J’avais dû tenter de me relever plusieurs fois avant d’y parvenir vraiment. Les coups de pied au visage me faisaient terriblement mal, surtout les premiers. Heureusement, j’avais rapidement atteint le seuil de production d’endorphines suffisant pour endormir la douleur. J’avais remarqué ça : si je peux survivre aux premiers coups et ne pas m’évanouir, la rage qui s’ensuit –et le plaisir qui y est lié- stimule cette production hormonale salvatrice, et je peux me mettre à mon tour à frapper, avec le sourire des gens heureux.

Le plus compliqué, dans des journées comme celle-ci, c’était de déterminer quand elles commençaient et de tenir jusqu’au bout. Je savais que si je réussissais à ne pas tomber avant la fin, j’étais débarrassé pour un moment des emmerdes qu’elles drainaient. Mais pour gérer ma ressource physique, il me fallait me concentrer sur son début, sur ce que j’avais fait qui avait enclenché les différents processus et que j’analyse les multiples liens de cause à effet qui ont fait s’empiler les nuisances selon une logique tout à fait décelable. En me souvenant de tous les éléments, j’étais en mesure de trouver le moyen de tenir l’infernale situation jusqu’à sa fin, au moins pour ce jour.

Ainsi, dans le cas présent, je devais me souvenir que j’étais venu planter des arbres. Deux arbres. Et que je les avais amenés dans ma voiture. Ils étaient bien trop grands pour tenir à l’intérieur, je les avais donc attachés sur mon toit. Un long poirier et un hêtre bizarrement ramifiés, les racines à l’air, avaient parcouru avec moi les peut-être cent kilomètres qui séparaient leur pépinière du jardin qui devait les accueillir. J’étais venu seul. Fedda était déjà sur place avec nos amis qui me faisaient chier. Je ne me rappelle plus précisément pourquoi j’avais accepté de leur rendre ce service ; probablement parce que je voulais planter toujours plus d’arbres, pour reboiser les jardins moches de maisons moches et les cacher au plus vite. J’étais venu planter ces arbres trop tard en saison pour qu’ils aient une chance de reprise mais l’avais fait quand même, espérant peut-être une quelconque forme de résilience de leur part dans ce terrain dont je ne savais rien, sinon qu’il appartenait à des gens de mauvais goût.

Ça avait commencé à la station-service : un type était venu me demander quelque chose alors que je m’apprêtais à faire le plein. Pas de bol pour lui, j’avais repéré son acolyte qui se pointait dans mon dos pour chouraver ma carte bancaire, et probablement me menacer pour que je donne mon code puisqu’il n’avait pas pu le voir par-dessus mon épaule (je planque toujours mes doigts sur le clavier en m’y collant de très près). Je l’ai arrosé de gasoil et le second type aussi. Comme ils en avaient plein les yeux j’ai pu les frapper fort sur la nuque. J’ai fait attention de ne pas en balancer sur les racines des arbres ficelés sur ma bagnole. Une fois qu’ils étaient à terre, j’ai continué un peu à les secouer pour les aider à faire passer l’envie de recommencer. Puis j’ai versé un peu plus de gasoil sur eux et ai fait le plein. Le gasoil est devenu cher, ça m’a un peu ennuyé de me laisser emporter à en gâcher comme ça. Mais je me disais que, s’ils se relevaient, il me suffirait ainsi de faire semblant d’avoir un briquet pour les faire détaler.

J’étais un peu préoccupé par des histoires de travaux que je ne parvenais pas à finir et étais content que Fedda ait quitté mon giron pour quelques jours. J’eus préféré que ce soit pour aller ailleurs que chez ces bites sur pattes qui l’accueillaient, cependant ils étaient à ce moment précis ceux de ses hôtes possibles présentant le meilleur rapport qualité d’accueil/nuisance mentale. Dans leur cabane neuve perdue au milieu d’une banlieue boisée de grande ville de province, elle pouvait bénéficier de jolis paysages, de feu de bois et d’une sonorité de l’habitat en adéquation avec ses exigences. Marc et Simon étaient une paire de bi cons mais n’étaient pas méchants, c’était déjà bien. Avec les orages qui n’arrêtaient pas depuis quelques jours, leur terrain en pente ressemblait plusieurs fois par semaine à un torrent pour le plus grand plaisir de ma mie, qui profitait –me disait-elle- du spectacle depuis une peau de bête près d’une grande baie vitrée, une cheminée crépitant à son flanc.
Je l’imaginais bien, toute en finesse et langueur, se roulant confortablement sur la fourrure épaisse d’un fauve disparu avec une sensualité qui, si j’avais été présent, n’aurait pu que me pousser à lui sauter dessus pour la saillir ou la dévorer. Ou les deux. Les deux hôtes, eux, devaient n’en plus pouvoir non plus.

Nous nous étions donné tous quatre rendez-vous dans un quartier en construction dans la ville la plus proche, car le leur l’était encore plus (en construction) et que ni les panneaux de rues ni les GPS n’étaient encore à jour pour permettre de les atteindre. Je me demandais comment ils avaient pu avoir l’idée de prendre le risque de construire en pleine zone d’urbanisation nouvelle, quand bien même c’était dans un massif forestier déjà conséquent et que leur habitat était d’ores et déjà agrémenté d’arbres de haute stature, qui ne se remettraient jamais de l’outrage porté à leurs racines ni à leur progéniture.

En arrivant au point de rendez-vous, je fus tout à la fois surpris par le fait que je n’avais roulé que de nuit, qu’il faisait encore nuit et humide et, surtout, que Fedda était brune contrairement à mon souvenir. Simon et Marc étaient enrobés, l’un dans une grande gabardine en cuir noir ou skaï et l’autre dans un manteau seyant du même matériau. Tout était noir, y compris ma belle dont les goût vestimentaires la dirigeaient habituellement vers de vraies couleurs. Je m’étais garé au pied d’un bâtiment non fini, qui serait bientôt une sorte de galerie marchande designée par un grand architecte de mes deux pour lequel Simon travaillait. Il m’a d’ailleurs fait l’honneur de me conduire au travers des couloirs déserts et évidemment sombres de ce vaste appareil à consommer qu’il avait contribué à commencer d’ériger, vantant ses longues coursives, les pales horizontales orientables au long des baies vitrées, qui laissaient pour l’instant entrer un peu de l’éclairage public extérieur provisoire jaunâtre (ampoules au Sodium, assurément) mais masquerait « avec élégance » l’excès de soleil quand l’été viendra massacrer le chaland entre le parking et la galerie climatisée.
J’avais honte pour lui, son patron, et pour les futurs acheteurs. Fedda était étonnamment stoïque face à ce galimatias de louanges auto-adressées en langage VRDiste, Architectouille et branlos.
Je crois qu’il a compris que je le méprisais un peu à l’instant où j’ai failli le gifler, quand il masturbait un peu trop son égo consumériste en disant tout le bien qu’il pensait de l’accès pour tous au commerce de masse. Nous avons quitté l’immeuble plutôt silencieusement, y compris lorsque j’ai manifesté une admiration réelle face à la réalisation impeccable d’un escalier secondaire dont le dessin n’était pas sans rappeler les civilisations précolombiennes. Fedda restait muette, ça m’énervait.

En bas, des loulous pas bien malins nous attendaient à moitié. Ils avaient repéré la voiture « purée de-ta-mère » (le genre de modèle qui coûte le prix de ma baraque si j’en finissais un jour les travaux) des deux glandus diplômés. Trifouillant une portière pour la tordre un peu et y introduire par le haut de quoi la crocheter aisément, le cri de Marc les avait interrompus et interpellés : un violent « eh, oh, eh ! Qu’est-ce que vous foutez avec ma voiture ! » qui les avait laissés aussi pantois que circonspects. Ils étaient bien six, de ce que l’on pouvait voir, et ne semblaient pas vouloir se laisser impressionner par deux mecs trois-quart-gays, une nana mignonne épaisse comme un coucou et un type hirsute à l’air las et pacifique. Tout le monde était habillé en noir, et rien que ça était suffisant pour me gonfler.
Je dissuadai Marc de courir se faire taper pour sauver la peau de son joujou de ferraille, vérifiai que Fedda avait son sac à mains sur elle et pas dans la voiture et incitai mes accompagnants à marquer l’arrêt dans l’escalier, qui nous donnait un surplomb légèrement favorable dans pareille situation.
Simon appella les flics avec son portable, pestant verbalement, l’imbécile, d’être mis en attente musicale immédiatement après le message automatique d’accueil. Les vilains voleurs jouèrent d’autant plus les gros bras et une partie d’entre eux commença à monter vers nous, saisissant au passage quelques reliquats de chantier pouvant leur servir d’armes de poing. Je fis de même, essayant de faire comprendre à mes gugusses que s’ils avaient peur des échardes ça ne servait à rien d’attraper un tasseau pour se défendre. Je leur proposai donc de fuir ou d’attendre de se faire lyncher. Après une hésitation interrompue par la progression rapide de nos assaillants, ils se décidèrent donc à revenir sur leurs pas, plus rapidement et avec moins de style. Les deux encadrèrent Fedda, ce qui les fit un peu remonter dans mon estime. Après tout, c’étaient tout de même vraiment des amis, malgré leurs goûts de chiotte, leur prétention et leurs opinions socio-politiques désastreuses.

J’hésitai.

J’aime vraiment beaucoup frapper les connards, alors je suis resté dès que j’ai vu que ma nana serait en sécurité en attendant les flics, s’ils répondaient un jour.
J’ai pris quelques secondes pour enrouler un chiffon autour de ma main gauche afin de pouvoir saisir l’une de ces jolies pales pas encore installée, cherché rapidement dans les détritus le plus bel objet long et contondant –coupant si possible- que je pourrais tenir de ma seule main droite et ai attendu que les vilains arrivent jusqu’à moi.

Ce fût très bien, surtout au début.
Se croyant en position de force, les mecs qui montaient vers moi se sont pris quelques coups bien sentis à travers la tronche, ma position avantageuse m’ayant notamment permis de briser une clavicule d’un coup sec vertical particulièrement sonore et de casser quelques dents par un magnifique coup de pied au menton qui propulsa leur ex-propriétaire jusqu’aux premières marches dans un fracas étonnant au regard de l’imposante masse de chair qui pourtant l’enrobait. La pale était parfaite pour dévier les coups, mais au bout d’un moment elle n’y suffit plus. Seul contre quatre, la partie était jouée d’avance. Me voyant en déperdition, je commençai à calculer ma chute, à envisager comment je pourrai m’écraser au sol ailleurs que sur les marches saillantes au milieu de salopards bien décidés à me faire payer mon insolence justicière.

Je fis le dos rond, me pris quelques très vilains coups sur les parties les plus musclées de mon anatomie que je leur avais présentées et roulai jusqu’au parking où je m’étalai, bien meurtri, auprès de l’Audi dont j’eus le temps d’apercevoir le nom du modèle avant d’être aveuglé par un filet de sang. Ne pas perdre connaissance, la journée n’est pas finie…

Comme j’avais quand même été pas mal étourdi par les coups, la chute et l’intense douleur, je suis tombé dans les pommes quelques instants. J’espérais que Fedda me voyait ainsi, au sol, tandis qu’une bande de fientes bipèdes me molestaient tant et plus. J’avais envie qu’elle me voie reprendre peu à peu conscience sous l’effet de la production d’endorphine et de la dopamine, suivies par une poussée d’adrénaline qui me faisaient toutes trois entièrement perdre la notion de la souffrance pour la remplacer par le plaisir de me battre et le goût du sang dans ma salive, pendant que de lourdes chaussures m’arrivaient en plein visage avec une sauvagerie n’ayant rien de bestial.
Je comprenais Sade, les orgasmes SM, les Lemon Dances et ce qu’ils procuraient. Le tabassage me le procurait aussi, s’il ne me laissait pas sur le carreau. Je me mis alors à rire, aux éclats. Une euphorie irrépressible, qui fit aussitôt cesser la pluie de coups. J’avais à peine la force de me relever mais là, dégoulinant de crasse humide, de sable et de sang, je rampais vers mon principal agresseur, mû par une ressource physiologique que je peinais à identifier. Et je lui assénai une morsure terrible à l’entre-jambes dont j’étais si proche, lui arrachant un hurlement qui laissa tous ses complices cois. Je lui piquai son arme –un segment de fer à béton, diamètre 12 ou 14- qu’il avait laissée tomber puis, juste après m’être appuyé dessus un bref instant pour retrouver une position propre aux hominidés supérieurs, la fis tournoyer au-dessus de ma tête et l’abattis sur sa pommette, qui éclata sous l’impact. Les autres étaient tellement estomaqués de me voir debout qu’ils en avaient perdu le fil de l’agression, ce qui me laissa suffisamment de temps pour défigurer deux ou trois autres d’entre eux en effectuant quelques pirouettes maladroites dues à mon instabilité, elle-même étant due à des plaies, fractures et contusions nombreuses en cours de dégradation. Ce qu’il restait d’eux partit en courant, en emportant les plus lourdement blessés, sauf le gros édenté qui resta allongé en vrac au pied de l’escalier, inconscient mais trop lourd pour être emporté.

Bien stimulé par l’intensité de cette séquence virile et le retour de la douleur, je réprimai un geste malheureux qui aurait dû consister en un méticuleux martellement de la carrosserie de la belle Audi purée-de-ta-mère. Je m’en retins en remerciement pour les deux zouaves d’avoir mis ma nenette à l’abri, bien que l’expression de mon rejet de la société de consommation aurait trouvé là une modalité parfaite de représentation, ainsi que ma douleur physique un apaisement momentané par le biais d’un ultime défoulement colérique, un peu comme on crie de grossièretés quand on se cogne un orteil dans un meuble.

Je vérifiai le sanglage de mes arbres sur le toit de ma bagnole et appelai Fedda, Marc et Simon pour que nous nous dépêchions d’aller les planter avant l’orage.

Je crois que Fedda ne m’aime plus.

 

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commentaires
  1. Biche dit :

    Et oui, le gazoil est devenu cher ! Faut pas gâcher !
    Et moi je ris avec cette scène et ce texte :)

  2. Biche dit :

    Oh, je n’avais pas vu le petit oiseau sur la branche 😃🐨

  3. Leodamgan dit :

    Quelle bagarre! Mais toujours pas de flics!

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