Quand j’arrive chez mon oncle Webb, je redécouvre l’immeuble dont ma famille m’a, petit, tenu à l’écart. Vétuste, plutôt sale, il ressemble à ces bâtiments parisiens du début du XXe siècle dans leur jus d’avant-guerre, avant qu’on commence à les rénover dans les années 1980. Escalier étroit, en bois, fenêtres fines et peu étanches laissant passer le froid dans la cage d’escalier dont la rampe de chêne, joliment polie par les milliers de mains qui les ont lissées, détonne  avec les peintures bleues écaillées qui s’effritaient tant et plus en se répandant sur les marches creusées et sonores. Ça sent le vieux, le vermoulu, l’humidité et l’air malgré tout brassé par le manque d’isolation et la porosité de toutes les huisseries. Des boites aux lettres modernes obstruent partiellement l’étroit couloir à l’entrée, qui mène aussi au local à ordures tout autant ventilé.
J’aime bien cet endroit. Il sent la vie, l’irréductibilité, la marge.

Mon oncle m’attend dans l’escalier, impatient de me voir et soucieux que je le trouve. Les portes palières se trouvent un peu n’importe où au fil des étages, et rien n’indique au rez-de-chaussée  comment trouver les différents occupants. Il ne change pas, mon oncle : cheveux poivre et sel, mi-longs, une mini-vague bien travaillée pour lui donner un caractère à la fois romantique et mystérieux, presque chevaleresque. Un peu plus de 60 ans au compteur, une bedaine retenue derrière une ceinture bien ajustée et un charisme certain. Son visage carré sourit sans sourire, sa large bouche ne dessinant qu’à peine les rictus alternatifs à son sérieux habituel. Quoi qu’il fasse, il se doit d’entretenir une forme de mystère, de fascination à l’égard de son public, y compris s’il s’agit de son neveu ou de son concierge pakistanais à poil dur. Vêtu de noir ou de bleu très foncé (misère, que mon champ chromatique s’étiole avec l’âge !), l’encolure entrouverte sur le sommet d’un torse puissant, il m’accueille avec une cordialité non feinte, étreinte et embrassades incluses.

Nous entrons dans son appartement tout à fait en adéquation avec le personnage comme le bâtiment. Etroit, étrange, miteux et très vivant. Il semblait avoir été conçu tout en longueur, sur les restes d’un espace oublié par l’architecte lors de la construction, un vide entre les deux immeubles qu’on aurait comblé par un appartement, faute d’idée plus judicieuse. Une petite chaîne hi-fi donnait de la musique baroque et une lumière naturelle blanche pénétrait par les nombreuses fenêtres percées toutes du même côté, ma gauche en l’occurrence. Il m’invite à m’assoir à la petite table de jardin qui occupe presque tout le couloir qui sert de cuisine, au pied d’une ouverture donnant sur la cour intérieure étonnamment lumineuse. Les questions classiques s’enchaînent : « que deviens-tu ? Comment vont tes parents ? Quel âge ça te fait ? ». Les réponses qui y correspondent sont d’une platitude cordiale ; ni lui ni moi n’en avons quoi que ce soit à carrer et il nous tarde d’entrer dans le vif du sujet.
-Je pense que c’est le bon moment, lui dis-je.
-En es-tu sûr ?
-Oui, bien entendu, sinon je ne serais pas là.
-On croit toujours savoir, me répond-il d’un air mystérieux. On croit savoir mais on ne sait rien tant qu’on n’y est pas.
-Ecoute, mon oncle : je suis là malgré et parce que mes parents m’ont toujours tenu à l’écart de toi dès lors qu’ils ont découvert certains aspects de ta vie. Je ne t’ai quasiment connu que par l’intermédiaire des médias, de tes spectaculaires prestations télévisées. Je t’ai vu hypnotiser des ménagères comme des vedettes, suis convaincu que tu en as abusé, et connais ton inclination pour l’occultisme.  Je sais que tu as accès à des connaissances qui ne me sont pas aujourd’hui accessibles et  auxquelles je veux accéder. Je ne sais pas lesquelles, ni ce qu’elles impliquent, cependant mon intuition m’amène à venir vers toi maintenant, alors que je traverse une période difficile où je n’attends rien de la vie classique que je commence à mener malgré moi. Je ne te connais presque pas, ton univers m’intéresse et ta singularité m’interpelle. Je sais depuis toujours que ce jour devait arriver et aurais même pu dire quel goût aurait ton café. Tout cela me dépasse, mais je suis convaincu que tu sais exactement pourquoi je suis là car, d’après ce que j’ai pu en comprendre, nous avons un historique familial à ce sujet dont tu es jusqu’ici  l’ultime détenteur de la mémoire. Je veux faire partie de la société secrète dont tu es membre, accéder aux connaissances qui y sont propres et découvrir le potentiel caché derrière ce que je subis de ma nature complexe et frustrée par une éducation en parfaite inadéquation avec ce que je ressens bouillir en moi, plus que jamais, comme une évidence.
-Soit, répondit-il, tranquille. Tu as grandi loin de moi, mais j’avais reniflé certaines aptitudes quand tu étais enfant. Mon intérêt d’alors pour ta personnalité avait poussé tes parents à nous séparer tant que faire se pouvait, ceux-ci n’appréciant pas tellement les moyens par lesquels je développais ce que tu viens désormais chercher toi-même. Je ne te redemanderai donc pas si tu es sûr de toi. On va commencer dès demain. Tu dors ici ?

Pendant de longues heures, nous avons discuté, ou plutôt l’ai-je écouté me vanter les mérites de son club, tel qu’il le nommait. Mieux que les francs-maçons, moins idiot que les illuminati, moins d’extrême-droite que la plupart des autres  sociétés secrètes. Comme bon nombre d’entre-elles, toutefois, il jouait le rôle de banque de savoirs d’avant la christianisation. Géométries sacrées, influence par la suggestion sur les individus, hypnose, magie ; toutes sortes de mots tabous qu’il me tardait d’entendre comme autant de réalités.
Mon oncle Webb s’est depuis de nombreuses années enfermé dans un personnage mystique d’opérette qui me fait relativiser chacun de ses mots. Pour mieux passer dans les shows télévisés, il a développé des attitudes souvent grotesques qui donnent  désormais l’impression qu’il sort tout droit d’une série B d’épouvante en technicolor. Gestes exagérés, regards appuyés, vacuité de certaines expressions verbales aussi absconses que grandiloquentes, il est devenu sa propre caricature, et l’exemple typique de ce qui fait que ces mots tabous dont je viens de parler continuent de le rester. Dans ces conditions, aucune crédibilité n’est possible ; ses spectateurs ne passent qu’à de très rares occasions la barrière de son ridicule pour en venir à le croire, se contentant de se laisser porter par le spectacle dont ils imaginent les « trucs »  sans se mettre en position intellectuelle de les deviner. Ils voient en lui un grand prestidigitateur désuet mais efficace, qu’on invite sur les plateaux poue s’en moquer plus que pour frissonner. Quand je trouve que ses propos vont trop loin, c’est avec cette vision de lui que je les décrypte. Cela le rend moins puissant, moins inquiétant, moins potentiellement dangereux.

Il s’exprime souvent assez mal et, quand il écrit, multiplie les fautes d’orthographe. Ça contribue fortement à le décrédibiliser, à déconsidérer ses capacités intellectuelles et sa culture, y compris dans ses meilleurs domaines de maîtrise. Lorsque je commence à m’endormir sur le canapé du salon à peine plus large que lui, la tête calée contre la cheminée en marbre noir condamnée depuis des lustres, je me demande s’il n’en a pas profité pour m’hypnotiser, et s’il abusera de moi d’une quelconque manière durant la nuit. Ça me rappelle cette période où je me défonçais sans le savoir, m’endormant sans m’en rendre compte et ne sachant plus trier la réalité du songe.
La flamme des chandelles contribue à accentuer ma torpeur. Nous parlons jusqu’à ce que je plonge.

.***.

Je ne sais pas ce qui me réveille en premier de l’odeur du café, de celle de l’humidité parfumée issue de la salle de bains ou de la lumière du jeune jour derrière les rideaux festonnés. L’oncle Webb est assis presque face à moi, à la petite table de jardin. Il trempe des biscuits mous dans son café qui les fait fondre avant qu’il ait le temps de les sortir de la tasse et me regarde comme on regarde un chantier. Je comprends qu’il est temps que je me lève et m’habille. Mes fringues ne sont pas propres, sont froissés et je me sens sale de sueur, bien qu’il fasse assez frais dans l’appartement vétuste.
« Nous attendons Yuri », m’avertit-il.
Il m’a brièvement parlé de ce Yuri la veille, m’expliquant qu’il serait son assistant pour mon intronisation. Il est important, m’avait-il dit, que je ne sache rien du protocole à venir. Tout juste puis-je déduire quelques présomptions des informations dont la discussion précédant mon endormissement  m’a équipé. Il y aura cérémonies, actes fondateurs, incantations et probablement questionnaires. Je ne suis pas certain d’avoir compris s’il y avait une forme de satanisme dans ce que je m’apprêtais à faire, mais ne m’en préoccupais pas des masses ; je ne crois pas au diable personnalisé. A moins que Yuri…

La sonnette de l’entrée de l’immeuble résonne d’un son aigu et chevrotant sorti de son avant-guerre. Tonton appuie sur un commutateur plus récent pour déclencher l’ouverture à distance, comme il l’avait fait pour moi. Je n’ai pas terminé mon thé –pas de café au réveil- ni les tartines qui l’accompagnent. Bien que je redoutais le jeûne, il ne semble pas nécessaire à ce que je dois vivre.
Le pas est lourd dans l’escalier, faisant grincer les lattes du plancher du seuil de l’appartement. Yuri rentre comme s’il était chez lui, accueilli par mon oncle qu’il salue avec une déférence marquée. Son sac marin plein comme une huître occupe suffisamment l’espace pour que je ne puisse pas venir jusqu’à lui pour le saluer, me contentant d’un signe  et d’un sourire. C’est un bonhomme au corps massif d’aspect grossier, cheveux blancs assez longs sur tête ronde à grosses lèvres, des mains puissantes aux doigts gourds terminant des bras courts et musclés. Il a visiblement plus de cinquante ans, est vêtu d’un assemblage de vêtements gris en coton ressemblant vaguement à une tenue de jogging. Il resplendit de propreté et sent l’encens d’église, ce qui me confirme qu’il n’est pas Satan.

Après avoir englouti deux ou trois café, le cordial ex-soviétique sans accent se met à notre disposition. Il m’est annoncé que nous sortons. Je ne parle plus.

Le trajet ne me semble pas limpide ; il me semble que les allers-et-retours que nous faisons entre l’air libre des trottoirs et le métro ou le train ne sont destinés qu’à m’empêcher de me repérer. Ainsi,  lorsque nous parvenons sur site au terme de plus d’une heure et demie de trajet, je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons, sinon dans d’anciens locaux industriels désaffectés en périphérie d’une voie ferrée.
La lumière matinale de cet automne  semble ne pas avoir prise sur les lieux, résolument sombres. Pourtant, nous pénétrons de plus en plus profondément dans le bâtiment, nous enfonçant dans une noirceur croissante d’où s’échappent les bruits légers d’animaux squatteurs et ceux, plus lourds, d’humains squatteurs. Nous n’avons pas de lampe et progressons à vue. Mes yeux s’adaptent avec difficulté dans cet environnement somme toute assez hostile, où clochards et toxicos partagent leur territoire avec les migrants et les rats. Les chiens des punks péraves  ne nous aboient pas dessus, les chats s’écartent, les rats fuient. Ce qui m’interpelle le plus, c’est que malgré la pénombre des lieux mon oncle et Yuri avancent avec une facilité déconcertante et que, surtout, les gens reculent à notre approche.  Je sais que le russe peut être physiquement impressionnant, mais ni mon oncle ne moi ne sommes gaulés pour faire peur à des bandes de vagabonds et de drogués sur leurs terres puant la pisse.

Après être descendus –quasiment à l’aveugle en ce qui me concerne- vers un sous-sol par un escalier encombré de détritus, de cartons et de matelas, nous  arrivons à une ultime pièce au cœur de l’édifice, petite, dont la porte a certainement depuis longtemps servi de combustible. Aucune  fenêtre, étonnamment moins d’odeur de pisse et d’ordures. A moins que ce ne soit mon nez qui se soit habitué à la puanteur environnante.
Derrière nous, j’entends la population s’éloigner. Tout se passe sans un mot ; je ne suis pas invité à parler. Nous sommes incroyablement seuls.
Lorsque les premières bougies sont allumées, elles dévoilent une pièce aux couleurs bleutées. Les murs et structures de béton ont été peints comme l’étaient les bâtiments des trente glorieuses, avec des couleurs vives affreuses qui heureusement s’écaillent désormais en un camaïeu supportable, animé par le vacillement des petites flammes que Yuri dispose au sol avec délicatesse. Outre l’azur chimique agonisant, je commence à distinguer sur les murs et au sol des motifs peints ou tracés à la craie. Figures géométriques, pentagrammes, dessins. Je comprends ce qui maintient les esprits faibles à l’écart. Aucun superstitieux ne mettrait les pieds ici. Oncle Webb, très concentré, réaffirme à la craie blanche les traits intermédiaires du motif sur lequel Yuri dispose les bougies. Cela ressemble à un pentagramme, ou plutôt ça en comporte au moins un. Relevant les yeux vers moi, mon oncle m’envoie sans me parler l’ordre de m’assoir. Je tressaute tant son regard est perçant, tant l’idée est émise puissamment sans qu’aucun son ne soit émis par lui. Je subis cela comme si l’on m’avait brutalement vidé sur tout le corps une bassine d’eau glaciale. Contre toute attente et bien malgré moi, ce que je viens de ressentir est un frisson de peur.

Il n’y a rien pour s’assoir ici, à moins de sortir pour poser son cul sur les marches, ce qui semble hors de question. Instinctivement, je me cale dans un angle, entre un petit bout de cloison en béton et l’un des murs. Mes fesses descendent jusqu’au sol ; de toutes façon mes jambes ne me portent plus pour l’instant.
Yuri est debout, comme suspendu par la lumière des bougies qu’il regarde intensément d’un air paisible. Mon oncle continue de tracer, ajoutant des détails tout autour du motif principal. Mon frisson s’estompe, je le sens filer vers le bas de mon dos, comme si le sol l’aspirait telle une éponge.
Je repense au grotesque des simagrées de mon médiatique relatif familial lorsqu’il est à l’écran, remarquant qu’il n’en produit aucune à cet instant précis. Sa concentration et son apparente expertise lui confèrent un charisme démesuré, inquiétant de prime abord.
-Tu as bien choisi ton refuge, me dit-il.
-Quel refuge, réponde-je ?
-Celui où tu viens de te loger. Nous ne sommes pas dans cette pièce par hasard, tu t’en doutes. Ne sens-tu pas les énergies passer, toi qui es en quête de leur compréhension ? Apprends.

Effectivement, l’aspect intuitif de mon choix de refuge répondait à une impulsion naturelle que j’avais ressentie à ce moment précis. Je m’étais laissé guider vers le lieu de la pièce où je me sentais le mieux, le plus en sécurité, sans calcul conscient des menaces ou de la stratégie. Juste mes tripes et mes jambes molles.
Me concentrant un peu plus sur ce que je ressens  au-delà des cinq principaux sens, j’essaie de lâcher prise. Les yeux fermés, je fais en sorte que rien n’entrave mes sensations.

-Trouve les flux et leur direction, me dit-il.

Les flux. Oui, je les sens. Comme un delta de soie dont l’amont serait là où je suis assis et l’aval l’extrémité de mes doigts, ma tête et mon plexus solaire. Les différents canaux se rejoignent ensuite pour former une bulle autour de moi. Je la ressens dorée et mouvante, souple.
C’est une sensation rassurante, grisante. Le nouveau frisson qui me parcourt est cette fois-ci doux, apaisant. De l’ordre du plaisir.
Webb me demande avec gentillesse de bien vouloir venir au centre de son dessin.  Depuis cette position, où je suis agenouillée, les bougies m’éblouissent suffisamment pour dissimuler totalement ce qui se tient au-delà des cinquante centimètres entourant le motif circulaire. Je ne vois plus de trace des murs, et n’aperçois le visage de mon oncle que lorsqu’il se rapproche. Yuri est derrière moi, je ne sais pas ce qu’il y fait.
En maître de cérémonie, mon oncle entame un discours, dans une langue que je ne comprends pas et ne m’en évoque aucune autre. Je ne parviens pas à penser qu’il s’agit d’incantation, tant les phrases ne sont pas articulées en une longue litanie, mais plutôt comme un texte ordonné. Il semble s’adresser à un auditoire plus large que le russe blond et moi-même, mais n’est ni déclamé ni grandiloquent. Ça sonne joliment à mes oreilles, presque familier malgré mon absence de référence sonore à ce langage. C’est apaisant et un peu enivrant.  Au sol, le dessin semble s’animer à la flamme des bougies qui lui donnent une épaisseur organique ; j’ai presque l’impression qu’il tourne et que les figures extérieures s’allongent comme des feux follets horizontaux.

Je ne me suis pas rendu compte que je m’endormais. Quand je reprends conscience, Yuri me tient par une épaule et, le pantalon baissé, s’apprête à me sodomiser en guidant son sexe dans l’entrebâillement  du mien. J’ai juste le haut du cul à l’air, et suis suffisamment vif pour me relever brutalement, me retourner et lui asséner un puissant coup de poing en plein visage, au coin de l’œil et du nez. S’ensuivent toute une série, temporisée par la remontée de mon futal et la surveillance de mes arrières. Mon enculeur est désarçonné par ma volte-face, visiblement imprévue. A force de coups et grâce à l’entrave que constitue son vêtement serrant ses jambes au niveau des genoux, je le déséquilibre et le fais tomber face en avant. Etrangement, il semble vouloir insister pour achever ce qu’il avait commencé. Je le cogne donc encore, dans les côtes, pour le maintenir au sol. Cherchant à tâtons n’importe quoi à proximité de moi pour le neutraliser, je tombe sur ce que je reconnais comme une boite de conserve encore pleine, que je saisis fermement pour écraser ses testicules allongés que j’aperçois dans la lueur des bougies entre ses grosses cuisses blafardes, frappant à plusieurs reprises pour qu’il n’en reste rien. Il hurle de douleur et s’affale lamentablement en pleurant. Je suis dans une rage extraordinaire. Amenant mon arme improvisée vers la faible lumière, je lis sur son étiquette verte à motif caribéen « lait de coco » éclaboussé de gouttes écarlates. Avec la froideur d’un tueur à gages, je me tourne alors vers mon oncle, bien moins insolemment charismatique qu’il l’était quelques minutes auparavant. Avec l’air demeuré propre aux traitres pris en défaut il me regarde, tête en biais et yeux écarquillés, en me disant qu’il ne faut pas lui en vouloir, que cela faisait partie du protocole.
J’hésite un instant à lui envoyer le lait de coco et son emballage à la tronche, puis me ravise pour conserver la boite en main et l’accompagner de mon poing. Cela le sonne, le fait trébucher et tomber. Dressé au milieu des bougies, les doigts meurtris par les nombreux coups que j’ai portés sans précision, dans une posture plus d’attaque que de défense, je suis submergé par d’autres flux que ceux de mon coin de repli. C’est une haine dévorante, un énorme sentiment de puissance qui m’envahit depuis chacune des pointes du motif. « C’est le protocole », me répète mon oncle en chevrotant tandis qu’il se redresse péniblement, accompagné par les pleurs d’un Yuri dévasté dont le fessier luit comme une lune sortant des nuages.

Mes yeux sont eux aussi écarquillés, probablement injectés de sang tant j’y sens pulser le moindre vaisseau. Bloqué dans ma posture agressive, combattive, je respire comme un cheval de trait après l’effort, les muscles bandés comme un sexe russe sur le bord de ma ceinture. C’est difficile de me l’avouer, mais je me sens infiniment bien, plus vivant que jamais. Indestructible.

Je n’aide pas mon oncle à se relever. Sans un mot, je le toise tandis qu’il reste dans une attitude soumise en répétant des excuses auxquelles je n’accorde pas la moindre importance. Je m’emplis de ce moment comme un serpent recharge ses batteries au soleil, avec l’impression de boire la flamme des bougies et que toute l’atmosphère qui m’entoure n’est qu’un régal voué à mon bien-être. C’est bon et chaud, brutal et infiniment satisfaisant. Il se déplace prudemment, sans me laisser sortir de son champ de vision, pour aller voir comment va Yuri. Il lui glisse quelques mots que j’imagine bienveillants puis l’abandonne à son sort avant de se redresser face à moi. « On y va », me dit-il tout à coup en retrouvant son assurance comme si rien ne s’était passé. D’un signe de la main, il m’invite à l’accompagner au-dehors, via l’escalier qui semble sortir de nulle part.  En quittant le cercle, je retrouve des émotions plus normales. Je demande ce qu’on fait du russe affalé dans son sang et ses larmes, sans obtenir de réponse claire. Je me tourne vers lui avec mépris et colère, me disant que j’y suis peut-être allé un peu fort. Sa surprise quant à ma réaction me laisse un peu interrogatif : ne voyait-il réellement aucun mal à ce qu’il était en train d’accomplir ? Etait-il tout autant sous influence que j’étais anesthésié, hypnotisé par l’oncle Webb? Le sombre bâtiment où se trouve l’escalier me semble dorénavant bien lumineux, tandis que je quitte son cœur le plus ténébreux dans les sanglots déchirants de mon agresseur devenu victime.

***

Dehors, la couleur dominante est verdâtre.  Nous croisons quelques personnes dont la pauvreté est évidente, mais qui ne semblent pas en souffrir. Crasseux mais pas malheureux.
Certains semblent connaître mon guide, que j’ai décidé de continuer à suivre malgré son méfait. Je doute de sa façon d’interpréter les choses, mais je sais qu’il détient un savoir que je convoite. Le torse gonflé, l’attitude hautaine, il marche dans ces rues en terrain conquis. Il n’y est pas un inconnu, et nombreux sont ceux qui le saluent d’un signe de tête ou le regardent avec une certaine crainte difficilement cachée par la politesse. Il est plus petit que moi, mais j’évolue indéniablement dans son sillage. A la lumière du jour, l’hématome dont je suis responsable sur sa joue droite prend peu à peu des coloris chatoyants s’accordant plutôt bien avec la croûte cramoisie qui se forme sur la plaie qui y est liée. Sa mini vague a pris du plomb dans l’aile, mais il fait bien illusion.
Il règne une atmosphère étrange ici : j’ai l’impression d’un voyage dans le temps. A aucun moment je ne vois les traces de notre présent technologique, ni de services publics. Nous sommes en plein no-man’s land péri-ferroviaire dans une banlieue déshéritée poussant là telle une verrue sur la société de consommation. Les gens y vivent misérablement dans des squats ou des cabanes assemblées en bidonvilles. Ce serait pour moi un coupe-gorge si je n’étais ainsi accompagné. Ça sent la poubelle, encore, et l’odeur aigre des effluents plus ou moins organiques d’une société qui s’effondre.

Le premier animal que je vois est un chien-cheval. Simone, sa propriétaire, discute avec mon oncle sur le perron de sa maison précaire, l’animal broutant entre les résidus plastiques la petite pelouse sur le frontage de celle-ci.  Je n’en ai jamais vu et reste un moment interloqué devant une telle bestiole. Il est difficile de définir sa taille, qui fluctue selon sa position. Sa robe bai cède la place à un gris sombre au niveau de sa large tête, les babines noires surlignant un bel alignement de dents régulières peu adaptées au végétarisme. La bête me semble tour à tour haute comme un petit cheval ou comme un gros chien. Elle ne nous grogne pas dessus et joue maintenant avec un papillon.

Nous entrons chez Simone, qui se présente à moi par une poignée de main que je qualifierais d’honnête. Je lui donne une cinquantaine d’année. Elle a un beau maintien, une jolie peau et une assez longue natte de cheveux bruns. C’est une belle femme, qui n’inspire absolument pas la pitié malgré une pauvreté certaine. L’intérieur de l’étroite maison reste dans une gamme de bleu-vert, et comporte un certain nombre d’étoffes sous diverses formes. La décoration est d’un autre temps, surannée ; le mobilier ancien et ciré est recouvert de napperons, surplombés de cadres rococo ou de faïences à usages stricts : coupe à fruits, saucière, pot à lait… La petite table et ses chaises à l’assise bien garnie sont posées sur un tapis persan élimé, lui-même posé sur un parquet de chêne en parfait état qui ne grince pas sous nos pas.

Simone nous propose un thé, que nous acceptons volontiers. La lumière diffuse d’un ciel  couvert filtre au travers de rideaux en dentelle côté jardin –celui à l’arrière de la maison- . Depuis l’endroit où je suis assis, je ne vois ni d’arbre ni le sol par la fenêtre. Pendant que la bouilloire s’échauffe sur la gazinière émaillée, la conversation s’engage entre mon oncle et notre hôtesse, sans que j’y sois convié. Leur dialogue sonne à mes oreilles comme un bourdonnement lointain qui ne me concerne pas et pourrait presque me bercer, si je ne me méfiais pas d’un nouveau coup de mon mentor provisoire. J’ai annoncé que je ne boirais de thé que s’il est collectif, infusé dans la théière plutôt qu’individuellement dans chaque tasse. Je surveillerai le sucre, aussi.
Simone est douce, elle dégage une odeur qui m’est familière, un peu comme si c’était celle d’une tante que je n’aurais pas fréquentée depuis l’enfance.
Le thé est parfait, infusé juste comme je l’aime. J’ai l’impression qu’il est déjà sucré au miel lorsqu’il arrive dans la tasse en porcelaine fine en tournoyant comme une petite turbulence d’ambre. Je tente d’intégrer la conversation mais elle ne veut décidément pas me parvenir, conservant sa nature atonale de murmure distant même lorsque je m’approche.  Est-ce à cause du contraste sonore que le gosse me fait sursauter en descendant brutalement l’escalier pour en en sautant les dernières marches, toujours est-il que ses pas résonnent à mes oreilles comme des coups de marteau secs sur des planches de bois dur, aigus et désagréables. Le môme en culotte courte comme celles que l’on contraignait les garçons d’avant 1960 à porter s’assoit en tailleurs sur le parquet et, saisissant une grosse craie grasse, y trace autour de lui un pentagramme parfait dont la circonférence frôle le tapis et le pied de la commode.
Sa mère le regarde d’un air un peu réprobateur, ce qui ne le perturbe pas le moins du monde. Son dessin se précise, se garnit. Il relève la tête de temps à autre pour me fixer d’un regard pénétrant qui m’indispose, mais je me rends bientôt compte qu’en fait il ne me regarde pas, mais regarde par la fenêtre au travers de moi, comme si je n’existais pas. Je me lève pour l’observer d’une position dominante, ma taille étant apparemment le seul atout propre à compenser toute inconsistance aux yeux du gamin. Relevant les fesses, il trace sous lui ce qui doit l’être avec une précision remarquable ; son habileté à faire s’enchevêtrer les formes géométriques  sans jamais prendre ni recul ni mesure m’épate complétement. Les deux autres adultes continuent leurs palabres monotones dont je déduis qu’ils ne me concernent pas sans porter attention au graphiste d’exception qui officie à mes pieds.

Une tourterelle énorme vient se poser sans grâce sur le bord de la fenêtre, épaisse comme une poule. L’enfant lui jette sa craie, qui traverse la vitre sans la briser et assomme le volatile aussitôt avalé par le chien-cheval. Je feins l’absence de surprise, pour copier ceux qui m’entourent. Pourtant, je m’inquiète un peu. L’enfant se relève et me donne la main pour m’inviter à sortir de la maison. Guettant sans succès le regard d’oncle Webb et de son interlocutrice qui s’effrite sur sa chaise et sors en compagnie du mouflet, ses petits doigts enserrant ma paume tandis qu’il fait apparaître de précieux pentagrammes de pierre fragile en provenance du ciel comme on souffle des bulles de savon. S’arrêtant au bout de quelques pas, il m’incite à me courber pour tendre l’oreille et entendre ce qu’il a à m’y chuchoter : « vous pouvez partir, maintenant ».

Probablement livide, j’obtempère sans réfléchir, ne réagissant même pas au renâclement tout proche de l’ongulé canin qui m’éclabousse de salive et de duvet. Derrière moi, je sens un gouffre immense et glacial, qui dévore la maison et ses occupants presque sans bruit sinon un bruissement de pierre friable et de sciure. Un frisson ou un courant d’air passe dans tout mon dos en me donnant la sensation que je vais aussi y être aspiré. Je ne dois pas regarder, je le sens. Si je me retourne, on me dévore aussi.  Devant moi, quand je parviens enfin à me concentrer suffisamment fort pour rouvrir les yeux, s’étend une rue de perdition d’une pauvreté inouïe. Personne ne paraît s’étonner, comme si c’était tout le quartier qui était habitué à des manifestations lui rappelant qu’il est perpétuellement damné. Les gens dont je croise le regard me tirent une langue si affreuse qu’elle me brûle et me salit à distance ; il ne fait cependant aucun doute qu’ils me craignent et ne viendrons pas jusqu’à moi. Non pas que je les impressionne, mais si le gamin m’a épargné, c’est qu’il avait ses raisons et lui, ils en ont une peur et un respect palpables.

Jamais je n’avais tant souhaité retrouver la puanteur humide des couloirs de la gare. L’asphalte se déroulait sous mes pieds avec une lenteur accablante.

 

 

 

 

 

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commentaires
  1. Leodamgan dit :

    C’est fantastique et effrayant, diabolique, même.
    J’aime toujours autant ton style.
    Y aura-t-il une suite aux « Bufflonnes »?

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