abandonne à son sort avant de se redresser face à moi. « On y va », me dit-il tout à coup en retrouvant son assurance comme si rien ne s’était passé. D’un signe de la main, il m’invite à l’accompagner au-dehors, via l’escalier qui semble sortir de nulle part.  En quittant le cercle, je retrouve des émotions plus normales. Je demande ce qu’on fait du russe affalé dans son sang et ses larmes, sans obtenir de réponse claire. Je me tourne vers lui avec mépris et colère, me disant que j’y suis peut-être allé un peu fort. Sa surprise quant à ma réaction me laisse un peu interrogatif : ne voyait-il réellement aucun mal à ce qu’il était en train d’accomplir ? Etait-il tout autant sous influence que j’étais anesthésié, hypnotisé par l’oncle Webb? Le sombre bâtiment où se trouve l’escalier me semble dorénavant bien lumineux, tandis que je quitte son cœur le plus ténébreux dans les sanglots déchirants de mon agresseur devenu victime.

***

Dehors, la couleur dominante est verdâtre.  Nous croisons quelques personnes dont la pauvreté est évidente, mais qui ne semblent pas en souffrir. Crasseux mais pas malheureux.
Certains semblent connaître mon guide, que j’ai décidé de continuer à suivre malgré son méfait. Je doute de sa façon d’interpréter les choses, mais je sais qu’il détient un savoir que je convoite. Le torse gonflé, l’attitude hautaine, il marche dans ces rues en terrain conquis. Il n’y est pas un inconnu, et nombreux sont ceux qui le saluent d’un signe de tête ou le regardent avec une certaine crainte difficilement cachée par la politesse. Il est plus petit que moi, mais j’évolue indéniablement dans son sillage. A la lumière du jour, l’hématome dont je suis responsable sur sa joue droite prend peu à peu des coloris chatoyants s’accordant plutôt bien avec la croûte cramoisie qui se forme sur la plaie qui y est liée. Sa mini vague a pris du plomb dans l’aile, mais il fait bien illusion.
Il règne une atmosphère étrange ici : j’ai l’impression d’un voyage dans le temps. A aucun moment je ne vois les traces de notre présent technologique, ni de services publics. Nous sommes en plein no-man’s land péri-ferroviaire dans une banlieue déshéritée poussant là telle une verrue sur la société de consommation. Les gens y vivent misérablement dans des squats ou des cabanes assemblées en bidonvilles. Ce serait pour moi un coupe-gorge si je n’étais ainsi accompagné. Ça sent la poubelle, encore, et l’odeur aigre des effluents plus ou moins organiques d’une société qui s’effondre.

Le premier animal que je vois est un chien-cheval. Simone, sa propriétaire, discute avec mon oncle sur le perron de sa maison précaire, l’animal broutant entre les résidus plastiques la petite pelouse sur le frontage de celle-ci.  Je n’en ai jamais vu et reste un moment interloqué devant une telle bestiole. Il est difficile de définir sa taille, qui fluctue selon sa position. Sa robe bai cède la place à un gris sombre au niveau de sa large tête, les babines noires surlignant un bel alignement de dents régulières peu adaptées au végétarisme. La bête me semble tour à tour haute comme un petit cheval ou comme un gros chien. Elle ne nous grogne pas dessus et joue maintenant avec un papillon.

Nous entrons chez Simone, qui se présente à moi par une poignée de main que je qualifierais d’honnête. Je lui donne une cinquantaine d’année. Elle a un beau maintien, une jolie peau et une assez longue natte de cheveux bruns. C’est une belle femme, qui n’inspire absolument pas la pitié malgré une pauvreté certaine. L’intérieur de l’étroite maison reste dans une gamme de bleu-vert, et comporte un certain nombre d’étoffes sous diverses formes. La décoration est d’un autre temps, surannée ; le mobilier ancien et ciré est recouvert de napperons, surplombés de cadres rococo ou de faïences à usages stricts : coupe à fruits, saucière, pot à lait… La petite table et ses chaises à l’assise bien garnie sont posées sur un tapis persan élimé, lui-même posé sur un parquet de chêne en parfait état qui ne grince pas sous nos pas.

Simone nous propose un thé, que nous acceptons volontiers. La lumière diffuse d’un ciel  couvert filtre au travers de rideaux en dentelle côté jardin –celui à l’arrière de la maison- . Depuis l’endroit où je suis assis, je ne vois ni d’arbre ni le sol par la fenêtre. Pendant que la bouilloire s’échauffe sur la gazinière émaillée, la conversation s’engage entre mon oncle et notre hôtesse, sans que j’y sois convié. Leur dialogue sonne à mes oreilles comme un bourdonnement lointain qui ne me concerne pas et pourrait presque me bercer, si je ne me méfiais pas d’un nouveau coup de mon mentor provisoire. J’ai annoncé que je ne boirais de thé que s’il est collectif, infusé dans la théière plutôt qu’individuellement dans chaque tasse. Je surveillerai le sucre, aussi.
Simone est douce, elle dégage une odeur qui m’est familière, un peu comme si c’était celle d’une tante que je n’aurais pas fréquentée depuis l’enfance.
Le thé est parfait, infusé juste comme je l’aime. J’ai l’impression qu’il est déjà sucré au miel lorsqu’il arrive dans la tasse en porcelaine fine en tournoyant comme une petite turbulence d’ambre. Je tente d’intégrer la conversation mais elle ne veut décidément pas me parvenir, conservant sa nature atonale de murmure distant même lorsque je m’approche.  Est-ce à cause du contraste sonore que le gosse me fait sursauter en descendant brutalement l’escalier pour en en sautant les dernières marches, toujours est-il que ses pas résonnent à mes oreilles comme des coups de marteau secs sur des planches de bois dur, aigus et désagréables. Le môme en culotte courte comme celles que l’on contraignait les garçons d’avant 1960 à porter s’assoit en tailleurs sur le parquet et, saisissant une grosse craie grasse, y trace autour de lui un pentagramme parfait dont la circonférence frôle le tapis et le pied de la commode.
Sa mère le regarde d’un air un peu réprobateur, ce qui ne le perturbe pas le moins du monde. Son dessin se précise, se garnit. Il relève la tête de temps à autre pour me fixer d’un regard pénétrant qui m’indispose, mais je me rends bientôt compte qu’en fait il ne me regarde pas, mais regarde par la fenêtre au travers de moi, comme si je n’existais pas. Je me lève pour l’observer d’une position dominante, ma taille étant apparemment le seul atout propre à compenser toute inconsistance aux yeux du gamin. Relevant les fesses, il trace sous lui ce qui doit l’être avec une précision remarquable ; son habileté à faire s’enchevêtrer les formes géométriques  sans jamais prendre ni recul ni mesure m’épate complétement. Les deux autres adultes continuent leurs palabres monotones dont je déduis qu’ils ne me concernent pas sans porter attention au graphiste d’exception qui officie à mes pieds.

Une tourterelle énorme vient se poser sans grâce sur le bord de la fenêtre, épaisse comme une poule. L’enfant lui jette sa craie, qui traverse la vitre sans la briser et assomme le volatile aussitôt avalé par le chien-cheval. Je feins l’absence de surprise, pour copier ceux qui m’entourent. Pourtant, je m’inquiète un peu. L’enfant se relève et me donne la main pour m’inviter à sortir de la maison. Guettant sans succès le regard d’oncle Webb et de son interlocutrice qui s’effrite sur sa chaise et sors en compagnie du mouflet, ses petits doigts enserrant ma paume tandis qu’il fait apparaître de précieux pentagrammes de pierre fragile en provenance du ciel comme on souffle des bulles de savon. S’arrêtant au bout de quelques pas, il m’incite à me courber pour tendre l’oreille et entendre ce qu’il a à m’y chuchoter : « vous pouvez partir, maintenant ».

Probablement livide, j’obtempère sans réfléchir, ne réagissant même pas au renâclement tout proche de l’ongulé canin qui m’éclabousse de salive et de duvet. Derrière moi, je sens un gouffre immense et glacial, qui dévore la maison et ses occupants presque sans bruit sinon un bruissement de pierre friable et de sciure. Un frisson ou un courant d’air passe dans tout mon dos en me donnant la sensation que je vais aussi y être aspiré. Je ne dois pas regarder, je le sens. Si je me retourne, on me dévore aussi.  Devant moi, quand je parviens enfin à me concentrer suffisamment fort pour rouvrir les yeux, s’étend une rue de perdition d’une pauvreté inouïe. Personne ne paraît s’étonner, comme si c’était tout le quartier qui était habitué à des manifestations lui rappelant qu’il est perpétuellement damné. Les gens dont je croise le regard me tirent une langue si affreuse qu’elle me brûle et me salit à distance ; il ne fait cependant aucun doute qu’ils me craignent et ne viendrons pas jusqu’à moi. Non pas que je les impressionne, mais si le gamin m’a épargné, c’est qu’il avait ses raisons et lui, ils en ont une peur et un respect palpables.

Jamais je n’avais tant souhaité retrouver la puanteur humide des couloirs de la gare. L’asphalte se déroulait sous mes pieds avec une lenteur accablante.

 

 

 

 

 

Empilées comme des savonnettes de campagne,  mes vieilles opinions avaient été rendues à leur état sauvage par le douceâtre cavalier de leur orgueil.
Récemment épuisé par un bassin psychiatrique, je désespérais d’atteindre enfin l’apoptose éclectique des déambulateurs rouillés sur les autoroutes ukrainiennes.

Dans la vigueur sirupeuse de liquides muqueux au parfum de miel, je luisais, agile, aux confins d’une danseuse nue à la cuisse parfaite. Des chevaux sauvages dressés par un vieux rat galopaient de conserve, alignés comme des sardines sans la boîte ni l’huile, se dérobant à toute déconvenue par une allure de fuite en tout point parfaite. Esthétiquement c’était la dérobade, surtout depuis que les mitrons avaient jeté par-dessus-bord les dernières jouvencelles malgaches importées dans la nuit. J’étais triste comme un sou neuf et froid comme un bunker, il me semblait que le fait même d’habiter mon corps me vidait de ma substance. Tout était dérisoire, à commencer par mon souffle, qui jaillissait par intermittence d’un opercule que j’aurais aisément qualifié de bouche si c’en avait été une.

De la nausée, il y en avait, mais jamais une plus jaune que l’autre, dès que le soleil s’était couché : toutes paraissaient d’un niveau égal dont l’intensité n’avait pour perspective de variation que celle induite par la température extérieure. Les mulots crevaient et je m’en foutais autant que de ma dernière bavette, pourvu qu’elle veuille bien m’entraver les abysses encore, et me lier les tortues jusque dans le dernier dessert des tatares.  L’Ukraine avait du bon, dans les vapeurs de printemps, pour celui qu’on épate encore avec de la chair tendre.
Des mégères siphonnées déambulaient du gland sur la rocade mielleuse qui me servait d’hospice ; du fond de leur nuage d’ennui elles me trouvaient rétrograde, et moi je les tapissais d’ordures tandis qu’elles s’engouffraient, béantes, dans le lit de garçons plus tellement pré-pubères.  Les castagnettes grinçaient, les poivrots hululaient ; c’était la voie splendide des salauds dégoûtants. J’aurais voulu, berbère, la trouver en tisane.
Marie me manquait trop pour que je puisse la taire, et ses mirettes boursoufflées jaillissaient des limbes gris dans lesquels je me perdais, parfois, lorsqu’en stock l’obus crétois commençait à manquer. Sortant de ma réserve, j’emmitouflais Suzanne et gaufrais les rockeurs, jusqu’à plus soif, alors qu’ils fleuraient bon le benzène et l’huile cuite, dans les bazars du Nord où l’on cultive l’andouille et les piscines à bière.

Rompu aux airelles de longue datte, je glissais sur les braises avec l’aisance macabre d’un fumeur de points mâtiné d’aigrettes. La vague était plus haute que je l’avais prévue, mais la symétrie superbe dont je m’étais fait l’égide me permettait d’arborer de belles équivalences. C’était le port du sein obligatoire, l’abstraction totale à livrer en levrette. Clavicule pétée, horizon bien bas, j’avais au ciel funeste prévalu du hasard pour arriver enfin sur l’alcaline toison de ma jeune vierge peu farouche, rousse et tendre car c’était de saison. Blindé de sucrettes, en Hannibal des banlieues derrière son char d’éléphants-taux, je poursuivais ma progression dans les plis grotesques de fantasmes cérébraux et de poignées de consoude tannée.

Misère ! m’écriai-je. Que diable ai-je donc pu faire qui m’a rôti ainsi ? Quelle féconde autocrate a donc bien pu m’appareiller de la sorte ? Quel jambon scélérat pouvait pourrir d’ennui au point vénéneux d’invectiver les morues ? Las, désespérant autant qu’un fluet chef de rayon, je me décollais les pupilles pour les exposer sans relâche –sauf le lundi- à la vue perfide de spectateurs muets qui n’en pensaient pas moins. Mon bulletin frôlait l’urne, ma cuillère son dessert, c’est dire si, chancelant, j’avais le cœur amer. Rien avoir, direz-vous, avec l’oie qu’on bouture, ou les rosiers grimpants qu’on gave jusqu’à l’usure. Mais croyez bien qu’une telle garniture sur une salade en miettes ne vaudra jamais plus qu’une ablette désossée pour la bringue, dont les filets levés servent d’ornements sales aux pâles calvities d’ersatz de dandies.

Du jambon plein les yeux, bravant les ecchymoses, je me sentais plus fort à mesure que je comprenais enfin comment je respirais : des ouvrants gigantesques qui me servaient d’évents s’échappaient, non sans gloire, de grandes coulées de boue suivies de poches de gaz qu’on aurait sacrifiées si elles n’avaient pas été touffues. Epilé au-delà du derme, appuyé sur des jambes dont je ne me souvenais plus vraiment s’il s’agissait des miennes,  je prenais –au carré- les tonsures rigolotes et les parapluies à l’or fin dont les poulies, exquises en salaisons, miroitaient brillamment sur le sofa bleuâtre de la cour d’honneur. Glanée après glanée, les épines noires sombraient enfin dans le saladier platiné que je leur avais confectionné dans le luxe le plus discret que la russe pouvait me permettre. La turgescence blanchie par une nyctophilie loin d’être débutante, elle m’emmerdait au rasoir les soirs de préjudice, quand la lune ronde cédait le pas à la mise au carré, quand les pincées d’orgueil rejoignaient en rotant les mâles de corneilles qui revenaient du bagne.

Un peu fatigué par le poids mesuré d’une autophagie modérée, il ne me restait plus qu’à conclure, là où le grès est mat. Prenant à quatre mains le piano réserviste, duquel j’avais jadis jeté la gorge d’un mouflon bègue, je pris le volant jusqu’au prochain arrêt, sur la falaise brumeuse où le coquelicot las n’envisage plus les roses. C’était le bal furieux des donzelles aux merguez, l’autel fumant des gros nez carrossables et de parcelles perdues. Je caressais la chatte qui ronronnait de surcroît, en remuant l’œsophage au rythme des bambous.

C’était l’hiver et nous étions en mai ; dans ma caverne rêvée vivait pourtant un autre, qui mangeait pour moi les derniers soliflores.

Sur les bancs adipeux des rives de la Méditerranée gémissait Patricia en se délitant au soleil. De ses hanches graisseuses semblait suinter toute la glycérine du monde, qui faisait luire son assise comme un iceberg retourné. Elle tenait presque autant du Giacometti que du Botero, tant ses courbes pourtant massives s’affaissaient soudain sous l’effet de l’intenable chaleur. Tout près d’elle, je ressentais cette atmosphère humide et douce propre aux sous-bois du midi et aux fonds de friteuses. Nous regardions, de conserve, le ciel d’un bleu insupportable envahir tout l’espace surplombant les vagues atones, agitées lentement par des marées lasses et un vent presque absent, plombées par une pression atmosphérique telle qu’elles peinaient à gagner en relief. Les vacances s’avéraient écœurantes à souhaits, d’une langueur absolue et sans intérêt aucun ; une véritable orgie de farniente et d’inutilité crasse. A l’ombre de Patricia, j’étais comme dans une oasis au pied d’une montagne de saindoux, dont la turgescence moite me faisait barrir d’un plaisir inavouable tandis que doraient mes pieds gras.

Elna était une naturopathe névrotique, occupée à nos pieds à pétrir des biroutes de sable humide pour en faire des alignements mystérieux. Elle semblait constituée de tout ce qui ne faisait pas le corps de Patricia. De la finesse, des os, et une chevelure ondulée d’une rousseur exemplaire qui, si elle l’avait lâchée, serait retombée jusqu’à la naissance de ses reins étroits.  Elle nous accompagnait partout, depuis plusieurs années, à tel point que parfois j’en omettais l’existence. Non pas qu’elle fut particulièrement discrète, mais plutôt que son omniprésence finissait par l’intégrer au paysage, comme une rayure sur des lunettes à laquelle on finit par ne plus prêter la moindre attention. Je ne savais pas trop de quoi elle se nourrissait. Parfois, je la retrouvais prostrée sur ce qui aurait pu être une proie, à aspirer quelque chose que j’imaginais liquide de ce que je pouvais envisager comme un corps. Mais dès que j’approchais, elle s’enfuyait soudain avec son aliment, disparaissant avec autant d’aisance que sa phénoménale minceur pouvait lui permettre. Peut-être ne s’agissait-il en fait que de fruits, de bouteilles de jus, ou bien de nains tétraplégiques, toujours est-il que jusqu’ici j’ignorais tout de son régime alimentaire.

Tout était à sa place : le ciel parfaitement monochrome, la vieille mer, la graisse ruisselante, l’ombre partielle, et la psychotique sculpteuse de sable. Cette perfection simple n’était pas pour me plaire ; j’aspirais à un léger tumulte qui arriverait tôt ou tard si je le souhaitais suffisamment fort.  Et je l’invoquais ardemment.
Prise de spasmes, Patricia se mit à éructer, glapissant des sonnets dignes des grandes heures INA-Radio-France. Dans des chapelets de verbiages à la limite de l’intelligible, elle produisait des sons gutturaux particulièrement surprenants qui alertèrent les plagistes à des centaines de mètres à la ronde. Comptant le nombre de pieds, j’en déduisis qu’il s’agissait d’alexandrins méthaniques, des vers particulièrement agressifs issus de la décomposition des matières organiques dans le système digestif. De sa grosse panse et de son estomac grand comme un parc d’attraction s’exhumaient, sous l’impulsion d’une fermentation exagérée par le climat et l’exposition au soleil, des bulles de gaz serties de toute la beauté de la poésie enfouie depuis des lustres au fin fond de ma paisible et opulente amie. Agitée par des séries de rôts violents, Patricia fournissait malgré elle les plus magnifiques rimes riches de la création, regroupées en rafales successives frappant l’auditoire en plein cœur.
Des passants s’agenouillèrent, d’autres se mirent à prier. Certains, se précipitant un peu trop pour admirer le texte de plus près, glissèrent sur les flaques de graisse avant que j’aie pu les en prévenir. On dût faire venir une équipe de brancardiers pour ramasser les badauds aux membres fracturés et les évanouis dont le nombre augmentait à vue d’œil.
Patricia paraissait intarissable. Sa masse bedonnante poursuivait ses saccades obscènes  et ses éructations magnifiques comme si son corps produisait toujours plus de gaz, toujours plus de poésie. Je ne remarquai pas immédiatement ce qui se passait du côté d’Elna. Cette dernière, visiblement insensible à l’agitation ambiante, avait consciencieusement poursuivi son travail de modelage. Ses biroutes, dressées comme un alignement de menhirs, traçaient une voie évidente entre l’horizon et le nombril de Patricia, ou peut-être son entrecuisse largement dissimulé sous les couches épaisses de son endoderme et des tissus le suivant, de ses jambes énormes à son ventre débordant. C’est alors qu’elle se mit à agiter les bras dans diverses directions, apparemment prédéterminées avec précision, en adoptant des postures quasi martiales en direction de l’ogresse poétesse de laquelle je m’étais momentanément écarté pour ne pas être écrasé lors d’un soubresaut.

Elna brassait l’air, comme si elle y capturait une matière éthérée en provenance de la mer ; elle l’accumulait autour d’elle par des mouvements de tourniquet et des simulations de possession au creux de ses mains. Son regard bleu acier transperçait l’espace. Ou mieux : l’espace transperçait ses yeux (je voyais la mer au travers d’eux). Les biroutes se mirent à trembler. Le sol entre les deux rangs qu’elles formaient s’éleva légèrement, sous forme de grains de sable entrant en sustentation. Les badauds devenus idolâtres entrèrent en transe, tandis qu’un rayon de lumière venu de la Méditerranée s’immisça puissamment entre les grains de silice suspendus qui lui faisaient autant de points d’écho prismatique pour une explosion lumineuse comparable à une petite éruption solaire.

Patricia explosa dans une quintessence lumineuse aux couleurs de l’arc-en-ciel, telle une divinité indienne sur un char de la gay-pride. Ses secousses cessèrent instantanément pour laisser place à un calme olympien, à une allégorie du Nirvana. De sa bouche toujours ouverte sortaient encore des vers complexes, dans une langue exquise d’une infinie douceur. Les fidèles, aspergés des restes graisseux de la divinité naissante, formaient une couronne d’honneur tout autour d’une Patricia métamorphosée par la perte de son corps organique. Ne subsistait d’elle que la beauté qu’elle avait dissimulée sous le graillon, que l’expression d’une pensée jamais élaborée pour cause de déni.
J’étais désespéré.  Elna elle aussi avait changé d’aspect. Sa transparence était désormais concrète. J’eus juste le temps de l’entre-apercevoir avant qu’elle ne devienne totalement invisible, aspirée dans la lumière de Patricia.
En fait j’avais toujours  su qu’elles ne faisaient qu’une, sans jamais oser me l’avouer. Là où certains individus sont donnés pour être bipolaires –terme dévoyé tellement propice à des diagnostics à l’emporte-pièce- chacune des deux femmes était l’un des deux pôles d’une seule et même personne.

Je m’assis sur le sable dos à la mer, écrasant les restes d’une biroute, puis je restai longuement à regarder Patricielna phagocyter par le ventre tout ce qui l’environnait pour le transformer en lumière céleste et en alexandrins interminables, dont je devinais qu’ils se poursuivraient tant qu’elle n’aurait pas intégralement dévoré le monde.

Les vacances devinrent enfin intéressantes.

Quand je n’étais plus qu’un déchet de moi, que de ses rives fascinantes ne subsistait qu’un souvenir

Que de mes tripes pendantes je faisais des nœuds et des tresses pour étrangler les ogres

Que de sa peau parfaite je n’avais plus que le goût, et des écueils rocheux que nous foulions ensemble de vagues cicatrices

Que j’avais oublié le vice et me foutais de la vertu

Que des prémices pimpantes au solstice d’été je préférais les gouffres béants de marées basses d’équinoxe

Que me fouettaient le visage le vent et les embruns jusque dans mon salon

Que sur sa chaise nue je cherchais ton parfum en rampant

Que le carrelage du sol frappait ma face ou que j’éventrais les coussins avec ce qu’il me restait de dents ;

Quand j’enfonçais dans ma chair tout angle saillant, que je rouais de coups ce qu’il restait de mon corps,

Que je ruinais, tressaillant, toute trace d’orgueil et éteignais par le feu mes derniers vestiges de dignité,

Quand j’effaçais de ma mémoire tant le passé que le présent, que je dilapidais le futur dans un nuage délavé

Que mes cheveux tombaient comme des feuilles mortes  quand je les arrachais par poignée

Que, me traînant comme une larve, j’écoutais se déchirer mon âme aux cris d’autres écorchés

Que j’aurais détruit le monde, si ça l’avait fait taire

Que, suffoquant, je fuyais la lumière en m’enfouissant dans les recoins, que ma nuque subissait des pliages impossibles ;

Quand mes dents se plantaient dans les meubles, que mes douleurs disparaissaient enfin

Que la dévastation de mon intelligence devenait le projet, l’espoir et le définitif présent

Que la solitude acre s’abolissait enfin, que l’envie d’être aimé n’avait même plus lieu d’être

Que, lessivé, je retrouvais le sol et y heurtais mon visage, que mes pièces détachées s’y répandaient aussi

Que, dressé puis chutant, j’étais mon propre pantin tournoyant dans l’air vide

Que mes membres se tordaient  de convulsions affreuses et ridicules

Que je m’enfonçais en jouissant dans la terre, le mobilier ou les murs

Quand je désespérais que le temps revienne, et que le béton m’était plus doux que l’onde

Que j’oubliais mes os, baignés dans un fluide tiède, que par ma bouche entrait ma maison à chaque souffle

Quand je ne contrôlais rien, que je tournais sans fin

Quand les priorités n’avaient plus aucun sens

Que mes besoins avaient pris un à un la tangente

Que tu me nourrissais, pour une heure, pour un an

M’éteignant tout à fait, me jetant comme un sac

Quand tout était si pur que rien n’était subi, que je m’étais vidé pour n’être plus rempli

Et qu’à la perdition plus rien ne succédait, plus rien n’était à craindre

Puisque plus rien n’était, plus rien n’allait venir

C’était toi ma compagne, Acétone.

 

 

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Mes putains d’ailes étaient tombées dans la nuit sans même laisser de cicatrice. Il allait falloir que je me dresse sur mes jambes pour parcourir le sol, me mêler à la crasse ambiante et réfléchir avec les idées basses.
Ma belle  secrétait toujours les enzymes puissantes qui m’attiraient vers elle comme un aimant attire la limaille de fer, sans la légèreté. J’évoluais dans mon intérieur presque en territoire inconnu ; avec mes sens réduits à ce que ma faible élévation pouvaient permettre, c’est-à-dire pas grand-chose. Ma main s’aventura sur le piano pour tâter les touches, en produisant un son approximatif qu’on eût difficilement pu qualifier de musique. Ça non plus, ça ne fonctionnait plus.

J’avais du mal à trouver du sens à une existence si bas de plafond, où les possibilités étaient si réduites. Se déplacer en deux dimensions dans un monde qui en comptait au moins quatre était incroyablement frustrant. J’avançais à la même vitesse que le temps ambiant, collé par terre comme si j’y avais été craché, limité par des seuils physiques dont je savais pourtant m’affranchir dès que mon esprit se libérait, et que mes ailes repoussaient.

Sur le coussin fumant où gisait une déesse androgyne, je posai mon cul par dépit, poussant au passage la belle alanguie dont je n’avais que faire, car ma Belle était ailleurs. Celle qui se trouvait là avait la chair ferme des sportives excessives, les cheveux courts et raides des amantes asexuées. Et ses enzymes étaient trop rares pour me faire de l’effet, malgré cette sueur luisante se sublimant dans l’air froid, qui causait des fumerolles sans trop porter de phéromones jusqu’à mes naseaux sensibles.

Avec parcimonie je la saluai un peu, lui racontant ma nuit et mes plumes abolies, la chute de mes ailes larges et le retour au sol. Elle m’écouta sans rire et se tassa dans l’angle du sofa glissant, attendant de ma part l’élégance galante qui me la fit couvrir avec le plaid attenant. J’obtempérai sans plaisir, tel un automate, car nous vivions côte à côte depuis longtemps déjà et avions pris des habitudes sous forme de réflexes, consistant à prendre soin l’un de l’autre sans éprouver de sentiment. Nous y excellions d’ailleurs.

Je n’en désespérais  pas moins de ma désespérante condition d’animal terrestre, regrettant amèrement l’émancipation  naturelle que me procuraient mes membres duveteux lorsqu’ils me portaient aux nues, ou me véhiculaient juste d’un clocher à l’autre, en passant par les arbres. Mon point de vue se radicalisait par manque de perspectives, mes ambitions aussi par manque d’altitude. J’aphorisais trop court, je dépeignais étroit ; l’espoir s’amincissait et je trainais mon poids comme mon propre boulet. A remuer la poussière, je ne pouvais que la mordre, alors je me mis à marcher, sans bien savoir pourquoi, guidé très certainement par l’odeur de ma Belle ou l’idée de son corps, son esprit lumineux  ou ses mouvements gracieux.

Je la voulais porter d’un endroit jusqu’à l’autre, la garder contre moi, l’emporter sur mon ventre, ne jamais la lâcher, fusionner, m’en éprendre tandis qu’elle s’enroulerait autour de ma taille, de mon cou ou de mes jambes entre deux nuages, deux cimes, deux ciels.  Au lieu de cela, mes pieds foulaient l’asphalte, je pensais « voiture », je subissais ma lenteur  qui devenait le plus pénible des maux, semblant m’éloigner d’elle quand que je marchais dans sa direction. Car c’était là l’un des points cruciaux du malheur qui me frappait : je connaissais ce rythme à l’écart du temps commun pour l’avoir longtemps fréquenté, et m’accommodais mal de ne plus y avoir accès. Dès lors, tout n’était que délai, retard, atermoiements pour cause de soumission temporelle.

Je parvins enfin à l’élue de mon cœur. De mon foie, de mes poumons aussi. Mes jambes m’avaient porté jusqu’à elle, avec une docilité servile qui m’était presque douloureuse. Je haïssais être venu ainsi, autant que je goûtais mon plaisir d’être parvenu à destination, et déjà employé à savourer les lèvres de ma sublime compagne, pareille à un rayon de soleil tombé de la poche d’un Apollon maladroit. Je la dévorais de la bouche, l’enveloppais de me bras, l’enceignais tellement  que je pouvais en faire trois fois le tour. Heureux de la gober, de la sentir sur ma poitrine et presque à l’intérieur, je ne pouvais cependant profiter tout à fait du plaisir de l’instant car j’en connaissais la limite pesante, celle qui me contraignait à ne pouvoir m’abandonner au voyage sans déplacement, celui où je l’emportais d’un point à l’autre sans aucun effort, porté par les alizés et les courants ascendants.
Soutenant mon corps grotesque avec mes membres bas, il m’était difficile d’envisager la communion en position verticale sans qu’elle finisse tôt ou tard par m’épuiser un peu. Nous fîmes appel à Steve, notre lobby-boy finlandais d’appartement, adopté quelques mois plus tôt. Il excellait dans la vénération grotesque de nos attitudes quelles qu’elles fussent, et fustigeait en notre nom tout ce qui pouvait nous déplaire – ou dont il supposait qu’il le pût. Fidèle à sa servilité et à sa rigueur nordique, le vieillard scandinave (Steve était, à ce jour, le plus vieux lobby-boy vivant au monde) s’inclina légèrement pour que son dos serve d’appui à mes fesses, vigoureuses d’aspect mais en réalité fort faibles. Ceci me permit d’embrasser ma Belle pendant deux heures supplémentaires, durant lesquelles le brave homme conclut une complexe grille de sudoku, une autre de mots fléchés quatre étoiles et la lecture d’un article de presse sur la sexualité des employés de maison au-delà de soixante-cinq ans.

Ma Belle m’aimait embrasser debout, jusqu’à cet instant où notre empressement faisait généralement s’effondrer nos corps après les quelques pas menant vers le plus confortable des couchages dont nous disposions.  C’est ainsi que je libérai l’échine voûtée du brave Steve pour conduire céans ma divine vers la literie de qualité la plus proche, sur laquelle nous nous écroulâmes à grands renforts de positions reflétant notre bonheur ostensible et notre vœu de ne point nous relever avant fort longtemps. Je parcourus son dos avec chacun de mes doigts, visitai ses recoins avec ceux qui me restaient. Et avant d’avoir pu m’en rendre compte, je l’avais déjà dévorée. Je recommençai à de multiples reprises, augmentant à chaque fois son plaisir, et par conséquent le mien. Bien que des copeaux de chair encombraient le matelas douillet garni de poils d’alpaga des Indes, nous accomplissions plusieurs cycles successifs par minute, nous entre-dévorant sans fin pour mieux réapparaître sous la bouche de l’autre en glapissant de délectation.  Produisant à cette occasion une onde légère – dans une gamme trop basse pour qu’elle puisse être réellement relevée par l’audition normale d’un humain moyen- nous observions à chaque passage les copeaux trembler à la surface des draps selon des orbes concentriques, semblables à celles que forme un caillou tombant dans l’eau.  De les voir s’agiter ainsi, dans un certain chaos entre sac et ressac, attisait notre désir mutuel, stimulait notre engouement à prendre possession de nos corps.

Dans mon dos je sentais poindre, non sans une douleur exquise, deux protubérances solides sous la peau recouvrant mes omoplates. Les mains de ma Belle s’y agrippaient parfois lors de passages plus intenses, quand ses griffes acérées pénétraient ma chair par ailleurs ; je la saisissais alors par quelque partie de son anatomie passant à ma portée, avec une fermeté puissante mais maîtrisée qui la faisait tressaillir jusqu’à l’intérieur de mes os. Nous continuâmes ainsi jusqu’à l’épuisement total de nos ressources physiologiques et que nous nous effondrâmes, l’un sur les ruines encore fumantes de l’autre, en un amas organique dont la résonnance sensuelle liquéfiait les murs et le mobilier. Telle était notre façon de trouver le sommeil : nous fondre comme les deux aciers formant un damas, dont les liaisons  subtiles créaient des paysages infinis dont la perfection ne pouvait être révélée qu’à la fin du travail de forge. Nous nous endormions alors apaisés, jusqu’à ce que la séparation physique nous contraigne à recommencer depuis la barre d’acier brut, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Steve entra dans la chambre pour trier nos restes. Se saisissant d’une de mes jambes encore apparente, il me traina hors du lit dans un bruit de succion, auquel succéda celui d’un éponge gorgée d’eau jetée au sol lorsque ma tête heurta le parquet. Conformément à nos prérogatives, il me tira ainsi jusqu’à la table où les éléments de mon petit déjeuner attendaient que je les massacre. Il fallait en effet l’action conjointe de mon précieux auxiliaire et de mon insatiable appétit pour me tirer hors du lit, et cesser d’entreprendre de nouveaux échanges de fluides corporels avec ma compagne, dont je ne me passais qu’avec une infinie difficulté.  Après avoir approximativement déposé ma viscosité molle sur la chaise en bois blanc faisant face au bol immense, le vieillard passa la serpillère pour absorber la trainée ruisselante laissée sur notre passage. Réorganisant mes membres pour en retrouver l’usage, récupérant peu à peu le  tonus musculaire nécessaire à les mouvoir, je débutai mes agapes matinales gargantuesques, m’efforçant de ne pas trop songer au fait qu’elles n’étaient en réalité qu’un leurre pour me tenir éloigné physiquement de mon aimée. Steve, en expert de la dissimulation olfactive, répandit différents arômes destinés à couvrir les effluves porteurs de phéromones qui auraient pu me reconduire illico auprès d’Elle.

Il était en quelque sorte le garant de notre survie, et s’assurait ainsi la pérennité de son salaire.

Mon avion pour Helsinki partait bientôt. Ce coin de banlieue parisienne où j’attendais le bus n’avait pas beaucoup changé depuis mon enfance : maisons en meulière du début du XXe siècle et petits immeubles résidentiels des années 80, entre lesquels s’étaient intercalés, durant mes longues années d’absence, de nouveaux logements plus modernes. Autrefois, cette ligne portait un autre numéro, et j’en comprenais le trajet. A l’époque, je montais ici pour rentrer chez moi, dans une cité autrement moins cosy mais plus à l’écart d’un grand axe, donc paradoxalement moins bruyante.

Ma bagnole était en carafe depuis plusieurs jours ; j’avais trouvé quelqu’un pour me rapprocher de l’aéroport ce matin, qui m’avait déposé par ici en me disant : « c’est le 112 qu’il faut prendre ». Il me paraissait assez peu probable que le bus me conduise jusqu’à l’aéroport, et encore plus improbable qu’il le fit dans les temps, mais j’avais obtempéré par politesse. Débarqué à brûle-pourpoint de ma campagne, j’étais pour le moins paumé ici, hors de mes repères, avec pour seules affaires mon vieux sac à dos  de trekking vert moche, des vêtements robustes idéaux pour la marche en forêt, et mon téléphone.  Je ne fais pas très couleur locale. L’avantage, dans les grandes agglomérations, c’est que personne ne vous prête attention, chacun se murant dans son égocentrique planning quotidien en tirant une tronche de six pieds de longs à faire rater une couvée de singes. Je passais donc relativement inaperçu au milieu des banlieusards qui attendaient leur transport en commun.

Le bus arriva rapidement. J’étais le seul, des gens patientant à l’arrêt, à monter dans celui-ci. Les autres seraient certainement pour le 124, ou le 148.  Je fus surpris par la configuration du poste de pilotage, quasiment identique à celle de mon enfance : pas de vitre anti-agression, pas d’électronique, un seul gros bloc comptoir-caisse-barrière-composteur métallique à la peinture grise usée entre le chauffeur et moi. Celui-ci en leva d’ailleurs l’improbable portillon pour aller vérifier quelque chose au cœur de son bus et discuter avec l’un de ses collègues, probablement contrôleur, si j’en jugeais à son uniforme noir à casquette. On sentait bien qu’on était tôt le matin, d’habitude ils sortent en bande pour éviter de se faire frapper, dans la région. Ceci me laissa le temps de constater que je n’avais pas pris mon argent liquide, me souvenant que mon seul portefeuille avec les cartes bancaires m’accompagnaient. Quand le chauffeur revint à son poste de pilotage, j’avais farfouillé au fond des poches de ma parka kaki pour y trouver – ô surprise – assez de monnaie pour financer un aller-retour que je m’empressai de régler de suite, avant de perdre les derniers ronds qu’il me restait dans un achat intempestif encore inconnu, qui aurait pu ressembler à une religieuse au chocolat ou une figue en pâte d’amande. Je réalisai à cet instant que j’avais oublié la plupart de mes affaires dans ma voiture, et retrouvai, non sans un petit sourire tendre, la sensation d’être pauvre.  Un peu décontenancé, je tardai à composter mon ticket dans l’antique machine, devant subir les allégations répétées et irritées du conducteur, qui me prenait visiblement pour un péquenaud visitant la région parisienne pour la première fois. Il était pressé et je gênais la montée des retardataires qui se précipitaient dans le ventre du bus la tête basse, dressant mécaniquement leur titre de transport mensuel devant le regard absent de celui qui m’invectivait.

Pris d’une relative panique, je gagnai ma place, un peu gêné par le redémarrage du véhicule. Deux sièges libres immédiatement derrière le chauffeur firent l’affaire. Je restai toutefois debout pour assouvir l’angoissant besoin d’inventorier mes possessions. J’ouvris mon sac comme si je le découvrais. Profond, un peu sale, garni d’une multitude de poches et de recoins, fermant avec une cordelette d’étranglement et un petit rabat, ce sac qui avait appartenu à mon père semblait ne rien receler d’utile, sinon le puukko ramené lors d’un précédent séjour finnois, dont le tranchant impeccable était protégé dans un joli fourreau de cuir ouvragé, coincé entre une serviette de toilette sale et froissée, des cailloux et une série de petits rondins de bois – thuya ou if, apparemment – qu’une précédente lubie m’avait dû faire placer là, dans un but que j’ignorais depuis lors. Avec un peu de ficelle de chanvre, des os et des glands, des bouts de papier annotés ramollis par la pluie puis séchés, une boite d’allumettes dans le même état et trois stylos d’avant l’an 2000, l’ensemble constituait tout ce dont je disposais.

Je voulus me débarrasser des bouts de bois et des os en les plaçant sous mon siège, mais ils roulèrent dans un virage, attirant l’attention du chauffeur. Celui-ci se retourna vers moi et entama, à ma grande surprise, la conversation. En plein désarroi, je n’avais pas trop le cœur à la causette, mais je fis bonne figure. Les rapports humains directs sont si rares, dans les grandes villes…

La conversation démarra à peu près normalement :

– vous venez de la campagne ?

-oui

-de quel coin ? Parce que ma famille à moi elle vient de Beauvais. »

Le type avait un visage passablement émacié. Je lui donnais la quarantaine. Une quarantaine usée, de grand fumeur. Bien que je ne le visse que selon un angle ne dévoilant pas totalement son visage – il fallait que je penche ma tête dans l’allée centrale pour m’adresser à lui ou l’écouter – je lui trouvais mauvaise mine. Notre discussion agaçait passablement les autres passagers, dont je remarquai la bouche plus pincée encore que précédemment. En fait de discussion, d’ailleurs, il s’agissait plus d’un monologue, le chauffeur étant parti dans une sorte de litanie des évènements marquants de son quotidien en tout point inintéressant. Mes interventions ne servaient en somme que de ponctuation à cette lente énumération de fadaises et de lieux communs, dont je redoutais surtout qu’ils ne dévient en considérations racistes qui m’auraient sérieusement indisposé, et auraient été susceptibles de semer le trouble dans le bus où voyageaient, évidemment, nombre de personnes d’origine étrangère.

J’avais regroupé mes bouts de bois au pied de mon siège, les empêchant de subir les roulis avec mes propres pieds utilisés comme des barrières. J’hésitais encore à les recharger dans mon sac. Faisant mine d’écouter le gusse, je m’interrogeais essentiellement quant au point auquel mon voyage était compromis. Ma principale contrariété était la présence du précieux couteau dans mes affaires. Si par miracle je parvenais à temps pour mon vol, que ma seule carte d’identité faisait l’affaire pour me faire enregistrer, je serais contraint de le placer en soute, avec le risque de me le faire voler, car le sac fermait mal.

Le chauffeur haussa le ton. Visiblement il craignait qu’on ne lui prête suffisamment attention. Son discours était de plus en plus décousu, surréaliste. Il mélangeait maintenant ses histoires de divorces avec les querelles internes à son entreprise, la pêche à la ligne (il pêchait semble-t-il remarquablement la brème dans la Marne) et la circulation, plus facile en forêt qu’en ville. A un moment, il dressa au-dessus de sa tête, bien visible, un tout petit pot en plastique transparent contenant une poudre blanc-jaunâtre. « ça, c’est ma garantie de bonne vie ! Grâce à ça, tous mes problèmes disparaissent. C’est mon médecin qui le dit (le type criait désormais plus qu’il ne parlait, comme s’il avait voulu que les passagers placés en queue l’entendissent aussi bien que moi). Mais attention : il ne faut surtout surtout pas la fumer, ce serait mal. On peut même en mourir. Elle se respire, elle s’ingère, on peut l’injecter, mais elle ne se fume pas, sinon elle pourrait nous tuer ! ».  Il dressait son petit récipient d’héroïne en arborant un rictus dément, perceptible de loin à travers le rétroviseur intérieur qui lui servait à observer ses passagers, celui dont l’inclinaison est généralement savamment mise en œuvre pour permettre aussi  la surveillance des jambes des passagères assises dans les premiers rangs. Les voyageurs eurent tout-à-coup un élan d’acuité à son égard. Je ne savais pas si tous savaient ce qu’il levait tel un trophée, mais apparemment la supposition était suffisamment forte pour commencer à sérieusement les inquiéter.

Et l’imbécile continuait à me parler, exigeant dorénavant des réponses à son absence de questions. Il nécessitait que je m’exclamasse par la positive à toutes ses interjections, affirmations, supputations ou souvenirs, au même titre que si je les avais partagés. Etant par nature d’avis contraire d’office à tout ce qu’on me dit, il me fut très difficile de concilier la raison et ce qui me brûlait les lèvres. La situation devint plus périlleuse lorsqu’il décida de ne plus s’arrêter aux stations, convaincu qu’il lui fallait gagner le terminus avant toute chose. Lorsqu’il me vit en train de composer un numéro (celui des secours) sur mon téléphone, il entra dans une rage folle, se levant et se retournant en hurlant, tandis que le bus roulait toujours, en dressant cette fois-ci un magnifique couperet de boucher flambant neuf, qui incita immédiatement tous les occupants du véhicule à avoir eu la même idée que moi à y renoncer céans.

C’était pas gagné pour Helsinki.

La tension dans le bus était montée d’un cran. Je commençais donc à me sentir à mon aise. Mal placé pour pouvoir surveiller le junkie roulant, je m’installai sur la droite, à la place désertée par une jolie dame quelques secondes auparavant, qui était partie se réfugier en retrait. Le moment me paraissait opportun pour entamer une discussion plus soutenue, en y instillant une dose de contestation.

Le type était rouge pivoine, tendu comme une corde d’arbalète prête à décocher. Les mains crispées sur son volant, le couperet calé sur le tableau de bord, il conduisait tout à fait convenablement au milieu du trafic dense. De l’extérieur, si l’on omettait le fait qu’il ne s’arrêtait plus aux arrêts prévus, on pouvait difficilement remarquer le trouble qui régnait dedans. D’ailleurs, qui regarde les bus, depuis sa voiture, sinon les gosses qui n’ont pas de console de jeu ou de téléphone ? Personne n’osait moufeter,  parmi la vingtaine de passagers. C’est coupant, un couperet, et un accident de bus ça fait du dégât.

J’abordai avec le chauffeur le sujet des armes blanches, lui expliquant que, comme à lui, elles me tenaient à cœur. J’y ajoutai toutes sortes de fioritures le flattant, magnifiant aussi son arme pour boucher débutant. Le plus dur étant de l’interrompre dans son délire. Notre échange fonctionna somme toute assez bien, rythmé par le « poc poc poc poc » de mes tronçons de branches subissant le roulis du bus contre les pieds des sièges, maintenant que je ne les tenais plus entre les miens. Je ne sais pas si c’est ce son qui l’agaça, ou le fait que je lui proposai de comparer son arme à mon puukko, pour obtenir son avis d’esthète, mais il entra dans une rage folle en même temps que dans un tunnel. Il se leva, arma son bras pour me balancer le couperet et me le balança en m’insultant. Ce n’était pas facile d’y voir quelque chose dans la pénombre, mais miraculeusement je pus dévier le projectile en le frappant de côté avec mon sac. Il alla frapper un peu plus loin, entre un siège et la vitre, dans un déferlement de cris d’effroi, avant de rebondir près des cuisses d’une passagère en crise. Si le chauffeur était apparemment désarmé, le bus n’en était pas moins en train de rouler sans conducteur, le taré se tenant debout à côté de son poste de conduite, visiblement furax d’avoir raté sa cible.

Appelant les autres bonshommes présents à la rescousse, je lui envoyai un à un mes petits rondins dans la gueule, histoire de le distraire pendant que je m’en approchais pour le maîtriser. Je ne sais pas comment je me suis démerdé, mais seul un projectile sur deux toucha sa cible, en plein visage cependant. J’avoue que, quand je suis arrivé au contact, je me suis fait un malin plaisir à le cogner à plusieurs reprises avec l’un des bouts de bois à portée de main. Le son que cela produisait sur son crâne était intéressant, le bois résonnant différemment selon les zones de son occiput qu’il frappait. Sans dire que c’était mélodieux, c’était tout au moins amusant. Tenant fermement son cou dans le creux de mon bras, et l’emprisonnant entre mes jambes, je crus bon de rappeler aux autres mecs qui tardaient à me rejoindre que je ne serais pas en mesure de rester ainsi fort longtemps, et que le bus, toujours en pilotage automatique, ne tarderait pas à rencontrer un obstacle avec des conséquences pour le moins ennuyeuses. Enfin, l’un d’eux sauta sur le fauteuil et les pédales, nous secouant tous violemment, alors que deux autres se précipitèrent sur les jambes du chauffeur initial pour me venir en aide.

Nous restâmes ainsi un certain temps, à attendre la police et les responsables de la Régie Autonome des Transports Parisiens, fort embarrassés par cette situation où l’un de leurs chauffeurs avait été malmené tout en ayant donné une mauvaise image de marque de l’entreprise. Ils savaient qu’ils devraient donc composer à la fois avec les syndicats et les médias.

Je ramassai mes bouts de bois et les remis dans mon sac, fis ma déposition auprès de la police, en sacrifiant l’un d’eux pour en faire une pièce à conviction. J’eus le plus grand mal à expliquer pourquoi je les transportais, quel était leur utilité, pourquoi le chauffeur s’était adressé à moi, et ce que je faisais, le matin, si loin de ma campagne, dans un bus qui ne conduisait pas du tout à l’aéroport, pour un hypothétique vol dont je n’avais aucune preuve physique. Mon empressement à vouloir quitter ce qui ressemblait trop à un interrogatoire me rendit de plus en plus suspect, d’autant que les policiers s’étonnaient que je fusse en mesure de reconnaître l’héroïne de la cocaïne, ou de tout autre bicarbonate de soude dans un récipient. Je choisis de tourner leurs questions à la dérision, histoire d’abréger l’absurde questionnement, leur indiquant que le soufre, la levure chimique, le sucre-glace et l’agar-agar avaient peu de probabilités de se trouver dans la main de l’autre con à ce moment, bien que le couperet eût pu faire penser qu’il était en fait un cuisinier infiltré à la RATP, œuvrant pour la libération de ses camarades coincés dans les métros en retard. Toutes les explications exigées n’en prirent pour autant pas moins de deux longues heures, agrémentées de l’annonce de mon témoignage prochain auprès d’une cour quelconque ou dans le commissariat local. Navré, las d’avoir dû répondre en des termes assimilables par le plus crétin des imbéciles, je me mis en quête d’un moyen de transport qui me puisse reconduire chez moi, ou plutôt au garage où traînent dans ma voiture, quelque part entre des cailloux, des branchages et des ossements, des bidons et des ficelles, l’ensemble de mes papiers d’identité, dont les flics ont eu le mérite de me faire remarquer qu’ils me manquaient aussi.

Après tout, pourquoi aller à Helsinki quand on s’amuse autant ici…

Des crevettes ?

Jamais entre les repas.

Marc aimait les anguilles à un point qui défiait l’entendement. Il en aurait mangé sur la tête d’un pouilleux, léché sur le sol du métro. Ce n’était plus un pécher mignon, c’était un vice maladif, à la frontière ultime de la perversion. Il en avait mangé de toutes les sortes : fumées du Japon, grillées de la Brenne, poivrées du Poitou, crues de Roumanie, adultes consentantes ou civelles sensibles, voire même sous la forme de Damhout en Iran.

Il avait écumé le monde, des Sargasses à St Tropez, de Nivelles à Taïwan pour en chercher les formes les plus rares, les plus goûteuses, les plus exceptionnelles.  En Inde, il avait essayé d’y substituer le serpent, comme un junkie prend sa méthadone, lors d’une quête spirituelle initiée par sa compagne de l’époque. Il avait rejeté les deux avec une égale violence,  pour des raisons connexes mais très différentes.

Sa passion était telle qu’elle en était parfois écœurante. Dans son salon, un vaste aquarium faisait office de vivier pour une poignée d’énormes sujets -nourris principalement de viande hachée- qu’il prélevait quelques minutes avant les repas pour s’en garantir la fraicheur absolue. Il fallait le voir plonger la main dans l’entremêlement rampant de dizaines de ces poissons, mous en apparence mais d’une densité musculeuse certaine, qui filaient autour de son bras pour échapper à son assiette dans un bruit rappelant celui de la succion. L’anguille n’éclabousse pas, elle glisse dans l’eau comme l’eau glisse autour d’elle grâce au mucus lubrifiant qui la recouvre totalement, et la rend si difficile à saisir.

Ainsi, Marc s’emparait de l’objet de ses désirs avec une nécessaire fermeté afin d’éviter qu’il ne lui échappe. Il y avait dans cette capture une énergie martiale, une force ostensible qui avait trait à la virilité, exacerbée par la forme oblongue de l’animal et sa nature muqueuse. Dans ce face à face mortel, je voyais l’exemple de la domination de l’Homme sur l’Animal, et la cruauté du sort du prédateur aquatique, qui devenait à son tour proie. Quand une gazelle meurt dévorée par un guépard, on y voit l’ordre des choses, mais on serait choqué de voir le même guépard grignoté  par un lion. Un peu comme si les espèces du haut de la pyramide alimentaire devaient subir plus intensément le fait d’être mangées, comme si cette forme d’humiliation devait leur être perceptible, et accentuer leur calvaire final. La malheureuse anguille  saisie juste sous la tête était-elle en mesure de comprendre, et d’anticiper dans l’angoisse, le sort qui serait le sien ?

 

Dans l’appartement de Marc, je regardais danser les poissons serpentiformes anthracite dans leur cage de verre rétroéclairée en un spectacle funeste.  Depuis le canapé en skaï noir foncé dans lequel j’étais enfoncé confortablement, mais lamentablement, je m’enivrais de leur chorégraphie étonnante, qui ressemblait à de la calligraphie éphémère. L’aquarium de trois mètres de long devenait un kakemono couché, dont le motif ornemental changeait constamment. Mon hôte se tenait debout à côté, savourant à l’avance cet instant qui lui seyait tant. De mon poste d’observation, je pouvais voir l’avidité dans son regard, mais me mis à douter de sa réelle nature. Etait-ce de la gourmandise, ou bien une soif de toute-puissance, voire de sauvagerie ?

Nous ne parlions pas, lui et moi, ou bien très rarement, dans un but très fonctionnel. De fait, j’avais appris à déduire pas mal d’informations de ses silences, en étant alerte quant à toutes ses expressions, ses mimiques, ses postures ou ses regards. Nonobstant, je n’étais jamais parvenu à déchiffrer tout à fait son comportement, quand il se tenait ainsi auprès du vivier, en attendant d’y plonger la main pour capturer sa victime. Il m’était rigoureusement impossible de comprendre s’il s’agissait d’un dessein sordide, d’un frémissement enfantin, ou d’une catharsis sexuelle. C’est vrai qu’il était seul depuis longtemps maintenant, et l’on eût pu aisément admettre que son rapport à ses proies n’était pas qu’alimentaire, tant elles déchaînaient sa passion. Mais le soin qu’il apportait ensuite à leur préparation, et au moment de s’en délecter m’en avait toujours fait douter. Il aimait les anguilles comme le sein de sa mère, pas comme une amante. C’était plus primordial qu’un complexe d’Œdipe, son lien avec ces bêtes, ça assouvissait des instincts primaires plus que des désirs refoulés.  

Il descendit son bras vers l’eau, avec lenteur. Les poissons ne paniquaient pas immédiatement, en général. En fait ils ne paniquaient qu’assez peu. Il fit pénétrer ses doigts dans l’onde sans créer la moindre orbe à sa surface, s’y introduisant avec une telle douceur que les poissons parurent ne pas s’en apercevoir. Pour eux, le décor évoluait à une si faible vitesse qu’ils ne s’apercevaient pas de sa modification. Bientôt, il eût de l’eau jusqu’au poignet, puis à mi- avant-bras. Ses doigts, qui s’étaient immiscés dans l’aquarium sous la forme d’un fer de lance, s’écartèrent peu à peu les uns des autres, jusqu’à ce que sa main s’ouvre totalement. Tout autour, en dessous, au-dessus, les quasi-serpents atteignant parfois plusieurs kilos rampaient dans le courant artificiel sans sembler se rendre compte de sa présence. Patient, Marc attendait le moment opportun, ou plus précisément l’instant parfait, celui qui lui permettrait de chopper sa victime en un coup, d’une telle promptitude qu’il rendrait obsolète l’idée même d’une autre tentative.

A ma grande surprise, il fit de même avec sa seconde main, qui elle aussi fila discrètement dans le vivier, en parallèle de la première. Puis soudain, en un mouvement que je ne suis toujours pas capable d’analyse, il plongea tout entier, avec la même grâce experte, au milieu des poissons. Leur densité était telle qu’il m’était impossible de le voir au travers de la paroi opaque qu’ils formaient ; tout juste le deviné-je par intermittence, quand sa chemise gris pâle Calvin Klein réapparaissait au hasard d’une interruption du flux d’anguilles.

Il ne me vint même pas à l’idée qu’il avait besoin d’aide. Depuis le canapé ultra confortable, je me contentai d’adopter un regard aussi compassionnel que possible face à l’étrange scène qui m’était offerte. Nul doute que le choix de Marc était délibéré, alors à quoi bon intervenir pour l’empêcher d’arriver à ses fins ?  S’il avait choisi de finir auprès de celles qu’il aimait le plus, il n’y avait pas de raison de les empêcher de fusionner. Peut-être fut-ce là le véritable passage à l’acte sensuel entre cet homme et l’objet de sa fascination. Un seuil au-delà duquel plus rien ne pouvait être pareil, un point de non-retour. Comprenant qu’il ne pourrait jamais assouvir cette insatisfaction latente qu’il se découvrit alors, il avait commis l’acte définitif qui empêcherait la frustration -dont il s’était affranchi jusque là- de l’accabler en une lente agonie des sens et des désirs.

Regardant les poissons se démener autour de son corps flottant, en s’acharnant sur les boutons de nacre de sa chemise en satin de coton autant que sur son épiderme épais, je me demandai si, dans une ultime poussée de mansuétude, il aurait voulu que je le hache, pour leur faciliter la tâche.

« -Ce n’est pas la douleur qui m’affecte le plus, mais le fait de souffrir. La Douleur, la vraie, toi comme moi on la connait, on sait qu’elle est irrémédiable et que, dans sa toute-puissance destructrice, elle nous accable à un niveau qui est au-delà du supportable. Tandis que le fait de souffrir pour cette petite douleur misérable que je ressens maintenant, ça, c’est intolérable ! Je n’accepte pas l’idée que « si peu de choses » puisse m’atteindre, occuper mon esprit, mon affect et mes terminaisons nerveuses, alors même que je suis en totale capacité d’y résister, d’y survivre, et donc de refuser de m’y soumettre. Ce n’est pas la souffrance que je conspue, et dont je me plains, mais l’idée même qu’elle est infime et pourtant si présente. C’est le manque de grandeur qu’elle implique, le fait qu’elle me dérange alors qu’elle est tellement rien par rapport aux véritables affres de l’existence, qu’elle ne me tuera pas mais se contentera de m’emmerder jusqu‘à ce qu’elle passe ; elle n’aura de cesse jusque-là de solliciter ma conscience et mon inconscience avec pour seul but la désorganisation de ma pensée, la chute de mon orgueil et la sape de mon charisme. Je la hais de tout mon cœur, je lui crache à la gueule, à cette douleur au rabais, qui n’a même pas le mérite de me faire oublier totalement les vrais problèmes et disparaîtra dès que j’aurai trouvé le moyen de l’éradiquer, ou de l’étouffer dans autre chose. Tu comprends ce que je veux dire ?

-Oui, à peu-près. Ce n’est donc pas ta brûlure que tu insultes, mais le fait qu’elle te fasse mal, en somme.

-Tout à fait.

-Mais pourquoi ne mobilises-tu pas ton esprit sur ta propre culpabilité ? Après tout, cette brûlure est, forcément, issue d’une de tes erreurs, quand bien même ce serait une erreur d’appréciation spatiale ou une approximation en matière d’évaluation du danger. En muant cette souffrance lancinante en une haine contre toi-même et ton incompétence, tu en fais l’arme du combat contre tes défauts ou tes faiblesses : tu découvres que le feu ça brûle et hop, tu ne remets plus jamais le doigt sur une flamme. L’expérience douloureuse devient un apprentissage, dont l’efficacité est d’autant plus stimulée que ce qui en est la cause aurait pu être, à tes yeux, évitable, et que l’image que tu as de toi-même a été dégradée par l’évènement. Plus tu te sens con d’avoir mal, plus tu renforces ta capacité à mettre en œuvre des dispositifs qui éviteront que cela se produise.

-Et pour les rhumatismes ? Ça marche pas, ton truc.

-Evidemment que ça fonctionne ! Le dispositif est adaptable. Tes rhumatismes te harcèlent ? Soit ! Tu ne peux pas les éviter, mais tu sais qu’ils vont se produire. Tu crées alors un outil statistique afin de recouper toutes les informations circonstancielles : hygrométrie, vitesse du vent, prévisions météo, effort préalable, stress, etc., jusqu’à obtenir une base de données exploitable. Ainsi, tu ne fais plus de toi une victime, mais un cobaye ; ton regard peut s’affranchir de toute complaisance à ton égard, et tu gagnerais à une observation critique de ce que tu es, à mesure que les éléments se précisent, et que des facteurs psychosomatiques puissent intervenir. Tu ne conspues plus la douleur, mais tu l’analyses à travers le prisme de ta personne, comme si tu te surveillais depuis le corps d’un autre. Elle n’a plus d’importance relative à ton esprit et à son aptitude à t’accabler, cette souffrance, elle n’est plus qu’une donnée dans un tableau, qui te permettra peut-être de comprendre comment la dompter au moins partiellement.

-Mais ça ne lui donne pas moins d’importance, puisqu’elle mobilisera du temps de pensée quand même, et que cela me révoltera, quand bien même ce serait pour la dénigrer ou l’écraser sous le joug de l’analyse synthétique. »

Le Général Whisky s’avança, et déposa son tricorne. Il dévisagea longuement les deux protagonistes, soupesant des yeux la lourde poitrine de Sandrine, qui saillait vaillamment au-dessus de la table avec une aristocratie tétonnière qu’on n’avait guère plus vue depuis Charles Quint. Puis il se tourna vers Emeric en le pointant du doigt avant de lui lancer :
_ « Diantre foutre, tête de con, n’as-tu rien d’autre à braire que des soliloques harassants et des jérémiades nombrilistes ? N’y a-t-il mieux à faire que se masturber l’encéphale avec des idées flasques et amovibles quand on est, comme vous, dans la fleur de l’âge et inutile à la Société ? »
Se retournant vers la femme, en la regardant droit dans les seins, il s’y adressa de son ton le plus hautain :

-« Quant à toi, presque pucelle, pourquoi chercher à changer ce qui ne le peut point ? Ne vois-tu pas le bouc poindre dans l’iris moribond de ton en-face ? Comment t’appelles-tu, petite (elle avait presque 45 ans- NDLA) ?

-Sandrine

-Ce prénom n’existe pas ! Il est presque aussi ridicule que « Fulmineuse » ou « Entrageante » ! Tu peux être à la fois falaisante et mortifiée, mais tu ne peux pas t’appeler Sandrine. Honte soit de tes parents et des miettes de leurs gonades ! Maintenant, regarde-toi comme je le fais, avec de l’amour et du désir, et comprends que l’autre abruti en face ne le fera jamais, trop préoccupé qu’il est par ses propres misères inventées et l’assemblage de subterfuges qui l’empêchent de prendre les dispositions qui devraient les éliminer définitivement. Regarde-moi ce pathétique ramassis de stupeur, d’auto-suffisance et de mépris ! Et regarde ta poitrine, ma jolie Vulpine, ne crois-tu pas qu’elle mérite plus que ça pour s’y endormir dessus ?

-Monsieur, je ne vous permets pas ! interrompit l’homme.

-C’est là une grande différence entre nous deux, mon cher croupion : vous ne me permettez pas ce que j’ai déjà fait, tandis que je ne vous permets d’ores-et déjà plus de faire ce que vous envisagiez, sans même avoir eu besoin de le mentionner au préalable. »

Le général Whisky s’en alla, titubant discrètement sur ses souliers en peau de brebis, d’une si élégante manière qu’on eût pu croire qu’il se dandinait de plaisir. Il enfourcha son drapeau, prit quelques pas d’élan, et fonça vers le ciel à la vitesse de l’éclair, lançant des étincelles par millions dans un ciel noir comme une enclume, sous lequel constellaient mal des myriades d’abrutis ternis par la réalité.

Racines de Lotus, des fois que vous auriez des doutes