J’en suis là.
Après avoir gravi les escaliers quatre à quatre, je pousse vigoureusement la porte du labo de Paco, où l’on ne lève qu’à peine les yeux vers moi. Je ne sais pas quelle distance il reste entre les chiens et moi ; trop peu pour avoir le temps d’expliquer. Je referme la porte avec une vivacité de celles que confère la panique, et cherche ce qui est à ma portée pour m’aider à la coincer. Je n’ai pas pu bloquer celle du rez-de-chaussée. « Aidez-moi ! » crié-je. Devant mon comportement, Paco se lève, hébété. Feda me regarde avec des yeux ronds, avant de comprendre qu’il se passe réellement quelque chose de grave, et que je ne fais pas mon intéressant suite à ma récente vexation. On tire un bureau, on plaque des chaises et, surtout, j’enjoins chacun à trouver une arme, quelle qu’elle soit.

Contrairement à ce qu’on voit dans les films, les chiens n’aboient pas forcément lorsqu’ils se jettent sur leur victime. Les chiens de chasse n’aboient pour la plupart que lorsqu’ils la poursuivent sans l’atteindre ou qu’ils sont « au ferme », par excitation et pour communiquer avec leur maître ou le reste de la meute. Les chiens d’attaque, eux, mordent avant  de prévenir. Les trois clébards percutent donc la porte du bâtiment en silence, si ce n’est le fracas répété de leurs crânes contre le verre renforcé de celle-ci. Sitôt la barricade construite, je me penche discrètement à la fenêtre pour voir ce qu’il en est. Mes comparses m’accompagnent.
J’ai du mal à voir, l’étage où nous nous trouvons surplombant légèrement l’accès principal. Deux des chiens bondissent à tour de rôle sur la porte, se dressant pour tenter de l’ouvrir avec leurs griffes. Le troisième fait le tour de l’immeuble, probablement à la recherche d’un autre accès. La caution scientifique de notre équipe est juste capable d’émettre un désespérant « On est mal » en passant sa main gauche dans les cheveux. Il me rassure cependant en me répondant par la négative quant à la présence d’un autre accès plus facile à ouvrir. Les chiens insistent, se cognent et se re-cognent, grattent, griffent, changent de posture, cherchent les failles. Le troisième se remet à la tâche avec les autres. On téléphone aux carabiniers pour leur signaler trois chiens errants agressifs, et on cherche dans ce labo ce qui pourrait le cas échéant nous servir à éclater un clébard enragé.

A la question « comment ont-ils pu retrouver notre trace et nous rattraper si vite ? », je ne reçois pas de réponse. C’est empiriquement impossible, et chacun d’entre nous le sait. Les carabiniers nous ont mis en attente et nous entendons la grande feuille de verre durci se répandre sur le ciment du seuil et le carrelage du hall  d’entrée. C’est la Berezina.
Je casse une lampe de bureau de façon à ce qu’on puisse la tenir sans risque tout en pouvant électrocuter avec l’autre extrémité. Je la confie à Feda, qui tient déjà un couteau. Paco, paniqué, cherche visiblement une seringue. Je ne perds pas de temps et casse une table de travail pour en récupérer le pied et l’utiliser comme une batte. Choisir sa place, organiser l’accueil. Y a-t-il une corde ou quelque chose qui y ressemble ? Cordon électrique ? Trop court. Câbles ethernet ? Pas assez solides. Cordons et connectiques divers ? On en aura besoin après. Je glisse la table démontée entre Feda et l’entrée barricadée. Je ne veux pas qu’elle prenne de risque, mais nous ne pourrons peut-être pas nous passer d’elle dans la bagarre. Je simule les coups de batte pour observer si j’ai le débattement nécessaire à un mouvement puissant sans risquer d’atteindre mes compagnons d’infortune. Tout se produit avec une instantanéité étonnante. Les chiens sont là, à déjà s’attaquer à la porte du labo, ébranlant notre édifice de protection à chaque coup de boutoir. De quoi sont-ils faits ? Je regarde la porte et Paco trembler. Je devine Feda tremblant tout autant. Nos jambes sont vides et le bâtiment tout entier semble trembler aussi. Trois golden retrievers déchaînés pleins de Valérie veulent notre peau.  Absurde.

Rien ne me met plus en rogne que l’absurdité, hormis peut-être la mauvaise foi et le fait d’être pris en défaut. Mes jambes se regonflent, je retrouve mon énergie et frappe à plusieurs reprises le pied de table métallique au sol, écrasant l’une des terminaisons avec le talon pour l’aplatir tant que faire se peut.  Il n’est pas très solide, mais ainsi renforcé il fera plus de dégâts. Je sais comment on tue un chien, un chasseur me l’a expliqué un jour, en m’expliquant que c’était la même méthode  que pour les renards, lorsqu’ils étaient pris dans une chatière ou un collet : frapper très fort sur le museau pour le briser. J’ai mal pour eux rien que d’y penser, mais je fais en sorte de me projeter suffisamment dans  l’acte pour qu’il accapare tout mon esprit. Je n’ai plus peur. Un regard vers Feda, qu’elle reconnaît aussitôt. Elle retrouve confiance. Paco tremble avec sa seringue. Je lui dis de la scotcher au bout du manche à balai, et d’en préparer deux autres tant qu’il est encore temps. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans et ne veux pas savoir. Nous avons seulement besoin que cela soit efficace très rapidement. Il prépare ses deux banderilles avec une promptitude extrême, nous mentionnant le fait que la dernière est moins dosée, faute de produit. L’idée d’enflammer les chiens me passe un instant par la tête, mais j’y renonce presque aussi vite qu’elle est venue. Pas besoin d’incendier le labo qui abrite peut-être l’outil essentiel à la résolution d’un problème dont je n’ai pas encore tout compris.

La porte commence à céder, par son cœur. Les huisseries se sont un peu décollées du mur à force de vibrations, mais c’est bel et bien la partie centrale qui, plus fragile, dévoile en premier la truffe et les crocs de notre plus vif assaillant. Je me place de côté, tenant avec une fermeté insensée mon arme improvisée. Le chasseur m’a-t-il menti ?
Le museau ne dépasse pas assez. Tout juste apparaît-il lorsque l’animal mord le corps de porte pour en arracher des morceaux et se dégager un passage plus large. Trop d’os sur la tête pour y piquer une aiguille, et pas assez de surface de contact pour l’électrocuter assez longtemps pour le neutraliser. Je serai forcément le premier à agir.
Ce sont maintenant deux truffes qui apparaissent  dans un déferlement de furie, ravageant la porte en bois bas de gamme comme s’il s’agissait d’une structure de carton. Je me rends compte que je n’aurai probablement pas le temps de cogner assez vite pour empêcher l’un d’entre eux de pénétrer dans la pièce. Notre barricade ne vaut rien, ils creusent au-dessus d’elle. Alors je frappe. Et je frappe. Je rate, je manque, je touche, mais pas assez fort ni précisément pour obtenir autre chose qu’un horrible couinement de douleur. Je frappe sans discontinuer avec toute la rage que je peux y mettre, en essayant de prendre les clébards de rapidité chaque fois que leur tête disparaît pour éviter mes coups. Ils savent que je veux les tuer, et se méfient. Malgré cela, ils continuent de prendre le risque de démonter ce qu’il reste de la porte. C’est une action collective, où les rôles semblent être définis. Je frappe. Je frappe. J’essaie de ne pas m’épuiser. « Paco ! Viens ! ». De face, il doit pouvoir accéder à la poitrine des deux qui attaquent sans discontinuer pour y piquer l’une de ses banderilles.  Paco est tétanisé. Ces chiens ont la force d’ours, son mental ne l’accepte pas. Sa tête oscille en un mouvement de négation incontrôlable mais le reste de son corps ne bouge pas. Si je m’écarte pour aller chercher les lances-seringues, les fauves passent dans les deux secondes.  Et hors de question de faire quitter son abri à Feda, qui est à l’exact opposé de Paco par rapport à la porte. Je crie à mon ami de se ressaisir, sans succès. Et je frappe.
Concentration.
Tenter l’arythmie. Travailler le contretemps. Viser juste, mais avant d’avoir la cible sous les yeux. Y mettre beaucoup de force. Je retiens mon coup, prends une grande inspiration et frappe, de toutes mes forces en poussant un hurlement sec libérateur. Le pied de table aplati s’abat sur le museau du chien dans un immonde craquement, qui n’entraîne pas même un gémissement. L’animal s’effondre aussi sec, à peine assez longtemps pour empêcher les deux autres de continuer de creuser et de tirer son corps avec leurs crocs, le traînant à leurs pieds pour mieux pouvoir l’enjamber. Le trou est large maintenant, je suis sûr qu’un chien peut passer. Je dis « attention » sans crier à l’adresse de Feda, dont j’entends qu’elle adapte sa position pour la rendre aussi offensive que défensive. Je ne sais pas si les fils dénudés seront des électrodes suffisantes pour calmer ces bêtes, mais je sais qu’elle a aussi un couteau dans la main qu’elle sollicite le moins. Je lui dis de viser la gorge ou les yeux, l’invite à la plus grande promptitude quand le chien l’attaquera. En en faisant une évidence, elle n’a plus qu’à s’y préparer plutôt que de le redouter.

Tandis que je réarme mes bras pour envoyer un nouveau coup létal sur le chien suivant, l’un d’entre eux parvient à pénétrer avec une vélocité formidable, suivi de très près par le second, qui le pousse presque. Je dois adapter mon  mouvement, pour à tout prix freiner le premier en le frappant n’importe où , et profiter de mon élan pour envoyer la plus grande volée possible sur le second. Je crois que je casse une patte du premier, et atteins la tête du second.  Le premier chute en flanchant sur son membre brisé, tandis que le second se retrouve dévié dans sa trajectoire en émettant un couinement déchirant. Glissant sur le carrelage, ils évoluent avec une imprécision leur faisant valdinguer différents matériels dans la salle. Cela n’entame la rage ni de l’un, ni de l’autre. Redressé sur trois pattes presque immédiatement après avoir chu, le premier fonce  tous crocs dehors vers celui d’entre nous se trouvant le plus près de lui. Paco, terrifié, a ses faveurs. Je m’acharne sur le second clébard, le frappant sans lui laisser le moindre répit. Je crie à Paco de pointer sa « lance »  vers le chien, ce qu’il fait plus machinalement que consciemment, tant mon ordre est autoritaire. Dans sa hargne, l’animal se jette sur la seringue comme s’il ne l’avait pas vue. De mon côté, je cogne sans discontinuer sur celui que j’ai étourdi, l’empêchant de reprendre sa charge, voire de respirer. Je porte le coup de grâce quand j’entends les cris de douleur de Paco, attaqué à la gorge. Ses mains, placées en barrage, sont dans la gueule du chien qui s’agite avec force et violence pour littéralement les arracher. Feda quitte son abri, lampe en avant, pour envoyer la décharge souhaitée dans la chair de la bête, mais le cordon électrique n’est pas suffisamment long pour lui permettre d’atteindre l’endroit où lutte notre ami. Je me précipite à mon tour et, d’un coup de batte haineux, je brise les reins de la bestiole, qui émet un cri de souffrance tel que je n’en ai jamais entendu, qui me lève le cœur. La bête s’effondre en couinant horriblement fort, sans s’arrêter. Paco, très ensanglanté, saisit avec difficulté la seconde seringue, qu’il injecte à l’animal, me demandant de ne pas l’achever avec les moyens dont je dispose. En quelques secondes, l’animal s’éteint dans un ultime gémissement, presque sans une goutte de sang.

On les avait tous tués. A les voir gisant, plus ou moins détruits par mes soins, ils me paraissent tout à coup minuscules et pitoyables.

 

***

Publicités

Les genoux et le ventre constellés de sucre-glace et des miettes de deux croissants fourrés à la confiture d’abricot industrielle, je cramponnais mes doigts collants sur le volant par intermittence pour stimuler mon éveil. Feda ne dormait presque pas, se contentant de fermer les yeux et de respirer profondément avec lenteur par sa bouche entrebâillée en direction du ciel. J’agitais régulièrement la tête pour secouer mes synapses et rester un tant soit peu alerte. Il me tardait foutrement d’arriver à bon port. Pourtant, je n’avais pas conscience du niveau d’urgence auquel nous étions confrontés.

Nous arrivâmes enfin devant le labo, où Paco ne nous attendait pas à bras ouverts. Feda se refît une tête tout en faisant semblant de ne pas se réveiller pendant que je me dépliai dans la douleur pour quitter l’habitacle parfumé par nos odeurs corporelles, intensifiées par le stress et la fatigue. Il avait mieux à faire que de nous attendre sur le parking. Quand nous entrâmes dans son local, il était pleinement affairé à comparer des images et consulter des textes multiples sur plusieurs écrans à la fois. L’imprimante papier tournait à plein régime, des documents s’imprimant en masse les uns à la suite des autres. Il leva brièvement la tête pour nous saluer, pointant légèrement son index pour nous signifier qu’il ne pouvait s’interrompre dans l’immédiat.  Je soufflai ostensiblement et me laissai couler au pied d’un mur jusqu’à ce que mon cul trouve le sol. Feda, un peu plus reposée, tourna un peu dans le labo, observant distraitement ce qui était à portée de ses yeux d’une redoutable acuité. Je m’endormis en un clin d’œil. Chacun fait ce qu’il peut de ses orbites.

L’odeur de café contribua à me tirer de ma torpeur, mais bien moins que les petites secousses engendrées sur mon corps meurtri par ma nana et mon ami. Il faisait désormais plein jour ; j’avais l’impression d’avoir dormi plusieurs heures tant cela avait été intense. Avec un fort accent que je qualifierais de lombard, Paco me pressa : « dépêche-toi, nous n’avons pas tout notre temps ». Ce que Feda lui avait raconté pendant mon sommeil, les images qu’elle lui avait montrées, l’avaient pratiquement paniqué. Cela n’avait rien de rassurant, car ce n’était pas là un trait de caractère habituel chez ce chercheur plein d’aplomb. Il avait besoin d’aide, de bras et de voix, ainsi que de mes souvenirs.
L’aspect spatial de ses projections à propos de Valérie ne m’avait pas convaincu, mais il m’expliqua combien son hypothèse sur l’origine extraterrestre de celle-ci était devenue de plus en plus cohérente depuis quelques jours, et à quel point ce que l’on venait de vivre le confirmait. Je me redressai aussitôt, et l’écoutai avec toute l’attention qu’il sollicitait.  Il tremblait. Feda glissa ses doigts entre les miens, et nos mains se serrèrent fort.
Pour lui, les choses étaient désormais limpides : la connerie humaine n’était pas juste une maladie, mais une invasion préparée sur le long terme.

Avec une limpidité remarquable, il déroula le fil de sa théorie durant de longues minutes. Il nous expliqua avec précision, imagerie et textes à l’appui, comment ce qu’il avait découvert et pris pour un parasite classique n’avait en réalité rien de classiquement pathogène. Selon lui, l’installation de la communauté de Valérie avait débuté à l’intérieur de la nôtre au milieu du néolithique. Valérie ne ressemblait à rien de commun sur Terre, c’était donc pour lui une évidence qu’elle vînt d’ailleurs. Ce qui avait tout d’abord échappé à son raisonnement, c’était le pourquoi de la présence de celle-ci en nous depuis si longtemps, et son mode de transmission. Car de ses observations était ressorti que Valérie ne dépendait  pas de ses hôtes  pour croître et se reproduire : placées en milieu inerte, stérile, les colonies présentaient une croissance identique à celle qu’elles avaient à l’intérieur des organismes. Dès lors, il ne pouvait conclure à une quelconque forme de parasitisme. C’était comme si le corps qui l’accueillait n’était en fin de compte qu’un véhicule, même pas protecteur.

Les expériences reproduites sur le chien donnaient les mêmes résultats déroutants, sans même une mutation apparente du parasite. Il pensa tout d’abord que Valérie se nourrissait de gaz, puis il se dirigea vers les ondes cérébrales, ce qui aurait pu justifier la baisse d’intelligence des hôtes. Pourtant aucune preuve tangible ne parvint à lui offrir la confirmation d’une quelconque piste allant dans ce sens.  Certes, elle interférait avec le cerveau, mais cela pouvait s’opérer depuis presque tout le corps, comme si elle interagissait avec les neurotransmetteurs pour leur fournir des informations à la manière de logiciels viraux s’infiltrant dans les ordinateurs.  Ce micro-organisme qui n’avait pas besoin de nous pour vivre était d’une efficience incroyable pour pénétrer au sein de nos tissus et nuire au juste fonctionnement de notre pensée sans qu’aucune raison valable à cela, aucun profit observable pour la colonie ou ses individus ne soit décelable sur le court terme.

Dans un empressement certain, nous nous mîmes à la disposition de Paco, tels deux stagiaires un peu désœuvrés perdus au milieu de l’inventaire d’une collection de porcelaines fines alors qu’ils avaient imaginés être les préposés aux photocopies. Café après café, thé après thé, nous nous vîmes tout d’abord submergés d’informations et de demandes incompréhensibles, puis nous parvînmes à nous raccrocher à une trame au fur et à mesure que les différents éléments passant entre nos mains prenaient sens. Incompétents, mais pas idiots, nous prîmes rapidement nos repères et pûmes élaborer par immersion notre propre version de la théorie de Paco tandis que lui-même  la précisait par notre aide.

Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il éprouvait une telle urgence à progresser. Etait-ce la peur de se faire voler la primeur par un autre scientifique, ou bien encore celle de perdre le fil de sa pensée, toujours était-il  qu’il produisait de la réflexion avec un débit ahurissant, proche de la folie. Noircissant des tas de pages, traçant frénétiquement sur le tableau des schémas et des plans d’une complexité croissante, il montait et démontait de grands ensembles et des lignes en permanence, pour mieux les réassembler ensuite.
Il s’était tout d’abord concentré sur la biochimie, mais s’en était progressivement éloigné pour ne se consacrer qu’à l’évolution de la problématique. Plutôt que de résoudre l’équation du « comment ça marche », il s’était ensuite affairé à démêler l’énigme du « depuis quand, et par quelle voie ».  Il voulait trouver le but, mais cela lui paraissait impossible dans l’immédiat. Il se rabattait alors sur l’évolution du mal dont tout lui portait à croire qu’il avait atteint une ampleur aux conséquences inéluctables. Je ne voyais rien de tout cela ; la connerie était en l’humanité depuis des lustres, quelle nouveauté pouvait bien la rendre plus urgente à soigner qu’elle ne l’avait jamais été ?

Feda me gifla.

Elle savait tout de suite quand je ne mettais pas de bonne volonté à accomplir une tâche, et il est vrai que c’était le cas. Ne sentant pas l’urgence, je n’urgeais pas. Mais une gifle, tout de même…
Je réagis avec violence, la destinant cependant aux objets m’environnant plutôt qu’à ma pugnace compagne. Jamais elle n’avait levé la main sur moi, et il était hors de question que je tolère ce genre de mouvement. Je quittai les lieux bruyamment, claquant derrière moi la porte du labo.

Sur les marches blanches et banales de ce bâtiment sans intérêt, mes pas résonnaient plus fort que l’écho de mon emportement, mais ne couvraient pas le son cinglant de la main douce et ferme sur ma joue poilue, qui n’avait de cesse de se rappeler à mes oreilles. La lumière blafarde traversant le verre cathédral donnait à la cage d’escalier la désagréable fadeur des hôpitaux des trente glorieuses. De la cathédrale, l’endroit avait aussi le son. Je descendis pour prendre l’air sur le parking, marcher un peu, me détendre un peu. Grommeler un peu.
La lumière naturelle me fit du bien, me faisant un temps oublier mon épouvantable nuit pour nourrir mes circuits en U.V.100% naturels et probablement synthétiser quelques molécules indispensables à l’éveil.  Je n’étais pas seul sur le site, mais ne me sentais pourtant pas en compagnie de qui que ce soit. Observant les rares passants, je ne leur trouvais rien qui put me faire engager la conversation avec eux, pétri que j’étais d’a priori dès le premier contact visuel.  Cette présomption négative s’était d’autant plus accrue que je ne pouvais désormais m’empêcher d’imaginer la dimension de la colonie de Valérie accueillie par chacun des encéphales qui surplombait les corps plus ou moins mouvants qui croisaient à portée de ma vue. De fait, j’éprouvais un mépris encore plus grand qu’auparavant pour l’imbécilité et ceux qui la représentaient, puisqu’ils ne pouvaient même plus s’enorgueillir d’avoir le libre-arbitre de penser bêtement. L’enseignement de Paco avait été édifiant à ce sujet.

J’arpentai de long en large le parking paysagé pour permettre à mes pieds d’apaiser mon orgueil blessé, psalmodiant des insultes à l’injustice et toutes les raisons de mon manque d’allant dans l’assistance technique à mon scientifique d’ami. Shootant dans tout ce qui me passait à portée d’orteil, je mis un certain temps à retrouver un rythme de respiration serein. J’étais certainement, de tous les usagers de ce parking, celui qui paraissait le plus imbécile. Et si j’abritais moi aussi une colonie de Valérie ?

C’est au moment où cette pensée vertigineuse me traversa l’esprit que  je fus attiré par un mouvement lointain. Au-delà du parking, à l’angle de la seconde rue qui y menait, je distinguai une forme fauve qui, malgré l’importante distance, m’apparût assez clairement comme celle de chiens. Le cerveau humain est merveilleux, déduisant des choses à partir d’images incertaines. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est facilement trompé par les illusions d’optique : il tire des conclusions à partir de ce que les sens perçoivent, au regard de sa connaissance et de ses priorités cognitives. Ainsi cette masse fauve, de la même couleur que les chiens vus cette nuit des centaines de kilomètres plus loin et de dimensions sensiblement analogues ne pouvait être que des chiens, et rien ne saurait supplanter cette impression première dans mon cortex. Perception = conclusion. Me restait l’action : courir.

 

Pour baiser des morues, on était vernis. Mais pour ce qui était de trouver des figues, rien à voir…

Je n’aurais jamais cru trouver un tel niveau de misère sur une si vaste surface en plein cœur de l’Europe, juste de l’autre côté de la première frontière. Là, sur toute la côte Est sur des dizaines de kilomètres, s’étendait un paysage de désolation où alternaient les bâtiments industriels désaffectés, les maisons en ruine, et d’autre à peine plus entière où vivaient dans des conditions terribles des migrants qui avaient au moins pu se débarrasser de la guerre.
Ça sentait la mafia partout, le crime et le foutre, et la cendre aussi. On voyait se déverser des ordures partout où il n’y avait pas d’habitant, faute de mieux, faute de bien, et d’aucun venaient y trier les saloperies merdeuses dont ils espéraient tirer quelque usage ou les revendre à plus pauvres qu’eux.

Les bords de route, dès qu’on quittait les agglomérations pouilleuses, avaient été léchés par des flammes issues de mégots jetés dans les broussailles déshydratées par des mois de sécheresse, qui se transformaient régulièrement en grands champs de flammes s’ils n’étaient pas entretenus par les buffles. La noirceur des bovins ajoutaient d’ailleurs encore à l’intensité dramatique de la région, à l’abyssal désespoir qui en émanait en tout point, à tout moment, même sous le soleil.
C’était un vrai coupe-gorge pour qui n’y avait pas ses entrées. Pour un regard de travers, une montre, un enjoliveur de roue ou un sac à main, on trouvait le moyen de  vous trouer la peau, ou au moins de bien vous esquinter. Les arbres les plus hauts qui n’avaient pas flambé ressemblaient à des épaves de Noël, avec leurs ornements de sacs plastiques, de bouteilles et de cannettes accrochés à leurs branches. La poussière levée par les véhicules venait s’y déposer en neige fine, tandis que les moteurs chantaient comme des armées d’enfants de chœur enroués vomissant leurs cantiques. Le défunt père Noël gisait sur le dos dans un terrain vague, le ventre exposé aux glissades des gamins, s’il y en avait eu.
Quelques bâtiments n’étaient pas squattés, probablement parce qu’ils n’avaient déjà presque plus de toit solide ou qu’ils abritaient des cadavres. Ceux-là se voyaient envahis d’une végétation vigoureuse qui – si elle n’avait pas brûlé entre-temps – semblait les digérer en attendant le retour de la forêt sur ce territoire. Maisons, entrepôts et usines étaient apparemment destinées à ce sort à plus ou moins long terme, les incendies remplaçant de temps à autre les plantes pour en venir à bout ou les vider de leurs occupants.

Je m’y sentais bien comme dans la tombe de la démocratie, comme sur le plongeoir véreux du capitalisme-roi quand sa piscine s’est vidée. Entre les putes, les clodos, les immondices et les malfrats, je voyais l’absence d’espoir caractéristique des civilisations qui s’effondrent ; j’y voyais la queue maudite d’une période affreuse dépourvue d’âme, d’ambition, ou de plénitude.  Scruter cet effondrement me plaisait fortement : j’avais le sentiment d’être autant au début qu’au crépuscule des choses. Cette apocalyptique merde avait en outre ce goût crasseux de vérité brute, offrant un témoignage sans fard d’une implacable réalité sociétale de ce qu’est notre aujourd’hui : un sombre rappel historique  de l’incapacité des Hommes à s’en tenir à la paix, à la beauté, au bien-être.  Ici, les forts mangeaient les faibles, les transperçaient de leurs dards et chiaient sur leur descendance. Ici, les moins faibles accablaient les plus vulnérables pour sucer jusqu’à leurs derniers sucs ; les misérables logeaient contre rémunération ceux qui n’avaient rien, les miséreux n’ayant d’avenir qu’en devenant bourreaux des miséreux, ou en fuyant. Ou bien en devenant putains, s’ils avaient des seins.

***
Digression.
Dans l’hôpital où gémissaient des chiens allongés sur le flanc, Paco concoctait la substance qui nous permettrait de déceler qui avait été infecté ou non par les germes venus de l’espace. Il avait été l’un des premiers à comprendre ce qui se produisait. Il avait donné un sens à l’absurdité du comportement anthropique qui menait notre espèce vers un exutoire inexorablement noir de son propre fait. C’était vrai depuis toujours, seulement la tournure avait accéléré depuis les dernières décennies, rendant l’évidence ostensiblement criante.
Comme lui, je m’étais longuement interrogé sur les raisons qui pouvaient pousser une espèce à détruire à ce point ses ressources, à renoncer à la paix et au bien-être, à la bienveillance. L’imbécilité palpable de nos semblables qui préféraient bouffer sous plastiques la merde emballée dans des usines à bouffe plutôt que d’éplucher des carottes, voir des cheminées géantes rafraîchir l’Uranium en vomissant des nuages de vapeur colossaux plutôt que renoncer à leur écran plasma, ou acheter du chocolat issu de l’esclavage d’enfants parce qu’il était moins cher m’apparaissait depuis longtemps comme une pathologie mentale, le rôt créatif d’un dieu ivre juste avant son coma.
Paco avait dans un premier temps identifié accidentellement dans les tissus neuronaux de cons contemporains la présence d’une bactérie inconnue, petite mais fort abondante parfois. Utilisant par erreur à la fois un réactif destiné à un autre emploi et un appareil d’observation défectueux, il avait découvert sous des longueurs d’ondes inhabituelles le micro-organisme pourtant très présent. Sur l’écran de son ordinateur, les colonies bactériennes apparaissaient comme les points lumineux des agglomérations urbaines vues depuis un avion la nuit : des scintillements dorés plus ou moins denses, brillant d’autant plus fortement que les bactéries étaient nombreuses et dessinant des vallées, des axes routiers, des zones industrielles selon le type de surfaces qu’elles venaient occuper. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour mettre en évidence  l’impact de cette bactérie sur le comportement, en s’inspirant des travaux de ses prédécesseurs sur la syphilis ou la toxoplasmose. Comme pour ces deux maladies, le pathogène agissait sur la personne infectée en impactant son inconscient. Quand la syphilis stimulait la libido du malade, la toxoplasmose son comportement à risque, la bactérie découverte par Paco apparaissait clairement comme génératrice d’un trouble autodestructeur collectif, avec des interactions notoires entre les individus pour optimiser cette autodestruction.

Je n’ai pas retenu le nom complet de ce micro-organisme, auquel Paco avaient  donné le sobriquet Valérie en souvenir d’une relation amoureuse toxique passée. Dans leur petit laboratoire universitaire,  lui et ses assistants étudiants s’étaient longuement penchés sur Valérie pour tenter de la rapprocher d’un type de procaryotes existants, sans succès. Ils étaient sur le point de publier leurs résultats mais rencontraient encore un écueil sur un présupposé de la science concernant la présence de mitochondries. Valérie n’en avait pas, et présentait un comportement tenant à la  fois de la bactérie et du virus. Le manque de moyens du labo ne facilitait pas la recherche, qui se cantonnait à des observations directes limitées et à des déductions statistiques selon des tests. Paco, en l’état, était presque en mesure de démontrer que la connerie et l’agressivité étaient une maladie, mais il était encore trop tôt pour pouvoir l’affirmer avec le vocabulaire scientifique qui l’aurait rendu crédible auprès de sa communauté. Nous n’étions donc qu’une poignée d’illuminés à en être convaincus, dans l’attente de répandre la bonne nouvelle autour de nous dès que les processus mis en évidence auraient pu être démontrés de façon implacables par la science.
***

Dans notre coin de tiers-monde européen, Feda et moi-même convolions en juste vertige en observant dans notre environnement immédiat les symptômes dégueulasses de la pathologie étudiée par mon ami. La chaleur n’était même plus accablante, le ciel dense ayant entrepris de dissimuler le soleil à nos yeux délicats. Dans l’autoradio, Peggy Lee se déhanchait entre bongos et trompettes en chantant  Similau avec un manque d’à-propos consternant.  Nous étions les hôtes de cette région terrible, dans notre boite de conserve à moteur climatisée, portant notre acuité visuelle à son apogée pour déceler les détails les plus croustillants du désastre ambiant. Jésus débout côtoyait le père Noël abattu  qui gisait sur le dos au milieu d’un terrain vague, servant d’absurde ornement à un jardin d’une laideur inouïe ; la foi rencontrait la croyance, sur fond de dérisoire lamentable, de misère entretenue. Je ne savais même plus en lequel des deux ne plus croire en priorité.

Les choses se dessinaient peu à peu.
Intersection désespérante après intersection désespérante, l’âpreté ne me touchait presque plus. J’observais maintenant les lieux comme un esthète distant, un tas de fainéantise molle scrutant le mal de monde depuis son canapé, par l’intermédiaire de ses écrans, une main dans le pantalon et l’autre dans les chips. Comme moi, ma belle paraissait de moins en moins affectée par le spectacle, puisque c’en était devenu un. Nous n’étions pas eux, ils ne seraient jamais nous. Nous ne faisions pas partie du même bocal.
Mais les chiens…

Il y en avait, des clébards. Plus ou moins amochés par la route, les combats et peut-être même par jeu. Ces bestioles faméliques étaient partout, à fouiller les poubelles en quête de trois fois rien, à parfumer de pisse les poteaux électriques ou à tenir chaud aux clodos quand la nuit pleuvait. Malgré les coups de pieds, les concours de tir et le mépris, ils collaient à l’humanité comme la bernicle à son rocher, la succion et la coquille en moins.  A croire que cet animal était né pour souffrir de s’attacher à la pire des créatures, partageant ses humeurs et une partie de ses parasites pour un reliquat de repas. L’Homme était le parasite de chien, c’était une évidence. Comme les Toxoplasmae , les protozoaires agents de la toxoplasmose, les hommes rendent le chien inapte au libre-arbitre, induisent de lui une conduite au-delà de toute dignité, au-delà de toute logique. « Aime ce qui te bat », lui disent-ils en puissance, « aime-moi plus que je ne t’aimerais jamais ».

Et puis il y avait les chiens de garde, ces monstrueux molosses héritiers des cerbères antiques, dont la seule existence témoignait de l’incroyable incompétence de leurs maîtres et de leurs semblables au partage, à l’échange, à la mesure. Dégoulinants de cruauté sans fondement, menaçants, bruyants, ils bavaient leur colère contre des clôtures insuffisantes qui rendaient les enfants obsolètes.

Je n’avais pas expliqué à Feda les recherches de Paco, ni ce qu’il avait découvert. Seulement, elle réfléchissait avec une efficacité redoutable. C’était comme si son cerveau n’était pas fait comme le mien, comme s’il bénéficiait de connexions-raccourcis entre les neurones distants.

Nous quittâmes l’axe routier sidérant pour nous diriger vers les montagnes brûlées, nous éloignant des maisons abandonnées et des grillages éventrés pour gagner un paysage un peu boisé avant que la nuit n’entérine dans nos esprits les images de désolation dont nous nous étions nourris toute la journée. Les ultimes  pavillons plus ou moins vides et leur cortège de décharges sauvages s’égrenèrent  jusqu’à ce que les bâtiments industriels puis agricoles prennent le relais. Les pentes et les rochers avaient exempté ce secteur du pilonnage par les bufflonnes qui paissaient mieux dans la plaine écrasée. Les silhouettes des premiers oliviers succédèrent aux premières vignes, derrière les derniers rideaux de Canne de Provence qui les avaient partiellement coupées des incendies, dressés qu’ils étaient à l’aplomb des fossés.  Je respirais de distinguer dans le déclin solaire des feuilles sur les arbres. Comme si ces feuilles me fournissaient l’air nécessaire à survivre aux cendres que nous avions parcourues. La nuit naissante les engouffrait dans le jais épais, enveloppant jusqu’à nos âmes.
Après quelques heures de route, nous nous arrêtâmes pour dormir dans la voiture, que nous avions garée dans un petit sentier pas trop plat. Dépliant la banquette arrière, nous nous enroulâmes dans un plaid, enlacés sans l’ombre d’un espace inter-épidermique vide, pour nous endormir en sursaut malgré un inconfort automobile d’exception.
Nous eûmes du mal à déterminer la nature des secousses qui nous réveillèrent, que nous attribuâmes dans un premier temps à un des courants séismes dont la région avait le secret. Mais la terre ne tremblait pas, seule notre bagnole était violemment secouée. Empoignant le couteau le plus proche de moi, je me redressai vers la vitre pour distinguer dans la pénombre ce qui me semblait être un magnifique golden retriever s’acharnant sur l’un des pneus de notre indispensable véhicule.  Plutôt que de sortir affronter le vigoureux canidé, je décidai d’activer l’avertisseur sonore pour le surprendre et, si possible, le faire fuir.  Cela fut sans effet, ce qui ne fit pas semblant de me surprendre. Feda, consultant l’écran de son smartphone -qui illumina gracieusement son visage d’une lumière divine et diaphane- me lança une brutale et inhabituelle injonction à démarrer d’urgence, et à fuir. J’obtempérai.
Alors que je lançai la marche arrière de la voiture dans un brusque vrombissement de moteur, arrachant à la gueule du chien le pneu qu’il n’était miraculeusement pas parvenu à crever, je vis brièvement dans la lumière des phares les formes fantomatiques de trois autres chiens identiques dévalant la pente du sentier dans notre direction avec une impressionnante détermination.  « Fonce ! » lançait Feda se cramponnant au siège du passager. Que savait-elle que je ne savais pas ?
Je fonçai comme elle me l’avait demandé, m’enfonçant aussi loin que possible dans les petites montagnes par les routes sinueuses et étroites à la dangerosité criante. Elle consultait continuellement son écran, se retournant nerveusement pour vérifier que la réalité corroborait bien ce qu’elle y voyait. Je l’interrogeai, justement, sur ce qu’elle y voyait.
« Je te montrerai quand nous serons arrêtés, ne perdons pas de temps ». A la question « où allons-nous maintenant ? », elle me répondit « Loin ».

Il fallut presque une heure pour que mon Loin lui convienne. Entre-temps elle avait eu le temps de se revêtir complètement, me confiant le plaid pour couvrir mes parties dénudées. Sur son écran, je vis apparaître en replay les chiens qui nous avaient attaqués, en une version pointilliste de la bête du Gévaudan dans sa version Ville vue du ciel la nuit.  Comme les neurones sur le moniteur de Paco, les clébards étincelaient d’une constellation de ponctuations incandescentes qui les faisait paraître d’or mouvant. D’où venait cette application qu’elle employait ? D’où tenait-elle les informations qui y étaient relatives ? A ces questions, fidèle à ses habitudes, elle ne répondit pas. « On a franchi une étape », se contenta-t-elle de m’offrir, presque sardonique. Je lui proposai de rejoindre Paco, dont au sujet des travaux duquel elle ne savait a priori rien. Elle acquiesça  avant même que j’aie eu fini de lui expliquer ses découvertes, agrémentant son opinement  du chef d’un « ah, ceci explique cela alors, je n’étais pas folle » qui me désarçonna un peu.
Elle continua de se retourner régulièrement pendant le trajet, comme si les chiens pouvaient nous atteindre encore. Lorsqu’il nous fallut refaire le plein de la bagnole dès la première agglomération, elle me pressa, insistant sur le caractère urgent de notre périple et le danger que représentait notre arrêt. Elle s’enferma dans la voiture, l’un de ses couteaux à la main.

Paco ne répondit que tardivement à notre texto l’avertissant de notre arrivée, dont nous convinrent qu’elle se ferait à son laboratoire. J’avais faim en voyant le soleil se lever, il me fallut cependant négocier ardemment avec ma belle pour un nouvel arrêt remplissant cette fois-ci mon propre réservoir. La veillée m’avait fait épuiser toutes mes réserves de sucre rapide, et ma cervelle commençait à présenter quelques signes d’affaiblissement. Coupable d’un atavisme sexiste, je n’avais assuré notre véhicule de location qu’à mon nom ; coupable d’automatismes tout aussi stupides je n’envisageais  pas, malgré la folie de notre situation et la fatigue qui me terrassait, de lui confier le volant. S’il y avait à conduire, je serais le pilote, le sauveur, le héros, le chevalier bancale qui s’écroule dans sa bave de sommeil sur le tableau de bord.

Jed s’employait sottement à dynamiter des enclumes sur le bord de la route de Villeneuve, quand les gens étaient trop endormis ou trop saouls pour l’emprunter.  Ses cheveux courts et ses tenues de garçon la faisaient souvent passer pour telle à ceux qui la découvraient pour la première fois, son hobby destructeur parachevait la confusion.  Elle avait des jambes toutes fines qu’on ne devinait dans ses pantalons trop lâches que lorsqu’il y avait du vent ou qu’il pleuvait. Lorsqu’elle ne maniait pas la poudre ou la nitroglycérine, elle adorait la mécanique, tant et si bien que la noirceur localisée était une constante sur sa peau, pourtant douce et joliment blanche au naturel.

Je l’avais rencontrée un soir d’avril, sous une pluie de débris métalliques dont une partie avait bousillé ma voiture. « Mauvaise combustion de la mèche », m’avait-elle dit l’air coupable mais pas trop. Je l’avais retoquée en lui signifiant sa stupidité à n’avoir pas employé un simple détonateur, puis elle m’avait convaincu de son choix en m’affirmant qu’elle le trouvait plus poétique. J’avais eu l’idée grotesque de prendre cette route, déserte la nuit, pour n’aller nulle part, puisqu’il n’y a de toute façon rien à faire à Villeneuve la nuit. Elle n’avait pas eu le temps d’interrompre l’étincelante progression de la poudre incandescente avant mon inattendu passage. Mon trajet eut finalement quelque intérêt, me proposant à la fois un spectacle pyrotechnique, la découverte d’une jeune femme charmante, et la destruction d’un bien dont je me suis par la suite fort bien passé.

Le jour et certaines nuits Jed sentait la poudre, le soufre et le cambouis. Le soir elle sentait le savon d’Alep et l’eau de muguet, surtout si elle savait que je venais. Je mesurais chaque fois l’immense privilège qu’elle me faisait en m’offrant la féminité qu’elle tenait si secrète par ailleurs. Elle était capable d’une grâce délicieuse, sitôt tombée son armure d’artificière en goguette. Dans sa cuisine un peu désordonnée, elle officiait avec soin pour composer des plats souvent relevés dont la précision de la cuisson et des assaisonnements m’ont toujours stupéfait. Je lui amenais les fleurs qu’elle oubliait de cueillir pour remplir son unique vase pas très beau et elle, en échange, me racontait ses dernières aventures et la dislocation magistrale d’enclumes plus gigantesques les unes que les autres. Le plaisir qu’elle éprouvait à faire exploser des choses était presque d’ordre sexuel, comme répondant à la fois à un désir, une frustration et à l’exaltation orgasmique d’un final puissant et imprévisible. J’aimais son dos dessiné en sourdine, qui se contractait avant la détonation, juste au niveau des omoplates en un tressaillement de satisfaction vibrant.

Je ne me souviens pas de sa nudité, au point que je me demande si je l’ai déjà vue totalement dévêtue. Ses épaules fluettes ne laissaient en aucun cas présager de sa force physique, ses bras si jolis non plus, mais la bougresse aurait pu me coller au mur d’un simple uppercut si elle l’avait souhaité. Elle avait eu l’idée idiote de se faire tatouer un motif abstrait sur la cheville, plus par défi que par goût, qui interrompait malheureusement  la merveilleuse continuité lactée de ses jambes ne voyant jamais la lumière du jour. Il y avait dans cette femme une fragilité dont l’ampleur était à l’exact opposé de ce qu’elle diffusait d’elle. Ses yeux, d’un bleu très pâle, jouaient les arrogants tout en ne sachant pas tout à fait dissimuler sous leur masque transparent la profondeur abyssale de leur sensibilité. Ils se voulaient de glace mais s’avéraient de cristal, ce qui me fascinait tout à fait. Je les regardais de biais, pour en saisir toute la profondeur et atteindre leur rétine en espérant capturer ses pensées.

Jed était intelligente et nageait comme un rat. Elle pêchait les murènes avec un maillot à pois, courtisait les méduses et flattait les limandes. Elle avait un parapluie à sept baleines et un perroquet à sept branches pour accrocher ses vêtements alourdis par la pluie. Elle parlait en farsi aux releveurs de compteur et savait séparer les chiens qui se battaient. Je m’amusais de la voir courir pour se mettre à l’abri quand elle faisait péter un truc nouveau ou tentait de nouveaux mélanges, avec ses airs de petite fille qui viendrait de mettre un pétard dans la boite aux lettres d’un voisin facho. Elle n’avait de regard pour les saisons que pour l’hygrométrie relative, s’affranchissant de toute autre valeur qui aurait pu nuire à d’autres. Elle conduisait un camion dont le volant était plus grand qu’elle, sa tête parfaitement dessinée dépassant à peine du tableau de bord austère et gigantesque d’engins construits un jour pour aller partout sauf sur des routes.

Un soir de juin, alors que je m’approchais de son perron un bouquet de marguerites à la main, je fus interpelé par une odeur inhabituelle, qui n’avait rien du savon d’Alep ni du soufre. Jed sortit pour m’accueillir, m’embrassant promptement mais avec beaucoup de tendresse. Elle me prit par la main et me conduisit un peu à l’écart de la maison pour m’asseoir sur la banquette d’un camion faisant office de canapé. S’asseyant à mon côté, se pressant un peu contre moi, elle serra fort ma main dans la sienne, que je serrai à mon tour avec une force comparable. Sans quitter sa maison des yeux, il me dit d’un ton clair : « j’en ai marre, faut que je bouge ». A peine ces mots achevés, un brasier entoura toute la demeure quasi instantanément, enflammant à une vitesse étonnante ses murs de bois peint. Mon regard oscillait entre la maison en flammes et le visage imperturbable de Jed, qui semblait attendre sans joie ni désappointement la fin de l’incendie. Le feu lui donnait des tons chauds que je ne lui connaissais pas, d’une beauté à couper le souffle.

Me tenant toujours la main, elle m’emmena de l’autre côté du brasier jusqu’à son atelier, où un énorme pick-up chargé plus qu’il ne le devait nous attendait. Tandis que j’entendais derrière moi la charpente s’écrouler sur le plancher dans des nuages d’étincelles, j’aidai la jeune pyromane à accéder à l’habitacle trop haut de ce véhicule trop gros. Tout aussi tendrement que la fois précédente, elle m’embrassa, ajoutant un « c’était bien de t’avoir » en guise de ponctuation. Puis elle partit.
Je ne l’ai jamais revue, mais je suis son parcours en guettant les enclumes volantes qui le jalonnent, dont il est parfois question dans les journaux.
La route de Villeneuve n’a jamais été si morne que depuis qu’elle n’est plus là. Je crois que cette région pousse à la morosité, étouffe les caractères fougueux et contraint les destins enflammés. Ça me donne envie d’allumer quelques mèches, histoire d’y ramener un peu de poésie.

J’ai beaucoup tué par le passé. Des hommes, principalement. Des ordures, uniquement. Du moins était-ce ainsi que je me donnais bonne conscience. Des organisations mafieuses m’embauchaient pour éliminer tel ou tel de leurs collaborateurs et je le faisais, convenablement et avec une efficacité sans faille. Il me faut avouer que dans certains cas  j’y ai même éprouvé du plaisir. Eliminer un usurier qui accable depuis des années les commerçants d’un quartier ou un mac violent m’est toujours apparu comme une bonne action. Je me voyais comme un régulateur de la laideur humaine, quand bien même j’agissais au service de ceux qui l’entretenaient.

Les flics ne se sont jamais énormément préoccupés de mes activités, laissant à la racaille le soin de s’autoréguler ; il était bien rare que mes cibles soient inconnues de leurs services, leur mort leur apparaissait dès lors plutôt comme un soulagement provisoire tant qu’elle n’induisait pas désordre ou dégâts collatéraux sur la population civile.

J’ai raccroché les armes depuis quelque temps maintenant. Négocier ma retraite n’a pas été sans mal et m’a coûté fort cher. Si je parle, je suis mort. On m’a demandé un impôt sur la tranquillité exorbitant, mais désormais je me sens paisible. Les dizaines de pièces accablantes que j’ai accumulées pour assurer  mes arrières, disséminées dans différents coins du monde chez plusieurs notaires et avocats pour être produites après mon décès s’il s’avérait suspect ont achevé de sceller le pacte de paix avec mes ex employeurs.

Tandis que je caresse tendrement les seins de Freda sur notre lit, l’invitant en la mordillant légèrement à jouir entre mes bras, je pense à ce passé sans douleur ni culpabilité. Elle seule compte et son plaisir de l’instant. J’aime perdre ma bouche sur sa nuque, sous ses cheveux ondulés, mi-longs qui viennent se prendre dans ma barbe courte. D’assis l’un derrière l’autre, nous basculons en position couchée pour consommer son orgasme avec délectation. Ses tétons sont devenus durs comme du cuir bouilli, ses seins d’une fermeté sublime. Je la sens vaciller alors que l’une de mes mains rejoint les siennes en haut de ses cuisses qui commencent à trembler comme si elles accueillaient le réveil du monde.
Je regarde cet intérieur épuré, qui ne semble que provisoire, où les pièces s’enchaînent sans cloison et donnent toutes sur une grande baie vitrée donnant sur un jardin clos. Dans cette fin de nuit du 15 août où l’orage a plusieurs fois grondé en déversant des torrents de pluie, les arbres et les arbustes brillent dans la nuit : ils sont tous recouverts d’une improbable neige lourde qui est en train de tomber. Je réveille délicatement Freda qui s’est endormie de plaisir afin qu’elle profite du spectacle. Elle qui déteste tant qu’on lui vole son été se réjouit de l’incroyable moment qui s’offre à nous. Voulant le fixer par l’image avec mon téléphone, je traverse nu la grande pièce à la recherche de celui-ci, sans y parvenir à temps.  Lorsque je fais coulisser la baie la neige est déjà devenue soupe, dévoilant un décor sombre rappelant le dégel boueux de fin d’hiver, feuilles et fleurs ayant en bonne partie été cuites par le froid.  Ce qui était si doux quelques minutes auparavant se transforme en un paysage lamentable sur fond sonore de grosses gouttes et d’éclaboussures flasques. Je retourne dans le lit où ma compagne désespère de la météo pitoyable, oubliant déjà le plaisir charnel qui l’avait emplie si peu de temps avant. Maussades, nous dormons à peine.

 

J’aime l’odeur de la pluie qui s’évapore sur le sol chaud, le reflet des flaques sous le soleil estival, quand bien même il n’apparaît qu’entre des faisceaux plus ou moins épais de nuages gris. Je n’aime l’été que lorsqu’il est voué à disparaître momentanément, qu’il ne m’accable pas d’une chaleur ou d’une sécheresse prolongées. Je n’ai pas le temps d’arriver jusqu’à ma voiture pour aller chercher les croissants que quatre silhouettes sombres viennent s’inscrire sur le sol brillant d’humidité. Je suis désarmé, mal réveillé, et théoriquement en paix pour et depuis plusieurs années. Relevant la tête, je distingue quatre hommes dont je peine à savoir s’ils sont des flics ou des gangsters. La façon dont l’un d’entre eux m’interpelle verbalement me fait choisir la première option. La mauvaise nouvelle m’apparaît comme un soulagement : Freda ne risque rien. Je les suis bien sagement dans leur véhicule, non sans leur avoir demandé si je pouvais prévenir ma belle. « On s’en chargera, monte. »

Aucune information ne filtre sur les raisons de mon arrestation. Je ne suis innocent de rien mais jusqu’ici je n’avais jamais été nullement inquiété, ma discrétion et la nature de mes victimes aidant à cela. Le trajet me semble interminable qui me mène jusqu’à la garde-à-vue. Le paysage me paraît plus austère que jamais, l’austérité étant accentuée par l’infâme odeur de choux bouilli causée par les dégâts de la neige sur les repousses de colza dans les immenses champs qui jalonnent la route. Je souris sans succès aux deux policiers qui m’encadrent, ils continuent de tirer une gueule de six pieds de long qui n’ajoute aucun plaisir à la balade forcée. Nous pénétrons dans un bâtiment par le sous-sol, puis on m’emmène sans émotion apparente dans ma geôle du jour en attendant que me soit exprimé ce dont on me soupçonne.

 

 

Deux ans d’instruction, d’appels et autres procédures, qui m’ont vu sortir épisodiquement le temps de retrouver ma chérie et de désespérer d’en être à nouveau séparé. J’ai buté ce gros con de Boltoni il y a presque dix ans, et c’est maintenant que ma vie a pris un tour nouveau qu’on vient me le reprocher. Cet abruti avait la mauvaise idée d’être à la fois un truand notoire et un personnage politique influent. Il y a eu enquête et une maudite vidéo m’identifie assez clairement. Malgré toutes les tentatives pour minimiser sa véracité ou exploiter les failles du dossier, il apparaît de plus en plus clairement que je vais plonger. D’autant que le procès est l’occasion de faire remonter à la surface un certain nombre de mes autres interventions dans la régulation démographique des salopards. Je dois avouer que l’idée de nettoyer le tribunal et la maison d’arrêt de leurs occupants qui veillent à mon incarcération me traverse l’esprit. Seulement je suis moins jeune et entraîné que je l’ai été, et il y a Freda, que je veux retrouver.

C’est étonnant comme on peut ne pas se faire à l’idée que l’on va être coffré sur le long terme. Lorsque le petit fourgon dans l’enceinte de la maison d’arrêt s’ouvre pour m’y accueillir puis me conduire dans la prison modèle où je vais devoir poursuivre mon séjour, je ne peux réprimer un hurlement de douleur et un torrent de larmes. Perpette, putain ! Perpette ! Mes tripes me sortent par la gorge et se répandent sur le sol, je perds connaissance.
La prison de Serqueuil est un site expérimental, lancé sous un gouvernement presque de gauche pour vérifier si la réhabilitation des condamnés aux longues peines est envisageable. Les prisonniers y circulent relativement librement, un peu comme dans un asile psychiatrique. Il n’y a de cellule fermée en permanence que pour les individus jugés extrêmement violents ou suicidaires, et quelques séquences d’isolement punitif pour ceux qui seraient tentés de causer des troubles à l’ordre du centre pénitentiaire. Sur à peu près un hectare de terrain en pente au flanc d’une petite montagne jurassienne, environ deux cents détenus ont accès à des cours, des activités et ce qu’il convient de nommer un parc.
Je passe les premiers mois à me morfondre, préférant dans un premier temps l’isolement des suicidaires au contact de mes plus ou moins semblables. Il faut que je digère ma colère contre le système judiciaire et moi-même. Je paye mon erreur d’appréciation et le fait qu’on préfère par principe voir l’assassin d’un salaud en tôle et ce même salaud vivant. J’use mes poings contre les murs jusqu’à l’épuisement de douleur, perds environ dix kilos et refuse de lire mon courrier ainsi que les visites de Freda. Tant que je suis en colère, ce n’est pas le désespoir qui prend le dessus. Je m’échapperai si je veux survivre, reste à savoir comment et quand. Il n’y a pas d’autre possibilité de toute façon. Pour penser efficacement, je dois donc évacuer les émotions parasites. Ça prend du temps.

Freda me connaît bien. Quand je reprends contact avec elle, elle ne m’en veut pas du délai de silence. Elle a accepté que je fus un tueur avant de la connaître car je le lui ai dit, elle en connaissait les conséquences possibles. Au-delà des échanges de mots d’amour et de manque, il me faut désormais trouver le moyen de lui exprimer mon envie de quitter les lieux coûte que coûte. Nos rares séances de parloir libre nous servent à envisager un vocabulaire parallèle qu’il nous sera  possible d’employer par la suite à l’écrit. Je ne me fourvoie pas dans les petits trafics internes pour obtenir un téléphone, un contact extérieur ou une arme. Je deviens le prisonnier modèle, que mes tempes désormais grisonnantes accréditent plus efficacement encore que mon comportement impeccable.

Je deviens jardinier. Non pas que l’on me donne une fonction de ce type pour l’établissement, mais que je me mets brutalement à me prendre de passion pour ce hobby. Je décide de faire pousser certains arbres fruitiers et légumes depuis la graine. Je me documente à l’aide de la bibliothèque interne et, bénéficiant de la bienveillance réservée aux meilleurs prisonniers, j’accède à de petites parcelles cultivables sur le coteau herbeux entre les bâtiments ainsi qu’aux outils de jardinage. Dès le matin, j’occupe mon temps de détention à creuser profondément le sol jusqu’à la roche et à empiler les couches de résidus organiques de la cantine ou d’ailleurs pour créer –avec un aval très relatif des responsables du site- un espace de potager productif.  J’aligne proprement légumes abimés, matières molles, brindilles issues des arbres du parc et herbe fraichement coupée en une couche vivante épaisse qui sera le substrat de mes plantations adorées. Je vais jusqu’à chier dans mon compost pour en accélérer l’efficacité. Bien que chacun ici sache que je suis un tueur efficace et que j’ai été très prolixe dans ce domaine, mon allure de Pierre Richard vieillissant chérissant ses plantes m’inscrit dans une identité nouvelle qui fait bientôt de moi une sorte de mascotte de Serqueuil.

Le temps passe. On me voit ici dans la durée. Je fais pousser des arbres, ce qui signifie l’acceptation de mon impossibilité de quitter les lieux et la volonté de les trouver à mon goût pour y finir mes jours. On y voit une rédemption, une épiphanie, de la sagesse. Je n’y vois que la façon de patienter et de préparer mon évasion.

 

L’hiver approche. Dans le Jura il est particulièrement  rigoureux. Je me sens de plus en plus comme dans un asile psychiatrique. Le personnel prend soin de moi, mes co-détenus (patients ?) me respectent à la fois pour mon passé et mon présent. Je fais attention à ne pas ingérer la plupart des médicaments qu’on me propose, jouant de différentes astuces pour faire semblant d’avaler. Si le fait d’avoir des dents creuses peut présenter un avantage, c’est bien celui-ci. Alors que mes collègues sont un peu groggy dans l’après-midi et dociles comme des chatons mourants le soir, je feins la fatigue tout en repérant tous les angles morts ou les cycles de surveillance. Je sais déjà que je ne creuserai pas de tunnel, la roche rendant cela impossible. Je n’entraînerai pas non plus Freda dans une escapade avec hélicoptère d’autant plus que l’entrelacs de filins qui surplombe la partie à l’air libre rend tout atterrissage impossible. Je fabrique des outils, consciencieusement, l’air de rien, à partir de morceaux de métal, d’objets trouvés en creusant ou d’autres volés ci ou là. Il y a dans l’enceinte un ancien mur de briques ayant été conservé à des fins probablement esthétiques, témoignage ancien du monastère qui se trouvait là  encore deux siècles plus tôt. J’ai remarqué une faille dans ce mur, qui me permet de dissimuler un certain nombre de choses derrière certaines briques qui ne sont plus scellées. Une lame, un morceau de papier et de quoi écrire, ainsi que du fil de fer. Situé dans un angle mort auquel les caméras-bulbes n’ont pas accès, il n’est surveillé que lors des passages des drones. Mais là n’est pas ma meilleure planque.

Mon potager a été contrôlé maintes et maintes fois. Ses annexes aussi. Sur le bon mètre vingt d’épaisseur qui le constitue, je suis parvenu à dégager une loge suffisamment grande pour m’accueillir tout entier, plusieurs jours s’il le faut. Il m’aura fallu presque trois ans pour que les racines des arbres fruitiers servent à le maintenir suffisamment pour que son plafond ne cède pas. L’eau ruisselle le long de la roche, en particulier en cette saison, et un simple morceau de tissu peut me permettre de l’éponger pour ensuite la boire en le suçant. J’ai fait pousser et dissimulé suffisamment de courges et autres carottes pour tenir plus d’une semaine confortablement. Quelques trous entre les racines m’offrent suffisamment d’air pour respirer. J’ai procédé à trois tests de quinze à trente minutes, durant lesquels j’ai à la fois eu le temps de pénétrer par l’étroit passage, replacer le substrat fibreux et vérifier que je ne suffoquais pas. La petite clôture couverte de végétation placée en périphérie du potager suffit à dissimuler mon entrée à la caméra bulbe.

Jour J.

Freda est partie pour un séjour dans sa famille il y a une semaine dans le grand Ouest, loin du Jura. De là, elle a repris sa voiture et, chargée d’espèces accumulées depuis longtemps, s’est mise en route vers la Suisse par un itinéraire discret. Il bruine à Serqueuil, mais rien de suffisant pour me dissuader de jardiner. J’attends le passage du drone pour aller récupérer ma lame et mon fil de fer.  Mon matériel d’écriture est resté dans ma cellule ce matin, dissimulé comme un journal intime sous mon drap. On peut y lire une sorte d’agenda où aujourd’hui est marqué d’une croix. D’autres repères géométriques relatent les passages de l’entreprise de blanchisserie, des livreurs de la cantine et autres interventions extérieures dans la prison.  Aujourd’hui est parfait, avec ses multiples possibilités d’échappée par le biais de véhicules externes.  Le camion de la blanchisserie va bientôt sortir. Discrètement, je m’enterre.

La température dans ma petite grotte est très agréable. Bien que le faible renouvellement d’air et la fermentation du compost limitent l’oxygène, je parviens à respirer convenablement en m’imaginant sous une litière forestière. La pénombre est totale, m’obligeant à rechercher mes ressources à tâtons. Le plus désagréable à supporter est le ruissellement froid sur la roche, qui me pénètre. Je n’ai pas trouvé de solution à cela, gageant que j’en ferai mon affaire si cela ne devait durer qu’une poignée de jours. Il me reste aussi la possibilité de recouvrir la roche d’un peu de substrat prélevé sur les parois, mais cela compliquerait mon alimentation en eau. Je pisserai dans la partie basse de mon abri, que j’ai un peu plus creusée sur la longueur pour pouvoir la combler au fur et à mesure quand il me faudra y déféquer. Dans cet espace ne me laissant qu’à peine la possibilité de me retourner, je m’allonge comme dans un sarcophage, à une température avoisinant les 35 degrés.
Il faut environ une heure aux gardiens pour réaliser ma disparition. Le régime de relative liberté interne enjoint un niveau de surveillance limité, notamment en termes d’accès aux toilettes ou à la bibliothèque. Les drones ne se mettent réellement en branle pour une éventuelle recherche qu’après avoir effectué une rotation complète des différents espaces de vie sans que leur logiciel de reconnaissance ait décelé une absence. L’alarme qui sonne le rassemblement des prisonniers et la sécurisation des portes m’emplit d’une grande satisfaction. J’ai l’impression d’avoir déjà quitté le centre pénitentiaire !

J’entends des pas, des voix, des moteurs de drones tout autour de ma planque. Un peu de terreau me tombe dessus et durant un instant je crains d’être enseveli vivant ou découvert. Mais les racines tiennent bon. Ça va dorénavant se jouer sur la durée. Je dois faire oublier que je suis ici pour qu’ils soient convaincus que je suis parvenu à partir. Freda a quitté le pays et m’attend dans un petit hameau Suisse perdu dans les montagnes, qu’elle a repéré l’année dernière. Là, sans téléphone portable, carte de crédit ni un quelconque objet traçable, elle s’offre un séjour splendide dans un gîte fermier, marchant chaque jour à flanc de montagne pour de longues randonnées solitaires. Imaginer l’air qu’elle respire rend le mien moins vicié. Elle a teint ses cheveux pour redevenir rousse ou s’essayer au noir, semé de faux indices depuis des mois pour nous faire croire ailleurs et vendu à de faux acheteurs la voiture dans laquelle elle roule de nouveau, qu’ils assurent encore un an de sorte qu’on ne remonte pas l’immatriculation jusqu’à elle.

Dans mon trou, le temps passe à une allure étrange. Ce sont principalement les repères sonores qui m’indiquent le temps qui passe et une idée des heures. Je peaufine les derniers détails de mon plan pour être certain de ne pas commettre d’erreur. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité, ce qui sera un atout majeur lors de ma fuite. Au bout de trois jours je me rends moi-même compte que je sens le fennec pourri. Cela m’aidera aussi probablement si on lance des chiens à ma poursuite.
D’ici, aucune information extérieure ne filtre. J’entends juste des bribes de conversations entre détenus qui se réjouissent pour moi et rient que je tienne mes poursuivants en haleine. Je dois tenir au moins une semaine avant de mettre un pied dehors. Les courges crues commencent à me donner mal au bide, les tomates blettissent dangereusement. Les carottes compensent un peu mais l’eau a un goût de chiotte. L’humidité me cause des escarres et je sens ma peau se défaire sur les points d’appui. Le soir, j’élargis un peu en passant mes doigts les orifices qui me permettent de respirer. De jour comme de nuit je dois gérer la désagréable cohabitation avec des invertébrés de différents ordres, gluants, glissants ou grignotants. Mon sommeil n’est jamais total et bien qu’immobile l’essentiel du temps je ressens une fatigue importante. Ne pas flancher.

L’état d’extrême surveillance cesse. Les drones reprennent leur rythme normal, rondes et sorties retrouvent la régularité habituelle. Les atavismes ont la peau dure, en particulier en milieu clos. Ils ont conclu que j’étais en cavale et relâchent un peu la pression sur l’intérieur du pénitencier. Si je peux tenir plus d’une semaine je le ferai, mais au soir du cinquième jour cela commence déjà à devenir très dur. J’entretiens mes articulations par de petits exercices que l’étroitesse de mon abri m’autorise.

Les plaies commencent à brûler en permanence, je devine un début d’infection au niveau de la hanche gauche, celle qui a le plus été en contact avec la pierre. Deux jours de plus. Deux jours et je sors.

Je me suis enterré il y a une semaine et 14 heures environ. Tous les détenus sont dans leurs cellules et les gardiens de nuit ont pris le relais de ceux du jour. Leur attention est moindre, surtout depuis que les drones font une grosse part du boulot. J’ai longuement tressé mon fil de fer pour le rendre plus résistant et le terminer par deux solides poignées recouvertes de tissu. Cet outil dérisoire est ma porte de sortie, mon fil d’Ariane. Sitôt le passage du petit engin volant autonome achevé, j’ouvre délicatement la discrète trappe de débris végétaux et de terreau pour enfin respirer l’air libre. Je m’emplis les poumons avec un bonheur inouï. Le temps de me faire à l’éclairage artificiel du parc qui m’éblouit, je referme ma cachette avec la même délicatesse que celle réservée à son ouverture. Je me déplie et m’étire à l’abri de la petite clôture, grappille deux tomates-cerises pour prendre des forces et m’élance en direction de l’arbre selon un itinéraire maintes fois répété dans ma tête. Il tient compte des angles morts, des zones d’ombre et des rares éléments de dissimulation que j’ai repérés durant mon temps d’incarcération. Je dois faire vite, voire très vite.  L’arbre en question est un grand frêne, fierté de Serqueuil tant il symbolise l’audacieuse ambition du programme de ce centre. Il monte au-delà des filins anti-aériens et c’est en cela qu’il m’intéresse.
Sitôt arrivé à sa base, je l’enlace à l’aide de mon fil tressé et, usant de toute ma force en déplaçant mon centre de gravité pour créer une tension forte sur mon outil, je le grimpe avec vigueur jusqu’aux premières charpentières situées à plus de quatre mètres du sol. Essoufflé, un peu blessé mais satisfait, je me concentre pour la suite de l’ascension.  Mes vêtements dégueulasses me servant de tenue de camouflage me donnent un peu confiance en ma tentative. Le dispositif anti-hélicoptères est à ma portée. Profitant de la pente naturelle du terrain, j’emploie mon outil comme une tyrolienne pour glisser mollement vers la haute clôture au sommet de laquelle sont tendus les filins. En descendre est presque un jeu d’enfant, si l’on oublie la douleur de mes multiples écorchures. Me tenant au poteau, je limite les vibrations et file sans bruit aussi vite que mon cœur le permet pour franchir la zone dégagée qui entoure le site sur près de cent mètres. Là encore, la pente me donne des ailes jusqu’à ce petit bout de falaise que je n’avais jusqu’alors observé que de loin. A cet instant, je considère mon séjour dans le noir comme un cadeau précieux. La nuit n’est pas nuit pour moi, cela facilite considérablement mes déplacements.

Déjà, j’entends la rivière en contrebas. Aucune ronce ne me retient plus de ses épines perfides, je sais que si j’atteins l’eau je suis pour ainsi dire sauvé.

 

Après m’être retapé de mon épuisement en Suisse pendant quatre jours, à la discrétion d’une Freda au top de l’efficacité dans ce domaine, nous sommes partis ensemble vers l’Italie, puis avons traversé les Balkans.  Nous avons franchi chaque frontière séparément : elle dans sa voiture avec ses véritables papiers d’identité, moi à pied par des chemins détournés. Elle me déposait quelque part avec une carte, et je la rejoignais un ou deux jours plus tard sur un sentier de trekking, depuis lequel elle me reprenait en charge. Une décoloration de mes cheveux et sourcils me donna une allure nouvelle qui me déplaisait fortement mais handicapait sérieusement mon identification rapide. Chapeau de randonnée et lunettes de soleil faisaient le reste. Une fois en Croatie je n’étais de toute façon plus du tout inquiet des risques d’identification, qui auraient au pire pu être le fait de quelque vacancier français se souvenant des nombreuses photos de moi dans les journaux télévisés.

La somme rondelette que j’avais mise de côté durant mes années d’assassinats nous a notamment  permis de racheter un fourgon aménagé après avoir rendu la voiture impossible à identifier. Freda a accepté l’idée que nous devrons sûrement beaucoup voyager durant les prochaines années. Suivant un itinéraire regroupant mes différentes planques à fric, nous longeons la mer noire et remontons jusqu’aux limites de l’Ukraine, où l’automne est magnifique. Nous passerons l’hiver en Transylvanie, je pense. J’y ai acheté il y a longtemps une ferme abandonnée avec la complicité d’un prête-nom. J’ai des talents certains pour le maraîchage, que je pourrai mettre en pratique au printemps prochain si l’on ne m’a pas de nouveau arrêté.

 

 

DSC_0470

Cynthia sentait la goyave et la vanille bon marché, celle des parfums de supermarchés et de désodorisants pour voitures. Sur ses hanches plutôt lâches dont on pouvait encore imaginer la fermeté passée, se déroulait un t-shirt froncé de polyamide noir au galon blanc clair, qui lui donnait l’air plus large qu’elle était en réalité.

Avec son air un peu niais et sa joie de vivre permanente, elle accumulait les sympathies sans pour autant profiter de la relative universalité de sa popularité. Les hommes l’imaginaient facile, les femmes la voyaient innocente. Moi, je la voyais, et c’était déjà pas mal.
Nous discutions parfois, au détour d’une caisse ou d’un parking, de fadaises bien communes qui ne fatiguaient pas l’esprit. D’ailleurs, il me semble qu’elle n’avait pas cette fonction : fatiguer l’esprit. Cynthia ne s’exprimait qu’avec légèreté et, si jamais elle était contrainte d’aborder un sujet pesant, faisait en  sorte qu’une pirouette achève de traiter cette notion sur un mode positif ou dérisoire.

J’aimais bien cette femme, dans son apparente insouciance, notamment parce qu’elle m’étonnait par l’ampleur du déni qu’elle savait manifester à l’égard du réel lorsqu’il se serait fait âpre aux yeux de quiconque, insupportable ou détestable. Qu’on lui ait parlé de l’évènement le plus dur, de la situation la plus complexe, et elle l’aurait balayé d’un revers du verbe avec une formule bien sentie, à même de faire disparaître l’idée même de nuisance qui aurait dû l’accompagner.

Elle avait une tumeur orange, dans un coin de son cerveau. Et une autre, rose, du côté de ses ovaires. Cynthia était comme ça : elle affrontait le péril et la douleur avec détachement dès lors que les causes lui échappaient. Puisqu’elle ne pouvait rien y changer, sinon suivre les soins qu’on lui prescrivait, pourquoi s’en serait-elle souciée plus qu’il ne fallait. Seule la douleur lui pesait, mais s’en plaindre n’aurait pas changé grand-chose. Donc elle ne se plaignait pas et souffrait sans le dire.

De l’étonnement premier que j’éprouvais à son égard, la découverte de la réalité de sa vie m’avait fait passer à de l’admiration. De naïve gentille, elle était devenue dans mon esprit une sorte de mère-courage exemplaire, d’une sagesse que je ne saurai jamais atteindre. Avec ses fringues d’esthéticienne de campagne et son maquillage approximatif, elle passait pour une petite nana gentille et banale, sans aptitude au raisonnement complexe. Et moi, grand demeuré me croyant grand penseur, je devais assumer par sa simple existence la nullité de mes envolées spirituelles et de mes réflexions interminables, sans compter mes atermoiements égocentrés et mes considérations plus générales.  Elle n’aurait pas écrit une thèse de sociologie, Cynthia, mais elle avait plus d’utilité pour l’intelligence collective que bien des masturbateurs intellectuels.

Je ne sais plus comment j’ai su pour ses cancers. Peut-être était-ce le jour où nous nous sommes croisés à l’hôpital, et que je l’ai vue sortir en souriant du service oncologie, à moins que ce ne soit cette autre fois où nous avons discuté du décès récent d’une personne connue de nous deux. Apparemment, elle n’en parlait à personne, puisque personne  ne voulait me croire lorsque j’en parlais, dans le but idiot de redorer son blason. Les gens l’aimaient pour ce qu’ils croyaient savoir d’elle, et pour sa merveilleuse qualité d’auditrice positive universelle. Cette même qualité qui m’agaçait au plus haut point. Je ne supportais pas que l’on puisse ne pas se mettre en colère, ne pas s’indigner, se révolter, mugir de ce qui nous accablait ; alors, évidemment son succès à s’affranchir de ce qui chez moi naissait de la douleur et de la frustration me ramenait à mon échec à atteindre la sagesse.

J’aurais voulu lui montrer mon soutien, afficher une bienveillance particulière à son égard, mais sa façon de contourner les problématiques usuelles et les sujets de tristesse m’empêchaient d’avoir la moindre prise sur son besoin, puisqu’il n’existait pas. Bien que rien dans son comportement ou sa parole n’ait pu me donner une raison de ressentir cela, je me sentais foutrement inutile face à cette petite nana inébranlable.

Aussi, je ne parvins bientôt plus à trouver le sommeil, m’interrogeant sans cesse sur les limites de ma pensée face aux émotions, la limite de mes émotions face à mes sensations, et à toutes les limites de mes opinions pourtant circonstanciées, qui s’avéraient infondées dès lors que Cynthia faisait basculer toute ma construction mentale dans l’abîme de son inutilité. S’il n’y a plus de problème, il n’y a plus rien à résoudre. Les seuls problèmes subsistants étant strictement organiques ou physiques. L’injustice sociale ? Le monde qui va à volo ? La pollution, la misère intellectuelle, la corruption ? Une seule réponse : c’est mal, et ça changera, nécessairement. Comment, pourquoi ? Rien à battre : les solutions apparaissent d’elles-mêmes comme une évidence au moment opportun ; se torturer les neurones au préalable pour éviter des maux qui n’ont pas tous encore eu lieu est d’une inconsistance grotesque, d’une présomption narcissique honteuse et d’une arrogance très discutable.
Cynthia était Bouddha sans le savoir, et moi je n’étais qu’un con.

Elle sentait la goyave et la vanille bon marché, marchait sans élégance et pensait mieux que moi.

Si j’avais été moins bête j’aurais été amoureux d’elle.

 

Empilées comme des savonnettes de campagne,  mes vieilles opinions avaient été rendues à leur état sauvage par le douceâtre cavalier de leur orgueil.
Récemment épuisé par un bassin psychiatrique, je désespérais d’atteindre enfin l’apoptose éclectique des déambulateurs rouillés sur les autoroutes ukrainiennes.

Dans la vigueur sirupeuse de liquides muqueux au parfum de miel, je luisais, agile, aux confins d’une danseuse nue à la cuisse parfaite. Des chevaux sauvages dressés par un vieux rat galopaient de conserve, alignés comme des sardines sans la boîte ni l’huile, se dérobant à toute déconvenue par une allure de fuite en tout point parfaite. Esthétiquement c’était la dérobade, surtout depuis que les mitrons avaient jeté par-dessus-bord les dernières jouvencelles malgaches importées dans la nuit. J’étais triste comme un sou neuf et froid comme un bunker, il me semblait que le fait même d’habiter mon corps me vidait de ma substance. Tout était dérisoire, à commencer par mon souffle, qui jaillissait par intermittence d’un opercule que j’aurais aisément qualifié de bouche si c’en avait été une.

De la nausée, il y en avait, mais jamais une plus jaune que l’autre, dès que le soleil s’était couché : toutes paraissaient d’un niveau égal dont l’intensité n’avait pour perspective de variation que celle induite par la température extérieure. Les mulots crevaient et je m’en foutais autant que de ma dernière bavette, pourvu qu’elle veuille bien m’entraver les abysses encore, et me lier les tortues jusque dans le dernier dessert des tatares.  L’Ukraine avait du bon, dans les vapeurs de printemps, pour celui qu’on épate encore avec de la chair tendre.
Des mégères siphonnées déambulaient du gland sur la rocade mielleuse qui me servait d’hospice ; du fond de leur nuage d’ennui elles me trouvaient rétrograde, et moi je les tapissais d’ordures tandis qu’elles s’engouffraient, béantes, dans le lit de garçons plus tellement pré-pubères.  Les castagnettes grinçaient, les poivrots hululaient ; c’était la voie splendide des salauds dégoûtants. J’aurais voulu, berbère, la trouver en tisane.
Marie me manquait trop pour que je puisse la taire, et ses mirettes boursoufflées jaillissaient des limbes gris dans lesquels je me perdais, parfois, lorsqu’en stock l’obus crétois commençait à manquer. Sortant de ma réserve, j’emmitouflais Suzanne et gaufrais les rockeurs, jusqu’à plus soif, alors qu’ils fleuraient bon le benzène et l’huile cuite, dans les bazars du Nord où l’on cultive l’andouille et les piscines à bière.

Rompu aux airelles de longue datte, je glissais sur les braises avec l’aisance macabre d’un fumeur de points mâtiné d’aigrettes. La vague était plus haute que je l’avais prévue, mais la symétrie superbe dont je m’étais fait l’égide me permettait d’arborer de belles équivalences. C’était le port du sein obligatoire, l’abstraction totale à livrer en levrette. Clavicule pétée, horizon bien bas, j’avais au ciel funeste prévalu du hasard pour arriver enfin sur l’alcaline toison de ma jeune vierge peu farouche, rousse et tendre car c’était de saison. Blindé de sucrettes, en Hannibal des banlieues derrière son char d’éléphants-taux, je poursuivais ma progression dans les plis grotesques de fantasmes cérébraux et de poignées de consoude tannée.

Misère ! m’écriai-je. Que diable ai-je donc pu faire qui m’a rôti ainsi ? Quelle féconde autocrate a donc bien pu m’appareiller de la sorte ? Quel jambon scélérat pouvait pourrir d’ennui au point vénéneux d’invectiver les morues ? Las, désespérant autant qu’un fluet chef de rayon, je me décollais les pupilles pour les exposer sans relâche –sauf le lundi- à la vue perfide de spectateurs muets qui n’en pensaient pas moins. Mon bulletin frôlait l’urne, ma cuillère son dessert, c’est dire si, chancelant, j’avais le cœur amer. Rien avoir, direz-vous, avec l’oie qu’on bouture, ou les rosiers grimpants qu’on gave jusqu’à l’usure. Mais croyez bien qu’une telle garniture sur une salade en miettes ne vaudra jamais plus qu’une ablette désossée pour la bringue, dont les filets levés servent d’ornements sales aux pâles calvities d’ersatz de dandies.

Du jambon plein les yeux, bravant les ecchymoses, je me sentais plus fort à mesure que je comprenais enfin comment je respirais : des ouvrants gigantesques qui me servaient d’évents s’échappaient, non sans gloire, de grandes coulées de boue suivies de poches de gaz qu’on aurait sacrifiées si elles n’avaient pas été touffues. Epilé au-delà du derme, appuyé sur des jambes dont je ne me souvenais plus vraiment s’il s’agissait des miennes,  je prenais –au carré- les tonsures rigolotes et les parapluies à l’or fin dont les poulies, exquises en salaisons, miroitaient brillamment sur le sofa bleuâtre de la cour d’honneur. Glanée après glanée, les épines noires sombraient enfin dans le saladier platiné que je leur avais confectionné dans le luxe le plus discret que la russe pouvait me permettre. La turgescence blanchie par une nyctophilie loin d’être débutante, elle m’emmerdait au rasoir les soirs de préjudice, quand la lune ronde cédait le pas à la mise au carré, quand les pincées d’orgueil rejoignaient en rotant les mâles de corneilles qui revenaient du bagne.

Un peu fatigué par le poids mesuré d’une autophagie modérée, il ne me restait plus qu’à conclure, là où le grès est mat. Prenant à quatre mains le piano réserviste, duquel j’avais jadis jeté la gorge d’un mouflon bègue, je pris le volant jusqu’au prochain arrêt, sur la falaise brumeuse où le coquelicot las n’envisage plus les roses. C’était le bal furieux des donzelles aux merguez, l’autel fumant des gros nez carrossables et de parcelles perdues. Je caressais la chatte qui ronronnait de surcroît, en remuant l’œsophage au rythme des bambous.

C’était l’hiver et nous étions en mai ; dans ma caverne rêvée vivait pourtant un autre, qui mangeait pour moi les derniers soliflores.

Gigare

Publié: 1 avril 2017 dans Non classé

J’entendais « Vivre Libre ou Mourir » et pleurais encore comme un gamin, malgré les années. Nimbé dans le son distordu, la boite à rythmes et les hurlements des Bérurier Noir, j’envisageais ma survie comme un grand spectacle décadent dont tomberaient des enclumes de rêves sur les spectateurs déjà presque morts.
Des cicatrices originelles aucune ne s’était réellement refermée. Une nouvelle s’était rouverte sur une plus ancienne, qui était déjà réapparue sur la croûte encore suppurante de la précédente. C’était à croire que mon dos et mes bras avaient des dents, et ne passaient leur temps qu’à se mordre l’un-l’autre pour essayer d’extirper les tripes par le chemin le moins direct possible. Là où d’aucuns auraient vu les traces d’un passé sauvage, je ne voyais que les méandres abyssaux d’un présent impossible.

Il y avait dans cet aujourd’hui désastreux la vulnérabilité disloquée des cabanes inachevées, des abris de fortune qui peinent à ne servir qu’une fois. On me resservait la même soupe de vie depuis des lustres, où les lendemains qui chantent étaient derrière nous, et où l’avenir se mesurait à deux vitesses : celle de la consommation et de la croissance économique, et celle d’un monde à bout de souffle, duquel certains cherchaient à sauver le maximum tandis que l’autre moitié des Hommes s’efforçait d’en  grappiller les ultimes ressources, en se menant une guerre sans nom pour y parvenir plus vite et mieux que ses voisins.
Moi, spectateur impuissant des enjeux qui me dépassaient, j’hésitais entre la bataille et le suicide depuis des décennies déjà. Non pas que j’avais vécu jusqu’ici par choix, mais par indécision. Des personnes, des lieux, des situations ou des souhaits m’avaient maintenu de ce côté de l’ultime frontière dans les moments où l’un des choix se précisait, et j’avais fini par en penser le plus souvent qu’il fallait mieux que je me consacre à explorer ce que la vie avait à me proposer. Mais la lassitude était omniprésente, et la vanité des choses, l’absurdité des évènements et la stupidité de ceux qui les rendaient possibles avaient fortement tendance à me rapprocher du gouffre, qui ne m’effrayait pas.
De l’enfant que j’étais à l’adulte que j’étais devenu, ce qui m’en avait tenu à l’écart tenait de la curiosité, de la foi et de l’amour ; la foi étant des trois leviers le plus faible.

Les élections approchaient et rien ne changerait en bien, c’était une évidence. Quel qu’en serait le vainqueur, il faudrait tolérer de lui une part d’inacceptable, et la Société qui se profilait serait dans un cas comme dans l’autre profondément inéquitable.

Dera m’accompagnait, à cette période, avec une intensité variable. Dans le tumulte de notre relation complexe, j’avais trouvé une part d’équilibre. Probablement parce qu’elle me mettait constamment sur la brèche, ce lieu qui m’était si clairement familier. Dansant en équilibre sur le fil du rasoir, au bord d’un ravin ou au sommet d’un précipice, je ne me sentais jamais autant dans mon élément que dans cet espace intangible tant il est ténu, qui vous maintient entre le bien-être simple et confortable et l’irrésistible chaos. Rien n’eût été pire que l’ennui. Avec Dera l’ennui n’avait pas l’occasion d’exister.

J’aimais follement cette femme qui me rendait souvent fou, dont l’esprit insolite avait élu domicile dans un corps à la plastique inouïe qui me faisait chavirer. J’aimais, lorsqu’elle ne m’arrachait pas le cœur dans un réflexe défensif, l’entendre me parler à n’importe quel sujet. Nous étions d’accord sur presque tout, et presque tout faisait cependant débat dans nos discussions.  Il nous était impossible de tomber d’accord sur un sujet sans qu’auparavant une joute verbale ait eu lieu, pour déterminer quelle devait être, de nos deux approches, celle qui serait susceptible de rencontrer l’adhésion collective.  Ces échanges souvent épuisants ne menaient parfois à rien, la fatigue ayant eu raison de notre capacité à raisonner ou de notre bellicisme lexical. Nos égos démesurés et nos dispositifs défensif excessifs jetaient régulièrement des brassées de sel sur nos plaies mutuelles, histoire de nous rappeler combien on avait négligé de les refermer. Malgré cela, malgré nous, nous nous extasions ensemble, enlacés, de chaque instant parfait dans n’importe quel domaine. Partageant un certain nombre de faiblesses et une sensibilité exacerbée, nous trouvions refuge à la morosité et à l’angoisse ambiantes dans la pureté et la beauté. Un ciel bien dessiné ou la naissance d’une feuille de charme pouvaient nous sauver toute une journée durant ; de même qu’un taboulé exquis ou la découverte d’un Rodin qui nous était inconnu jusqu’alors.
La pluie devait tomber à point nommé, et le point nommé n’était pas forcément le même pour chacun de nous. Nous étions en mesure de l’apprécier tout autant, parfois en même temps.

J’entendais « Vivre Libre ou Mourir » et ne savais plus de quoi j’avais le plus envie, les jours sans Dera qui semblaient être pour toujours. Bientôt, un nouveau président, un nouveau merdier auquel il faudrait survivre et s’adapter. Un calvaire pour elle comme pour moi, qui ne savions vivre qu’à la marge fragile des groupes sociaux et des troupeaux. Comment pouvions-nous envisager sereinement le changement à venir, qui annonçait une probable destruction de nos modes de vie? Dera mordait de peur d’être écrasée, je rongeais mon frein pour ne pas laisser exploser la rage qui accompagnait ma peur, tout en faisant en sorte de préserver ma bien-aimée de l’immonde pollution morale qui s’apprêtait à se déverser sur le pays tout entier.
J’entendais à l’avance le bruit des hélicoptères, des chars et de l’exode. Elle aussi.

Il est amusant de constater les effets bénéfiques de l’adversité sur une partie des relations humaines.
Depuis ces fameuses élections, beaucoup de choses ont changé. Moi qui aimais tant l’Essentiel, me voilà servi. Survivre est devenu le lot de tous, et je fais partie des chanceux qui y étaient entraînés.  Je fais bonne figure avec une activité professionnelle officielle un peu rémunératrice, et m’occupe avec d’autres de faire en sorte que la vie des plus accablés par le nouveau pouvoir soit un peu moins pénible. J’apprends aux autres ce que je sais, m’efforce de diffuser mes compétences et participe à un certain nombre d’actions de terrain.
Dera est à sa place dans ce monde-là aussi. Etrangement, elle comme moi nous sentons bien mieux depuis que la nation est clairement aux abois, et que ce qui ressemble fort à une dictature s’est installé. Etre dans l’action est finalement moins épuisant qu’être dans l’attente, comme nous disent nos amis qui tendent des embuscades. Je n’ai plus besoin de lui démontrer qu’elle est indispensable, c’est désormais une évidence, même pour elle. Son savoir, son point de vue, ses convictions et son échelle de temps sont devenus des biens de l’humanité parmi les plus précieux.

J’ai appris cette chanson qui m’émeut aux ados de la commune, qui cherchaient un hymne susceptible de les rassembler. Ils le chantent lorsqu’ils se réunissent et le sifflent pour se reconnaître entre eux. « Vivre Libre » a pour eux un sens qui transcende de loin celui qu’il pouvait avoir pour moi à leur âge. A leur âge c’était une injonction à l’insoumission, aujourd’hui c’est devenu un espoir, et mourir une conséquence du périlleux chemin qui doit y mener. Mais comme pour moi à leur âge, l’ennemi n’a pas de visage, il est protéiforme. Et il nous ressemble beaucoup.

Mon fils a fui le pays pour suivre ses amis, dont la plupart étaient homos. Il n’imaginait pas supporter de rester sans leur douceur, et les a accompagnés dans leur exil vers un territoire où les milices locales ne se sentent pas la permission de les brimer. Les rares e-mails qu’il m’envoie me portent à croire qu’il est plutôt heureux, là-bas. En tout cas ce n’est pas pire qu’ici, et ses amis ont une existence comparable à celle de tout-un-chacun.
Ma fille est restée. Elle participe au groupe local d’un média dissident, avec quelques jeunes de son âge. Amourachée d’un beau brun frisé très actif dans l’organisation, elle vit passionnément une idylle romanesque  qui pourrait facilement la conduire en prison. Je suis partagé entre la peur et la fierté, et éprouve finalement autant des deux, intensément.  Avec Dera et l’une de ses filles, elle gère en outre une partie de l’intendance des caves de notre maison, où logent pour des séjours plus ou moins longs des réfugiés, des partisans ou des « étrangers » en transit pour l’exil.

Mes cicatrices n’ont jamais été si bien refermées, celles de Dera aussi. On pourrait nous balancer tout le sel de la terre que l’on s’en rendrait à peine compte. Tout prend sens depuis quelque temps, et le côté de la brèche qu’il nous faudrait choisir s’est dévoilé comme une évidence dès les premiers instants de la Nouvelle République. Si, de prime abord, nous avions souhaité mourir de toutes nos forces, notre ventre s’est mis en branle immédiatement ensuite pour faire barrage et protection à ce qui nous faisait horreur et s’installait visiblement pour un long moment. Nous vivrons, oui, et si nous ne sommes pas en mesure de faire obstacle, nous mettrons tout notre aptitude à l’inertie pour freiner la progression de la gangrène sociétale.

Le soir, avant de laisser Dera repartir vers sa maison ou la mienne, je la serre fort contre moi. Tout ce que nous faisons nous satisfait profondément. Il n’y a pas un de nos actes quotidiens qui n’ait de sens et ne nous procure pas de fierté. La nécessité de chacune de nos actions, la façon dont elles sont accueillies par ceux à qui elles profitent, nous comblent d’un bonheur inqualifiable.  Nos foutus caractères sont désormais nos armes plutôt que des handicaps, et servent à ceux à qui l’on souhaite qu’ils servent.
Nous vivons, ardemment, et c’est Beau.

Enfin.

Solveigh aimait les mâchicoulis comme certaines aiment les tartines de viande. En véritable funambule de l’hérédité, elle dégommait l’assaillant depuis son perchoir comme personne, en y prenant un plaisir qu’elle aurait eu du mal à dissimuler sous son long manteau sombre.

Je l’avais rencontrée un soir de mai, alors qu’il pleuvait plus des enclumes que des hallebardes, ce qui était assez normal dans cette région. Nous étions arrivés en même temps sur le trottoir d’un hôtel sans envergure, pâle et minable, assez typique des alentours. Apercevant nos visages respectifs au travers des colonnes de gouttes plus larges que le bras, nous avions ri de nos états calamiteux et aqueux. Nous avions l’air de deux godiches trempées dans la soupe froide, posées là sans qu’aucun écho humain ne semble vouloir s’emparer de l’ouverture de la porte qui nous coinçait dehors.
Après que nous fumes accueillis à serpillère ouverte par le tenancier des lieux, nous avions égoutté notre signature sur le registre pour disposer chacun de la chambre que nous avions réservée au préalable, pour des raisons probablement très différentes. Son sourire m’avait fait du bien, son rire encore plus.

J’extrapolai longuement ce qu’elle était depuis la solitude moite de la chambre-séchoir dans laquelle mes effets étaient étendus sur tous les supports possibles en vue d’une hypothétique dessiccation nocturne. La buée était si abondante sur la fenêtre qu’elle en ruisselait sur le convecteur électrique, qui produisait des crépitements joueurs chaque fois qu’une éclaboussure rencontrait ses résistances. Enfermé dans un sauna de fortune qui sentait la vieille dame, le désodorisant pour toilettes en aérosol et le salpêtre, je sentais mon esprit partir dans des fantasmes parfaitement platoniques concernant cette souriante et humide promeneuse. La densité de la pluie, le trouble qu’elle continuait de causer à mon regard tandis que mes sourcils n’épongeaient plus l’eau tombant de ma chevelure, et la fatigue grelottante m’avaient empêché d’analyser bien finement ce dont elle avait l’air. C’était d’ailleurs à se demander si je n’avais pas ressenti son sourire plus que je l’avais vu, employant des sens habituellement négligés pour le deviner sans que la vue puisse être sollicitée.

Elle avait une sorte de grande gabardine noire – à moins qu’elle ne fût bleue- dont le col en fourrure aplatie ne l’emmitouflait plus vraiment. Cela avait dévoilé un long cou clair largement révélé par une chevelure de jais, comme le pied d’une lampe de bureau qui n’en est finalement que la seule partie visible. Pressée, elle aurait tout autant pu l’être par un emploi du temps tendu que par la fuite des extravagantes intempéries qui nous avaient acculés presque l’un contre l’autre face à cette devanture minable d’hébergement de troisième zone.  Je ne sais pourquoi, mais j’avais l’impression qu’elle était arrivée en train ; probablement n’imaginai-je pas qu’elle eût pu trouver confortable de conduire vêtue comme elle était –robe et gabardine sur bottines lacées- et qu’il lui fût plus agréable de transiter par voie ferroviaire.
Je rêvai donc ce personnage une bonne partie de la nuit, lui donnant des rôles, des origines et des missions différentes au fil des songes, que je reconstruisais à l’envi sous l’influence des variations de température et d’hygrométrie de ma chambre dont le papier-peint commençait à se décoller. Le manque d’aération, les étincelles du convecteur qui éclairaient de façon impromptue les murs aux dessins de plus en plus incertains et la buée dégoulinante contribuaient aussi à me maintenir en état second. Les yeux grands ouverts, je voyais sur les carreaux se former des continents sauvages en migration tellurique, des vagues d’amibes ou des drakkars conduisant des Solveigh conquérantes sur des rivages normands en mal de pillage.

Au petit matin, j’avais l’impression d’être un migrant sur un radeau  classe affaires  qui se serait échoué sur une plage de moquette molle. Rassemblant de mes effets ce qui pouvait être enfilé, je me mis en phase avec mon métabolisme puis gagnai le réfectoire brun-orange qui tenait lieu de salle de petit d-déjeuner. Solveigh était déjà là, m’invitant du regard et d’un nouveau sourire à la rejoindre à sa table de bistrot glaciale, sous la lumière blafarde d’un demi-néon dissimulé dans un joug de bœufs. Visiblement, elle n’avait pas prévu suffisamment de vêtements ou bien sa sacoche n’était pas assez étanche, car le bas de sa robe noire avait laissé derrière elle une traînée liquide sur le carrelage, qui me fit glisser inélégamment alors que je tentais de remplir  avec dignité un bol de chocolat et de céréales.

Avais-je été si lisible sous les précipitations qu’elle avait tout de suite compris que jamais, au grand jamais, je n’allais tenter de la séduire ? Toujours est-il qu’elle se présenta dès que je me fus assis dans un petit bruit de flaque sur la banquette en skaï rougeâtre, puis me parla avec autant de spontanéité que si j’étais son meilleur ami homo depuis des lustres. Tout ceci me convint parfaitement, et je lui retournai la politesse en endossant ce rôle qui me correspondait à bien des niveaux, si ce n’était une hétérosexualité acquise de longue date et inéluctablement installée. Je lui en fis brièvement part, en prenant garde que cela ne paraisse pas un appel du pied, puis nous poursuivîmes notre délicieuse conversation matinale en enchaînant les tasses et les bols, au grand désarroi de l’irascible gérant du petit-déjeuner. Nous parlâmes de tout. De la pluie, de nos amours, du cours du poireau sur le marché madrilène, et des dernières tendances du point-de-croix.  Nous oubliâmes le pourquoi de notre présence dans cette ville morne, au point que nous quittâmes l’horrible hôtel avant midi sans avoir aucune idée de ce que nous étions censés faire à partir de cet instant.

La ville avait des remparts parfaitement restaurés. Nous nous y promenâmes un moment, puisque la pluie avait cédé la place à un ciel gris clair qu’ici on appelait beau temps. Il régnait pendant notre balade une atmosphère complètement surréaliste. Elle portant sacoche, moi sac de voyage, nous marchions en long et en large au pied, puis sur l’antique structure défensive aujourd’hui sans emploi. Nous en vînmes à regretter la paix établie entre les cités, qui privaient la région d’une animation qui n’aurait pas été de trop. J’avais du mal à l’admettre, mais nous rajeunissions à mesure que notre promenade durait. Nos raisonnements, nos postures, notre démarche devenaient peu à peu ceux d’adolescents. Bientôt, nous nous poursuivîmes comme des gamins en poussant des cris d’orfraie lorsque l’un touchait l’autre. Nous perdîmes nos bagages, sans que cela nous préoccupât le moins du monde. Dans cette liberté infantile, bien plus grande en fait que celles qu’on s’imagine s’occtroyer à l’âge adulte, la valeur des choses devint tout autre.

Nous nous postâmes aussi haut que possible, dans l’un des mâchicoulis récemment reconstitués pour attirer le tourisme historique dans ce lieu où rien d’autre n’avait d’attrait. Nageant dans nos fringues comme dans un déguisement trop grand, nous étions deux petites ombres jouant à cache-cache avec des ennemis invisibles, venus pour assiéger la ville. Solveigh avait ramassé en chemin quelques pommes miniatures sur un pommier d’ornement –nous nous disputâmes au passage quant à savoir s’il s’agissait d’un pommier du Japon, de fruits toxiques ou de vraies pommes miniatures- et les avait placées dans la poche de sa gabardine fourrée devenue pour elle presque aussi vaste qu’une tente. M’appelant auprès d’elle, un doigt sur la bouche pour me signifier qu’il me fallait obtempérer en silence, elle arma son bras et dégomma plusieurs passants de suite en leur criant « sus à l’ennemi, vous nous aurez pas !» avant de m’entraîner plus loin pour que nous nous y cachions, haletants.

La journée se déroula ainsi, avec une légèreté asexuée qui nous emplissait d’un bonheur indéfinissable. Car si nous nous comportions en enfants, nous avions encore en nous tout un tas de souvenirs d’adultes, dont aucun n’était en mesure de rivaliser. Cette liberté dont nous jouissions là était d’une nature que nous avions oubliée, ou plutôt d’une nature que nous avions effacée de notre champ de possibles. Tout était fortuit, mais d’une importance capitale ; nos rêves étaient jour et nos envies sans limite.

Sans que nous sachions trop comment, nous fûmes appelés à nous séparer, de mystérieuses nécessités impliquant que l’on reparte chacun de notre côté. Il me semble qu’il s’agissait d’une sorte de réflexe instinctif nous appelant à la manière de la voix de notre mère nous annonçant le dîner ou le goûter.

Je mis plusieurs heures à retrouver mes bagages. Lorsque ce fut fait, mes vêtements me seyaient à nouveau. Je repartis vers ma voiture, avec une pensée diffuse pour la gare dont je peinais à comprendre l’origine.  Mettant machinalement le contact, je quittai la ville avec la désagréable impression d’y avoir laissé quelque chose d’important.
Lorsque je compris de quoi il s’agissait, je ne pus retenir mes larmes.
Mon enfance était restée là, avec une petite fille géante qui l’avait ravivée d’un sourire  le temps d’une dernière bataille contre l’âge adulte.

 

 

Zantchevski

Il fait frais et humide ce soir, surtout pour une fin d’été. Les moustiques volent encore pour agacer nos avant-bras encore dénudés pour cause de chaleur diurne pas encore oubliée. C’était samedi et de ce dimanche qui commence je ne perçois que l’angoisse moite qui m’incombe en tant qu’hypersensible de la famille.
Nous avons accueilli mon oncle venu d’Europe ce matin même –enfin le matin du jour qui vient de changer. J’en avais entendu parler depuis toujours presque comme un mythe, au point que j’en étais venu à penser qu’il s’agissait d’une de ces légendes familiales qui donnent de la substance aux lignées qui n’en ont pas. Tonton Charles était dans mes souvenirs d’enfant qui ne l’avait jamais vu un « homme étrange, difficile à décrire ». Non, il n’avait pas d’enfants, pas de femme, et habitait en un lieu mystérieux dont personne n’avait l’adresse ici, et que personne ne souhaitait connaître en réalité. On le disait âgé, sans précision aucune, vivant en acète, et extrêmement cultivé. Je n’avais aperçu de lui qu’une photo un peu floue en kodachrome bien orangé, où on le voyait en pied sur fond de jardin estival, plus net que le sujet principal du cliché.

Maintenant que je l’ai devant mes yeux, l’oncle mystérieux ne l’est pas moins. Une allure d’épouvantail, avec sa chemise élimée à larges carreaux rougeâtres  et son pantalon de velours côtelé beige tout aussi usé, ses cheveux de paille en bataille et son visage approximatif et profondément ridé. Malgré cette allure qui pourrait le voir sortir d’une grange puante ou d’un abri de clochard, il bénéficie d’une tenue impeccable en dépit de son âge apparent, ainsi que d’une authentique noblesse que l’on ne retrouve guère que chez les chiens bâtards et les grandes lignées en déclin.

Mes parents sont partis faire un tour à la fête qui a lieu  au bord du grand lac, au creux des hautes collines que nous appelons les montagnes ici. Tout seul devant la maison avec cet oncle taiseux avec lequel je suis supposé les rejoindre, j’ai l’impression que toute la rue est déserte dans l’immense lotissement où notre maison se perd dans un anonymat catastrophique d’insipidité esthétique ponctuée d’arbres poussant vite et de massifs proprets d’arbustes vulgaires et de rosiers sans grâce. Tout le quartier semble parti à cette fête anciennement patronale devenue païenne et commerciale pour profiter du spectacle démesuré qui sera la conclusion étincelante de quelques jours de festivités. Quand les moissons étaient achevées, cet évènement jouait le rôle de catharsis pour tromper la fatigue et la peur de n’avoir pas suffisamment récolté pour affronter l’hiver à venir ; désormais, il joue toujours le même rôle, mais pour tromper l’ennui et la vacuité de l’existence dans le monde consumériste qui nous élevait comme on élève des vaches pour les traire jusqu’au sang, avec le sourire et de la musique.
Tonton Charles se tient devant moi, souriant dos à la maison, stoïque. Il attend que je réagisse, que je produise quelque expression qui lui permette d’entamer une conversation dont, j’en suis sûr, il a déjà préparé le contenu à l’avance. Immobile, la bouche à plat, j’entrave son rare désir de s’exprimer et ressens bien que cela lui pose un léger problème. Je ne veux pas savoir ce qu’il a à me dire. Cet homme m’inquiète. Il sonne trop faux pour que je m’y attache, et encore plus pour que je lui accorde une quelconque confiance. J’en veux à mes inconscients parents de m’avoir laissé seul avec lui et ses cheveux embrouillés, ses petits yeux noirs et profonds perdus au fond des plis de son visage laminé par le temps, et son sourire qui devient de plus en plus narquois à mesure que je l’indispose.
A l’évidence, il sait quel type de sentiment je nourris à son égard, quelle méfiance j’éprouve face à lui. Je le devine profondément intelligent. D’ailleurs, ceux qui se taisent sont le plus souvent des gens intelligents qui retiennent leurs mots pour les employer à leur plus juste valeur, au moment le plus opportun. Pour ces gens, parler est comme jouer aux échecs : chaque phrase qui se déroule est comme le mouvement d’une pièce s’inscrivant dans une stratégie globale qui dépasse largement les apparences.
Il en va ainsi de mon oncle, dont le sourire qui se marque de plus en plus perceptiblement se transforme d’une indisposition relative masquée en une évidente satisfaction se voulant éloquente à mon égard. Il a compris que je ne lui laisserais aucun champ lexical libre qui lui permette de prendre le dessus sur moi, et s’essaye à une autre méthode passant par le non-dit. Il a visé juste. Son sourire me met mal à l’aise car j’anticipe l’éventail des possibles de sa justification. Son visage se trouble peu à peu comme dans mon souvenir de l’unique photo de lui qui m’avait été accessible, comme s’il se mettait en conformité avec mon imaginaire passé. Cet homme est bien plus qu’il n’y paraît.

Les feuilles des grands érables de l’avenue bruissent un peu au souffle léger d’un vent venu de l’ouest, qui anime un instant l’immobilisme silencieux de nos postures de chiens de faïence. Je ne parviens pas vraiment à déterminer si la transformation de son visage n’est qu’une élucubration de mon esprit, une réalité, ou bien quelque chose que cet oncle induit en moi par quelque méthode proche de l’hypnose. Je ne suis plus imperturbable, et esquisse un petit hochement de la tête en forme de déni qui trahit mon désemparement soudain. Il a marqué un point, ce qui provoque chez lui un tonitruant éclat de rire. Pour quiconque viendrait maintenant nous observer, il n’y aurait là à voir que joie, bienveillance et complicité intergénérationnelle faisant suite à un petit conflit sans intérêt. Mais moi, sans l’ombre d’un doute, je vois une déclaration de guerre et subis le premier assaut en victime.
Je me redresse et bombe le torse du haut de mes peut-être douze ans. Tonton Charles lâche un petit souffle du nez sardonique et blasé, accompagné d’un imperceptible mouvement d’épaule qui dit tout son mépris et la moquerie qu’il manifeste à mon encontre. Son visage change constamment, comme remodelé pour être chaque fois plus incertain, plus difficile à lire. Ne restent plus que sa bouche et ses cheveux ébouriffés de pseudo paysan pour me servir de points de repère à son humanité.
Comme s’il était las de me cacher quelque chose dont il voulait me faire la démonstration orgueilleuse, il tire sur cette masse informe de cheveux gris et rêches vers l’arrière de son crâne pour retendre ses rides et s’en amuser. Cela m’interpelle, mais beaucoup moins que lorsque sa tête change tout à fait pour devenir celle d’un poisson vert olive à dents de dauphin, large et menaçante. Je regarde autour de moi à la recherche de témoins qui pourraient gager de ma santé mentale, mais mon regard ne rencontre que deux individus, venant de chacun de mes deux côtés en oblique de mon oncle à la tête écaillée. Un homme vient de ma droite, une femme de ma gauche. Lui est vieux et émacié, aux cheveux longs et filasse  gris clair tandis qu’elle, cinquante ans tout au plus- est une brune d’une grande beauté. Lui fait la gueule et elle me sourit, mais elle n’en est pas moins préoccupante. Aucun d’eux ne fait cas de l’apparence pisciforme de l’encéphale du bonhomme qui se tient devant moi, la bouche largement ouverte découvrant de belles dents jaunes et coniques dont je me demande comment il avait pu me les cacher jusque-là.

S’entame entre nous un étrange dialogue.

La femme, s’adressant à moi :

-Pourquoi t’inquiètes-tu ?

Mon oncle :

-Oui, pourquoi ?

L’autre type :

-Bouffons-le, qu’on en finisse !

Mon oncle :

-Non !

Moi, m’adressant à tous :

-Vous n’êtes quand même pas venus jusqu’ici juste pour bouffer ?

Mon oncle :

-Un peu, si. On doit un peu changer de région, sinon on dépérit.

Entre eux se tient un dialogue à demi-mots dont je saisis l’essentiel sans toutes les finesses, qui me permet de comprendre qu’ils sont là comme un fléau. J’ai du mal à comprendre si mes parents savent ou non. Du mal à comprendre si je suis le sacrifié ou juste une négligence. Habitué à les lasser par mes atermoiements pensifs et l’aspect péremptoire de mon côté « je sais tout », je peux imaginer que mon sacrifice leur permettrait une vie bien plus sereine avec mon frère et ma sœur. Toutefois, je peine à penser qu’ils en soient venus à ce point extrême. M’est plutôt avis que leur naïveté récurrente les a menés à penser que je n’encourrais aucun risque et que le Tonton légendaire n’était en aucun cas un danger.
Alors que j’écoute tout ce beau monde discuter de l’art de dévorer les têtes humaines, j’entrevois une partie de leur dessein, qui consiste à décimer la quasi-totalité des habitants de la ville alors qu’ils sont en train de tourner les yeux vers le spectacle tonitruant de fin des moissons.
Fasciné par la beauté de la femme, qui m’attire indéniablement, je peine à en détacher mes yeux. Un bref retour à la peau écailleuse et verte de mon oncle me rappelle à l’ordre, et je décide alors de fuir discrètement durant leur conversation en courant vers les premiers buissons, dans lesquels je m’engouffre sans me soucier du fait qu’ils m’écorchent bras et visage.
Je n’ai pas le temps de regarder s’ils me suivent pour me rattraper, toute mon énergie doit être concentrée sur la fuite, le plus vite possible et le plus loin possible. Sans que je comprenne pourquoi, cependant que je cours comme un dératé de buisson en buisson en franchissant jardins et clôtures, un souvenir remonte brutalement à la surface, dans lequel mon père me parle dans mon jeune âge sous le regard doux de ma mère, un soir près du lampadaire arqué à cloche du salon. Tournant les pages d’un livre ou d’un  album, je l’entends m’y dire « et là, c’est l’Oncle Charles, qui vit en France et mange les têtes des gens ». Comment ai-je pu ne pas m’en souvenir ! Comment ai-je pu être à ce point arrogant que j’ai déconsidéré ses propos jusqu’à l’en faire douter lui-même, intégrant à sa propre mémoire ceci comme un conte de fées familial ? Déjà à l’époque, ma supériorité intellectuelle ne me faisait aucun doute et mon pragmatisme outrancier, factuel à l’excès en fonction des informations dont je dispose à l’époque où je m’exprime, s’exprimait déjà dans sa forme la plus virulente, la plus nuisible pour le bien-être des autres. J’ai imposé ce que je croyais savoir comme l’unique vérité, au détriment de l’acceptation du doute qui prévaut à la réelle intelligence.

Mon cœur bat fort, et le souffle me manque. Je vois au loin les reflets de la lune sur le lac immense ceint de collines escarpées. Devant moi la pente est forte au point qu’on pourrait croire à une falaise. Je prends une seconde pour me retourner et décider si je dois dissimuler la direction de la poursuite de ma fuite ou non. Si mes poursuivants sont loin, je peux filer sans trop m’inquiéter de cette donnée. S’ils sont près, je vais devoir faire en sorte de créer un subterfuge qui les induise en erreur quant à ma destination ou à la réussite de mon échappée. Mais ils ne sont pas bête –en tout cas mon oncle ne l’est pas-  et s’ils sont assez près pour me voir, ils sont probablement dissimulés dans un taillis pour me faire croire à leur ignorance et guetter le vecteur de mon échappée afin de déterminer comment entraver ma progression, m’attraper au passage ou bien contrecarrer mes plans. Je n’ai donc pas le loisir de filer droit, et choisis le passage le plus improbable et le plus impossible pour disparaître sur le dévers.

La pente est raide, et l’obscurité n’aide en rien. Je choisis de passer par la ravine. Elle est pleine de ronces mais je suis déjà venu m’y balader certains jours de désœuvrement. S’ils me suivent de près, ils pourront croire que je descends vers le port d’à côté, alors que je vais longer la pente un peu plus bas pour retrouver un passage vers l’estuaire et la zone de la fête. Le plus difficile avec les ronces, ce sont celles qui s’accrochent à tes bras en profondeur. Celles qui s’accrochent à tes jambes gardent généralement la plus grande longueur de leurs épines à l’extérieur de la chair, dans le tissu épais du pantalon. Je me méfie aussi des anfractuosités entre les rochers, dans lesquelles je pourrais facilement me casser une cheville ou me faire une entorse. Je veux arriver à destination avant les trois bouffeurs de crânes ; ça sera très difficile en prenant ce chemin, a fortiori s’ils ont un véhicule –ce qui échappe totalement à ma connaissance en l’état.

Il faut que je m’arrête un instant, le souffle me manque vraiment pour poursuivre, entraînant les premiers vertiges. Enlaçant de la jambe un arbre poussant à flanc de ce petit bout de falaise calcaire, je repose mes muscles en m’appuyant sur son petit tronc tordu, l’aisselle judicieusement placée à la jointure des premières charpentières. Fermant les yeux, je réveille mes sens à ce qui m’entoure. Je peux entendre au loin l’animation trépidante des festivités, mais aussi les petites vagues qui secouent faiblement la plage de galets en contrebas, dans une crique inaccessible qui leur sert de caisse de résonnance. J’essaie de distinguer parmi les bruits des feuilles ceux qui sont dus au vent de ceux qui sont le fruit de mouvements animaux. Tout est calme sur mon flanc de colline, tout juste quelques criquets et oiseaux nocturnes pour ponctuer aléatoirement l’espace sonore. L’oxygénation de mon sang retourne à la normale, l’irrigation de mes neurones et de mes fibres musculaires avec. Et la douleur des écorchures se réveille. Je repars.

La suite du trajet est agréable, je retrouve de ce sensations qui me plaisent tant : être poursuivi sans être atteint, marcher à couvert, être en contact direct avec la nature sauvage, à l’écart de la vue et dans un but précis, crucial. Endosser une fonction que moi seul peux occuper flatte mon égo surdimensionné, risquer ma vie m’oblige à l’humilité. Je suis à l’équilibre.

Je parviens à la foire, où la plupart des badauds ont déjà gagné les gigantesques gradins conçus à partir d’une trémie agricole démesurée, qui semble vouloir toucher Séléné à la manière d’une tour de Babel pour fête foraine en ferraille rouillée.  J’étouffe entre les passants. Impossible de les prévenir de quoique ce soit, qui me croirait ? Je devine ma famille quelques rangs avant le sommet. La trémie géante est si chargée de public qu’elle se balance dangereusement en s’arquant latéralement, à la façon d’une échelle de pompiers télescopique qui voudrait atteindre le Pic du Midi tout en se fragilisant mètre après mètre. Je me dis que c’est pure folie que tel assemblage, et qu’il faut être un esprit malade pour l’avoir conçu, mais n’être pas moins crétin pour être désireux d’y poser son cul pour un spectacle. La densité du public s’accentue au fil de mon ascension, à tel point qu’il me faut envisager de passer sous la structure pour la grimper par la charpente métallique. Après tout, ce n’est pas plus périlleux qu’être au-dessus, et au moins aurai-je une chance d’atteindre mes proches en attente d’en prendre plein les yeux.
Parvenant à me glisser sur un des côtés, en essayant de ne pas trop me déchirer les jambes sur les parties saillantes de l’assemblage de métal où les gens s’asseyent ou sont déjà assis, globalement moches dans leurs tenues colorées, gras de chair et d’odeurs, portant l’accomplissement de leurs vies au même niveau que celui de leurs barquettes de frites. Plus je monte, plus je me demande s’il faut que j’empêche mon oncle de se repaître.
Noyé dans la foule, je roule facilement sur le fragile parapet qui surplombe le lac puis, la tête en bas pour plus d’efficacité, je me saisis des premières poutrelles accessibles auxquelles je vais grimper comme sur une échelle retournée. Tout en bas, très loin, les lumières clignotent pour guider chacun vers ce promontoire dégueulasse, accompagnées de messages bruyants et mal sonorisés rappelant l’immanquable démonstration pyrotechnique et musicale qu’on s’apprête à donner là. Beaucoup plus bas que moi, je remarque trois personnes en train de grimper à ma manière. Ils sont arrivés.

Mon oncle demande visiblement à son « collègue »  d’actionner quelque chose. Tirant sur un levier, il déclenche un bruit sourd et sec qui ébranle l’ensemble du dispositif  auquel nous nous trouvons accrochés. J’entends se mettre alors en branle une mécanique ancienne, lugubre de grincements aigus à peine couverts par l’atmosphère pour le moins sonore environnante. La trémie se remet en marche.
Je ne sais comment l’arrêter ? Vue du dessous, on dirait une mécanique d’escalators. Il est certain que, au-dessus de nous, certaines personnes sont emportées par le déroulement des marches qui vont happer plusieurs d’entre elles pour les broyer comme dans un hachoir à viande. Vite, je cherche un autre levier, il doit bien y en avoir plusieurs sur cette longueur, l’inverse serait totalement illogique. J’en distingue un, quelques mètres plus haut, sur lequel je me précipite autant que faire se peut entre les éléments de métal rouillés qui ne laissent que peu d’envergure à mes mouvements. Je l’atteins, mais je manque de force pour l’actionner, tout oxydé qu’il est. Je devine parmi les cris de la foule ceux des premières victimes, vers lesquelles je vois mes poursuivants se précipiter par en-dessous, avides de consommer en toute sécurité leurs caboches pleines de vide.
J’essaie toutes les combinaisons possibles entre ma posture, les membres que j’emploie à cette fin et les appuis qu’il m’est possible de prendre. Au bord du désespoir, j’emploie mes ultimes forces à serrer la poignée de sureté –ressemblant à un frein de vélo- tout en poussant sur mes jambes en direction du vide. Un grand « clac » retentit, stoppant net le tapis broyeur et tordant le levier au point de le rendre inutilisable mais me projetant brutalement vers l’extérieur tandis qu’il plie sous ma poussée. Je m’agrippe miraculeusement avec une jambe à une poutrelle de renfort biaise, qui me sauve la vie tout en me cisaillant l’arrière du genou.
Grimper, vite.
Si mes calculs sont bons, mes parents ne doivent pas être loin. J’amorce la remontée en position verticale, distançant provisoirement les funestes céphalovores.  Emergeant à la surface de la trémie-gradins de plus en plus mobile, je me retrouve tout près d’eux qui, percevant mon arrivée par l’incongruité d’un mouvement des sièges venant de leur droite ne trouvent qu’à me lancer un « ah ! te voilà, on se demandait ce que tu faisais. Où est ton oncle ? » qui me laisse totalement abasourdi par sa stupéfiante bêtise. Atterré, bouche bée, je peine à retrouver mes esprits tandis que je constate à quel point leurs priorité sont distantes des miennes. Se trémoussant machinalement pour retrouver le confort fessier auquel ils aspirent sur leurs assises après s’être légèrement redressés pour tenter de comprendre la raison des cris et de l’agitation légèrement en contrebas (là où les trois ont tiré à eux leurs premières proies), je les vois reprendre leurs agapes sucrées à base de pop-corn et de boissons chimiques dans l’attente que le spectacle commence enfin.
Je tente de leur expliquer la situation, mais leur réaction me paraît pire encore. « Quoi ? On t’avait pourtant prévenu que tonton mangeait des têtes, non ? Et ne crois-tu pas que tu exagères, avec cette tête de poisson ? Viens plutôt t’assoir, sinon tu vas tout louper. »  J’obtempère par automatisme, presque en état de choc, quand face à nous les premiers feux d’artifice explosent. A chaque nouvelle fusée, l’ensemble des occupants des sièges lèvent le menton pour en suivre le tracé jusqu’au paroxysme de sa courte existence. Cette oscillation simultanée généralisée en entraîne une autre : celle de la trémie. Ses ondulations se font de plus en plus fortes, je crois plusieurs fois passer par-dessus bord. Mais l’assemblée semble absolument focalisée sur un seul centre d’intérêt : le spectacle. Au sol, des équipes de figurants et de cascadeurs jouent de lumières et de feu dans un vacarme musical assourdissant pour créer des motifs variés au fil de chorégraphies plus grotesques les unes que les autres, affligeantes de grossièreté et d’ostentation prétendument artistique.
Je commence à m’interroger sur ce qui m’effraie le plus : les monstres anthropophages qui se rapprochent inexorablement de nous, l’instabilité croissante de notre support à plus de deux cents mètres au-dessus du sol, ou l’insondable stupidité de ce public hébété qui nourrit ses neurones de vitriol pour mieux dormir tranquille.  Sous moi et sur les côtés, le lac scintille des reflets lumineux des feux d’artifices, des lampions et des éclairages vulgaires des scènes successives, sous les hourras d’une foule galvanisée par ces mêmes clignotements qui semblent ruiner tout libre arbitre et toute capacité à la réflexion ou à l’intelligence.

Nonobstant, par un atavisme certainement idiot qui me contraint à assimiler les miens à mon propre destin, je continue de vouloir sauver ma famille ramollie du bulbe, d’autant que je sens presque l’odeur du poisson qui rampe sous nos pieds avec l’ardeur affamée d’une meute à lui seul.
Je trouve un nouveau levier, qui commande apparemment autre chose que celui que j’ai brisé en-dessous. Je crois savoir.
Je cesse de réfléchir et l’actionne en le faisant basculer vers l’avant. Le résultat ne se fait pas attendre : la trémie télescopique se replie d’un pan entier, se raccourcissant soudainement d’environ dix rangs entre nous et le sol. Ceux qui occupaient les rangs supérieurs roulent sous ceux des rangs inférieurs dans une chute évoquant une courte avalanche de corps. Bien entendu, personne ne remarque que j’en suis la cause. Le résultat me convient, mais le choc agite la trémie dans un nouvel axe qui la transforme presque en une catapulte. Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais il me semble qu’une partie des occupants des rangs les plus élevés sont projetés vers l’avant, se mêlant aux fusées et autres effets lumineux qui déferlent entre terre et ciel pour se refléter dans le lac sublime.
Personne n’a peur.
Je réitère mon action. Nous descendons de dix rangs et les gens continuent de rouler les uns sur les autres. On en entend rire, persuadés que cela fait partie de l’animation. A force d’être les spectateurs passifs de tout et n’importe quoi, le public accepte tout comme étant du spectacle, fasciné par ce qui se produit comme si c’était le fruit d’une virtualité faite pour lui. Le niveau de déconnexion d’avec la réalité me sidère, et me rend malade. J’essaie une ultime fois de raisonner ma famille, qui rit aux éclats depuis ses sièges métalliques comme si elle parcourait à grande vitesse des montagnes russes sécurisantes. Mon oncle et ses acolytes émergent entre les sièges. Je croise leurs regards. La femme est belle, intelligente. Elle me sourit encore de sa bouche démesurée dégoulinante de sang. Et moi je réponds à son sourire. Je ne lutterai pas, les laisserai faire.
Chacun à tour de rôle  – elle, l’oncle-poisson et le vieux maigre – se tourne vers moi avec une expression d’assentiment. Ils ont compris mon renoncement. J’ai compris leur utilité.
Enjambant les gens qui s’esclaffent et m’engueulent en mangeant comme des gorets, je me dirige vers le sol. Je quitte cette femme à regret, j’aurais aimé l’avoir longtemps auprès de moi et suis convaincu que ce serait une option extrêmement stimulante pour mes sens et la délicatesse dont j’ai besoin. Malgré toute la sauvagerie de son comportement, malgré la menace qu’elle pourrait constituer, elle est l’incarnation de quelque chose que je respecte et qui m’apaise, dont je comprends que mon oncle ait désiré s’entourer.
Pendant que je piétine les différents étages d’humains, dont certains cadavres ignorés des autres qui scrutent l’agitation festive, je ressens bien logiquement de moins en moins l’oscillation de l’immense structure de métal qui tend pourtant encore à s’effondrer. J’en vois la faiblesse, je la palpe. Il suffirait de rien pour qu’elle s’écroule toute entière, et noie les survivants actuels dans les flots sombres du lac où les attendent des écueils acérés ordonnancés en une mâchoire géante dissimulée sous la surface.
Le lac bée sa pitance.

Arrivé tout en bas, je m’apprête à apporter le sabotage ultime qui débarrassera l’humanité des trois prédateurs qui croquent dans les crânes à tue-tête. Si je l’opère, je soigne l’Humanité de ceux-ci, mais condamne en même temps la totalité des spectateurs. Si je ne fais rien, je ne sais combien de spectateurs survivront, l’appétit des Trois semblant insatiable.

Je dévisse un écrou, un peu au hasard, histoire de me mettre en conformité avec ma conscience. Quoique je fasse, ce ne sera pas bien et, d’une certaine manière, je crois que je préfère conserver ces prédateurs intelligents pour réguler la bêtise qui m’accable chez ceux que je devrais considérer comme mes semblables.
Je cherche un miroir. Je voudrais vérifier qu’aucune écaille n’est en train d’apparaître sur mes joues.