Ça fait des plombes que je cherche à rattraper Carole et Perceval qui se sont éparpillés dans cette grande ville italo-portugaise où nous étions censés faire du tourisme ensemble, et dont j’arpente les rues et recoins seul la plupart du temps. A peine retrouvés, ils ont déjà filé pour vaquer à d’autres occupations dont peu m’intéressent.  Nous n’avons pas la même approche du shopping, n’aimons pas les mêmes plats et, visiblement, ils éprouvent moins de plaisir que moi à discuter avec les autochtones. De toute façon, je me remets assez mal de l’échange eu avec Carole tandis que nous partions à grandes enjambées ce matin (elle à grands pas, moi à multiples tout petits) :

-Je crois bien que je te gonfle, ne t’amuse plus et t’encombre avec mon manque de légèreté, ma libido et ma complexité, lui avais-je dit.

-Ça me fait plaisir que tu t’en rendes compte, m’avait-elle répondu soulagée et tout sourire, je ne savais pas comment te le dire. Je suis vraiment contente que tu comprennes, merci, c’est super.

Dès lors, elle n’avait plus du tout tenu compte de ma présence à ses côtés et ne me considérais plus que comme un vague copain dont on aurait peiné à croire qu’il partageait son lit quelques heures auparavant, et ce depuis plusieurs années. Je ne sais pas si c’est passager ou définitif, seulement que c’est la réalité du moment. Pour l’heure, elle parcourt comme mon fils Perceval les échoppes et les rues que je ne fréquente pas, sauf quand je tombe sur eux par hasard ou déduction puisqu’aucun ne répond à son téléphone lorsque je l’appelle. Parfois ils sont ensemble, parfois non, chacun dans une forme d’hédonisme me paraissant plus égoïste qu’il ne l’est vraiment.
La ville n’est pas très belle, si l’on excepte les bâtiments anciens portant encore des traces de l’influence romaine et des enduits colorés d’ocre pas encore remplacé par un crépi hideux. Je croise Carole au bras d’un de ses amis de très longue date que je ne connais qu’en photo. Ils rient à gorge déployée en se parlant de choses que je ne comprends pas en rentrant dans une boutique de fringues un peu vintage qui doit leur rappeler le bon vieux temps. Je les laisse tranquille, ils doivent avoir des tas de choses à se dire sur le Paris nocturne gay qu’ils fréquentaient ensemble pour des raisons différentes avant que le Sida n’y fasse son incursion tapageuse et morbide.

Au détour d’une venelle rendue presque impraticable par les étals couverts de marchandises bon marché multicolores et inutiles venues de Chine, je tombe sur un porte-vêtements sur roulette où sont suspendus des gens. Secouant la tête comme pour échapper à une hallucination, je constate qu’il s’agit d’une démonstration d’hypnose dont les nombreux cobayes ont été endormis et ainsi accrochés à des cintres solides  –comme des fringues ou des carrés de viande- pour leur éviter de se faire mal en tombant par déséquilibre. La scène est macabre, l’hypnotiseur continuant de remplir son suspensoir à mesure qu’il touche du doigt le front de ses victimes consentantes. Mon fils est dans le public, sa tête chevelue dépassant de toutes les autres. Il semble s’amuser, ne quittant pas le spectacle des yeux tandis que je m’enquiers de savoir si Carole est avec lui, et si ni l’un ni l’autre n’aurait pris la fâcheuse décision d’être intégré au lot de zombies. Il me répond par une négative distraite, souriant chaque fois qu’un nouveau spectateur s’écroule sur l’épaule du perturbant artiste.

Je me tire pour de bon, las de tenter d’obtenir l’attention d’êtres aimés qui ne la souhaitent pas.
Après avoir déambulé pendant un petit quart d’heure, je rencontre incidemment  mon amie Kirla, venue passer quelques jours dans la même ville pour un séminaire professionnel. Notre joie est réciproque. Elle a bonne mine et déploie son large sourire en exhibant ses dents parfaites tandis qu’elle exprime la sienne verbalement, puis s’accroche à mon bras sur le ton du « allez, maintenant raconte-moi tout pendant qu’on marche ». On dirait qu’elle ne m’a pas vu depuis dix ans, alors que ça n’en fait que cinq. Je lui raconte donc tout ce qu’on peut raconter de cinq ans de vie sur deux cents mètres, elle suspendue à mon bras et fortement collée à moi comme si j’étais un frère précieux. Elle est jolie, gentille, je ne la connais que gaie. Elle m’écoute avec attention, même si je sais que demain elle ne se souviendra d’aucun de mes propos. Je l’aime beaucoup. Ça fait du bien.  Avant qu’elle file, je lui demande aussi ce qu’elle fait de sa vie. Elle m’explique brièvement que tout est stable –travail, famille, parties-  et que partir à l’étranger lui fait toujours du bien. Grosse accolade, embrassade, à dans cinq ans !

Me laissant guider par le hasard des lumières, des mouvements de foule et de la curiosité, je débarque sans trop savoir pourquoi au comptoir d’un club ou institut quelconque au premier étage d’un immeuble. A l’odeur, c’est un centre de soins ou un cabinet d’esthétique. La jolie nana brune derrière le lourd comptoir en bois ciré s’occupant de l’accueil d’un monsieur âgé, j’ai un peu de temps devant moi pour comprendre où je me trouve. J’aurais bien besoin d’un massage, d’un hammam, ou d’un truc du genre.
Sur les murs lisses, brillants et immaculés, des photos bon marché mais prétentieuses de paysages apaisants, de mannequins non souriants  aux coiffures techniques et hors de prix (va savoir pourquoi) dans des mises en scène plus ou moins grotesques et des publicités pour des produits de cosmétique capillaire. C’est un salon de coiffure. Pas de massage.
Quand je regarde les clients, pas un n’a moins de soixante ans (merde, j’en serai dans quinze ou seize ans), et tous montrent une posture digne et résignée que l’on ne trouve guère que chez ceux qui montent à l’échafaud ou ces autres, là, qui entrent dans ces luxueuses cliniques privées  où l’on vient subir des lavements régénérants pour retarder l’âge. J’hésite. Coiffage ou pas coiffage.  En me retournant sur une mamie figée face au miroir, à la chevelure argentée malmenée par une coiffeuse à peine plus jeune à la tignasse surmontée d’épis volontaires arqués comme des vagues, je décide un rapide tour d’horizon des sièges occupés. Ceux qui le sont par des hommes ne m’offrent pas d’autre perspective qu’un morne raccourcissement d’une sobriété extrême, avec parfois recouvrement partiel d’une calvitie plus ou moins prononcée. Les mains des coiffeuses caressent vaguement les crânes, leurs doigts ordonnent ou époussettent les toisons sans attention particulière ; elles font de ces messieurs le reflet de ce qu’elles aiment voir chez leurs pères. Je décide de m’échapper avant d’être sollicité par la charmante hôtesse dans sa langue chantante, propre à faire infléchir ma propre volonté pour cause d’amabilité trop efficace et de désarroi affectif de mon propre côté.
Dans l’escalier, je retrouve la mamie, la tête en toupets étranges arqués comme des vagues, l’air désabusé mais amusé. Elle me fait comprendre que ça ne la gêne pas, que les cheveux repoussent. Je lui fais comprendre que celle qui l’a coiffée a fait comme pour elle-même, ni plus ni moins, effectuant avec soin ce que son mauvais goût estimait être le meilleur. Elle éclate de rire et repart elle aussi, mais à son rythme, affronter le regard des passants.

Dans la rue, le jour commence à décliner. La ville change au fil de mes pas, un quartier ne ressemblant pas à l’autre. J’arrive dans des zones beaucoup moins animées, où de haut bâtiments se succèdent dans une couleur ocre jaunâtre dont je ne parviens pas à déterminer si elle est le fait de la poussière, du soleil qui décline, ou du revêtement des façades. Les artères sont beaucoup plus larges, les trottoirs aussi. Les immeubles sont plus hauts, bien plus haut, dans une architecture mêlant brutalisme, modernisme et néo-gothique selon les cas. On s’y sent sale sitôt qu’on touche quelque chose, et les rares passants ont l’air triste ou absent. Là, les véhicules ne s’arrêtent qu’aux feux rouges, ne cédant pas leur rythme effréné à celui des piétons qui voudraient traverser dans les passages piétons non protégés, qu’il s’agisse de vieillards, femmes ou enfants. Les poussettes pour nourrissons ressemblent à un mélange de cloche à fromage sur roulette et corbillard précaire à l’ancienne, avec ses rideaux noirs et son baldaquin. Tout ce qui est inerte et dressé et dur, tout ce qui vit paraît ployer sous un joug invisible, à lutter contre la poussière.

Je vois passer, sur l’une des motos volantes qui strient l’avenue de leur râle aigu, deux lourdauds en tenue de bagarre, sans casque, donnant l’impression de fuir une menace lancée à leur poursuite. Le passager porte sous son bras droit quelque chose d’encombrant et lance régulièrement des regards en arrière. Je regarde en direction de la menace sans rien y voir, sinon une circulation assez dense et morose n’ayant rien d’inhabituel à cette altitude –le ras du sol-. La plupart des véhicules roulent sur le bitume, une poignée des plus petits volent un peu au-dessus, diffusant plus efficacement les résidus de combustion légers et autres poussières sales. L’air est difficile à respirer, mais chacun y semble résigné.
Quelque chose cloche, je sais que ces deux types fuient mais ne parviens pas à déterminer quoi.
Comme ils percutent un poteau à force de slalom aérien un peu plus loin,  je  pars à la recherche de mes réponses en les rejoignant sur le site de leur crash. Ils sont sonnés, un peu éraflés mais vivants. La moto est morte, en mille morceaux. Je les vois de loin se saisir d’une partie du réacteur et de l’objet que le passager portait, débarrassé maintenant de son emballage. De loin, on dirait le réacteur en miniature : un petit cube creux prolongé sur l’un de ses côtés pleins par une structure plate en L du même métal mordoré. Vu de face, ça ressemble à un 6 stylisé. Les mecs ont l’air indestructibles. Ils s’époussettent succinctement, redressent sommairement leur courte crête rousse, et repartent à pied en boitillant dans la direction inverse de celle qu’ils avaient au préalable. Le plus grand supporte le plus petit, qui continue de scruter dans toutes les directions comme pour vérifier qu’ils ne sont pas suivis, portant l’objet comme s’il s’agissait d’un bébé. Je viens me greffer à eux, les accompagnant ostensiblement en marchant à la même vitesse. Mon langage corporel est clair, ne laisse pas place au doute : je ne suis pas une menace, bien que je les observe de façon appuyée. C’est quelque chose qui me reste de l’enfance, quand je venais m’accrocher aux groupes de grands ados pour finir par faire partie du décor, voire de la bande, comme une mascotte inoffensive qui ne perdait pas une miette de leurs préoccupations ou de leurs histoires.
Les deux se nomment respectivement par leurs surnoms, Kal et Georges. Kal, le petit, cherche un endroit ou se poser pour vérifier que leur cargaison fonctionne encore. Georges lui oppose qu’ils n’ont pas de carburant, que ce sera impossible.
Après avoir parcouru quelques centaines de mètres à se chamailler, ils décident conjointement et dans la grogne de s’installer au sol  en pleine rue pour procéder aux essais souhaités et faire ainsi taire le questionnement bruyant de leur cerveau visiblement peu enclin aux fortes sollicitations. Un marchand dont le visage ne m’est pas inconnu regarde de loin, depuis l’arrière d’une vitrine réfrigérée débordant sur la rue, ce que les deux truculents motards bricolent avec leurs appareils.
Contre toute attente, le réacteur se met en marche réduite sans carburant apparent. Je subodore qu’il en restait un peu dans les tuyères fines qui l’alimentent. Le petit objet en semble un modèle réduit. Dès qu’on  l’éloigne du réacteur, celui-ci s’éteint.  Ebahi, je peine à comprendre leur corrélation.
Kal et Georges continuent de se chipouiller à coups de « tu vois bien, que j’te l’avais dit » dont chacun revendique la paternité première. Le commerçant, interpelé par ce qu’il entraperçoit, vient se mêler à l’affaire. Il est de bonne stature, costaud mais lourd et tranquille. Ses cheveux poivre et sel mi-longs coulent sur ses épaules larges en encadrant son visage assez large sur lequel ses grosses lunettes à verre fumé semblent trôner plus qu’elles ne servent. Un grand tablier pourpre lui sert d’uniforme. Il se penche sans discrétion sur le matériel et, s’adressant à nous trois, nous demande ce dont il s’agit. Les deux punks répondent qu’il ne s’agit de rien et que ça ne le regarde pas, ce qui est le meilleur moyen d’intensifier la curiosité. Ils nous invite à poursuivre à l’abri de sa boutique, moins poussiéreuse que le sol et à l’abri des regards. Nous y allons sans discuter, une persuasion troublante émanant de sa voix douce. Au milieu du petit commerce, un espace dégagé permet de remettre en marche les appareils (le réacteur au ralenti ne produit pas plus de chaleur que la veilleuse d’une chaudière) et de poursuivre notre fascination autour du petit dispositif inconnu. Nous apprécions d’autant plus notre expérimentation à l’abri qu’à l’extérieur une averse commence brutalement, rendant le gîte encore plus accueillant. Une petite boite en verre posée près de nous attire toute mon attention. (« vous avez faim ? » « Non merci. Kal, tu veux un truc ? »  « c’est quoi dans la vitrine ? » ) La boite semble n’avoir pas de fond. Non pas qu’il s’agit d’un de ces objets de décoration en trompe-l’œil avec un miroir sans tain se reflétant sur un miroir de fond, de petites diodes donnant l’illusion d’une profondeur infinie ; là, dans ce cas précis, l’abîme est d’une noirceur profonde et il n’y a aucun moyen d’y voir quelque stratagème optique. Les trois autres me rejoignent, plongeant à leur tour leur regard dans cette profondeur impossible.
Notre hôte nous explique de sa voix suave qu’il n’a jamais compris à quoi cela servait, mais l’avait conservé parce qu’il était convaincu de son intérêt, et que cela recélait une forme de secret. Je ramasse une olive dans la barquette que Kal tient dans les mains et la lâche au-dessus du trou. Elle y tombe et disparaît très rapidement dans ce rectangle de 30 cm par 15 sans produire le moindre son qui puisse nous laisser supposer qu’elle heurtât à un moment ou un autre une quelconque paroi. Je réitère avec un objet plus sonnant, sans autre succès. Nous sommes stupéfaits. Il en va de même pour la lumière, qui semble s’y perdre avant que le faisceau lumineux de la torche de mon téléphone ne rencontre le moindre obstacle à éclairer.
Me vient l’idée de demander à notre hôte d’éteindre sa boutique et de clore ses stores pour ne pas être gênés par la faible lumière vespérale et l’éclairage public qui démarre. Il me faut des jumelles. Les yeux fixés sur le noir profond dans le parallélépipède transparent, je ne sais pas qui m’en dépose dans la main quelques instants plus tard, mais je l’en remercie. J’ajuste les réglages en direction du fond ou de son absence, avec précision, lenteur, prudence. Jusqu’à ce que, très loin, j’aperçoive une vague lueur un peu nébuleuse ponctuée de petites tâches plus sombres. Je vérifie la propreté des optiques et recommence la scrutation avec le même succès. La fébrilité m’étreint. Notre hôte n’a jamais rien vu depuis qu’il possède cette boite qui n’en est pas une.  Les uns et les autres se précipitent et jouent des coudes pour voir à leur tour cette image vague dénuée de sens, se passant les jumelles à tour de rôle dans le noir complet.
Quand la lumière est rallumée, je découvre qu’un nain achondroplasique nous a rejoints, visiblement aide et ami du commerçant. Kal et Georges le connaissent et l’appellent « le Nain » et se mettent instantanément à le chahuter en plaisantant sans agressivité.
Le commerçant montre une mine réjouie, me tape sur l’épaule et s’auto-congratule de sa patience.
Une intuition m’amène à lever et déplacer la boite, pour reproduire la même expérience. Qu’elle soit sur un support ou non, le résultat est le même. Mais, lorsque je la dépose sur un miroir, c’est le miroir tout entier qui acquiert les mêmes propriétés, devenant à son tour précipice ténébreux. Les olives traversent le miroir comme la boite seule. Chaussant à nouveau les jumelles, je constate une image plus claire du halo, comme élargie. Un motif s’en détache, sans être tout à fait distinct. J’ai supposé juste et, entouré de mes nouveaux acolytes,  j’emporte la petite boite à l’extérieur. Notre hôte tente de m’en empêcher, croyant que je veux m’en emparer, mais je le calme en l’invitant avec fermeté à me suivre sur le trottoir, vite, et à me faire confiance.
Une grande flaque d’eau profite des toutes dernières gouttes de l’averse. Le trottoir brille du reflet des lampadaires, des phares et réacteurs des véhicules, et des quelques enseignes alentours. Je pose l’objet sur la flaque qui réagit, comme je le pressentais, comme le miroir.  Tout à coup, face à nous, le trottoir devient un vaste trou béant non plus sombre, mais parfaitement clair. Comme postés en haut d’une falaise ou sur un nuage, nous pouvons observer en-dessous de nous une cité portuaire visiblement ancienne, où s’activent quelques passants lointains qui ne nous remarquent pas. Nous sommes stupéfaits. Georges envoie un gravier qui disparaît avec la distance et atterrit probablement sur l’escalier que nous devinons bien plus bas, qui mène du petit port aux remparts. Nous changeons de flaque et constatons que la taille de celle-ci influe directement sur la visibilité et la proximité de ce que l’on observe. Si nous allions à des kilomètres, nous surplomberions une zone située à des kilomètres, assurément. Nous cherchons à la hâte une flaque assez grande pour grossir encore notre point de vue, jusqu’à ce qu’une assez imposante nous permette de ne nous trouver qu’à quelques mètres au-dessus  du port. Kal y pousse le nain : « Vas-y, c’est toi le plus petit ! ».
Négligeant la masse volumique, il est parti du principe que la densité de son corps lui permettrait de mieux résister à la chute. Par chance, le nain choit au coin du rempart et du sommet d’un escalier, sur des colis en attente. Il hurle des insanités à l’encontre du motard mais a survécu à sa chute qui s’est poursuivie par un roulement sur les marches. Son premier geste consiste à dresser le poing en notre direction en nous insultant de toutes ses forces. Nous entendons ses cris, étouffés par la distance et a circulation de notre côté. Je pars en courant chercher une longue rallonge électrique que j’ai vue dans la boutique, l’attache au lampadaire le plus proche et jette dans le vide pour proposer au nain de s’y agripper. Mais il la nie et part en courant vers la ville par une porte basse, attirant les regards des passants qui stoppent ce qu’ils font à son passage.  Je m’agrippe fermement au câble, lance un regard circulaire à la ville sordide encore humide et me laisse glisser jusqu’à l’autre sol. J’ai une trouille dingue, mais ce que je sens avant tout c’est la pureté de l’air marin, qui inhibe presque complètement la peur du grand saut.

Au-dessus de moi, que du ciel, pas l’ombre d’une ouverture ou d’une autre personne. Où étais-je l’instant d’avant ? Je relâche mon étreinte sur le cordon plastifié sitôt que mes pieds touchent les marches en pierre, le secoue un peu pour voir si l’onde se propage jusqu’à l’endroit invisible où il est accroché. Pour l’heure, il semble suspendu au ciel, la fine ligne anthracite disparaissant quelques mètres à l’aplomb de ma tête. Que fais-je là ? Vaut-il mieux les descendre ou bien les monter, ces escaliers ? Je choisis l’option marine, et me dirige vers l’eau calme qui agite une poignée de jolies embarcations dans le dos de gens qui discutent en désignant le vecteur de course du nain, ce qui leur évite de porter leur attention sur moi.
La ville n’est pas aussi ancienne qu’elle n’y paraissait vue du haut. Probablement date-t-elle de 100 ans tout au plus, dans la même région de la Méditerranée ou pas très loin. C’est l’été ou c’est tout comme, il fait beau et doux, la mer est bleue et les bâtiments clairs. Ça sent les embruns, le poisson, le bouillon de légumes et le crottin. Ma tenue pourrait passer inaperçue, si elle n’était si sombre. Il faudrait que je puisse piquer une chemise au moins, histoire de m’éclaircir autant que les indigènes. Je passe tout de même la haute porte permettant de franchir, depuis la mer, le rempart démilitarisé. Vues la température et la position du soleil, c’est probablement la fin de la journée ; des hommes se retrouvent devant les maisons, les pêcheries, pendant que les femmes s’affairent dans les cuisines pour qu’ils ne manquent de rien à leur retour. La rue n’est pas propre, jonchée qu’elle est par des reliquats de pêche sur lesquels les mouettes et les goélands s’abattent et les déjections des ânes qui ont porté les carrioles de poisson vers d’autres destinations.  Toutefois, cela n’entame en rien l’ambiance jolie qui se dégage des constructions en matériaux nobles dont l’authenticité ne fait aucun doute.

Je mets un certain temps à m’apercevoir que je ne suis plus du tout aussi grand qu’auparavant. Monter les marches au perron de la première bâtisse à ma droite me demande d’élever les genoux bien plus haut que je m’y attendais et un certain nombre de choses ne me sont plus correctement accessibles, telles les poignées de porte, le sommet des étals ou l’encolure des ânes. Regardant mes mains, je remarque que mes doigts sont plus courts, plus ronds et passablement écorchés. Observant mon corps tout en le tâtant, un peu paniqué, je dois me soumettre à l’évidence qu’il est celui d’un enfant. J’enroule mes manches et mon pantalon, puis noue une ficelle autour d’un pli grossier à la ceinture pour nager un peu moins dedans. Peu à peu, je sens se réorganiser  certaines priorités dans ma tête. Ma mémoire ne se débarrasse pas complètement de ce qui l’occupait déjà, mais de nouvelles données viennent la charger derechef, heurtant brutalement mes pensées pour les recomposer au regard de leur considération. Je secoue un peu la tête par réflexe – avec l’idée erronée que cela remettra mes idées en place -, m’efforce de me concentrer pour évaluer la situation  et reprends, étourdi, un trajet qui m’apparaît familier.

J’arrive bientôt dans un quartier très différent, loin des ruelles pavées empruntées jusque-là.  Le sol, après s’être progressivement débarrassé des pavés lustrés, s’est vu ensuite graduellement recouvert d’un asphalte grisâtre totalement anachronique. Les rues sont presque désertes, bordées d’immeubles modernes de taille moyenne et de maisons sans grâce construites en parpaings ou préfabriquées. Des pelouses pelées par la tonte entourées de haies laides servent de reposoirs à des voitures à essence plus ou moins délabrées. Je suis enfin arrivé chez moi, où ma mère m’attend. Quand je pénètre dans notre petite maison, je me rends vite compte que j’étais bien moins attendu que je le supposais  en trouvant ma mère allongée au sol entourée de personnages sans visage dont la peau mate est plus noire que l’ébène.  La lumière est tamisée et agréable, le rideau en acrylique de l’étroite fenêtre volète avec le courant d’air que je viens de créer en ouvrant la porte. Un des grands types noirs s’approche de moi avec un long appareil métallique à section carrée. Alors que je tente de détailler l’appareil et de déterminer qui ils peuvent être en fonction de leurs vêtements (totalement banals), un violent coup me touche à la face.

Je m’éveille, endolori, le bras engourdi. Nous ne sommes plus au même endroit. Des tas de corps se trouvent autour de moi. Des tas, littéralement. Tous ont la peau noire des agresseurs de ma mère, comme vides de leur substance. Regardant mes mains, je constate que c’est aussi mon cas. Ai-je un visage ? Rien de précis n’apparaît au toucher lorsque je le parcours avec mes mains. Je remarque un bandage blanc à mon bras gauche. Me souviens d’une douleur fugace à celui-ci, j’ai dû me protéger avec par réflexe avant de tomber. J’ai l’impression que je suis le seul être éveillé dans la grande salle claire éclairée par des tubes fluorescents aussi efficaces que violents pour le bien-être.  Chercher ma mère. L’entrée est bien visible, un axe dégagé entre lits et corps inanimés permet de l’atteindre  facilement. Discret et vif comme me le permet mon âge, je me glisse par la porte à doubles battants  et fonce dans le couloir de ce qui ressemble à un hôpital. Une sorte de bip d’électrocardiogramme résonne dans tout le bâtiment avec une intensité égale où qu’on se trouve. Je passe presque inaperçu entre tous les noirs qui déambulent en uniformes médicaux, enfant perdu à la recherche d’un parent. Je gage que quelque chose n’a pas fonctionné me concernant et que, de fait, je passe pour l’un d’entre eux puisque toujours vivant. Enfin, après de multiples essais, je pousse la porte d’une autre grande salle où se trouvent dans d’innombrables lits des humains classiques en cours de pompage et de noircissage. Ma mère est dans l’un des lits, endormie et toujours humaine. Elle a la mine d’une cancéreuse sous chimio. Elle est cancéreuse sous chimio.
Avec nervosité, je la secoue pour qu’elle s’éveille et vienne se sauver avec moi. A ma grande surprise, elle me reconnaît immédiatement quand elle ouvre les yeux. Elle prononce mon nom tout en douceur, avec infiniment de tendresse et de joie, tendant le bras pour m’inviter à m’approcher encore et me caresser le visage que je n’ai plus.

-Je t’ai reconnu tout de suite, avec ton bandage. Il n’y a que toi pour te mettre dans des situations pareilles et t’en sortir !
-Viens, Maman, on doit sortir tout de suite avant qu’ils te fassent ce qu’ils ont fait aux autres !
-Mais je ne peux pas, mon petit, tu vois bien que de toute façon je vais mourir, me répond-elle sans aigreur ni tristesse.
-Mais je ne veux pas, moi, que tu meures !
-Allons, ce n’est rien ! L’essentiel est que toi tu ailles bien, c’est tout ce que je pouvais souhaiter. Quand je les ai vus frapper ton corps fragile et appliquer leur machine sur ton crâne, j’ai cru que c’était fini. Te savoir vif et mobile était ce que je pouvais espérer de meilleur. Regarde : ils ne te voient pas.

Effectivement, les noirs ne me portent aucune attention. Quoi que je puisse dire ou faire, c’est comme si je n’existais pas. Y compris lorsque je tente de les empêcher de s’approcher de ma mère en sanglotant et en les tirant par les bras, les mordant, incisant leur chair tendre avec les bistouris à ma portée, et même quand je leur crève les yeux qu’ils n’ont pas. Ma mère se dégonfle en souriant, aspirée et noircie, devenant un corps noir de plus. Quelle différence entre elle et moi ? Eux et moi ? Puis-je souffrir d’autre chose que de la tristesse ? Je vois ma mère partir comme s’il s’agissait de son propre emballage en plastique à sacs poubelle, ajoutée sur un tas. Un vide glacial semble prendre toute la place en moi, incision au sabre gelé de tous mes viscères amputés par l’émotion. Je la mue en colère.

Qui sont ces êtres ? Que souhaitent-ils ? Je me balade dans les couloirs, le scalpel à la main, fendant tous ceux que je croise en différents endroits de leur anatomie. S’ils ne me voient pas, je peux être leur virus, leur peste bubonique, leur choléra.
Je décide de rester dans l’hôpital et de les pourfendre jusqu’à la fin des temps.

Dehors, il ne pleut plus jamais. Le soleil se couche parfois, selon un rythme que je n’ai pas encore saisi.

Je suis devenu la mascotte tueuse d’une gigantesque pompe à humains d’où ne sortent que des esclaves insensibles et des organismes sans vie. Dans moins d’une semaine je serai probablement le dernier humain ici. Et je ne le suis plus que dans ma tête.
Dehors, montent vers le ciel des flopées de petites boites transparentes rectangulaires.
Carole n’est pas là pour peut-être recommencer à m’aimer. Cette fois comme un enfant.

 

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J’avais dû tenter de me relever plusieurs fois avant d’y parvenir vraiment. Les coups de pied au visage me faisaient terriblement mal, surtout les premiers. Heureusement, j’avais rapidement atteint le seuil de production d’endorphines suffisant pour endormir la douleur. J’avais remarqué ça : si je peux survivre aux premiers coups et ne pas m’évanouir, la rage qui s’ensuit –et le plaisir qui y est lié- stimule cette production hormonale salvatrice, et je peux me mettre à mon tour à frapper, avec le sourire des gens heureux.

Le plus compliqué, dans des journées comme celle-ci, c’était de déterminer quand elles commençaient et de tenir jusqu’au bout. Je savais que si je réussissais à ne pas tomber avant la fin, j’étais débarrassé pour un moment des emmerdes qu’elles drainaient. Mais pour gérer ma ressource physique, il me fallait me concentrer sur son début, sur ce que j’avais fait qui avait enclenché les différents processus et que j’analyse les multiples liens de cause à effet qui ont fait s’empiler les nuisances selon une logique tout à fait décelable. En me souvenant de tous les éléments, j’étais en mesure de trouver le moyen de tenir l’infernale situation jusqu’à sa fin, au moins pour ce jour.

Ainsi, dans le cas présent, je devais me souvenir que j’étais venu planter des arbres. Deux arbres. Et que je les avais amenés dans ma voiture. Ils étaient bien trop grands pour tenir à l’intérieur, je les avais donc attachés sur mon toit. Un long poirier et un hêtre bizarrement ramifiés, les racines à l’air, avaient parcouru avec moi les peut-être cent kilomètres qui séparaient leur pépinière du jardin qui devait les accueillir. J’étais venu seul. Fedda était déjà sur place avec nos amis qui me faisaient chier. Je ne me rappelle plus précisément pourquoi j’avais accepté de leur rendre ce service ; probablement parce que je voulais planter toujours plus d’arbres, pour reboiser les jardins moches de maisons moches et les cacher au plus vite. J’étais venu planter ces arbres trop tard en saison pour qu’ils aient une chance de reprise mais l’avais fait quand même, espérant peut-être une quelconque forme de résilience de leur part dans ce terrain dont je ne savais rien, sinon qu’il appartenait à des gens de mauvais goût.

Ça avait commencé à la station-service : un type était venu me demander quelque chose alors que je m’apprêtais à faire le plein. Pas de bol pour lui, j’avais repéré son acolyte qui se pointait dans mon dos pour chouraver ma carte bancaire, et probablement me menacer pour que je donne mon code puisqu’il n’avait pas pu le voir par-dessus mon épaule (je planque toujours mes doigts sur le clavier en m’y collant de très près). Je l’ai arrosé de gasoil et le second type aussi. Comme ils en avaient plein les yeux j’ai pu les frapper fort sur la nuque. J’ai fait attention de ne pas en balancer sur les racines des arbres ficelés sur ma bagnole. Une fois qu’ils étaient à terre, j’ai continué un peu à les secouer pour les aider à faire passer l’envie de recommencer. Puis j’ai versé un peu plus de gasoil sur eux et ai fait le plein. Le gasoil est devenu cher, ça m’a un peu ennuyé de me laisser emporter à en gâcher comme ça. Mais je me disais que, s’ils se relevaient, il me suffirait ainsi de faire semblant d’avoir un briquet pour les faire détaler.

J’étais un peu préoccupé par des histoires de travaux que je ne parvenais pas à finir et étais content que Fedda ait quitté mon giron pour quelques jours. J’eus préféré que ce soit pour aller ailleurs que chez ces bites sur pattes qui l’accueillaient, cependant ils étaient à ce moment précis ceux de ses hôtes possibles présentant le meilleur rapport qualité d’accueil/nuisance mentale. Dans leur cabane neuve perdue au milieu d’une banlieue boisée de grande ville de province, elle pouvait bénéficier de jolis paysages, de feu de bois et d’une sonorité de l’habitat en adéquation avec ses exigences. Marc et Simon étaient une paire de bi cons mais n’étaient pas méchants, c’était déjà bien. Avec les orages qui n’arrêtaient pas depuis quelques jours, leur terrain en pente ressemblait plusieurs fois par semaine à un torrent pour le plus grand plaisir de ma mie, qui profitait –me disait-elle- du spectacle depuis une peau de bête près d’une grande baie vitrée, une cheminée crépitant à son flanc.
Je l’imaginais bien, toute en finesse et langueur, se roulant confortablement sur la fourrure épaisse d’un fauve disparu avec une sensualité qui, si j’avais été présent, n’aurait pu que me pousser à lui sauter dessus pour la saillir ou la dévorer. Ou les deux. Les deux hôtes, eux, devaient n’en plus pouvoir non plus.

Nous nous étions donné tous quatre rendez-vous dans un quartier en construction dans la ville la plus proche, car le leur l’était encore plus (en construction) et que ni les panneaux de rues ni les GPS n’étaient encore à jour pour permettre de les atteindre. Je me demandais comment ils avaient pu avoir l’idée de prendre le risque de construire en pleine zone d’urbanisation nouvelle, quand bien même c’était dans un massif forestier déjà conséquent et que leur habitat était d’ores et déjà agrémenté d’arbres de haute stature, qui ne se remettraient jamais de l’outrage porté à leurs racines ni à leur progéniture.

En arrivant au point de rendez-vous, je fus tout à la fois surpris par le fait que je n’avais roulé que de nuit, qu’il faisait encore nuit et humide et, surtout, que Fedda était brune contrairement à mon souvenir. Simon et Marc étaient enrobés, l’un dans une grande gabardine en cuir noir ou skaï et l’autre dans un manteau seyant du même matériau. Tout était noir, y compris ma belle dont les goût vestimentaires la dirigeaient habituellement vers de vraies couleurs. Je m’étais garé au pied d’un bâtiment non fini, qui serait bientôt une sorte de galerie marchande designée par un grand architecte de mes deux pour lequel Simon travaillait. Il m’a d’ailleurs fait l’honneur de me conduire au travers des couloirs déserts et évidemment sombres de ce vaste appareil à consommer qu’il avait contribué à commencer d’ériger, vantant ses longues coursives, les pales horizontales orientables au long des baies vitrées, qui laissaient pour l’instant entrer un peu de l’éclairage public extérieur provisoire jaunâtre (ampoules au Sodium, assurément) mais masquerait « avec élégance » l’excès de soleil quand l’été viendra massacrer le chaland entre le parking et la galerie climatisée.
J’avais honte pour lui, son patron, et pour les futurs acheteurs. Fedda était étonnamment stoïque face à ce galimatias de louanges auto-adressées en langage VRDiste, Architectouille et branlos.
Je crois qu’il a compris que je le méprisais un peu à l’instant où j’ai failli le gifler, quand il masturbait un peu trop son égo consumériste en disant tout le bien qu’il pensait de l’accès pour tous au commerce de masse. Nous avons quitté l’immeuble plutôt silencieusement, y compris lorsque j’ai manifesté une admiration réelle face à la réalisation impeccable d’un escalier secondaire dont le dessin n’était pas sans rappeler les civilisations précolombiennes. Fedda restait muette, ça m’énervait.

En bas, des loulous pas bien malins nous attendaient à moitié. Ils avaient repéré la voiture « purée de-ta-mère » (le genre de modèle qui coûte le prix de ma baraque si j’en finissais un jour les travaux) des deux glandus diplômés. Trifouillant une portière pour la tordre un peu et y introduire par le haut de quoi la crocheter aisément, le cri de Marc les avait interrompus et interpellés : un violent « eh, oh, eh ! Qu’est-ce que vous foutez avec ma voiture ! » qui les avait laissés aussi pantois que circonspects. Ils étaient bien six, de ce que l’on pouvait voir, et ne semblaient pas vouloir se laisser impressionner par deux mecs trois-quart-gays, une nana mignonne épaisse comme un coucou et un type hirsute à l’air las et pacifique. Tout le monde était habillé en noir, et rien que ça était suffisant pour me gonfler.
Je dissuadai Marc de courir se faire taper pour sauver la peau de son joujou de ferraille, vérifiai que Fedda avait son sac à mains sur elle et pas dans la voiture et incitai mes accompagnants à marquer l’arrêt dans l’escalier, qui nous donnait un surplomb légèrement favorable dans pareille situation.
Simon appella les flics avec son portable, pestant verbalement, l’imbécile, d’être mis en attente musicale immédiatement après le message automatique d’accueil. Les vilains voleurs jouèrent d’autant plus les gros bras et une partie d’entre eux commença à monter vers nous, saisissant au passage quelques reliquats de chantier pouvant leur servir d’armes de poing. Je fis de même, essayant de faire comprendre à mes gugusses que s’ils avaient peur des échardes ça ne servait à rien d’attraper un tasseau pour se défendre. Je leur proposai donc de fuir ou d’attendre de se faire lyncher. Après une hésitation interrompue par la progression rapide de nos assaillants, ils se décidèrent donc à revenir sur leurs pas, plus rapidement et avec moins de style. Les deux encadrèrent Fedda, ce qui les fit un peu remonter dans mon estime. Après tout, c’étaient tout de même vraiment des amis, malgré leurs goûts de chiotte, leur prétention et leurs opinions socio-politiques désastreuses.

J’hésitai.

J’aime vraiment beaucoup frapper les connards, alors je suis resté dès que j’ai vu que ma nana serait en sécurité en attendant les flics, s’ils répondaient un jour.
J’ai pris quelques secondes pour enrouler un chiffon autour de ma main gauche afin de pouvoir saisir l’une de ces jolies pales pas encore installée, cherché rapidement dans les détritus le plus bel objet long et contondant –coupant si possible- que je pourrais tenir de ma seule main droite et ai attendu que les vilains arrivent jusqu’à moi.

Ce fût très bien, surtout au début.
Se croyant en position de force, les mecs qui montaient vers moi se sont pris quelques coups bien sentis à travers la tronche, ma position avantageuse m’ayant notamment permis de briser une clavicule d’un coup sec vertical particulièrement sonore et de casser quelques dents par un magnifique coup de pied au menton qui propulsa leur ex-propriétaire jusqu’aux premières marches dans un fracas étonnant au regard de l’imposante masse de chair qui pourtant l’enrobait. La pale était parfaite pour dévier les coups, mais au bout d’un moment elle n’y suffit plus. Seul contre quatre, la partie était jouée d’avance. Me voyant en déperdition, je commençai à calculer ma chute, à envisager comment je pourrai m’écraser au sol ailleurs que sur les marches saillantes au milieu de salopards bien décidés à me faire payer mon insolence justicière.

Je fis le dos rond, me pris quelques très vilains coups sur les parties les plus musclées de mon anatomie que je leur avais présentées et roulai jusqu’au parking où je m’étalai, bien meurtri, auprès de l’Audi dont j’eus le temps d’apercevoir le nom du modèle avant d’être aveuglé par un filet de sang. Ne pas perdre connaissance, la journée n’est pas finie…

Comme j’avais quand même été pas mal étourdi par les coups, la chute et l’intense douleur, je suis tombé dans les pommes quelques instants. J’espérais que Fedda me voyait ainsi, au sol, tandis qu’une bande de fientes bipèdes me molestaient tant et plus. J’avais envie qu’elle me voie reprendre peu à peu conscience sous l’effet de la production d’endorphine et de la dopamine, suivies par une poussée d’adrénaline qui me faisaient toutes trois entièrement perdre la notion de la souffrance pour la remplacer par le plaisir de me battre et le goût du sang dans ma salive, pendant que de lourdes chaussures m’arrivaient en plein visage avec une sauvagerie n’ayant rien de bestial.
Je comprenais Sade, les orgasmes SM, les Lemon Dances et ce qu’ils procuraient. Le tabassage me le procurait aussi, s’il ne me laissait pas sur le carreau. Je me mis alors à rire, aux éclats. Une euphorie irrépressible, qui fit aussitôt cesser la pluie de coups. J’avais à peine la force de me relever mais là, dégoulinant de crasse humide, de sable et de sang, je rampais vers mon principal agresseur, mû par une ressource physiologique que je peinais à identifier. Et je lui assénai une morsure terrible à l’entre-jambes dont j’étais si proche, lui arrachant un hurlement qui laissa tous ses complices cois. Je lui piquai son arme –un segment de fer à béton, diamètre 12 ou 14- qu’il avait laissée tomber puis, juste après m’être appuyé dessus un bref instant pour retrouver une position propre aux hominidés supérieurs, la fis tournoyer au-dessus de ma tête et l’abattis sur sa pommette, qui éclata sous l’impact. Les autres étaient tellement estomaqués de me voir debout qu’ils en avaient perdu le fil de l’agression, ce qui me laissa suffisamment de temps pour défigurer deux ou trois autres d’entre eux en effectuant quelques pirouettes maladroites dues à mon instabilité, elle-même étant due à des plaies, fractures et contusions nombreuses en cours de dégradation. Ce qu’il restait d’eux partit en courant, en emportant les plus lourdement blessés, sauf le gros édenté qui resta allongé en vrac au pied de l’escalier, inconscient mais trop lourd pour être emporté.

Bien stimulé par l’intensité de cette séquence virile et le retour de la douleur, je réprimai un geste malheureux qui aurait dû consister en un méticuleux martellement de la carrosserie de la belle Audi purée-de-ta-mère. Je m’en retins en remerciement pour les deux zouaves d’avoir mis ma nenette à l’abri, bien que l’expression de mon rejet de la société de consommation aurait trouvé là une modalité parfaite de représentation, ainsi que ma douleur physique un apaisement momentané par le biais d’un ultime défoulement colérique, un peu comme on crie de grossièretés quand on se cogne un orteil dans un meuble.

Je vérifiai le sanglage de mes arbres sur le toit de ma bagnole et appelai Fedda, Marc et Simon pour que nous nous dépêchions d’aller les planter avant l’orage.

Je crois que Fedda ne m’aime plus.

 

 

Combien de temps les chiens ont-ils mis à nous rattraper, déjà ? Deux jours pour 120 km environ. On était prêts, je les ai butés avec la voiture, ce n’était pas beau à voir.

C’était il y a quelques semaines, depuis lors c’est relativement calme. Peut-être parce que nous sommes plus prudents, à éviter les foules, les attroupements et ce qui y ressemble. Peut-être parce qu’on ne fréquente presque plus les gens. Nous commençons à avoir peur de nous ravitailler, aussi. C’est donc calme parce que nous ne faisons rien, que nous restons à l’écart de ceux qui sont supposés être nos semblables. Déjà, nous évoquons une nouvelle frontière à franchir, mais sans y croire. Les peuples du Nord seraient-ils moins touchés par l’épidémie de Valérie ? Et en Amérique du Sud ? De toute façon, comment y aller avec de faux passeports, sans carte de crédit ni amis fiables pour nous servir de passeurs par la voie des mers ?
Pour passer le temps et tromper la peur qui accompagne l’immobilisme contraint, nous avons continué à bousiller ouvrages d’art, terminaux téléphoniques / internet, antennes-relais  et agences bancaires. Désormais, nous excellons dans le sabotage « hard discount » ; nos méthodes ont un rapport qualité-prix tout à fait remarquable. On n’imagine pas tout ce qu’on peut faire avec de simples produits d’entretien, un peu de colle et un bon briquet. Finalement, l’équilibre socio-économique local ne tient qu’à pas grand-chose : ruinez ses terminaisons nerveuses et il s’affaiblit brutalement.

Notre projet actuel est la mise en œuvre de ruptures autoroutières. C’est assez risqué, surtout si l’on veut éviter les morts. Nous avons convenu d’un sigle révolutionnaire que nous laisserons dorénavant sur les sites de chacun de nos méfaits. Non pas que ce soit là une trace d’orgueil ou de prétention vindicative, mais l’idée est surtout de vérifier si nos soupçons sont exacts : si le motif est repris ailleurs, c’est que notre action stimule réellement d’autres que nous dans un but analogue. Il nous faut donc une action marquante, afin que les images qui en seront faites mettent en lumière ce logo en devenir. Nous avons désespérément besoin de savoir que des individus sont susceptibles de ne pas être porteurs de Valérie.

 

***

Nous roulons à vive allure, tous feux éteints, sur la route perpendiculaire à l’Autoroute du Sud. Dans deux heures le soleil va se lever sur un beau bordel.
Les engins de chantier étaient parfaitement disposés à nous rendre service, leur espace de parking nocturne en totale adéquation avec nos projets. C’est Feda qui a ouvert le bal en forçant le portail d’accès technique, habituellement réservé aux dépanneuses. Le plus long, en fait, aura été de remonter à pied un sens de circulation puis l’autre pour y placer de façon suffisamment sécurisante les cônes de travaux pour contraindre les automobilistes à quitter les voies rapides pour regagner le réseau secondaire par notre déviation improvisée. On déleste, messieurs-dames !
Il ne m’aura fallu que quelques minutes pour utiliser l’une des nombreuses clés volées sur différents chantiers pour trouver celle qui conviendrait au démarrage du gros bulldozer, puis de la pelleteuse de 25 tonnes et défoncer la route et ses abords en profondeur. Quelques coups de lames plus tard, asphalte, barrières de sécurité, clôtures et accotements étaient suffisamment creux pour empêcher toute circulation pendant au moins une journée. Incendier les engins et véhicules de chantier restants après les avoir fait glisser au milieu des voies à l’aide de la pelleteuse paracheva notre œuvre. J’envoyai ensuite le bulldozer trainer le grillage des clôtures sur autant de kilomètres que les cales sous ses commandes permettraient. Le temps que la police de la route soit avertie et arrive sur place, nous étions déjà partis.

Même de là où nous sommes désormais, loin de notre spectacle pyrotechnique, nous profitons des nuances rougeâtres et bleues des gyrophares et des feux sur les nuages bas. L’adrénaline fait battre nos cœurs assez fort pour que nous en ressentions presque une douleur dans nos poitrines, mais le bonheur de notre satisfaction instantanée est indicible.
Nous avons hâte de voir les images, demain, de notre scène de crime décorée par ma mie à la bombe fluorescente pour y intégrer notre logo tout neuf.
Le break surchauffe sur la route déserte, alors que nous arrivons de nouveau sous le couvert des bois si favorable à notre dissimulation. Il est plus que temps que je lève le pied et que nous reprenions une allure normale, ainsi qu’une direction plus aléatoire.
Aucun de nous deux ne le dit, mais nous avons eu plus de chance que de talent à ne pas nous faire attraper.

Je viens toucher doucement la main de Feda, qui la fait légèrement pivoter pour que les deux s’imbriquent et s’enserrent confortablement. J’aime sa peau douce et la finesse de ses doigts, cette grâce dont personne ne pourrait penser que quelques dizaines de minutes plus tôt elle servait à allumer avec élégance la torche collante qui incendierait une citerne de goudron au milieu d’une deux fois deux voies fraichement détournée de son trafic routier. Me tournant vers elle, je commence à formuler une suggestion, qu’elle interrompt par un « tu es sûr ? » avant même que j’aie achevé de la formuler.  Non, je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’occasion ou jamais.

Ce qui est bien, quand un gros incident mobilise toutes les autorités d’un secteur, c’est que c’est le moment idéal pour y semer la zizanie ailleurs. Une diversion n’est jamais plus efficace que quand elle prend les atours d’un évènement majeur.
Je me gare pour sortir le lapidaire à batteries, demande à Feda de prendre le volant et, avec une joie non dissimulée, nous nous attaquons à tous les ronds-points sur notre passage, toutes les entrées de zones d’activité, tous les centres névralgiques de la circulation locale. Abattage ciblé de poteaux, condamnation de barrières, de portails, destruction de serrures, incendie de postes électriques au débotté, saccage éclair de distributeurs de billets de panneaux publicitaires. Nous agissons avec une réelle frénésie ; Feda se contente de faire la chauffeuse pour moi et, de temps à autre, de jouer les artistes à la bombe de marquage fluorescente, mais elle le fait avec ferveur, pour ne pas dire une certaine démesure. Il en va de même pour moi. Je vais au plus vite, coupe les routes derrière nous en y faisant tomber des lampadaires , des feux tricolores, dans une volée d’étincelles et le sifflement tonitruant de la lame circulaire du lapidaire électrique. C’est de la folie pure. Nous réveillons les riverains, qui seront tout à fait en mesure de nous identifier, de donner le signalement du break. Peut-être même que certains nous ont photographiés. On s’en fout. Ce qui compte, là, c’est d’en faire un maximum avant de se faire chopper. C’est maintenant que commence notre vraie cavale, pas cette fuite larvée, dissimulée, qui commençait à sérieusement nous accabler.

Le jour commence à se lever. J’ai envie de passer des milliers d’hectares de grandes cultures au lance-flammes, de bousiller les champs qui tournent aux pesticides  pour ruiner ceux qui les cultivent, de rayer de la carte toutes les usines et les centres commerciaux qui passent à ma portée.
Feda est dans le même état d’esprit. C’est comme si on se sentait condamnés, de toute façon, que ce soit par les Valérie ou les flics. Ou les chiens. Alors on va user tout ce qu’il nous reste de forces et de liberté à foutre en l’air tout ce qu’on rejette depuis toujours, à compliquer la vie des cons –qu’ils soient pathologiques ou non- et à redessiner l’espace pour en effacer autant que possible la trace du poison humain.  Ce va sûrement finir mal. Mais ça aurait mal fini, de toute façon.

Notre ultime liberté consistera donc à faire ce qui nous semble juste, puisqu’elle ne peut pas consister à seulement vivre paisiblement jusqu’à la fin de nos jours.

Soyons donc fiers, à défaut d’être heureux !

Petit matin tiède de début d’été. Ca ne sent pas très bon dans la voiture, même nos papilles olfactives encore ensommeillées ne peuvent s’y tromper : nous y sommes arrivés en transpirant et avons dormi dans nos fringues.
Depuis notre premier coup d’éclat sur la zone commerciale nous avons pris un peu plus d’assurance et mis un peu plus de stratégie et de technique à notre service. Plus question de se garer sous des fenêtres quand notre action doit faire du bruit, et une meilleure préparation de nos solutions d’échappatoire. Voler une voiture, un vélo ou une moto s’est avéré aussi plusieurs fois très judicieux. C’est mal de voler, oui. Et c’est mal de pourrir le monde. En quelques semaines, nous nous sommes investis corps et âme dans une mission qui nous paraissait vitale depuis bien longtemps, mais que nous n’avions jamais osé mener jusqu’alors, de peur de je ne sais quoi. Peut-être de peur d’avoir encore quelque chose à perdre, ce qui n’est désormais plus le cas. Quand on sait que les choses sont foutues, on peut se lancer dans n’importe quel projet qui pourrait nous tuer sans nous en soucier. On sait que ce qu’on fait est probablement utile, et qu’en tout cas ça nous fait du bien, infiniment. On nuit à ce que l’on trouve moche, désespérant, lénifiant, asservissant, nuisible, détestable, arrogant, polluant pour le corps, la nature et pour l’esprit.

Feda est heureuse comme jamais. Passer à l’action l’a débarrassée de ses angoisses récurrentes, voir ce qui la minait tomber –même si ce n’est qu’à échelle locale- lui fait du bien. Est-ce l’adrénaline, mais nous nous sommes replongés dans une sensualité débordante, boostés par quelque chose en nous qui nous donne un profond sentiment d’exister. La question que l’on se pose, sans oser la formuler trop fort, c’est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller. Je ne parle pas de distance –nous avons augmenté notre mobilité pour ne pas concentrer sur une région trop restreinte les recherches nous concernant. Non, ce qui nous effraie parfois, c’est de savoir si nous saurons nous arrêter avant qu’il y ait des accidents graves et, surtout, si cela constituera alors une limite. Quand on sait l’Humanité condamnée, elle perd de son importance. Nonobstant, pour l’instant nous trouvons encore les enfants mignons et un certain nombre de personnes sympathiques, utiles à tous, bienveillantes qu’il nous semble indispensable de préserver de nos exactions. Chaque fois que nous pensons « personne utile », nous dressons l’épouvantail du nazisme pour nous raviser ; nous cherchons une formule plus adéquate pour exprimer une pensée qui n’est pas tout à fait celle-ci et que nous partageons sans parvenir à la formuler. Peut-être que nous pourrions tout simplement la remplacer par « non nuisible », mais l’esthétique des mots ne nous convient pas.

Cela fait un moment maintenant que nous avons laissé la dépouille de Paco au milieu des bois. Je me demande s’il est suffisamment tard pour faire une recherche sur internet sur ce sujet, avec un téléphone volé à l’arrachée. Ici, nous ne sommes rien ni personne ; je veux que ça dure et qu’aucune corrélation ne puisse être faite entre ce que nous faisons aujourd’hui et ce qui s’est produit auparavant. Je ne veux pas que nous ayions un visage ou un soupçon de visage. Ne pas préciser la pression qui peut s’abattre sur nous. Par prudence, je laisse couler un peu d’eau sous les ponts avant de savoir ce qui en a été dit, et si nous apparaissons quelque part dans la description de l’évènement.

Nous avons pu acheter à des manouches un break avec de faux papiers en règle, en contrepartie duquel il nous a fallu les aider pour un casse dans un centre commercial et refiler notre précédente bagnole. Ceci ne portant aucunement atteinte à notre éthique et nous ayant permis d’y mettre le feu, nous avons fait d’une pierre trois coup, dérobant au passage du matériel qui nous manquait. L’incendie avait fait la une de plusieurs journaux et l’aspect crapuleux de celui-ci n’avait fait aucun doute. Les agents de surveillance neutralisés ou corrompu avaient été mis à l’abri pendant que flambaient le H&M, Zara, Carrefour et Jeff de Bruges sous les asperseurs  sabotés à la source pour ne plus pouvoir rien éteindre. L’incendie s’était propagé à tout l’ensemble. Quatre cents personnes au chômage technique, les assurances en berne, la consommation durablement endiguée sur le secteur. Du grand art.

La tentation est grande de communiquer sur nos méfaits. Une très forte envie que cela donne l’élan nécessaire à ceux qui ne sont pas dévorés de l’intérieur par les Valérie qui leur coupent toute envie d’agir, qui les empêchent de s’indigner suffisamment de l’état du monde  pour que cela soit suivi d’actes pour que les choses changent. J’aimerais tant que ce qu’on fait soit compris pour ce que c’est : ralentir l’expansion et la nuisance d’un système absurde. Feda s’en moque. Elle est heureuse et fière de ce qu’elle fait et s’endort chaque jour avec la satisfaction d’avoir contribué au bien de la nature et de ce qui se fait de bon dans l’humanité. Moi, je bous d’envie que cela déclenche des vocations, que ça désinhibe d’autres que nous en une grande révolution joyeuse, un anarchisme positif posant les bases de quelque chose de beau qui, peut-être, permettrait à certains d’entre nous de survivre à la colonisation de nos corps par cet étrange parasite. Depuis que nous avons commencé à nous y mettre, j’éprouve d’ailleurs beaucoup moins de peur à cet égard concernant ma propre personne, et j’ai même l’impression que quelque chose en moi a disparu qui peut avoir été ça. Pour autant, je n’ose toujours pas demander à ma compagne d’utiliser son téléphone détraqué pour me scanner. Si je me trompe, cela me coupera toute envie de continuer. C’est étrange la façon dont on peut se sentir motivé : besoin de se savoir au seuil de la fin pour commencer à vivre intensément, et ne pas oser en avoir la confirmation de peur que cela coupe l’élan.

Nous quittons l’aire de repos forestière où nous avons dormi et petit-déjeuné  en nous remémorant nos exploits de la nuit. Nous avons adoré neutraliser en douceur ce péage autoroutier automatisé. Nous rions en imaginant les types regardant la vidéo de surveillance et voyant deux personnes encagoulées, emmitouflées dans de gros anoraks, débarquer à vélo et, en quelques secondes à peine rendre la gratuité de circulation aux habitants du secteur en rendant la machine inopérante sans que cela ne déclenche la moindre alarme. Nous avons l’impression d’être un mélange de Gaston Lagaffe luttant contre les parcmètres avec sa boîte du petit chimiste  et un Robin des Bois des temps modernes.

Notre bonne humeur disparaît en fin de matinée, à l’approche d’un grand lac touristique où se réunissent comme chaque dimanche des centaines de gens pour patauger dans les miasmes de leurs voisins sur fond de musique tonitruante, de cris d’enfants et de leurs parents surexcités par tant de détente et les odeurs de grillades diverses. Nous garons le break sur l’un des parkings déjà bondés, levant un nuage de terre poussiéreuse dans les sous-bois maltraité.  Après avoir vérifié que notre chargement est bien dissimulé et que toutes les portes sont convenablement verrouillées, nous nous dirigeons vers le bord de l’eau, ou plutôt ce qu’il en reste. Là, des centaines (je n’ose pas dire milliers, mais il me semble qu’ils sont des milliers) de badauds plus ou moins nus se tiennent debout, cois, sur des berges en pente abrupte où se lisent les strates des hauteurs du marnage, le regard fixé sur les restes de ce qui était il y a peu un vaste étang artificiel.
J’enrage, Feda serre ma main fort dans la sienne pour m’empêcher de verbaliser ma colère. La puanteur du site est épouvantable ; tous les sucs, toutes les matières sont concentrées dans le résidu putride formé par la faible quantité d’eau où même les plus cons n’osent pas envoyer patauger leurs enfants. Je maudis intérieurement l’irrigation, le lavage des voitures, les piscines et les baignoires. L’assemblée stupéfaite regarde le spectacle en silence, si ce ne sont les gosses qui braillent de ne pas pouvoir exploiter leurs jouets gonflables ailleurs que sur la plage bondée. L’image me glace tout à coup le sang.

J’attrape Feda par la taille et lui glisse « Valérie » à l’oreille. Ses yeux quittent alors la mare pestilente pour se diriger vers le public. Je la sens vaciller dans mon étreinte. La sensation que nous éprouvons tous deux est en tout point comparable à celle éprouvée au pied du labo où les chiens nous avaient attaqués, le nombre en plus.  Aussi calmement que possible, nous nous écartons de la rive et de la plus forte concentration d’individus. A notre premier mouvement de recul, nous entendons un chien aboyer un peu plus loin, qui nous amène à nous préoccuper de la présence d’autres. Ils sont nombreux. Nous pressons le pas, profitant que bon nombre d’entre eux sont attachés. Les clés, le break, la fuite, vite ! Les gens commencent à se retourner sur nous, mais nous ne changeons rien à notre vecteur directionnel. Partir devient notre priorité absolue. Ne pas courir, ça excite les chiens et fait réagir les personnes. Marcher vite, aussi vite que possible avant que les réactions ne soient efficientes. Ouverture des portes à distance, on saute dans la bagnole, on verrouille tout et on quitte les lieux dans un vrombissement mêlé d’un nuage de poussière dense. Des chiens accourent, suivis par des gens qui marchent et prennent des photos avec leurs téléphones portables, en slip de bain et casquette molle.

Feda pleure. Je ronge mon frein pour ne pas hurler et secoue le véhicule sur les cahots du chemin de terre.

Sur le trajet de notre fuite, les clébards aux fesses, ma compagne m’interpelle pour que je regarde en direction du barrage dont l’existence du lac dépend. Il est éventré. Eventré ! Nous ne sommes pas seuls.
 

Nous n’avons pas de ressources financières inépuisables, surtout maintenant que nous sommes comme en cavale. Si on économise bien, on peut vivoter pendant environ un an sans avoir besoin de travailler, et en dormant dans la voiture ou dans une tente. J’avoue que ça n’est pas ma tasse de thé, les nuits en vrac dans l’inconfort, le froid l’hiver et les odeurs corporelles qui traînent. La cavale, toutefois, peut être assez distrayante : on se fait peur à chaque fois qu’on croise un flic, on surveille tout, partout, tout le temps, on joue à s’inventer des personnalités crédibles comme si on était des gosses qui se déguisaient pour jouer aux gendarmes et aux voleurs. Le seul souci, c’est que nous ne sommes pas des voleurs, et encore moins des gendarmes.

Au stade où nous en sommes, je regrette de ne pas avoir plus étudié la chimie quand j’en avais l’occasion. Le wifi public des Mac-Do locaux me permet de compenser en partie cette lacune avec un téléphone acheté d’occasion, mais il aurait été intéressant que j’approfondisse certains sujets quand je pouvais encore avoir un accès plus général et un bureau organisé pour la prise de notes, ainsi qu’un temps de connexion qui ne me rendait pas suspect sitôt que mon infâme café était consommé. Pour avoir du réseau sans avoir d’abonnement, nous fréquentons assidûment les zones commerciales et les galeries marchandes, grandes pourvoyeuses d’ondes gratuites. La tentation de contacter certaines de nos connaissances reste sous-jacente, mais il est dorénavant impensable que nous laissions savoir à qui que ce soit que nous sommes en vie. Ma vraie hantise reste le contrôle routier impromptu, alors je conduis extrêmement prudemment et limite au maximum l’usage de notre voiture empruntée. Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’acheter un véhicule avec carte grise sans avoir à faire de démarche officielle, et me contente pour le moment de prier le ciel que le fichier des véhicules volés ne soit pas transfrontalier.

Nos journées sont à la fois studieuses et plaisantes ; nous visitons le secteur en touristes et profitons de magnifiques paysages, puis retournons travailler notre connaissance sur internet dès que la balade est finie.
Nous avons investi dans de bonnes chaussures de marche, une pelle, un coupe-boulon, des tenailles et divers outils regroupés dans une boite de transport solide bien rangée dans la voiture. Les masques de protection, les gants et les bottes les accompagnent, à côté du nécessaire de toilette, d’une petite pharmacie, de matériel de pêche et de provisions de secours. La tente, les duvets, serviettes et coussins sont tassés au pied de la banquette arrière, un petit réchaud à gaz et sa casserole bien emmitouflés  au creux de l’ensemble. Une lampe de camping à manivelle et un petit chargeur solaire complètent l’assortiment de base.

Grâce à mes tout nouveaux outils, des vis et à quelques bouts de plastique, j’ai aménagé une double paroi sous la caisse de notre carrosse  et dans divers endroits de l’habitacle. C’est incroyable tous les espaces vides que recèle un véhicule, il suffit de découper un bout de l’habillage du tableau de bord, des garnitures de portes ou de plafond pour pouvoir y dissimuler n’importe quoi. De la drogue ou des détonateurs, par exemple. Mais la drogue ne nous intéresse pas, contrairement au nitrate de Potassium et à la glycérine. On trouve des tas de choses dans les vieilles quincailleries de province, dans les fermes ou les pharmacies, dès lors qu’on sait les demander gentiment et sans malice. Feda est parfaite pour ça : elle trouve toujours la façon d’amadouer le plus rétif des commerçants ou des fermiers en inventant des prétextes à la fois crédibles et saugrenus, mais dont personne ne se sent le courage de douter lorsqu’elle les raconte avec un œil tendre. « Je fabrique moi-même des bijoux, et je cherche une solution pour sertir les pierres dans du métal fondu », « ma fille veut proposer une expérience pour un  devoir de sciences » ou simplement « votre voisin m’a dit que vous étiez la seule personne apte à me sauver » sont autant d’argumentaires qui, s’ils sont dits avec un sourire ou un regard à faire fondre le plus cruel des tortionnaires, se montrent terriblement efficaces. La barrière de la langue n’en est même pas une, son accent et ses erreurs semblant être encore plus désarmants pour ses auditeurs. Seul impératif : que je ne sois pas dans les parages ; ça me rappelle mes jeunes années, quand nous étions plusieurs et que nous nous cachions pendant que les filles arrêtaient les conducteurs pour nous donner plus de chances à l’auto-stop.

Nous sommes tellement préoccupés par la collecte des ingrédients dont nous avons besoin que nous en avons presque oublié les chiens et les Valérie. J’invente des double-fonds partout, que ce soit dans des boites de cosmétiques, de poudre hyper protéinée pour bodybuilders ou de bouteilles de lait (je suis très fier de mon faux lait constitué de colle à bois sèche). Le projet a supplanté la peur, ce qui est plutôt agréable. Nous reste à choisir le premier objectif.

Après moult maelströms mentaux nous nous décidons pour un secteur, largement repéré lors des dernières semaines. Une zone d’activités commerciales des plus banales, moche à en crever et désespérante à souhait. Elle est accessible de diverses façons et longe une voie ferrée, ce qui constitue une sortie de secours impeccable. Nous pouvons garer notre carrosse à moins d’un kilomètre, sur une rue résidentielle peu fréquentée à laquelle nous pouvons aussi accéder par différents trajets peu exposés et exempts de caméras de surveillance.  Nous n’attendons pas et décidons d’agir le soir même.
Une heure du matin, nous allons nous garer sur l’axe prévu. Nos sacs à dos et nos manteaux contiennent tout ce dont nous avons besoin. Le quartier est désert, on n’entend que le bourdonnement des rares véhicules empruntant la rocade qui passe à quelques centaines de mètres. Un petit regard en  direction des fenêtres des immeubles les plus proches pour vérifier que personne ne nous observe, et nous nous glissons derrière les buissons qui dissimulent tant bien que mal la clôture de la voie de chemin de fer. Le fil d’acier n’est pas d’une forte section, la tenaille suffit à le couper. Bien que cela ne représente pas un effort colossal, je regrette que nous n’ayions pas chacun notre pince pour partager la tâche. Feda fait le guet en me tenant le grillage, c’est déjà pas mal. Une fois l’ouverture faite, nous traversons la voie discrètement, chassant devant nous les lapins stupéfaits et stupides. Nous prenons garde à franchir le ballast sans marcher dessus pour éviter le bruit et nous arrêtons sur les rails pour nous assurer qu’aucun train n’approche.  Ils ne sifflent pas, nous avons le champ libre. Au sommet du talus d’en face la seconde clôture attend de subir le même sort. Je me demande si nous n’aurions pas dû prendre des cagoules.

Nous arrivons dans la zone commerciale par l’arrière du plus gros hypermarché, sur sa face dont nous avons vérifié depuis quelques temps qu’elle ne comporte pas de caméra de surveillance élargie. Juste celle de « l’entrée des artistes » par où arrivent les convoyeurs de fonds et certains employés. A cette heure-là, il n’y a plus guère que des vigils dans les locaux. Nous avançons au-delà du bâtiment en le longeant par un talus en friche un peu glissant. Le poste électrique semble nous faire de l’œil, mais il n’est malheureusement pas notre priorité. Ce que l’on souhaite est un peu plus loin,  légèrement à l’écart. Un véhicule nous fait tressauter en passant tout près de nous en direction de la station-service 24h/24, que nous avions négligée. Le conducteur semble ne pas nous avoir vus. Nous nous tapissons dans la pénombre et restons immobiles dans les arbustes, accroupis et la tête entre les bras pour cacher nos visages, jusqu’à ce qu’il soit reparti. Nous n’évoquons pas verbalement l’amendement à notre projet initial auquel nous venons de songer, mais  ma belle et moi-même nous sommes compris. Nous pressons le pas en direction du rond-point d’accès à ce secteur. Feda sort sa pâte à modeler et commence à la malaxer tandis qu’elle marche, elle m’en tend un morceau pour faire de même. Parvenus à proximité du giratoire, nous nous arrêtons au dernier endroit nous offrant un minimum de couverture afin de vérifier notre solitude. Quelques secondes d’attention accrue, et nous nous précipitons vers deux pylônes d’éclairage auprès desquels nous nous agenouillons, chacun d’un côté de la route. Nous plaçons alors la pâte collante sur l’acier qui les constitue les ceignant non loin de leur base, en biais, comme un col en V au profil de gouttière. Feda déverse la poudre contenue dans un tube de vitamine C dans la gouttière de son poteau, et accourt pour faire de même avec le mien. Rinçage des doigts, nettoyage à la lingette et allumage au briquet. Je file allumer la seconde gouttière et nous déguerpissons aussitôt dans la direction d’une grosse armoire métallique  située à quelques dizaines de mètres de là. Avant que nous ne l’atteignions, nous entendons le gémissement métallique du premier pylône tandis qu’il se cambre, puis s’écroule avec un fracas assez modéré sur l’enrobé routier, rapidement suivi du second. Personne ne vit dans cette zone, et les vigils postés dans les bâtiments sont trop loin pour remarquer ces bruits. Les deux coûteux dispositifs d’éclairage gisent en croix au milieu de la rue, interdisant tout passage aux véhicules. Nous devons faire vite.

Le palpitant battant la chamade, nous atteignons notre objectif principal: l’armoire électrique alimentant tout le complexe. Nous prenons tout de même quelques secondes pour reprendre notre souffle. Je sors de mon sac la bombe de mousse de polyuréthane expansée et commence à injecter le produit dégueulasse par les aérations de l’armoire. Rapidement, les portes sont soumises à la pression de la réaction chimique causant l’expansion mais, solides, elles ne s’ouvrent pas. Feda, quant à elle, a préalablement inséré son propre tube par une autre aération, y glissant ce qui ressemble à un gros pétard artisanal, puis un second, puis un troisième. Elle verse enfin une autre poudre (tube de citrate de bétaïne) et un dernier « pétard », entouré d’un ruban adhésif d’une autre couleur. Elle guette mon signe de tête. Lorsque je le fais, j’abandonne ma bombe suspendue à son fin tuyau, elle allume la mèche et nous filons à toutes jambes par là d’où nous sommes venus.
Nous entendons la chimie agir dans notre dos, en une série de « flouf », « floffff » et autres « pschiiit » peu spectaculaires, et quand nous nous retournons nous apercevons juste l’armoire rougeoyer et fumer. Tout va bien, nous n’attendions pas une explosion. Par contre, l’emballement sonore vient d’ailleurs : partout autour, pas un magasin ne reste silencieux. Presque instantanément, toutes les alarmes se déclenchent tandis que se mettent en marche les groupes électrogènes de secours qui les alimentent. La station-service est presque dans le noir, illuminée par intermittence par le gyrophare attitré et ceux de la façade du prétentieux et inhumain temple de la consommation. C’est suffisant pour nous permettre de nuire, nous avons tout ce qu’il faut pour saboter les pompes définitivement à distance (il y a toujours des caméras dans les stations-service de supermarchés). Nos bombes incendiaires nous donnent toute satisfaction, mettant les pompes hors d’usage dans ce qui semble se préparer à être un très joli bouquet final.
Nous ne pouvons malheureusement pas profiter du spectacle, car il nous faut retourner au plus vite à notre voiture. La police va arriver très vite, et les vigils doivent être sur le pied de guerre. Ceux qui sont à demeure dans les plus gros commerce doivent guetter toutes les portes en s’attendant à un assaut pour razzia, tandis que ceux qui ne surveillent plusieurs bâtiments que par rondes chroniques depuis leur véhicule de fonction ne savent plus où donner de la tête et se demandent s’ils auront du boulot demain.
Quand nous franchissons, à bout de souffle, la clôture de l’autre côté de la voie de chemin de fer, nous entendons déjà au loin les premières sirènes. Nous avons mal calculé notre coup. Quand nous nous apprêtons à sortir des buissons qui nous abritent, de nombreuses fenêtres se sont éclairées dans les immeubles à proximité. Tant de raffut a fini par tirer la plupart des habitants de leur sommeil. Plutôt que d’aller directement vers la bagnole qui nous attend non loin, j’invite Feda à partir avec moi dans la direction opposée, où nous pourrons sortir du massif à l’écart de l’éclairage public et gagner les rues pour rejoindre notre monture depuis une provenance qui semblera moins suspecte aux riverains alertes.

Nous nous extrayons avec beaucoup de précautions, sans attirer l’attention de qui que ce soit. Une fois sur le chemin du retour par la cité-dortoir, je pars seul chercher la voiture, et récupère Feda à l’abri des regards. Nous quittons la ville en roulant tranquillement, nos sacs habilement planqués dans une des double-parois. Mission accomplie.

La dernière fois que nos cœurs ont battu aussi fort, c’est quand les chiens ont failli nous tuer. J’aime bien notre façon de combattre la peur.

***

Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou encore des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés. Il ne nous apparaît alors pas complétement fortuit de céder à la panique.

***

Le passage de la frontière nous a un peu rassurés. C’est idiot comme une frontière peut rassurer, lorsque l’on n’y est ni arrêté ni refoulé. Nous ne sommes ni noirs ni basanés, ça nous a bien aidés dans cette Europe qui renoue avec le contrôle migratoire. Feda est une belle blonde, je fais assez propre sur moi, sans plus ; c’est toujours plus facile que d’avoir l’air usé et de laisser entrevoir la douleur de son exil depuis un pays du Sud ou de l’Est dont personne n’a rien à foutre. Valérie s’est-elle développée dans les pays pauvres dont personne n’a rien à foutre ?  Y a-t-il eu un intérêt à s’y installer alors qu’il y a ensuite tant de difficultés sur le chemin des sujets contaminés pour aller propager le parasite ailleurs ? La connerie est mondiale, mais peut-on comparer ses différentes formes sans tenir compte des circonstances historiques ?
Les chiens passent-ils les frontières sans encombre, s’ils n’accompagnent personne ? Evidemment, ils évitent les routes, eux.

Harassés par nos émotions du jour, nous avons décidé de nous reposer une heure après avoir franchi cette étrange limite territoriale et culturelle. Economie et discrétion, nous dormons dans la voiture cette fois encore. Mal, évidemment. Mais l’un contre l’autre, emmêlés tendrement pour un torticolis plein d’amour et des courbatures non moins sentimentales. Lèvres contre peau du cou.
Nous avons mis du temps à déterminer où nous arrêter. Endroit isolé ou espace public fréquenté ?  Gageant que, même si Valérie est déjà présente dans la région, nous risquions plus de la part des canidés que des hominidés –au moins dans un premier temps-, nous avons opté pour le parking d’une grande aire de repos avec station-service et restaurant dégueu en bordure d’un grand axe, ce qui nous offrait de surcroît l’accès à des toilettes et même des douches, ainsi qu’une connexion wi-fi. La contrepartie était un certain manque de discrétion et, surtout, un dérangement constant par le bruit. Etrangement, la plupart d’entre eux nous ont fait sursauter à tour de rôle durant tout le laps de temps que nous avions prévu de consacrer au sommeil. Nous voilà donc  repartis, de nouveau en train de rouler sans but, peut-être plus que jamais.
Le wi-fi m’a permis de consulter les infos locales de là d’où nous venons, afin de vérifier s’il était fait mention quelque part de l’évènement au labo. Rien, nib. Je n’ai pas osé envoyer d’e-mail ou contacter des amis via facebook, whats’app, twitter ou instagram de peur de me faire tracer. La famille…Quelle famille ? Feda boycotte son propre smartphone dont elle considère à juste titre qu’il ne nous apportera rien de nouveau pour le moment.
Feda ne pleure plus Paco ni la peur. Elle a retrouvé le regard déterminé que j’adore tant qu’il ne m’est pas destiné : implacable et rageur. Fixant la route avec une dureté sublime, elle me dit sans esquisser la moindre inclinaison dans ma direction : « foutus pour foutus, on pourrait peut-être en profiter pour faire ce qui nous titille depuis des années, non ? »
Je ne sais pas si c’est l’effroi, la fatigue ou le prémices d’une assemblée générale de Valérie dans ma citrouille, mais le frisson qui me traverse s’achève en une petite érection et un relâchement global de mes muscles qui manque de nous envoyer dans le décor. Ah ! que j’aime cette femme !

iii

 

On s’arrête de nouveau, mais cette fois-ci dans un village. Autant faire du tourisme dans ce magnifique secteur. Nous nous régalons d’une architecture largement intouchée, où la majeure partie des édifices sont touchés par l’authenticité que seuls les matériaux nobles peuvent prodiguer. Nous nous dégottons un petit hôtel sympa puis, après avoir arpenté les ruelles enclavées entre de hautes maisons, un estaminet des plus charmants pour régaler nos papilles de quelques mets locaux divinement préparés accompagnés d’un vin local tout à fait exquis. Après l’émincé de volailles aux girolles et panais et avant le dessert, je lui redemande entre deux bouchées de fromage de chèvre et d’un bleu suave:

-Tu es sûre de ton choix ?
-Oui, complétement.
-Tu sais ce que ça peut impliquer, n’est-ce pas ? On en a maintes fois parlé, tu sais que ce n’est pas de la rigolade et que ce qu’on risque est énorme.
-Je le sais, oui ; comme tu le dis on en a maintes fois parlé. Tu connais mon point de vue depuis le début. Au départ, je te disais que je ferais ça le jour où je serais sur le point de mourir, de préférence avec toi, mais le jeu a été rebattu. D’après toi, combien de personnes sont infectés –ou colonisés, comme tu dis ?
-J’en sais rien. Probablement la majorité, peut-être même nous. Sûrement nous. Tu es à ce point convaincue que tout est joué d’avance, qu’on ne peut pas espérer d’amélioration, d’antidote ou je ne sais quoi ?
-Regarde ce chien là-bas, qui tire sur sa laisse. Crois-tu qu’il la tire dans notre direction juste pour passer de l’autre côté ou crois-tu que ses Valérie ont été contactées par les autres Valérie à son insu pour l’inciter à venir nous bouffer ? Tu te sens de te poser cette question toute ta vie, toi ? D’avoir seulement peur et de n’être plus qu’une proie potentielle ? Je n’ai pas envie de sortir mon téléphone et de filmer chaque clébard pour envisager à quel point il est parasité, si son corps ressemble à une ville la nuit et si c’est le cas pour son maître, notre charmant serveur ou même toi. Je pense qu’il est en effet déjà trop tard pour endiguer l’invasion. Mais au moins peut-on encore sauver quelque chose et stimuler ceux qui ne sont pas colonisés, présentent une résistance à l’invasion comme probablement Paco, toi ou moi, pour empêcher le développement outrancier de la colonisation et de ses symptômes. Regarde, il y a même eu Trump ! Il a même été élu deux fois ! Ne crois-tu pas qu’arrivés à un tel stade de crétinisme on peut s’interroger sur l’intérêt de soigner ce qui représente à coup sûr la plus grande portion de l’Humanité, au moins dans les grands pays industrialisés.
-Alors allons dans un pays pauvre, à Pétaouchnok, au fin fond du désert de Gobi et attendons la fin avec un minimum de sérénité !
-Tu as peur ?
-Non je n’ai pas peur ! Je ne veux juste pas que tu fasses ce choix par désespoir !
-Bien sûr que je suis désespérée ! (la petite table tremble et fait tinter les couverts contre l’assiette après que Feda l’ait légèrement heurtée) Cela fait des décennies que nous n’arrêtons pas de dire que les gens nous semblent de plus en plus cons, que nous voyons l’espèce humaine courir à sa perte et à celle de la planète toute entière pour des raisons n’étant pas valables au-delà de l’échelle d’une génération !

Feda s’enflamme, je lui fais signe de baisser un peu le volume sonore de son courroux, que peut-être d’autres parlent notre langue et qu’il faudrait mieux ne pas nous faire remarquer en donnant l’impression qu’on s’engueule. Elle a les yeux injectés de colère et de la même détermination froide que je lui avais vue sur la route tout à l’heure. Elle ne blague pas.

-Je te comprends, lui dis-je pour calmer un peu son ardeur. Certes, tout a l’air complétement cuit. J’ai tourné le truc dans ma tête dans tous les sens et en arrive à la conclusion que nous sommes les hôtes d’un espèce qui a besoin de notre disparition pour prospérer sur la planète après s’être métamorphosée ; à moins qu’elle ne soit qu’une avant-garde installée depuis très longtemps afin de rendre le terrain propice à l’arrivée d’une nouvelle espèce colonisatrice, qui aurait par exemple besoin d’une certaine température ou d’un certaine teneur en gaz de l’air ambiant  pour s’installer. Une espèce qui ne pourrait vivre dans les conditions actuelles, mais qui pourrait s’établir de façon absolue si nous lui laissons une planète conforme à ce que l’on peut projeter des conséquences de ce que l’Homme lui fait depuis l’ère industrielle.
-Tu me parles d’extraterrestres, là ?
-Pas forcément. Imagine : si ça se trouve il s’agit d’une espèce qui est en dormance depuis la nuit des temps, ou même une espèce devenue commensale de l’humain suite à la disparition de l’hôte initial dont elle avait besoin pour l’un de ses stades, et qui ne pourrait réapparaître que si le permafrost fond et que l’air se charge en méthane. J’en sais rien, moi, je ne suis pas scientifique ! Je produis des hypothèses qui me semblent plausibles à partir de ce que je connais de la biologie actuelle ou passée. Découvrir l’interaction des parasites sur le cerveau et à quelles fins m’a toujours stupéfait ; j’essaie de comprendre les fins de Valérie pour en déduire ce qu’elle fout dans nos putain de corps !
-Oui, tu as peut-être raison. Mais dans ce cas, tu conviendras qu’il nous serait quasiment impossible de convaincre qui que ce soit dans un laps de temps acceptable pour lancer une contre-offensive, en particulier si nous ne pouvons pas nous assurer que nos interlocuteurs ne sont pas eux-mêmes des éléments du processus de colonisation générale, quel qu’en soit le but ultime. Maintenant, au stade où nous en sommes, je ne vois absolument pas comment nous pourrions interagir suffisamment fortement pour obtenir une prise en charge par la Société ou les autorités de l’élimination d’un mal implanté dans une très forte majorité de la population, infiltrée à n’en pas douter dans toutes les sphères de la Société et les réseaux d’influence.
-Alors pourquoi ne pas nous barrer à l’autre bout du monde, là où on sait que les gens sont moins cons ?
-En tout premier lieu parce que nous n’avons aucune garantie que la connerie humaine ne nous y rattrapera pas. En second lieu parce que j’aurais l’impression d’être privée de ma liberté, notamment celle de pouvoir être où je le souhaite quand je le souhaite, et non quand on me l’impose. Or, là, ça nous serait imposé.
-Oui, mais si on se fait gauler, on t’imposera aussi de rester quelque part, et crois-moi que ça ne sera pas gai même si on s’en sort bien.
-Ce n’est pas toi qui dis toujours « mieux vaut être un lion mort qu’un chien vivant » ?

Elle m’a comme souvent cloué le bec. Je la regarde avec un sourire désabusé, amoureux, fais glisser ma main sur la table pour venir englober son poignet, puis la sienne. Nos doigts blanchissent de s’étreindre trop fort. J’ai peur pour elle et ça me réjouit. Ça va être bien.

 

Bufflones 5

Publié: 22 janvier 2018 dans Non classé

Nous roulons depuis plus d’une heure vers le Nord-Est. Sans savoir si c’est la meilleure direction, nous savons au moins que c’est par là que se trouve la frontière la plus proche qui ne soit pas une mer. Je ne sais pas si passer par les montagnes est une bonne chose. Les routes y sont encore plus sinueuses, étroites et facilement encombrées. Si nous avions été pris dans un embouteillage la nuit dernière, les chiens nous auraient certainement rattrapés.

Mon ami est livide mais au moins il dort. Feda ne lâche pas ma main, comme nous le faisons sur la plupart des trajets. Seulement là, ses ongles marquent profondément mon épiderme. De mon côté je regarde la route, passant les vitesses en tenant compte de la pression exercée sur ma main par ma compagne tendue. Bêtement, nous cherchons avant tout à quitter le pays ; bercés par une illusion qui ne nous leurre même pas concernant la non-propagation transfrontalière de Valérie. Dans l’immédiat, nous justifions notre choix stratégique par la nécessité d’écarter le chercheur assoupi  de ses locaux habituels. Nous parlons peu, car tout est trop lourd et que nous n’avons aucune réponse. Je m’efforce de garder pour moi l’angoisse croissante qui brûle mon estomac à l’idée de subir un contrôle à la frontière. J’imagine déjà toute l’imbécile autorité de fonctionnaires zélés cherchant dans notre véhicule quoique ce soit de suspect, juste pour nous faire chier ou qu’on a des têtes ne leur reviennent pas. Je les vois déjà imposant sur nous leur pouvoir dérisoire et néfaste comme on écraserait une fourmi du pouce, juste parce qu’on le peut. Qu’a donc bien pu emmener Paco dans ses cartons ? Est-ce qu’ils vont trouver que ça ressemble à l’équipement de base du fabriquant d’ecstasy ou de bombes artisanales ? C’est qu’ils soivent en être remplis, eux, de Valérie, et pas depuis hier. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien qu’on affuble souvent les douaniers de chiens.

Bientôt deux heures qu’on roule. Je ne suis pas toubib, mais l’état de Paco ne semble pas s’améliorer. Feda se tourne pour poser délicatement sa main sur son front blême, la relevant presque aussitôt en poussant un petit cri d’effroi qui me fait faire une embardée. Je gare la voiture sur le premier espace le permettant, pour prendre moi aussi connaissance de l’état de mon scientifique préféré.
Notre trio s’est en quelques kilomètres transformé en duo.

La situation s’aggrave. Que faire de lui, maintenant ? La question passe avant l’émotion. Dans un tel niveau de pétrin, le sentimentalisme n’a pas sa place. Et même si nous aimerions savoir de quoi il est mort, là n’est pas notre priorité. Avec un corps dans la bagnole on est foutus. Si on s’arrête aux urgences d’un hôpital, on est foutus. Si on va chez les flics on est foutus. Certes, nous n’avons rien à nous reprocher, mais si l’on considère avec quelle vélocité extraordinaire les clébards nous ont suivis et rattrapés, tout ce qui pourra nous faire prendre du retard nous exposera à une nouvelle meute. De plus, nous n’avons aucun moyen de savoir s’il existe une implication quelconque des autorités dans l’affaire qui nous a happés ni, le cas échéant, si ce qu’on a découvert est d’une ampleur aussi forte qu’on serait en mesure de le croire. Rien ne nous prouve qu’il n’y a pas une organisation regroupant les sujets à fort taux de Valérie, une Internationale de la connerie contagieuse suffisamment organisée pour communiquer et éliminer toute menace. Dans des moments tels que celui-ci, il faut réfléchir avec efficacité, rationnellement, en tenant compte de ce que l’on estime représenter le péril le plus menaçant. Les parents de Paco nous le pardonneront-ils un jour ? Nous décidons de l’abandonner dans le premier bois dans lequel nous pouvons pénétrer en voiture par un petit chemin carrossable. Pas de boue sur ce chemin recouvert d’enrobé abîmé et de graviers, parfait pour ne pas laisser de trace. Prenant le téléphone de mon ami, j’hésite à l’utiliser pour composer le numéro de la police, pour lequel il n’est pas nécessaire de connaître son code PIN.  Je voudrais qu’on puisse le retrouver, rendre son corps à ses proches et lui offrir une sépulture décente. Or, la peur d’être localisés prend le dessus et j’embarque l’appareil sans l’avoir utilisé, dans le but de peut-être y trouver des personnes susceptibles de nous aider et, surtout, qu’aucun lien ne puisse être fait entre nous si l’on retrouvait mes coordonnées dans son répertoire ou l’historique de nos messages écrits. Feda m’aide à placer le cadavre dans une position laissant supposer qu’il est parvenu là seul, s’effondrant de fatigue. J’efface nos traces de passage dans la litière forestière à l’aide d’une longue branche de noisetier puis nous nous précipitons dans la voiture en priant le ciel peuplé de rien que personne n’entravera l’étroit chemin avant que nous ayions rejoint la route. Les cinquante mètres qui nous en séparent nous paraissent le décuple, la crainte de nous retrouver coincés là où nous venons de poser un mort accentuant le sentiment de culpabilité et la claustrophobie forestière.

Nous ne savons pas clairement de quoi il est mort, gageant qu’une hémorragie interne consécutive à la bagarre avec les clébards l’aura emporté. A moins qu’un anévrisme ou un infarctus en ait été la cause. Nous poursuivons notre périple, plus seuls que jamais. Dans les caisses sur le siège arrière se trouvent peut-être les réponses à beaucoup de chose, mais ni Feda ni moi ne sommes en mesure d’interpréter ce qui les remplit. Qu’allons-nous faire de tout ça ? A qui allons-nous le confier ? Paco était notre seul contact dans la communauté scientifique et lui-même n’était pas particulièrement reconnu par ses pairs.  Nous discutons des options qui s’offrent à nous, des hypothèses que nous pouvons oser formuler. Il apparaît très clairement que personne ne nous écoutera. Comme dans tout bon thriller, les autorités nous prendraient pour des farfelus, les scientifiques pour des farceurs et nos ennemis nous dévoreraient, sauf si l’on trouvait une solution miracle à leur invasion. On rit, mais le mot est lancé. Invasion.

***

Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés.

Quand j’arrive chez mon oncle Webb, je redécouvre l’immeuble dont ma famille m’a, petit, tenu à l’écart. Vétuste, plutôt sale, il ressemble à ces bâtiments parisiens du début du XXe siècle dans leur jus d’avant-guerre, avant qu’on commence à les rénover dans les années 1980. Escalier étroit, en bois, fenêtres fines et peu étanches laissant passer le froid dans la cage d’escalier dont la rampe de chêne, joliment polie par les milliers de mains qui les ont lissées, détonne  avec les peintures bleues écaillées qui s’effritaient tant et plus en se répandant sur les marches creusées et sonores. Ça sent le vieux, le vermoulu, l’humidité et l’air malgré tout brassé par le manque d’isolation et la porosité de toutes les huisseries. Des boites aux lettres modernes obstruent partiellement l’étroit couloir à l’entrée, qui mène aussi au local à ordures tout autant ventilé.
J’aime bien cet endroit. Il sent la vie, l’irréductibilité, la marge.

Mon oncle m’attend dans l’escalier, impatient de me voir et soucieux que je le trouve. Les portes palières se trouvent un peu n’importe où au fil des étages, et rien n’indique au rez-de-chaussée  comment trouver les différents occupants. Il ne change pas, mon oncle : cheveux poivre et sel, mi-longs, une mini-vague bien travaillée pour lui donner un caractère à la fois romantique et mystérieux, presque chevaleresque. Un peu plus de 60 ans au compteur, une bedaine retenue derrière une ceinture bien ajustée et un charisme certain. Son visage carré sourit sans sourire, sa large bouche ne dessinant qu’à peine les rictus alternatifs à son sérieux habituel. Quoi qu’il fasse, il se doit d’entretenir une forme de mystère, de fascination à l’égard de son public, y compris s’il s’agit de son neveu ou de son concierge pakistanais à poil dur. Vêtu de noir ou de bleu très foncé (misère, que mon champ chromatique s’étiole avec l’âge !), l’encolure entrouverte sur le sommet d’un torse puissant, il m’accueille avec une cordialité non feinte, étreinte et embrassades incluses.

Nous entrons dans son appartement tout à fait en adéquation avec le personnage comme le bâtiment. Etroit, étrange, miteux et très vivant. Il semblait avoir été conçu tout en longueur, sur les restes d’un espace oublié par l’architecte lors de la construction, un vide entre les deux immeubles qu’on aurait comblé par un appartement, faute d’idée plus judicieuse. Une petite chaîne hi-fi donnait de la musique baroque et une lumière naturelle blanche pénétrait par les nombreuses fenêtres percées toutes du même côté, ma gauche en l’occurrence. Il m’invite à m’assoir à la petite table de jardin qui occupe presque tout le couloir qui sert de cuisine, au pied d’une ouverture donnant sur la cour intérieure étonnamment lumineuse. Les questions classiques s’enchaînent : « que deviens-tu ? Comment vont tes parents ? Quel âge ça te fait ? ». Les réponses qui y correspondent sont d’une platitude cordiale ; ni lui ni moi n’en avons quoi que ce soit à carrer et il nous tarde d’entrer dans le vif du sujet.
-Je pense que c’est le bon moment, lui dis-je.
-En es-tu sûr ?
-Oui, bien entendu, sinon je ne serais pas là.
-On croit toujours savoir, me répond-il d’un air mystérieux. On croit savoir mais on ne sait rien tant qu’on n’y est pas.
-Ecoute, mon oncle : je suis là malgré et parce que mes parents m’ont toujours tenu à l’écart de toi dès lors qu’ils ont découvert certains aspects de ta vie. Je ne t’ai quasiment connu que par l’intermédiaire des médias, de tes spectaculaires prestations télévisées. Je t’ai vu hypnotiser des ménagères comme des vedettes, suis convaincu que tu en as abusé, et connais ton inclination pour l’occultisme.  Je sais que tu as accès à des connaissances qui ne me sont pas aujourd’hui accessibles et  auxquelles je veux accéder. Je ne sais pas lesquelles, ni ce qu’elles impliquent, cependant mon intuition m’amène à venir vers toi maintenant, alors que je traverse une période difficile où je n’attends rien de la vie classique que je commence à mener malgré moi. Je ne te connais presque pas, ton univers m’intéresse et ta singularité m’interpelle. Je sais depuis toujours que ce jour devait arriver et aurais même pu dire quel goût aurait ton café. Tout cela me dépasse, mais je suis convaincu que tu sais exactement pourquoi je suis là car, d’après ce que j’ai pu en comprendre, nous avons un historique familial à ce sujet dont tu es jusqu’ici  l’ultime détenteur de la mémoire. Je veux faire partie de la société secrète dont tu es membre, accéder aux connaissances qui y sont propres et découvrir le potentiel caché derrière ce que je subis de ma nature complexe et frustrée par une éducation en parfaite inadéquation avec ce que je ressens bouillir en moi, plus que jamais, comme une évidence.
-Soit, répondit-il, tranquille. Tu as grandi loin de moi, mais j’avais reniflé certaines aptitudes quand tu étais enfant. Mon intérêt d’alors pour ta personnalité avait poussé tes parents à nous séparer tant que faire se pouvait, ceux-ci n’appréciant pas tellement les moyens par lesquels je développais ce que tu viens désormais chercher toi-même. Je ne te redemanderai donc pas si tu es sûr de toi. On va commencer dès demain. Tu dors ici ?

Pendant de longues heures, nous avons discuté, ou plutôt l’ai-je écouté me vanter les mérites de son club, tel qu’il le nommait. Mieux que les francs-maçons, moins idiot que les illuminati, moins d’extrême-droite que la plupart des autres  sociétés secrètes. Comme bon nombre d’entre-elles, toutefois, il jouait le rôle de banque de savoirs d’avant la christianisation. Géométries sacrées, influence par la suggestion sur les individus, hypnose, magie ; toutes sortes de mots tabous qu’il me tardait d’entendre comme autant de réalités.
Mon oncle Webb s’est depuis de nombreuses années enfermé dans un personnage mystique d’opérette qui me fait relativiser chacun de ses mots. Pour mieux passer dans les shows télévisés, il a développé des attitudes souvent grotesques qui donnent  désormais l’impression qu’il sort tout droit d’une série B d’épouvante en technicolor. Gestes exagérés, regards appuyés, vacuité de certaines expressions verbales aussi absconses que grandiloquentes, il est devenu sa propre caricature, et l’exemple typique de ce qui fait que ces mots tabous dont je viens de parler continuent de le rester. Dans ces conditions, aucune crédibilité n’est possible ; ses spectateurs ne passent qu’à de très rares occasions la barrière de son ridicule pour en venir à le croire, se contentant de se laisser porter par le spectacle dont ils imaginent les « trucs »  sans se mettre en position intellectuelle de les deviner. Ils voient en lui un grand prestidigitateur désuet mais efficace, qu’on invite sur les plateaux poue s’en moquer plus que pour frissonner. Quand je trouve que ses propos vont trop loin, c’est avec cette vision de lui que je les décrypte. Cela le rend moins puissant, moins inquiétant, moins potentiellement dangereux.

Il s’exprime souvent assez mal et, quand il écrit, multiplie les fautes d’orthographe. Ça contribue fortement à le décrédibiliser, à déconsidérer ses capacités intellectuelles et sa culture, y compris dans ses meilleurs domaines de maîtrise. Lorsque je commence à m’endormir sur le canapé du salon à peine plus large que lui, la tête calée contre la cheminée en marbre noir condamnée depuis des lustres, je me demande s’il n’en a pas profité pour m’hypnotiser, et s’il abusera de moi d’une quelconque manière durant la nuit. Ça me rappelle cette période où je me défonçais sans le savoir, m’endormant sans m’en rendre compte et ne sachant plus trier la réalité du songe.
La flamme des chandelles contribue à accentuer ma torpeur. Nous parlons jusqu’à ce que je plonge.

.***.

Je ne sais pas ce qui me réveille en premier de l’odeur du café, de celle de l’humidité parfumée issue de la salle de bains ou de la lumière du jeune jour derrière les rideaux festonnés. L’oncle Webb est assis presque face à moi, à la petite table de jardin. Il trempe des biscuits mous dans son café qui les fait fondre avant qu’il ait le temps de les sortir de la tasse et me regarde comme on regarde un chantier. Je comprends qu’il est temps que je me lève et m’habille. Mes fringues ne sont pas propres, sont froissés et je me sens sale de sueur, bien qu’il fasse assez frais dans l’appartement vétuste.
« Nous attendons Yuri », m’avertit-il.
Il m’a brièvement parlé de ce Yuri la veille, m’expliquant qu’il serait son assistant pour mon intronisation. Il est important, m’avait-il dit, que je ne sache rien du protocole à venir. Tout juste puis-je déduire quelques présomptions des informations dont la discussion précédant mon endormissement  m’a équipé. Il y aura cérémonies, actes fondateurs, incantations et probablement questionnaires. Je ne suis pas certain d’avoir compris s’il y avait une forme de satanisme dans ce que je m’apprêtais à faire, mais ne m’en préoccupais pas des masses ; je ne crois pas au diable personnalisé. A moins que Yuri…

La sonnette de l’entrée de l’immeuble résonne d’un son aigu et chevrotant sorti de son avant-guerre. Tonton appuie sur un commutateur plus récent pour déclencher l’ouverture à distance, comme il l’avait fait pour moi. Je n’ai pas terminé mon thé –pas de café au réveil- ni les tartines qui l’accompagnent. Bien que je redoutais le jeûne, il ne semble pas nécessaire à ce que je dois vivre.
Le pas est lourd dans l’escalier, faisant grincer les lattes du plancher du seuil de l’appartement. Yuri rentre comme s’il était chez lui, accueilli par mon oncle qu’il salue avec une déférence marquée. Son sac marin plein comme une huître occupe suffisamment l’espace pour que je ne puisse pas venir jusqu’à lui pour le saluer, me contentant d’un signe  et d’un sourire. C’est un bonhomme au corps massif d’aspect grossier, cheveux blancs assez longs sur tête ronde à grosses lèvres, des mains puissantes aux doigts gourds terminant des bras courts et musclés. Il a visiblement plus de cinquante ans, est vêtu d’un assemblage de vêtements gris en coton ressemblant vaguement à une tenue de jogging. Il resplendit de propreté et sent l’encens d’église, ce qui me confirme qu’il n’est pas Satan.

Après avoir englouti deux ou trois café, le cordial ex-soviétique sans accent se met à notre disposition. Il m’est annoncé que nous sortons. Je ne parle plus.

Le trajet ne me semble pas limpide ; il me semble que les allers-et-retours que nous faisons entre l’air libre des trottoirs et le métro ou le train ne sont destinés qu’à m’empêcher de me repérer. Ainsi,  lorsque nous parvenons sur site au terme de plus d’une heure et demie de trajet, je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons, sinon dans d’anciens locaux industriels désaffectés en périphérie d’une voie ferrée.
La lumière matinale de cet automne  semble ne pas avoir prise sur les lieux, résolument sombres. Pourtant, nous pénétrons de plus en plus profondément dans le bâtiment, nous enfonçant dans une noirceur croissante d’où s’échappent les bruits légers d’animaux squatteurs et ceux, plus lourds, d’humains squatteurs. Nous n’avons pas de lampe et progressons à vue. Mes yeux s’adaptent avec difficulté dans cet environnement somme toute assez hostile, où clochards et toxicos partagent leur territoire avec les migrants et les rats. Les chiens des punks péraves  ne nous aboient pas dessus, les chats s’écartent, les rats fuient. Ce qui m’interpelle le plus, c’est que malgré la pénombre des lieux mon oncle et Yuri avancent avec une facilité déconcertante et que, surtout, les gens reculent à notre approche.  Je sais que le russe peut être physiquement impressionnant, mais ni mon oncle ne moi ne sommes gaulés pour faire peur à des bandes de vagabonds et de drogués sur leurs terres puant la pisse.

Après être descendus –quasiment à l’aveugle en ce qui me concerne- vers un sous-sol par un escalier encombré de détritus, de cartons et de matelas, nous  arrivons à une ultime pièce au cœur de l’édifice, petite, dont la porte a certainement depuis longtemps servi de combustible. Aucune  fenêtre, étonnamment moins d’odeur de pisse et d’ordures. A moins que ce ne soit mon nez qui se soit habitué à la puanteur environnante.
Derrière nous, j’entends la population s’éloigner. Tout se passe sans un mot ; je ne suis pas invité à parler. Nous sommes incroyablement seuls.
Lorsque les premières bougies sont allumées, elles dévoilent une pièce aux couleurs bleutées. Les murs et structures de béton ont été peints comme l’étaient les bâtiments des trente glorieuses, avec des couleurs vives affreuses qui heureusement s’écaillent désormais en un camaïeu supportable, animé par le vacillement des petites flammes que Yuri dispose au sol avec délicatesse. Outre l’azur chimique agonisant, je commence à distinguer sur les murs et au sol des motifs peints ou tracés à la craie. Figures géométriques, pentagrammes, dessins. Je comprends ce qui maintient les esprits faibles à l’écart. Aucun superstitieux ne mettrait les pieds ici. Oncle Webb, très concentré, réaffirme à la craie blanche les traits intermédiaires du motif sur lequel Yuri dispose les bougies. Cela ressemble à un pentagramme, ou plutôt ça en comporte au moins un. Relevant les yeux vers moi, mon oncle m’envoie sans me parler l’ordre de m’assoir. Je tressaute tant son regard est perçant, tant l’idée est émise puissamment sans qu’aucun son ne soit émis par lui. Je subis cela comme si l’on m’avait brutalement vidé sur tout le corps une bassine d’eau glaciale. Contre toute attente et bien malgré moi, ce que je viens de ressentir est un frisson de peur.

Il n’y a rien pour s’assoir ici, à moins de sortir pour poser son cul sur les marches, ce qui semble hors de question. Instinctivement, je me cale dans un angle, entre un petit bout de cloison en béton et l’un des murs. Mes fesses descendent jusqu’au sol ; de toutes façon mes jambes ne me portent plus pour l’instant.
Yuri est debout, comme suspendu par la lumière des bougies qu’il regarde intensément d’un air paisible. Mon oncle continue de tracer, ajoutant des détails tout autour du motif principal. Mon frisson s’estompe, je le sens filer vers le bas de mon dos, comme si le sol l’aspirait telle une éponge.
Je repense au grotesque des simagrées de mon médiatique relatif familial lorsqu’il est à l’écran, remarquant qu’il n’en produit aucune à cet instant précis. Sa concentration et son apparente expertise lui confèrent un charisme démesuré, inquiétant de prime abord.
-Tu as bien choisi ton refuge, me dit-il.
-Quel refuge, réponde-je ?
-Celui où tu viens de te loger. Nous ne sommes pas dans cette pièce par hasard, tu t’en doutes. Ne sens-tu pas les énergies passer, toi qui es en quête de leur compréhension ? Apprends.

Effectivement, l’aspect intuitif de mon choix de refuge répondait à une impulsion naturelle que j’avais ressentie à ce moment précis. Je m’étais laissé guider vers le lieu de la pièce où je me sentais le mieux, le plus en sécurité, sans calcul conscient des menaces ou de la stratégie. Juste mes tripes et mes jambes molles.
Me concentrant un peu plus sur ce que je ressens  au-delà des cinq principaux sens, j’essaie de lâcher prise. Les yeux fermés, je fais en sorte que rien n’entrave mes sensations.

-Trouve les flux et leur direction, me dit-il.

Les flux. Oui, je les sens. Comme un delta de soie dont l’amont serait là où je suis assis et l’aval l’extrémité de mes doigts, ma tête et mon plexus solaire. Les différents canaux se rejoignent ensuite pour former une bulle autour de moi. Je la ressens dorée et mouvante, souple.
C’est une sensation rassurante, grisante. Le nouveau frisson qui me parcourt est cette fois-ci doux, apaisant. De l’ordre du plaisir.
Webb me demande avec gentillesse de bien vouloir venir au centre de son dessin.  Depuis cette position, où je suis agenouillée, les bougies m’éblouissent suffisamment pour dissimuler totalement ce qui se tient au-delà des cinquante centimètres entourant le motif circulaire. Je ne vois plus de trace des murs, et n’aperçois le visage de mon oncle que lorsqu’il se rapproche. Yuri est derrière moi, je ne sais pas ce qu’il y fait.
En maître de cérémonie, mon oncle entame un discours, dans une langue que je ne comprends pas et ne m’en évoque aucune autre. Je ne parviens pas à penser qu’il s’agit d’incantation, tant les phrases ne sont pas articulées en une longue litanie, mais plutôt comme un texte ordonné. Il semble s’adresser à un auditoire plus large que le russe blond et moi-même, mais n’est ni déclamé ni grandiloquent. Ça sonne joliment à mes oreilles, presque familier malgré mon absence de référence sonore à ce langage. C’est apaisant et un peu enivrant.  Au sol, le dessin semble s’animer à la flamme des bougies qui lui donnent une épaisseur organique ; j’ai presque l’impression qu’il tourne et que les figures extérieures s’allongent comme des feux follets horizontaux.

Je ne me suis pas rendu compte que je m’endormais. Quand je reprends conscience, Yuri me tient par une épaule et, le pantalon baissé, s’apprête à me sodomiser en guidant son sexe dans l’entrebâillement  du mien. J’ai juste le haut du cul à l’air, et suis suffisamment vif pour me relever brutalement, me retourner et lui asséner un puissant coup de poing en plein visage, au coin de l’œil et du nez. S’ensuivent toute une série, temporisée par la remontée de mon futal et la surveillance de mes arrières. Mon enculeur est désarçonné par ma volte-face, visiblement imprévue. A force de coups et grâce à l’entrave que constitue son vêtement serrant ses jambes au niveau des genoux, je le déséquilibre et le fais tomber face en avant. Etrangement, il semble vouloir insister pour achever ce qu’il avait commencé. Je le cogne donc encore, dans les côtes, pour le maintenir au sol. Cherchant à tâtons n’importe quoi à proximité de moi pour le neutraliser, je tombe sur ce que je reconnais comme une boite de conserve encore pleine, que je saisis fermement pour écraser ses testicules allongés que j’aperçois dans la lueur des bougies entre ses grosses cuisses blafardes, frappant à plusieurs reprises pour qu’il n’en reste rien. Il hurle de douleur et s’affale lamentablement en pleurant. Je suis dans une rage extraordinaire. Amenant mon arme improvisée vers la faible lumière, je lis sur son étiquette verte à motif caribéen « lait de coco » éclaboussé de gouttes écarlates. Avec la froideur d’un tueur à gages, je me tourne alors vers mon oncle, bien moins insolemment charismatique qu’il l’était quelques minutes auparavant. Avec l’air demeuré propre aux traitres pris en défaut il me regarde, tête en biais et yeux écarquillés, en me disant qu’il ne faut pas lui en vouloir, que cela faisait partie du protocole.
J’hésite un instant à lui envoyer le lait de coco et son emballage à la tronche, puis me ravise pour conserver la boite en main et l’accompagner de mon poing. Cela le sonne, le fait trébucher et tomber. Dressé au milieu des bougies, les doigts meurtris par les nombreux coups que j’ai portés sans précision, dans une posture plus d’attaque que de défense, je suis submergé par d’autres flux que ceux de mon coin de repli. C’est une haine dévorante, un énorme sentiment de puissance qui m’envahit depuis chacune des pointes du motif. « C’est le protocole », me répète mon oncle en chevrotant tandis qu’il se redresse péniblement, accompagné par les pleurs d’un Yuri dévasté dont le fessier luit comme une lune sortant des nuages.

Mes yeux sont eux aussi écarquillés, probablement injectés de sang tant j’y sens pulser le moindre vaisseau. Bloqué dans ma posture agressive, combattive, je respire comme un cheval de trait après l’effort, les muscles bandés comme un sexe russe sur le bord de ma ceinture. C’est difficile de me l’avouer, mais je me sens infiniment bien, plus vivant que jamais. Indestructible.

Je n’aide pas mon oncle à se relever. Sans un mot, je le toise tandis qu’il reste dans une attitude soumise en répétant des excuses auxquelles je n’accorde pas la moindre importance. Je m’emplis de ce moment comme un serpent recharge ses batteries au soleil, avec l’impression de boire la flamme des bougies et que toute l’atmosphère qui m’entoure n’est qu’un régal voué à mon bien-être. C’est bon et chaud, brutal et infiniment satisfaisant. Il se déplace prudemment, sans me laisser sortir de son champ de vision, pour aller voir comment va Yuri. Il lui glisse quelques mots que j’imagine bienveillants puis l’abandonne à son sort avant de se redresser face à moi. « On y va », me dit-il tout à coup en retrouvant son assurance comme si rien ne s’était passé. D’un signe de la main, il m’invite à l’accompagner au-dehors, via l’escalier qui semble sortir de nulle part.  En quittant le cercle, je retrouve des émotions plus normales. Je demande ce qu’on fait du russe affalé dans son sang et ses larmes, sans obtenir de réponse claire. Je me tourne vers lui avec mépris et colère, me disant que j’y suis peut-être allé un peu fort. Sa surprise quant à ma réaction me laisse un peu interrogatif : ne voyait-il réellement aucun mal à ce qu’il était en train d’accomplir ? Etait-il tout autant sous influence que j’étais anesthésié, hypnotisé par l’oncle Webb? Le sombre bâtiment où se trouve l’escalier me semble dorénavant bien lumineux, tandis que je quitte son cœur le plus ténébreux dans les sanglots déchirants de mon agresseur devenu victime.

***

Dehors, la couleur dominante est verdâtre.  Nous croisons quelques personnes dont la pauvreté est évidente, mais qui ne semblent pas en souffrir. Crasseux mais pas malheureux.
Certains semblent connaître mon guide, que j’ai décidé de continuer à suivre malgré son méfait. Je doute de sa façon d’interpréter les choses, mais je sais qu’il détient un savoir que je convoite. Le torse gonflé, l’attitude hautaine, il marche dans ces rues en terrain conquis. Il n’y est pas un inconnu, et nombreux sont ceux qui le saluent d’un signe de tête ou le regardent avec une certaine crainte difficilement cachée par la politesse. Il est plus petit que moi, mais j’évolue indéniablement dans son sillage. A la lumière du jour, l’hématome dont je suis responsable sur sa joue droite prend peu à peu des coloris chatoyants s’accordant plutôt bien avec la croûte cramoisie qui se forme sur la plaie qui y est liée. Sa mini vague a pris du plomb dans l’aile, mais il fait bien illusion.
Il règne une atmosphère étrange ici : j’ai l’impression d’un voyage dans le temps. A aucun moment je ne vois les traces de notre présent technologique, ni de services publics. Nous sommes en plein no-man’s land péri-ferroviaire dans une banlieue déshéritée poussant là telle une verrue sur la société de consommation. Les gens y vivent misérablement dans des squats ou des cabanes assemblées en bidonvilles. Ce serait pour moi un coupe-gorge si je n’étais ainsi accompagné. Ça sent la poubelle, encore, et l’odeur aigre des effluents plus ou moins organiques d’une société qui s’effondre.

Le premier animal que je vois est un chien-cheval. Simone, sa propriétaire, discute avec mon oncle sur le perron de sa maison précaire, l’animal broutant entre les résidus plastiques la petite pelouse sur le frontage de celle-ci.  Je n’en ai jamais vu et reste un moment interloqué devant une telle bestiole. Il est difficile de définir sa taille, qui fluctue selon sa position. Sa robe bai cède la place à un gris sombre au niveau de sa large tête, les babines noires surlignant un bel alignement de dents régulières peu adaptées au végétarisme. La bête me semble tour à tour haute comme un petit cheval ou comme un gros chien. Elle ne nous grogne pas dessus et joue maintenant avec un papillon.

Nous entrons chez Simone, qui se présente à moi par une poignée de main que je qualifierais d’honnête. Je lui donne une cinquantaine d’année. Elle a un beau maintien, une jolie peau et une assez longue natte de cheveux bruns. C’est une belle femme, qui n’inspire absolument pas la pitié malgré une pauvreté certaine. L’intérieur de l’étroite maison reste dans une gamme de bleu-vert, et comporte un certain nombre d’étoffes sous diverses formes. La décoration est d’un autre temps, surannée ; le mobilier ancien et ciré est recouvert de napperons, surplombés de cadres rococo ou de faïences à usages stricts : coupe à fruits, saucière, pot à lait… La petite table et ses chaises à l’assise bien garnie sont posées sur un tapis persan élimé, lui-même posé sur un parquet de chêne en parfait état qui ne grince pas sous nos pas.

Simone nous propose un thé, que nous acceptons volontiers. La lumière diffuse d’un ciel  couvert filtre au travers de rideaux en dentelle côté jardin –celui à l’arrière de la maison- . Depuis l’endroit où je suis assis, je ne vois ni d’arbre ni le sol par la fenêtre. Pendant que la bouilloire s’échauffe sur la gazinière émaillée, la conversation s’engage entre mon oncle et notre hôtesse, sans que j’y sois convié. Leur dialogue sonne à mes oreilles comme un bourdonnement lointain qui ne me concerne pas et pourrait presque me bercer, si je ne me méfiais pas d’un nouveau coup de mon mentor provisoire. J’ai annoncé que je ne boirais de thé que s’il est collectif, infusé dans la théière plutôt qu’individuellement dans chaque tasse. Je surveillerai le sucre, aussi.
Simone est douce, elle dégage une odeur qui m’est familière, un peu comme si c’était celle d’une tante que je n’aurais pas fréquentée depuis l’enfance.
Le thé est parfait, infusé juste comme je l’aime. J’ai l’impression qu’il est déjà sucré au miel lorsqu’il arrive dans la tasse en porcelaine fine en tournoyant comme une petite turbulence d’ambre. Je tente d’intégrer la conversation mais elle ne veut décidément pas me parvenir, conservant sa nature atonale de murmure distant même lorsque je m’approche.  Est-ce à cause du contraste sonore que le gosse me fait sursauter en descendant brutalement l’escalier pour en en sautant les dernières marches, toujours est-il que ses pas résonnent à mes oreilles comme des coups de marteau secs sur des planches de bois dur, aigus et désagréables. Le môme en culotte courte comme celles que l’on contraignait les garçons d’avant 1960 à porter s’assoit en tailleurs sur le parquet et, saisissant une grosse craie grasse, y trace autour de lui un pentagramme parfait dont la circonférence frôle le tapis et le pied de la commode.
Sa mère le regarde d’un air un peu réprobateur, ce qui ne le perturbe pas le moins du monde. Son dessin se précise, se garnit. Il relève la tête de temps à autre pour me fixer d’un regard pénétrant qui m’indispose, mais je me rends bientôt compte qu’en fait il ne me regarde pas, mais regarde par la fenêtre au travers de moi, comme si je n’existais pas. Je me lève pour l’observer d’une position dominante, ma taille étant apparemment le seul atout propre à compenser toute inconsistance aux yeux du gamin. Relevant les fesses, il trace sous lui ce qui doit l’être avec une précision remarquable ; son habileté à faire s’enchevêtrer les formes géométriques  sans jamais prendre ni recul ni mesure m’épate complétement. Les deux autres adultes continuent leurs palabres monotones dont je déduis qu’ils ne me concernent pas sans porter attention au graphiste d’exception qui officie à mes pieds.

Une tourterelle énorme vient se poser sans grâce sur le bord de la fenêtre, épaisse comme une poule. L’enfant lui jette sa craie, qui traverse la vitre sans la briser et assomme le volatile aussitôt avalé par le chien-cheval. Je feins l’absence de surprise, pour copier ceux qui m’entourent. Pourtant, je m’inquiète un peu. L’enfant se relève et me donne la main pour m’inviter à sortir de la maison. Guettant sans succès le regard d’oncle Webb et de son interlocutrice qui s’effrite sur sa chaise et sors en compagnie du mouflet, ses petits doigts enserrant ma paume tandis qu’il fait apparaître de précieux pentagrammes de pierre fragile en provenance du ciel comme on souffle des bulles de savon. S’arrêtant au bout de quelques pas, il m’incite à me courber pour tendre l’oreille et entendre ce qu’il a à m’y chuchoter : « vous pouvez partir, maintenant ».

Probablement livide, j’obtempère sans réfléchir, ne réagissant même pas au renâclement tout proche de l’ongulé canin qui m’éclabousse de salive et de duvet. Derrière moi, je sens un gouffre immense et glacial, qui dévore la maison et ses occupants presque sans bruit sinon un bruissement de pierre friable et de sciure. Un frisson ou un courant d’air passe dans tout mon dos en me donnant la sensation que je vais aussi y être aspiré. Je ne dois pas regarder, je le sens. Si je me retourne, on me dévore aussi.  Devant moi, quand je parviens enfin à me concentrer suffisamment fort pour rouvrir les yeux, s’étend une rue de perdition d’une pauvreté inouïe. Personne ne paraît s’étonner, comme si c’était tout le quartier qui était habitué à des manifestations lui rappelant qu’il est perpétuellement damné. Les gens dont je croise le regard me tirent une langue si affreuse qu’elle me brûle et me salit à distance ; il ne fait cependant aucun doute qu’ils me craignent et ne viendrons pas jusqu’à moi. Non pas que je les impressionne, mais si le gamin m’a épargné, c’est qu’il avait ses raisons et lui, ils en ont une peur et un respect palpables.

Jamais je n’avais tant souhaité retrouver la puanteur humide des couloirs de la gare. L’asphalte se déroulait sous mes pieds avec une lenteur accablante.

 

 

 

 

 

Nous sommes cois.
Nous sommes quoi ?

Comme trois ronds de flancs, nous regardons, stupéfaits, les cadavres des canidés gisant au milieu d’un indescriptible fatras. Même Paco, avec sa plaie sanguinolente, reste interloqué par la violence de ce qui vient de se produire et la brutalité de son achèvement. Le silence qui suit les cris, les heurts, le fracas en est presque choquant. En moi, résonne un écho de l’évènement. Je ressens encore la sensation de porter les coups, la peur, l’adrénaline, la frénésie. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale de bas en haut, je tressaille légèrement à son passage.
Des larmes coulent sur les joues de Feda, mais elle se remet rapidement en selle pour demander au blessé, des sanglots dans la voix, s’il a besoin d’aide. Ensemble, ils s’occupent de le soigner, lui lui indiquant où se trouvent les accessoires nécessaires, et elle les mettant en œuvre. Je viens prêter main forte pour placer les bandelettes collantes qui referment la plaie, car il faut la maintenir aussi fermée que possible le temps de les placer. De toute façon je n’ai rien d’autre à faire à part le ménage, ce qui me gonfle terriblement.

Sitôt sur pieds, Paco effectue prélèvements et analyses à l’aide de ses appareils sur les chiens morts tandis que nous faisons un peu de rangement et essuyons le sang au sol. Sur son moniteur, on peut voir le paysage d’une ville la nuit se dessiner selon les contours de l’encéphale du moins abîmé d’entre eux. La colonie de Valérie est toujours là, paraissant plus active que jamais. Je demande à Paco de nous contrôler aussi.

Le ton monte. Il ne veut pas. Il craint ma réaction si jamais je me vois très colonisé. Feda hésite quant à savoir si elle est de son avis ou du mien. Je veux savoir. Savoir si l’on est con et à quel point est la base d’une possibilité d’amélioration. Je le dis d’ailleurs à mon ami. Il change d’arguments, tentant différentes formules pour me dissuader, mais j’insiste avec lourdeur.
-Tu ne comprends pas, me dit-il enfin en roulant bien son « r », les yeux particulièrement expressifs de sa détresse. Ça ne se soigne pas !

-Comment cela, ça ne se soigne pas ?

-La colonie grossit, est vouée à grossir et ne peut se résorber. Depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois, j’ai évidemment poursuivi mes recherches et m’apprêtais à t’en faire ce résumé quand tu serais revenu dans le labo, s’il n’y avait eu ces chiens. Valérie est là depuis longtemps, tu sais. Très longtemps. Je n’ai pas encore compris comment elle voyageait d’un corps à un autre, quel était son mode de propagation, mais ce que je peux te certifier, c’est que la colonie enfle, inexorablement, dans l’humanité.

-Dans les humains, tu veux dire, lui réponde-je ?

-Dans l’Humanité.

A cet instant, Feda se rapproche de moi et nous nous asseyons avec une belle synchronisation pour écouter Paco en étant assez près de lui pour discerner la vascularisation du blanc de son œil. Il reprend :

-Je n’ai eu accès qu’à des corps datant, au maximum, de quatre siècles, et ai pu contrôler certains de nos contemporains vivants ou morts. Aucun n’en était exempt. Valérie était dans chaque corps, en une concentration plus ou moins importante. Si celle-ci est variable d’un individu à l’autre pour une même période, la densité et l’extension des colonies augmente au fil du temps, avec le pic pour la période actuelle.

-Tu es en train de nous dire que nous aussi, en somme ? Demanda pour la forme ma chérie.

-Vous en êtes vraisemblablement truffés, oui. Il en va de même pour moi. Apparemment nous naissons avec, et la colonie se renforce à mesure que nous vieillissons. Je ne sais pas quels sont les critères de ralentissement ou d’accélération de sa croissance.  Il semblerait que l’exercice cérébral limite la migration de Valérie des points de forte densité vers les zones les plus impliquées  dans cet exercice. La passivité intellectuelle semble être ce qui la favorise le plus, mais la violence (pratique ou sous forme de spectacle) est apparemment très impliquée dans son développement aussi.
Silence estomaqué, dégoûté. Posant un coude sur mon genou, je plaque la main qui le surplombe sur ma bouche, et m’affaisse dessus, le regard vague.
Les implications de cette découverte ne remettent a priori pas en cause ce que nous sommes, puisque nous nous sommes construits ainsi. Seulement, j’ai quand même foutrement l’impression qu’une part non négligeable de mon libre arbitre vient de foutre le camp. Sans Valérie, je serais certainement plus intelligent, ce qui signifie que je suis beaucoup plus con que je le devrais et, surtout, que je le pense.
Je digère l’info. Feda aussi, différemment de moi. Je la vois s’effondrer littéralement, sa main droite dressée paume en avant, bras tendu dans ma direction pour m’empêcher de venir la prendre dans mes bras pour la consoler alors qu’elle n’est qu’un torrent de larmes.
Non, nous dit Paco, on n’est pas tous foutus.
Je ne le crois pas.
Ce qui apparaît dans la suite de sa description de ses dernières découvertes, c’est que la place de Valérie est donc croissante, et que son rôle au sein de l’humanité va lui aussi croissant. Les chiens sont, à ce jour, les seuls animaux chez lesquels il a pu observer des colonies. Il pense que les singes pourraient eux aussi être touchés, mais il n’a pas pu accéder à des sujets d’étude. Probablement les canidés domestiques jouent-ils notamment le rôle de vecteur. Cependant, l’épisode que nous venons de subir dénote une autre dimension de l’implication des clébards dans la prospérité du parasite. Ce que nous avons vécu est totalement hors des clous en matière de physiologie comme d’éthologie.

Je ne l’écoute plus.
Sa description non seulement me sert la gorge, mais en plus elle me désespère. J’ai d’ores et déjà l’impression qu’il est trop tard, que nous n’y changerons rien.
Pire : je me rends compte du silence assourdissant qui nous entoure, qui dans l’immédiat m’inquiète beaucoup plus.
-Nous venons de nous battre contre trois chiens enragés, qui ont pénétré dans un bâtiment public après s’être rués sur les portes, causé un vacarme considérable dans ces couloirs qui résonnent énormément, dis-je à mes deux compagnons en interrompant Paco dans son déprimant exposé. Nous avons abattu ces trois animaux non sans mal, après qu’ils aient détruit la porte d’entrée du labo, au milieu de cris que nous n’avons pas su retenir et des aboiements. Pensez-vous que personne n’ait rien entendu ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi personne n’est ni à notre porte, ni sur le perron de l’immeuble, ni à notre chevet, alors que j’ai pu voir des passants et qu’à n’en pas douter nous ne sommes pas les seuls occupants du bâtiment à cet instant ? Paco, de quoi as-tu impérativement besoin avant qu’on se barre, très vite ?
Poussée d’adrénaline,  le court passage glacial du sang dans les veines étant rapidement remplacé par une sorte de fièvre qui regonfle mes muscles malgré moi. Les deux autres blêmissent, puis se rechargent de coloris plus chauds, non sans avoir manifesté brièvement un affaissement global sur leurs jambes s’étant un instant ramollies. Ces moments de tension ressemblent à la fin d’une constipation qu’on peinerait à retenir : ils vous tirent les boyaux du scrotum au diaphragme, relancent leur écho violent jusque dans la poitrine et les épaules, les ordres envoyés à vos membres ne l’étant pas par votre seule volonté mais par des réflexes (reptiliens ?) qui alimentent malgré vous votre aptitude à fuir le danger. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de serrer les fesses quand on passe un moment difficile ; votre sphincter anal  est l’exutoire à la surpression, si vous la dirigez mal. Tout comme il se relâche au moment où vous crevez.
On remplit à la hâte des sacs, des caisses faciles à transporter en un seul voyage, nos poches. Je jette un œil à la fenêtre. Notre bagnole est là, personne autour. Je m’arme, ils s’arment. On dévale les escaliers pour foncer vers le parking.
En bas de l’escalier plusieurs personnes semblent attendre, debout, regardant dans notre direction. Aucune marque d’agressivité. Seulement un regard ovin généralisé qui semble peiner à comprendre ce que nous faisons. Etudiants pour la plupart. J’invite les deux autres à presser le pas et à faire bloc, avant qu’ils réalisent et prennent une décision nous concernant. En tête de notre petite échappée, je bouscule de l’épaule ceux qui entravent notre passage. Vu leur manque de réactivité, je les imagine pleins de Valérie. La main cramponnée à ma batte salie de poils collants, tenant mes caisses avec les poings pour pouvoir réagir le plus rapidement en cas d’attaque, j’ouvre la voie vers notre voiture dont je vérifie qu’elle ne montre aucun signe de sabotage ou de crevaison. Mon cœur va exploser. Je sens la poitrine de Feda effleurer mon dos, ça me rassure. Elle est bien là.
J’ouvre les portes et nous jetons tout notre chargement en vrac à l’arrière, où s’engouffre aussi un Paco exsangue. Feda monte à l’avant, je conduis parce que je suis un con de mâle. On verrouille les portes.

Je démarre sans empressement, pour ne pas nous faire remarquer. Un problème à la fois, s’il vous plaît. Feda insiste pour que j’accélère, ce que je refuse catégoriquement. Je lui fais remarquer que les seules personnes à manifester de l’intérêt pour nous sont celles que nous avons vues dans le bâtiment et le parking, qui nous ont suivis d’un regard appuyé jusqu’à ce que nous le quittions. Sitôt quitté cette aire, les passants ne nous ont accordé aucune forme d’importance. Je ne veux pas que ce soit le cas. Je ne veux pas que des flics nous arrêtent et nous demandent pourquoi nous avons du sang sur nous, pourquoi Paco est blessé. Je ne veux pas éveiller le moindre soupçon, attirer la moindre attention. Je veux que nous redevenions tout le monde.
La rixe verbale se calme. J’ai envie de pisser. Sûrement la peur.

Paco se sent mal mais ne veut pas l’admettre. Il a de nouveau perdu les belles couleurs de la cavalcade bien qu’il ne saigne pas plus. Il présente un teint blanc jaunâtre et de soudains cernes sous ses yeux. Non, il ne veut pas qu’on s’arrête aux urgences, ni même dans une pharmacie. Ça m’arrange, je préfèrerais qu’on soit loin le plus rapidement possible. Les seules haltes concédées consistent en un retrait aussi massif que possible d’espèces dans trois distributeurs de billets différents  et l’arrêt dans une station-service pour user une dernière fois ma carte bancaire non loin du labo, le temps de remplir le réservoir de carburant et de vider les vessies des deux bonshommes. Brouillons les pistes, prévoyons la cavale. Nous avons changé de statut, passant de citoyens lambda à fuyards.
Si seulement on savait ce qu’on fuit.

 

 

 

J’en suis là.
Après avoir gravi les escaliers quatre à quatre, je pousse vigoureusement la porte du labo de Paco, où l’on ne lève qu’à peine les yeux vers moi. Je ne sais pas quelle distance il reste entre les chiens et moi ; trop peu pour avoir le temps d’expliquer. Je referme la porte avec une vivacité de celles que confère la panique, et cherche ce qui est à ma portée pour m’aider à la coincer. Je n’ai pas pu bloquer celle du rez-de-chaussée. « Aidez-moi ! » crié-je. Devant mon comportement, Paco se lève, hébété. Feda me regarde avec des yeux ronds, avant de comprendre qu’il se passe réellement quelque chose de grave, et que je ne fais pas mon intéressant suite à ma récente vexation. On tire un bureau, on plaque des chaises et, surtout, j’enjoins chacun à trouver une arme, quelle qu’elle soit.

Contrairement à ce qu’on voit dans les films, les chiens n’aboient pas forcément lorsqu’ils se jettent sur leur victime. Les chiens de chasse n’aboient pour la plupart que lorsqu’ils la poursuivent sans l’atteindre ou qu’ils sont « au ferme », par excitation et pour communiquer avec leur maître ou le reste de la meute. Les chiens d’attaque, eux, mordent avant  de prévenir. Les trois clébards percutent donc la porte du bâtiment en silence, si ce n’est le fracas répété de leurs crânes contre le verre renforcé de celle-ci. Sitôt la barricade construite, je me penche discrètement à la fenêtre pour voir ce qu’il en est. Mes comparses m’accompagnent.
J’ai du mal à voir, l’étage où nous nous trouvons surplombant légèrement l’accès principal. Deux des chiens bondissent à tour de rôle sur la porte, se dressant pour tenter de l’ouvrir avec leurs griffes. Le troisième fait le tour de l’immeuble, probablement à la recherche d’un autre accès. La caution scientifique de notre équipe est juste capable d’émettre un désespérant « On est mal » en passant sa main gauche dans les cheveux. Il me rassure cependant en me répondant par la négative quant à la présence d’un autre accès plus facile à ouvrir. Les chiens insistent, se cognent et se re-cognent, grattent, griffent, changent de posture, cherchent les failles. Le troisième se remet à la tâche avec les autres. On téléphone aux carabiniers pour leur signaler trois chiens errants agressifs, et on cherche dans ce labo ce qui pourrait le cas échéant nous servir à éclater un clébard enragé.

A la question « comment ont-ils pu retrouver notre trace et nous rattraper si vite ? », je ne reçois pas de réponse. C’est empiriquement impossible, et chacun d’entre nous le sait. Les carabiniers nous ont mis en attente et nous entendons la grande feuille de verre durci se répandre sur le ciment du seuil et le carrelage du hall  d’entrée. C’est la Berezina.
Je casse une lampe de bureau de façon à ce qu’on puisse la tenir sans risque tout en pouvant électrocuter avec l’autre extrémité. Je la confie à Feda, qui tient déjà un couteau. Paco, paniqué, cherche visiblement une seringue. Je ne perds pas de temps et casse une table de travail pour en récupérer le pied et l’utiliser comme une batte. Choisir sa place, organiser l’accueil. Y a-t-il une corde ou quelque chose qui y ressemble ? Cordon électrique ? Trop court. Câbles ethernet ? Pas assez solides. Cordons et connectiques divers ? On en aura besoin après. Je glisse la table démontée entre Feda et l’entrée barricadée. Je ne veux pas qu’elle prenne de risque, mais nous ne pourrons peut-être pas nous passer d’elle dans la bagarre. Je simule les coups de batte pour observer si j’ai le débattement nécessaire à un mouvement puissant sans risquer d’atteindre mes compagnons d’infortune. Tout se produit avec une instantanéité étonnante. Les chiens sont là, à déjà s’attaquer à la porte du labo, ébranlant notre édifice de protection à chaque coup de boutoir. De quoi sont-ils faits ? Je regarde la porte et Paco trembler. Je devine Feda tremblant tout autant. Nos jambes sont vides et le bâtiment tout entier semble trembler aussi. Trois golden retrievers déchaînés pleins de Valérie veulent notre peau.  Absurde.

Rien ne me met plus en rogne que l’absurdité, hormis peut-être la mauvaise foi et le fait d’être pris en défaut. Mes jambes se regonflent, je retrouve mon énergie et frappe à plusieurs reprises le pied de table métallique au sol, écrasant l’une des terminaisons avec le talon pour l’aplatir tant que faire se peut.  Il n’est pas très solide, mais ainsi renforcé il fera plus de dégâts. Je sais comment on tue un chien, un chasseur me l’a expliqué un jour, en m’expliquant que c’était la même méthode  que pour les renards, lorsqu’ils étaient pris dans une chatière ou un collet : frapper très fort sur le museau pour le briser. J’ai mal pour eux rien que d’y penser, mais je fais en sorte de me projeter suffisamment dans  l’acte pour qu’il accapare tout mon esprit. Je n’ai plus peur. Un regard vers Feda, qu’elle reconnaît aussitôt. Elle retrouve confiance. Paco tremble avec sa seringue. Je lui dis de la scotcher au bout du manche à balai, et d’en préparer deux autres tant qu’il est encore temps. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans et ne veux pas savoir. Nous avons seulement besoin que cela soit efficace très rapidement. Il prépare ses deux banderilles avec une promptitude extrême, nous mentionnant le fait que la dernière est moins dosée, faute de produit. L’idée d’enflammer les chiens me passe un instant par la tête, mais j’y renonce presque aussi vite qu’elle est venue. Pas besoin d’incendier le labo qui abrite peut-être l’outil essentiel à la résolution d’un problème dont je n’ai pas encore tout compris.

La porte commence à céder, par son cœur. Les huisseries se sont un peu décollées du mur à force de vibrations, mais c’est bel et bien la partie centrale qui, plus fragile, dévoile en premier la truffe et les crocs de notre plus vif assaillant. Je me place de côté, tenant avec une fermeté insensée mon arme improvisée. Le chasseur m’a-t-il menti ?
Le museau ne dépasse pas assez. Tout juste apparaît-il lorsque l’animal mord le corps de porte pour en arracher des morceaux et se dégager un passage plus large. Trop d’os sur la tête pour y piquer une aiguille, et pas assez de surface de contact pour l’électrocuter assez longtemps pour le neutraliser. Je serai forcément le premier à agir.
Ce sont maintenant deux truffes qui apparaissent  dans un déferlement de furie, ravageant la porte en bois bas de gamme comme s’il s’agissait d’une structure de carton. Je me rends compte que je n’aurai probablement pas le temps de cogner assez vite pour empêcher l’un d’entre eux de pénétrer dans la pièce. Notre barricade ne vaut rien, ils creusent au-dessus d’elle. Alors je frappe. Et je frappe. Je rate, je manque, je touche, mais pas assez fort ni précisément pour obtenir autre chose qu’un horrible couinement de douleur. Je frappe sans discontinuer avec toute la rage que je peux y mettre, en essayant de prendre les clébards de rapidité chaque fois que leur tête disparaît pour éviter mes coups. Ils savent que je veux les tuer, et se méfient. Malgré cela, ils continuent de prendre le risque de démonter ce qu’il reste de la porte. C’est une action collective, où les rôles semblent être définis. Je frappe. Je frappe. J’essaie de ne pas m’épuiser. « Paco ! Viens ! ». De face, il doit pouvoir accéder à la poitrine des deux qui attaquent sans discontinuer pour y piquer l’une de ses banderilles.  Paco est tétanisé. Ces chiens ont la force d’ours, son mental ne l’accepte pas. Sa tête oscille en un mouvement de négation incontrôlable mais le reste de son corps ne bouge pas. Si je m’écarte pour aller chercher les lances-seringues, les fauves passent dans les deux secondes.  Et hors de question de faire quitter son abri à Feda, qui est à l’exact opposé de Paco par rapport à la porte. Je crie à mon ami de se ressaisir, sans succès. Et je frappe.
Concentration.
Tenter l’arythmie. Travailler le contretemps. Viser juste, mais avant d’avoir la cible sous les yeux. Y mettre beaucoup de force. Je retiens mon coup, prends une grande inspiration et frappe, de toutes mes forces en poussant un hurlement sec libérateur. Le pied de table aplati s’abat sur le museau du chien dans un immonde craquement, qui n’entraîne pas même un gémissement. L’animal s’effondre aussi sec, à peine assez longtemps pour empêcher les deux autres de continuer de creuser et de tirer son corps avec leurs crocs, le traînant à leurs pieds pour mieux pouvoir l’enjamber. Le trou est large maintenant, je suis sûr qu’un chien peut passer. Je dis « attention » sans crier à l’adresse de Feda, dont j’entends qu’elle adapte sa position pour la rendre aussi offensive que défensive. Je ne sais pas si les fils dénudés seront des électrodes suffisantes pour calmer ces bêtes, mais je sais qu’elle a aussi un couteau dans la main qu’elle sollicite le moins. Je lui dis de viser la gorge ou les yeux, l’invite à la plus grande promptitude quand le chien l’attaquera. En en faisant une évidence, elle n’a plus qu’à s’y préparer plutôt que de le redouter.

Tandis que je réarme mes bras pour envoyer un nouveau coup létal sur le chien suivant, l’un d’entre eux parvient à pénétrer avec une vélocité formidable, suivi de très près par le second, qui le pousse presque. Je dois adapter mon  mouvement, pour à tout prix freiner le premier en le frappant n’importe où , et profiter de mon élan pour envoyer la plus grande volée possible sur le second. Je crois que je casse une patte du premier, et atteins la tête du second.  Le premier chute en flanchant sur son membre brisé, tandis que le second se retrouve dévié dans sa trajectoire en émettant un couinement déchirant. Glissant sur le carrelage, ils évoluent avec une imprécision leur faisant valdinguer différents matériels dans la salle. Cela n’entame la rage ni de l’un, ni de l’autre. Redressé sur trois pattes presque immédiatement après avoir chu, le premier fonce  tous crocs dehors vers celui d’entre nous se trouvant le plus près de lui. Paco, terrifié, a ses faveurs. Je m’acharne sur le second clébard, le frappant sans lui laisser le moindre répit. Je crie à Paco de pointer sa « lance »  vers le chien, ce qu’il fait plus machinalement que consciemment, tant mon ordre est autoritaire. Dans sa hargne, l’animal se jette sur la seringue comme s’il ne l’avait pas vue. De mon côté, je cogne sans discontinuer sur celui que j’ai étourdi, l’empêchant de reprendre sa charge, voire de respirer. Je porte le coup de grâce quand j’entends les cris de douleur de Paco, attaqué à la gorge. Ses mains, placées en barrage, sont dans la gueule du chien qui s’agite avec force et violence pour littéralement les arracher. Feda quitte son abri, lampe en avant, pour envoyer la décharge souhaitée dans la chair de la bête, mais le cordon électrique n’est pas suffisamment long pour lui permettre d’atteindre l’endroit où lutte notre ami. Je me précipite à mon tour et, d’un coup de batte haineux, je brise les reins de la bestiole, qui émet un cri de souffrance tel que je n’en ai jamais entendu, qui me lève le cœur. La bête s’effondre en couinant horriblement fort, sans s’arrêter. Paco, très ensanglanté, saisit avec difficulté la seconde seringue, qu’il injecte à l’animal, me demandant de ne pas l’achever avec les moyens dont je dispose. En quelques secondes, l’animal s’éteint dans un ultime gémissement, presque sans une goutte de sang.

On les avait tous tués. A les voir gisant, plus ou moins détruits par mes soins, ils me paraissent tout à coup minuscules et pitoyables.

 

***