Bufflones 5

Publié: 22 janvier 2018 dans Non classé

Nous roulons depuis plus d’une heure vers le Nord-Est. Sans savoir si c’est la meilleure direction, nous savons au moins que c’est par là que se trouve la frontière la plus proche qui ne soit pas une mer. Je ne sais pas si passer par les montagnes est une bonne chose. Les routes y sont encore plus sinueuses, étroites et facilement encombrées. Si nous avions été pris dans un embouteillage la nuit dernière, les chiens nous auraient certainement rattrapés.

Mon ami est livide mais au moins il dort. Feda ne lâche pas ma main, comme nous le faisons sur la plupart des trajets. Seulement là, ses ongles marquent profondément mon épiderme. De mon côté je regarde la route, passant les vitesses en tenant compte de la pression exercée sur ma main par ma compagne tendue. Bêtement, nous cherchons avant tout à quitter le pays ; bercés par une illusion qui ne nous leurre même pas concernant la non-propagation transfrontalière de Valérie. Dans l’immédiat, nous justifions notre choix stratégique par la nécessité d’écarter le chercheur assoupi  de ses locaux habituels. Nous parlons peu, car tout est trop lourd et que nous n’avons aucune réponse. Je m’efforce de garder pour moi l’angoisse croissante qui brûle mon estomac à l’idée de subir un contrôle à la frontière. J’imagine déjà toute l’imbécile autorité de fonctionnaires zélés cherchant dans notre véhicule quoique ce soit de suspect, juste pour nous faire chier ou qu’on a des têtes ne leur reviennent pas. Je les vois déjà imposant sur nous leur pouvoir dérisoire et néfaste comme on écraserait une fourmi du pouce, juste parce qu’on le peut. Qu’a donc bien pu emmener Paco dans ses cartons ? Est-ce qu’ils vont trouver que ça ressemble à l’équipement de base du fabriquant d’ecstasy ou de bombes artisanales ? C’est qu’ils soivent en être remplis, eux, de Valérie, et pas depuis hier. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien qu’on affuble souvent les douaniers de chiens.

Bientôt deux heures qu’on roule. Je ne suis pas toubib, mais l’état de Paco ne semble pas s’améliorer. Feda se tourne pour poser délicatement sa main sur son front blême, la relevant presque aussitôt en poussant un petit cri d’effroi qui me fait faire une embardée. Je gare la voiture sur le premier espace le permettant, pour prendre moi aussi connaissance de l’état de mon scientifique préféré.
Notre trio s’est en quelques kilomètres transformé en duo.

La situation s’aggrave. Que faire de lui, maintenant ? La question passe avant l’émotion. Dans un tel niveau de pétrin, le sentimentalisme n’a pas sa place. Et même si nous aimerions savoir de quoi il est mort, là n’est pas notre priorité. Avec un corps dans la bagnole on est foutus. Si on s’arrête aux urgences d’un hôpital, on est foutus. Si on va chez les flics on est foutus. Certes, nous n’avons rien à nous reprocher, mais si l’on considère avec quelle vélocité extraordinaire les clébards nous ont suivis et rattrapés, tout ce qui pourra nous faire prendre du retard nous exposera à une nouvelle meute. De plus, nous n’avons aucun moyen de savoir s’il existe une implication quelconque des autorités dans l’affaire qui nous a happés ni, le cas échéant, si ce qu’on a découvert est d’une ampleur aussi forte qu’on serait en mesure de le croire. Rien ne nous prouve qu’il n’y a pas une organisation regroupant les sujets à fort taux de Valérie, une Internationale de la connerie contagieuse suffisamment organisée pour communiquer et éliminer toute menace. Dans des moments tels que celui-ci, il faut réfléchir avec efficacité, rationnellement, en tenant compte de ce que l’on estime représenter le péril le plus menaçant. Les parents de Paco nous le pardonneront-ils un jour ? Nous décidons de l’abandonner dans le premier bois dans lequel nous pouvons pénétrer en voiture par un petit chemin carrossable. Pas de boue sur ce chemin recouvert d’enrobé abîmé et de graviers, parfait pour ne pas laisser de trace. Prenant le téléphone de mon ami, j’hésite à l’utiliser pour composer le numéro de la police, pour lequel il n’est pas nécessaire de connaître son code PIN.  Je voudrais qu’on puisse le retrouver, rendre son corps à ses proches et lui offrir une sépulture décente. Or, la peur d’être localisés prend le dessus et j’embarque l’appareil sans l’avoir utilisé, dans le but de peut-être y trouver des personnes susceptibles de nous aider et, surtout, qu’aucun lien ne puisse être fait entre nous si l’on retrouvait mes coordonnées dans son répertoire ou l’historique de nos messages écrits. Feda m’aide à placer le cadavre dans une position laissant supposer qu’il est parvenu là seul, s’effondrant de fatigue. J’efface nos traces de passage dans la litière forestière à l’aide d’une longue branche de noisetier puis nous nous précipitons dans la voiture en priant le ciel peuplé de rien que personne n’entravera l’étroit chemin avant que nous ayions rejoint la route. Les cinquante mètres qui nous en séparent nous paraissent le décuple, la crainte de nous retrouver coincés là où nous venons de poser un mort accentuant le sentiment de culpabilité et la claustrophobie forestière.

Nous ne savons pas clairement de quoi il est mort, gageant qu’une hémorragie interne consécutive à la bagarre avec les clébards l’aura emporté. A moins qu’un anévrisme ou un infarctus en ait été la cause. Nous poursuivons notre périple, plus seuls que jamais. Dans les caisses sur le siège arrière se trouvent peut-être les réponses à beaucoup de chose, mais ni Feda ni moi ne sommes en mesure d’interpréter ce qui les remplit. Qu’allons-nous faire de tout ça ? A qui allons-nous le confier ? Paco était notre seul contact dans la communauté scientifique et lui-même n’était pas particulièrement reconnu par ses pairs.  Nous discutons des options qui s’offrent à nous, des hypothèses que nous pouvons oser formuler. Il apparaît très clairement que personne ne nous écoutera. Comme dans tout bon thriller, les autorités nous prendraient pour des farfelus, les scientifiques pour des farceurs et nos ennemis nous dévoreraient, sauf si l’on trouvait une solution miracle à leur invasion. On rit, mais le mot est lancé. Invasion.

***

Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés.

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commentaires
  1. Leodamgan dit :

    Un épisode assez court qui fait espérer la suite. Je ne souviens plus si tu avais expliqué pourquoi tu as nommé « Valérie » ce germe de la connerie.

  2. juliette dit :

    ton histoire est bien prenante , et j’aime entre autres ta vérité qui est aussi la mienne  » J’imagine déjà toute l’imbécile autorité de fonctionnaires zélés cherchant dans notre véhicule quoique ce soit de suspect, juste pour nous faire chier ou qu’on a des têtes ne leur reviennent pas. Je les vois déjà imposant sur nous leur pouvoir dérisoire et néfaste comme on écraserait une fourmi du pouce, juste parce qu’on le peut »
    :smile:

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