Cynthia sentait la goyave et la vanille bon marché, celle des parfums de supermarchés et de désodorisants pour voitures. Sur ses hanches plutôt lâches dont on pouvait encore imaginer la fermeté passée, se déroulait un t-shirt froncé de polyamide noir au galon blanc clair, qui lui donnait l’air plus large qu’elle était en réalité.

Avec son air un peu niais et sa joie de vivre permanente, elle accumulait les sympathies sans pour autant profiter de la relative universalité de sa popularité. Les hommes l’imaginaient facile, les femmes la voyaient innocente. Moi, je la voyais, et c’était déjà pas mal.
Nous discutions parfois, au détour d’une caisse ou d’un parking, de fadaises bien communes qui ne fatiguaient pas l’esprit. D’ailleurs, il me semble qu’elle n’avait pas cette fonction : fatiguer l’esprit. Cynthia ne s’exprimait qu’avec légèreté et, si jamais elle était contrainte d’aborder un sujet pesant, faisait en  sorte qu’une pirouette achève de traiter cette notion sur un mode positif ou dérisoire.

J’aimais bien cette femme, dans son apparente insouciance, notamment parce qu’elle m’étonnait par l’ampleur du déni qu’elle savait manifester à l’égard du réel lorsqu’il se serait fait âpre aux yeux de quiconque, insupportable ou détestable. Qu’on lui ait parlé de l’évènement le plus dur, de la situation la plus complexe, et elle l’aurait balayé d’un revers du verbe avec une formule bien sentie, à même de faire disparaître l’idée même de nuisance qui aurait dû l’accompagner.

Elle avait une tumeur orange, dans un coin de son cerveau. Et une autre, rose, du côté de ses ovaires. Cynthia était comme ça : elle affrontait le péril et la douleur avec détachement dès lors que les causes lui échappaient. Puisqu’elle ne pouvait rien y changer, sinon suivre les soins qu’on lui prescrivait, pourquoi s’en serait-elle souciée plus qu’il ne fallait. Seule la douleur lui pesait, mais s’en plaindre n’aurait pas changé grand-chose. Donc elle ne se plaignait pas et souffrait sans le dire.

De l’étonnement premier que j’éprouvais à son égard, la découverte de la réalité de sa vie m’avait fait passer à de l’admiration. De naïve gentille, elle était devenue dans mon esprit une sorte de mère-courage exemplaire, d’une sagesse que je ne saurai jamais atteindre. Avec ses fringues d’esthéticienne de campagne et son maquillage approximatif, elle passait pour une petite nana gentille et banale, sans aptitude au raisonnement complexe. Et moi, grand demeuré me croyant grand penseur, je devais assumer par sa simple existence la nullité de mes envolées spirituelles et de mes réflexions interminables, sans compter mes atermoiements égocentrés et mes considérations plus générales.  Elle n’aurait pas écrit une thèse de sociologie, Cynthia, mais elle avait plus d’utilité pour l’intelligence collective que bien des masturbateurs intellectuels.

Je ne sais plus comment j’ai su pour ses cancers. Peut-être était-ce le jour où nous nous sommes croisés à l’hôpital, et que je l’ai vue sortir en souriant du service oncologie, à moins que ce ne soit cette autre fois où nous avons discuté du décès récent d’une personne connue de nous deux. Apparemment, elle n’en parlait à personne, puisque personne  ne voulait me croire lorsque j’en parlais, dans le but idiot de redorer son blason. Les gens l’aimaient pour ce qu’ils croyaient savoir d’elle, et pour sa merveilleuse qualité d’auditrice positive universelle. Cette même qualité qui m’agaçait au plus haut point. Je ne supportais pas que l’on puisse ne pas se mettre en colère, ne pas s’indigner, se révolter, mugir de ce qui nous accablait ; alors, évidemment son succès à s’affranchir de ce qui chez moi naissait de la douleur et de la frustration me ramenait à mon échec à atteindre la sagesse.

J’aurais voulu lui montrer mon soutien, afficher une bienveillance particulière à son égard, mais sa façon de contourner les problématiques usuelles et les sujets de tristesse m’empêchaient d’avoir la moindre prise sur son besoin, puisqu’il n’existait pas. Bien que rien dans son comportement ou sa parole n’ait pu me donner une raison de ressentir cela, je me sentais foutrement inutile face à cette petite nana inébranlable.

Aussi, je ne parvins bientôt plus à trouver le sommeil, m’interrogeant sans cesse sur les limites de ma pensée face aux émotions, la limite de mes émotions face à mes sensations, et à toutes les limites de mes opinions pourtant circonstanciées, qui s’avéraient infondées dès lors que Cynthia faisait basculer toute ma construction mentale dans l’abîme de son inutilité. S’il n’y a plus de problème, il n’y a plus rien à résoudre. Les seuls problèmes subsistants étant strictement organiques ou physiques. L’injustice sociale ? Le monde qui va à volo ? La pollution, la misère intellectuelle, la corruption ? Une seule réponse : c’est mal, et ça changera, nécessairement. Comment, pourquoi ? Rien à battre : les solutions apparaissent d’elles-mêmes comme une évidence au moment opportun ; se torturer les neurones au préalable pour éviter des maux qui n’ont pas tous encore eu lieu est d’une inconsistance grotesque, d’une présomption narcissique honteuse et d’une arrogance très discutable.
Cynthia était Bouddha sans le savoir, et moi je n’étais qu’un con.

Elle sentait la goyave et la vanille bon marché, marchait sans élégance et pensait mieux que moi.

Si j’avais été moins bête j’aurais été amoureux d’elle.

 

Empilées comme des savonnettes de campagne,  mes vieilles opinions avaient été rendues à leur état sauvage par le douceâtre cavalier de leur orgueil.
Récemment épuisé par un bassin psychiatrique, je désespérais d’atteindre enfin l’apoptose éclectique des déambulateurs rouillés sur les autoroutes ukrainiennes.

Dans la vigueur sirupeuse de liquides muqueux au parfum de miel, je luisais, agile, aux confins d’une danseuse nue à la cuisse parfaite. Des chevaux sauvages dressés par un vieux rat galopaient de conserve, alignés comme des sardines sans la boîte ni l’huile, se dérobant à toute déconvenue par une allure de fuite en tout point parfaite. Esthétiquement c’était la dérobade, surtout depuis que les mitrons avaient jeté par-dessus-bord les dernières jouvencelles malgaches importées dans la nuit. J’étais triste comme un sou neuf et froid comme un bunker, il me semblait que le fait même d’habiter mon corps me vidait de ma substance. Tout était dérisoire, à commencer par mon souffle, qui jaillissait par intermittence d’un opercule que j’aurais aisément qualifié de bouche si c’en avait été une.

De la nausée, il y en avait, mais jamais une plus jaune que l’autre, dès que le soleil s’était couché : toutes paraissaient d’un niveau égal dont l’intensité n’avait pour perspective de variation que celle induite par la température extérieure. Les mulots crevaient et je m’en foutais autant que de ma dernière bavette, pourvu qu’elle veuille bien m’entraver les abysses encore, et me lier les tortues jusque dans le dernier dessert des tatares.  L’Ukraine avait du bon, dans les vapeurs de printemps, pour celui qu’on épate encore avec de la chair tendre.
Des mégères siphonnées déambulaient du gland sur la rocade mielleuse qui me servait d’hospice ; du fond de leur nuage d’ennui elles me trouvaient rétrograde, et moi je les tapissais d’ordures tandis qu’elles s’engouffraient, béantes, dans le lit de garçons plus tellement pré-pubères.  Les castagnettes grinçaient, les poivrots hululaient ; c’était la voie splendide des salauds dégoûtants. J’aurais voulu, berbère, la trouver en tisane.
Marie me manquait trop pour que je puisse la taire, et ses mirettes boursoufflées jaillissaient des limbes gris dans lesquels je me perdais, parfois, lorsqu’en stock l’obus crétois commençait à manquer. Sortant de ma réserve, j’emmitouflais Suzanne et gaufrais les rockeurs, jusqu’à plus soif, alors qu’ils fleuraient bon le benzène et l’huile cuite, dans les bazars du Nord où l’on cultive l’andouille et les piscines à bière.

Rompu aux airelles de longue datte, je glissais sur les braises avec l’aisance macabre d’un fumeur de points mâtiné d’aigrettes. La vague était plus haute que je l’avais prévue, mais la symétrie superbe dont je m’étais fait l’égide me permettait d’arborer de belles équivalences. C’était le port du sein obligatoire, l’abstraction totale à livrer en levrette. Clavicule pétée, horizon bien bas, j’avais au ciel funeste prévalu du hasard pour arriver enfin sur l’alcaline toison de ma jeune vierge peu farouche, rousse et tendre car c’était de saison. Blindé de sucrettes, en Hannibal des banlieues derrière son char d’éléphants-taux, je poursuivais ma progression dans les plis grotesques de fantasmes cérébraux et de poignées de consoude tannée.

Misère ! m’écriai-je. Que diable ai-je donc pu faire qui m’a rôti ainsi ? Quelle féconde autocrate a donc bien pu m’appareiller de la sorte ? Quel jambon scélérat pouvait pourrir d’ennui au point vénéneux d’invectiver les morues ? Las, désespérant autant qu’un fluet chef de rayon, je me décollais les pupilles pour les exposer sans relâche –sauf le lundi- à la vue perfide de spectateurs muets qui n’en pensaient pas moins. Mon bulletin frôlait l’urne, ma cuillère son dessert, c’est dire si, chancelant, j’avais le cœur amer. Rien avoir, direz-vous, avec l’oie qu’on bouture, ou les rosiers grimpants qu’on gave jusqu’à l’usure. Mais croyez bien qu’une telle garniture sur une salade en miettes ne vaudra jamais plus qu’une ablette désossée pour la bringue, dont les filets levés servent d’ornements sales aux pâles calvities d’ersatz de dandies.

Du jambon plein les yeux, bravant les ecchymoses, je me sentais plus fort à mesure que je comprenais enfin comment je respirais : des ouvrants gigantesques qui me servaient d’évents s’échappaient, non sans gloire, de grandes coulées de boue suivies de poches de gaz qu’on aurait sacrifiées si elles n’avaient pas été touffues. Epilé au-delà du derme, appuyé sur des jambes dont je ne me souvenais plus vraiment s’il s’agissait des miennes,  je prenais –au carré- les tonsures rigolotes et les parapluies à l’or fin dont les poulies, exquises en salaisons, miroitaient brillamment sur le sofa bleuâtre de la cour d’honneur. Glanée après glanée, les épines noires sombraient enfin dans le saladier platiné que je leur avais confectionné dans le luxe le plus discret que la russe pouvait me permettre. La turgescence blanchie par une nyctophilie loin d’être débutante, elle m’emmerdait au rasoir les soirs de préjudice, quand la lune ronde cédait le pas à la mise au carré, quand les pincées d’orgueil rejoignaient en rotant les mâles de corneilles qui revenaient du bagne.

Un peu fatigué par le poids mesuré d’une autophagie modérée, il ne me restait plus qu’à conclure, là où le grès est mat. Prenant à quatre mains le piano réserviste, duquel j’avais jadis jeté la gorge d’un mouflon bègue, je pris le volant jusqu’au prochain arrêt, sur la falaise brumeuse où le coquelicot las n’envisage plus les roses. C’était le bal furieux des donzelles aux merguez, l’autel fumant des gros nez carrossables et de parcelles perdues. Je caressais la chatte qui ronronnait de surcroît, en remuant l’œsophage au rythme des bambous.

C’était l’hiver et nous étions en mai ; dans ma caverne rêvée vivait pourtant un autre, qui mangeait pour moi les derniers soliflores.

Gigare

Publié: 1 avril 2017 dans Non classé

J’entendais « Vivre Libre ou Mourir » et pleurais encore comme un gamin, malgré les années. Nimbé dans le son distordu, la boite à rythmes et les hurlements des Bérurier Noir, j’envisageais ma survie comme un grand spectacle décadent dont tomberaient des enclumes de rêves sur les spectateurs déjà presque morts.
Des cicatrices originelles aucune ne s’était réellement refermée. Une nouvelle s’était rouverte sur une plus ancienne, qui était déjà réapparue sur la croûte encore suppurante de la précédente. C’était à croire que mon dos et mes bras avaient des dents, et ne passaient leur temps qu’à se mordre l’un-l’autre pour essayer d’extirper les tripes par le chemin le moins direct possible. Là où d’aucuns auraient vu les traces d’un passé sauvage, je ne voyais que les méandres abyssaux d’un présent impossible.

Il y avait dans cet aujourd’hui désastreux la vulnérabilité disloquée des cabanes inachevées, des abris de fortune qui peinent à ne servir qu’une fois. On me resservait la même soupe de vie depuis des lustres, où les lendemains qui chantent étaient derrière nous, et où l’avenir se mesurait à deux vitesses : celle de la consommation et de la croissance économique, et celle d’un monde à bout de souffle, duquel certains cherchaient à sauver le maximum tandis que l’autre moitié des Hommes s’efforçait d’en  grappiller les ultimes ressources, en se menant une guerre sans nom pour y parvenir plus vite et mieux que ses voisins.
Moi, spectateur impuissant des enjeux qui me dépassaient, j’hésitais entre la bataille et le suicide depuis des décennies déjà. Non pas que j’avais vécu jusqu’ici par choix, mais par indécision. Des personnes, des lieux, des situations ou des souhaits m’avaient maintenu de ce côté de l’ultime frontière dans les moments où l’un des choix se précisait, et j’avais fini par en penser le plus souvent qu’il fallait mieux que je me consacre à explorer ce que la vie avait à me proposer. Mais la lassitude était omniprésente, et la vanité des choses, l’absurdité des évènements et la stupidité de ceux qui les rendaient possibles avaient fortement tendance à me rapprocher du gouffre, qui ne m’effrayait pas.
De l’enfant que j’étais à l’adulte que j’étais devenu, ce qui m’en avait tenu à l’écart tenait de la curiosité, de la foi et de l’amour ; la foi étant des trois leviers le plus faible.

Les élections approchaient et rien ne changerait en bien, c’était une évidence. Quel qu’en serait le vainqueur, il faudrait tolérer de lui une part d’inacceptable, et la Société qui se profilait serait dans un cas comme dans l’autre profondément inéquitable.

Dera m’accompagnait, à cette période, avec une intensité variable. Dans le tumulte de notre relation complexe, j’avais trouvé une part d’équilibre. Probablement parce qu’elle me mettait constamment sur la brèche, ce lieu qui m’était si clairement familier. Dansant en équilibre sur le fil du rasoir, au bord d’un ravin ou au sommet d’un précipice, je ne me sentais jamais autant dans mon élément que dans cet espace intangible tant il est ténu, qui vous maintient entre le bien-être simple et confortable et l’irrésistible chaos. Rien n’eût été pire que l’ennui. Avec Dera l’ennui n’avait pas l’occasion d’exister.

J’aimais follement cette femme qui me rendait souvent fou, dont l’esprit insolite avait élu domicile dans un corps à la plastique inouïe qui me faisait chavirer. J’aimais, lorsqu’elle ne m’arrachait pas le cœur dans un réflexe défensif, l’entendre me parler à n’importe quel sujet. Nous étions d’accord sur presque tout, et presque tout faisait cependant débat dans nos discussions.  Il nous était impossible de tomber d’accord sur un sujet sans qu’auparavant une joute verbale ait eu lieu, pour déterminer quelle devait être, de nos deux approches, celle qui serait susceptible de rencontrer l’adhésion collective.  Ces échanges souvent épuisants ne menaient parfois à rien, la fatigue ayant eu raison de notre capacité à raisonner ou de notre bellicisme lexical. Nos égos démesurés et nos dispositifs défensif excessifs jetaient régulièrement des brassées de sel sur nos plaies mutuelles, histoire de nous rappeler combien on avait négligé de les refermer. Malgré cela, malgré nous, nous nous extasions ensemble, enlacés, de chaque instant parfait dans n’importe quel domaine. Partageant un certain nombre de faiblesses et une sensibilité exacerbée, nous trouvions refuge à la morosité et à l’angoisse ambiantes dans la pureté et la beauté. Un ciel bien dessiné ou la naissance d’une feuille de charme pouvaient nous sauver toute une journée durant ; de même qu’un taboulé exquis ou la découverte d’un Rodin qui nous était inconnu jusqu’alors.
La pluie devait tomber à point nommé, et le point nommé n’était pas forcément le même pour chacun de nous. Nous étions en mesure de l’apprécier tout autant, parfois en même temps.

J’entendais « Vivre Libre ou Mourir » et ne savais plus de quoi j’avais le plus envie, les jours sans Dera qui semblaient être pour toujours. Bientôt, un nouveau président, un nouveau merdier auquel il faudrait survivre et s’adapter. Un calvaire pour elle comme pour moi, qui ne savions vivre qu’à la marge fragile des groupes sociaux et des troupeaux. Comment pouvions-nous envisager sereinement le changement à venir, qui annonçait une probable destruction de nos modes de vie? Dera mordait de peur d’être écrasée, je rongeais mon frein pour ne pas laisser exploser la rage qui accompagnait ma peur, tout en faisant en sorte de préserver ma bien-aimée de l’immonde pollution morale qui s’apprêtait à se déverser sur le pays tout entier.
J’entendais à l’avance le bruit des hélicoptères, des chars et de l’exode. Elle aussi.

Il est amusant de constater les effets bénéfiques de l’adversité sur une partie des relations humaines.
Depuis ces fameuses élections, beaucoup de choses ont changé. Moi qui aimais tant l’Essentiel, me voilà servi. Survivre est devenu le lot de tous, et je fais partie des chanceux qui y étaient entraînés.  Je fais bonne figure avec une activité professionnelle officielle un peu rémunératrice, et m’occupe avec d’autres de faire en sorte que la vie des plus accablés par le nouveau pouvoir soit un peu moins pénible. J’apprends aux autres ce que je sais, m’efforce de diffuser mes compétences et participe à un certain nombre d’actions de terrain.
Dera est à sa place dans ce monde-là aussi. Etrangement, elle comme moi nous sentons bien mieux depuis que la nation est clairement aux abois, et que ce qui ressemble fort à une dictature s’est installé. Etre dans l’action est finalement moins épuisant qu’être dans l’attente, comme nous disent nos amis qui tendent des embuscades. Je n’ai plus besoin de lui démontrer qu’elle est indispensable, c’est désormais une évidence, même pour elle. Son savoir, son point de vue, ses convictions et son échelle de temps sont devenus des biens de l’humanité parmi les plus précieux.

J’ai appris cette chanson qui m’émeut aux ados de la commune, qui cherchaient un hymne susceptible de les rassembler. Ils le chantent lorsqu’ils se réunissent et le sifflent pour se reconnaître entre eux. « Vivre Libre » a pour eux un sens qui transcende de loin celui qu’il pouvait avoir pour moi à leur âge. A leur âge c’était une injonction à l’insoumission, aujourd’hui c’est devenu un espoir, et mourir une conséquence du périlleux chemin qui doit y mener. Mais comme pour moi à leur âge, l’ennemi n’a pas de visage, il est protéiforme. Et il nous ressemble beaucoup.

Mon fils a fui le pays pour suivre ses amis, dont la plupart étaient homos. Il n’imaginait pas supporter de rester sans leur douceur, et les a accompagnés dans leur exil vers un territoire où les milices locales ne se sentent pas la permission de les brimer. Les rares e-mails qu’il m’envoie me portent à croire qu’il est plutôt heureux, là-bas. En tout cas ce n’est pas pire qu’ici, et ses amis ont une existence comparable à celle de tout-un-chacun.
Ma fille est restée. Elle participe au groupe local d’un média dissident, avec quelques jeunes de son âge. Amourachée d’un beau brun frisé très actif dans l’organisation, elle vit passionnément une idylle romanesque  qui pourrait facilement la conduire en prison. Je suis partagé entre la peur et la fierté, et éprouve finalement autant des deux, intensément.  Avec Dera et l’une de ses filles, elle gère en outre une partie de l’intendance des caves de notre maison, où logent pour des séjours plus ou moins longs des réfugiés, des partisans ou des « étrangers » en transit pour l’exil.

Mes cicatrices n’ont jamais été si bien refermées, celles de Dera aussi. On pourrait nous balancer tout le sel de la terre que l’on s’en rendrait à peine compte. Tout prend sens depuis quelque temps, et le côté de la brèche qu’il nous faudrait choisir s’est dévoilé comme une évidence dès les premiers instants de la Nouvelle République. Si, de prime abord, nous avions souhaité mourir de toutes nos forces, notre ventre s’est mis en branle immédiatement ensuite pour faire barrage et protection à ce qui nous faisait horreur et s’installait visiblement pour un long moment. Nous vivrons, oui, et si nous ne sommes pas en mesure de faire obstacle, nous mettrons tout notre aptitude à l’inertie pour freiner la progression de la gangrène sociétale.

Le soir, avant de laisser Dera repartir vers sa maison ou la mienne, je la serre fort contre moi. Tout ce que nous faisons nous satisfait profondément. Il n’y a pas un de nos actes quotidiens qui n’ait de sens et ne nous procure pas de fierté. La nécessité de chacune de nos actions, la façon dont elles sont accueillies par ceux à qui elles profitent, nous comblent d’un bonheur inqualifiable.  Nos foutus caractères sont désormais nos armes plutôt que des handicaps, et servent à ceux à qui l’on souhaite qu’ils servent.
Nous vivons, ardemment, et c’est Beau.

Enfin.

Solveigh aimait les mâchicoulis comme certaines aiment les tartines de viande. En véritable funambule de l’hérédité, elle dégommait l’assaillant depuis son perchoir comme personne, en y prenant un plaisir qu’elle aurait eu du mal à dissimuler sous son long manteau sombre.

Je l’avais rencontrée un soir de mai, alors qu’il pleuvait plus des enclumes que des hallebardes, ce qui était assez normal dans cette région. Nous étions arrivés en même temps sur le trottoir d’un hôtel sans envergure, pâle et minable, assez typique des alentours. Apercevant nos visages respectifs au travers des colonnes de gouttes plus larges que le bras, nous avions ri de nos états calamiteux et aqueux. Nous avions l’air de deux godiches trempées dans la soupe froide, posées là sans qu’aucun écho humain ne semble vouloir s’emparer de l’ouverture de la porte qui nous coinçait dehors.
Après que nous fumes accueillis à serpillère ouverte par le tenancier des lieux, nous avions égoutté notre signature sur le registre pour disposer chacun de la chambre que nous avions réservée au préalable, pour des raisons probablement très différentes. Son sourire m’avait fait du bien, son rire encore plus.

J’extrapolai longuement ce qu’elle était depuis la solitude moite de la chambre-séchoir dans laquelle mes effets étaient étendus sur tous les supports possibles en vue d’une hypothétique dessiccation nocturne. La buée était si abondante sur la fenêtre qu’elle en ruisselait sur le convecteur électrique, qui produisait des crépitements joueurs chaque fois qu’une éclaboussure rencontrait ses résistances. Enfermé dans un sauna de fortune qui sentait la vieille dame, le désodorisant pour toilettes en aérosol et le salpêtre, je sentais mon esprit partir dans des fantasmes parfaitement platoniques concernant cette souriante et humide promeneuse. La densité de la pluie, le trouble qu’elle continuait de causer à mon regard tandis que mes sourcils n’épongeaient plus l’eau tombant de ma chevelure, et la fatigue grelottante m’avaient empêché d’analyser bien finement ce dont elle avait l’air. C’était d’ailleurs à se demander si je n’avais pas ressenti son sourire plus que je l’avais vu, employant des sens habituellement négligés pour le deviner sans que la vue puisse être sollicitée.

Elle avait une sorte de grande gabardine noire – à moins qu’elle ne fût bleue- dont le col en fourrure aplatie ne l’emmitouflait plus vraiment. Cela avait dévoilé un long cou clair largement révélé par une chevelure de jais, comme le pied d’une lampe de bureau qui n’en est finalement que la seule partie visible. Pressée, elle aurait tout autant pu l’être par un emploi du temps tendu que par la fuite des extravagantes intempéries qui nous avaient acculés presque l’un contre l’autre face à cette devanture minable d’hébergement de troisième zone.  Je ne sais pourquoi, mais j’avais l’impression qu’elle était arrivée en train ; probablement n’imaginai-je pas qu’elle eût pu trouver confortable de conduire vêtue comme elle était –robe et gabardine sur bottines lacées- et qu’il lui fût plus agréable de transiter par voie ferroviaire.
Je rêvai donc ce personnage une bonne partie de la nuit, lui donnant des rôles, des origines et des missions différentes au fil des songes, que je reconstruisais à l’envi sous l’influence des variations de température et d’hygrométrie de ma chambre dont le papier-peint commençait à se décoller. Le manque d’aération, les étincelles du convecteur qui éclairaient de façon impromptue les murs aux dessins de plus en plus incertains et la buée dégoulinante contribuaient aussi à me maintenir en état second. Les yeux grands ouverts, je voyais sur les carreaux se former des continents sauvages en migration tellurique, des vagues d’amibes ou des drakkars conduisant des Solveigh conquérantes sur des rivages normands en mal de pillage.

Au petit matin, j’avais l’impression d’être un migrant sur un radeau  classe affaires  qui se serait échoué sur une plage de moquette molle. Rassemblant de mes effets ce qui pouvait être enfilé, je me mis en phase avec mon métabolisme puis gagnai le réfectoire brun-orange qui tenait lieu de salle de petit d-déjeuner. Solveigh était déjà là, m’invitant du regard et d’un nouveau sourire à la rejoindre à sa table de bistrot glaciale, sous la lumière blafarde d’un demi-néon dissimulé dans un joug de bœufs. Visiblement, elle n’avait pas prévu suffisamment de vêtements ou bien sa sacoche n’était pas assez étanche, car le bas de sa robe noire avait laissé derrière elle une traînée liquide sur le carrelage, qui me fit glisser inélégamment alors que je tentais de remplir  avec dignité un bol de chocolat et de céréales.

Avais-je été si lisible sous les précipitations qu’elle avait tout de suite compris que jamais, au grand jamais, je n’allais tenter de la séduire ? Toujours est-il qu’elle se présenta dès que je me fus assis dans un petit bruit de flaque sur la banquette en skaï rougeâtre, puis me parla avec autant de spontanéité que si j’étais son meilleur ami homo depuis des lustres. Tout ceci me convint parfaitement, et je lui retournai la politesse en endossant ce rôle qui me correspondait à bien des niveaux, si ce n’était une hétérosexualité acquise de longue date et inéluctablement installée. Je lui en fis brièvement part, en prenant garde que cela ne paraisse pas un appel du pied, puis nous poursuivîmes notre délicieuse conversation matinale en enchaînant les tasses et les bols, au grand désarroi de l’irascible gérant du petit-déjeuner. Nous parlâmes de tout. De la pluie, de nos amours, du cours du poireau sur le marché madrilène, et des dernières tendances du point-de-croix.  Nous oubliâmes le pourquoi de notre présence dans cette ville morne, au point que nous quittâmes l’horrible hôtel avant midi sans avoir aucune idée de ce que nous étions censés faire à partir de cet instant.

La ville avait des remparts parfaitement restaurés. Nous nous y promenâmes un moment, puisque la pluie avait cédé la place à un ciel gris clair qu’ici on appelait beau temps. Il régnait pendant notre balade une atmosphère complètement surréaliste. Elle portant sacoche, moi sac de voyage, nous marchions en long et en large au pied, puis sur l’antique structure défensive aujourd’hui sans emploi. Nous en vînmes à regretter la paix établie entre les cités, qui privaient la région d’une animation qui n’aurait pas été de trop. J’avais du mal à l’admettre, mais nous rajeunissions à mesure que notre promenade durait. Nos raisonnements, nos postures, notre démarche devenaient peu à peu ceux d’adolescents. Bientôt, nous nous poursuivîmes comme des gamins en poussant des cris d’orfraie lorsque l’un touchait l’autre. Nous perdîmes nos bagages, sans que cela nous préoccupât le moins du monde. Dans cette liberté infantile, bien plus grande en fait que celles qu’on s’imagine s’occtroyer à l’âge adulte, la valeur des choses devint tout autre.

Nous nous postâmes aussi haut que possible, dans l’un des mâchicoulis récemment reconstitués pour attirer le tourisme historique dans ce lieu où rien d’autre n’avait d’attrait. Nageant dans nos fringues comme dans un déguisement trop grand, nous étions deux petites ombres jouant à cache-cache avec des ennemis invisibles, venus pour assiéger la ville. Solveigh avait ramassé en chemin quelques pommes miniatures sur un pommier d’ornement –nous nous disputâmes au passage quant à savoir s’il s’agissait d’un pommier du Japon, de fruits toxiques ou de vraies pommes miniatures- et les avait placées dans la poche de sa gabardine fourrée devenue pour elle presque aussi vaste qu’une tente. M’appelant auprès d’elle, un doigt sur la bouche pour me signifier qu’il me fallait obtempérer en silence, elle arma son bras et dégomma plusieurs passants de suite en leur criant « sus à l’ennemi, vous nous aurez pas !» avant de m’entraîner plus loin pour que nous nous y cachions, haletants.

La journée se déroula ainsi, avec une légèreté asexuée qui nous emplissait d’un bonheur indéfinissable. Car si nous nous comportions en enfants, nous avions encore en nous tout un tas de souvenirs d’adultes, dont aucun n’était en mesure de rivaliser. Cette liberté dont nous jouissions là était d’une nature que nous avions oubliée, ou plutôt d’une nature que nous avions effacée de notre champ de possibles. Tout était fortuit, mais d’une importance capitale ; nos rêves étaient jour et nos envies sans limite.

Sans que nous sachions trop comment, nous fûmes appelés à nous séparer, de mystérieuses nécessités impliquant que l’on reparte chacun de notre côté. Il me semble qu’il s’agissait d’une sorte de réflexe instinctif nous appelant à la manière de la voix de notre mère nous annonçant le dîner ou le goûter.

Je mis plusieurs heures à retrouver mes bagages. Lorsque ce fut fait, mes vêtements me seyaient à nouveau. Je repartis vers ma voiture, avec une pensée diffuse pour la gare dont je peinais à comprendre l’origine.  Mettant machinalement le contact, je quittai la ville avec la désagréable impression d’y avoir laissé quelque chose d’important.
Lorsque je compris de quoi il s’agissait, je ne pus retenir mes larmes.
Mon enfance était restée là, avec une petite fille géante qui l’avait ravivée d’un sourire  le temps d’une dernière bataille contre l’âge adulte.

 

 

Zantchevski

Il fait frais et humide ce soir, surtout pour une fin d’été. Les moustiques volent encore pour agacer nos avant-bras encore dénudés pour cause de chaleur diurne pas encore oubliée. C’était samedi et de ce dimanche qui commence je ne perçois que l’angoisse moite qui m’incombe en tant qu’hypersensible de la famille.
Nous avons accueilli mon oncle venu d’Europe ce matin même –enfin le matin du jour qui vient de changer. J’en avais entendu parler depuis toujours presque comme un mythe, au point que j’en étais venu à penser qu’il s’agissait d’une de ces légendes familiales qui donnent de la substance aux lignées qui n’en ont pas. Tonton Charles était dans mes souvenirs d’enfant qui ne l’avait jamais vu un « homme étrange, difficile à décrire ». Non, il n’avait pas d’enfants, pas de femme, et habitait en un lieu mystérieux dont personne n’avait l’adresse ici, et que personne ne souhaitait connaître en réalité. On le disait âgé, sans précision aucune, vivant en acète, et extrêmement cultivé. Je n’avais aperçu de lui qu’une photo un peu floue en kodachrome bien orangé, où on le voyait en pied sur fond de jardin estival, plus net que le sujet principal du cliché.

Maintenant que je l’ai devant mes yeux, l’oncle mystérieux ne l’est pas moins. Une allure d’épouvantail, avec sa chemise élimée à larges carreaux rougeâtres  et son pantalon de velours côtelé beige tout aussi usé, ses cheveux de paille en bataille et son visage approximatif et profondément ridé. Malgré cette allure qui pourrait le voir sortir d’une grange puante ou d’un abri de clochard, il bénéficie d’une tenue impeccable en dépit de son âge apparent, ainsi que d’une authentique noblesse que l’on ne retrouve guère que chez les chiens bâtards et les grandes lignées en déclin.

Mes parents sont partis faire un tour à la fête qui a lieu  au bord du grand lac, au creux des hautes collines que nous appelons les montagnes ici. Tout seul devant la maison avec cet oncle taiseux avec lequel je suis supposé les rejoindre, j’ai l’impression que toute la rue est déserte dans l’immense lotissement où notre maison se perd dans un anonymat catastrophique d’insipidité esthétique ponctuée d’arbres poussant vite et de massifs proprets d’arbustes vulgaires et de rosiers sans grâce. Tout le quartier semble parti à cette fête anciennement patronale devenue païenne et commerciale pour profiter du spectacle démesuré qui sera la conclusion étincelante de quelques jours de festivités. Quand les moissons étaient achevées, cet évènement jouait le rôle de catharsis pour tromper la fatigue et la peur de n’avoir pas suffisamment récolté pour affronter l’hiver à venir ; désormais, il joue toujours le même rôle, mais pour tromper l’ennui et la vacuité de l’existence dans le monde consumériste qui nous élevait comme on élève des vaches pour les traire jusqu’au sang, avec le sourire et de la musique.
Tonton Charles se tient devant moi, souriant dos à la maison, stoïque. Il attend que je réagisse, que je produise quelque expression qui lui permette d’entamer une conversation dont, j’en suis sûr, il a déjà préparé le contenu à l’avance. Immobile, la bouche à plat, j’entrave son rare désir de s’exprimer et ressens bien que cela lui pose un léger problème. Je ne veux pas savoir ce qu’il a à me dire. Cet homme m’inquiète. Il sonne trop faux pour que je m’y attache, et encore plus pour que je lui accorde une quelconque confiance. J’en veux à mes inconscients parents de m’avoir laissé seul avec lui et ses cheveux embrouillés, ses petits yeux noirs et profonds perdus au fond des plis de son visage laminé par le temps, et son sourire qui devient de plus en plus narquois à mesure que je l’indispose.
A l’évidence, il sait quel type de sentiment je nourris à son égard, quelle méfiance j’éprouve face à lui. Je le devine profondément intelligent. D’ailleurs, ceux qui se taisent sont le plus souvent des gens intelligents qui retiennent leurs mots pour les employer à leur plus juste valeur, au moment le plus opportun. Pour ces gens, parler est comme jouer aux échecs : chaque phrase qui se déroule est comme le mouvement d’une pièce s’inscrivant dans une stratégie globale qui dépasse largement les apparences.
Il en va ainsi de mon oncle, dont le sourire qui se marque de plus en plus perceptiblement se transforme d’une indisposition relative masquée en une évidente satisfaction se voulant éloquente à mon égard. Il a compris que je ne lui laisserais aucun champ lexical libre qui lui permette de prendre le dessus sur moi, et s’essaye à une autre méthode passant par le non-dit. Il a visé juste. Son sourire me met mal à l’aise car j’anticipe l’éventail des possibles de sa justification. Son visage se trouble peu à peu comme dans mon souvenir de l’unique photo de lui qui m’avait été accessible, comme s’il se mettait en conformité avec mon imaginaire passé. Cet homme est bien plus qu’il n’y paraît.

Les feuilles des grands érables de l’avenue bruissent un peu au souffle léger d’un vent venu de l’ouest, qui anime un instant l’immobilisme silencieux de nos postures de chiens de faïence. Je ne parviens pas vraiment à déterminer si la transformation de son visage n’est qu’une élucubration de mon esprit, une réalité, ou bien quelque chose que cet oncle induit en moi par quelque méthode proche de l’hypnose. Je ne suis plus imperturbable, et esquisse un petit hochement de la tête en forme de déni qui trahit mon désemparement soudain. Il a marqué un point, ce qui provoque chez lui un tonitruant éclat de rire. Pour quiconque viendrait maintenant nous observer, il n’y aurait là à voir que joie, bienveillance et complicité intergénérationnelle faisant suite à un petit conflit sans intérêt. Mais moi, sans l’ombre d’un doute, je vois une déclaration de guerre et subis le premier assaut en victime.
Je me redresse et bombe le torse du haut de mes peut-être douze ans. Tonton Charles lâche un petit souffle du nez sardonique et blasé, accompagné d’un imperceptible mouvement d’épaule qui dit tout son mépris et la moquerie qu’il manifeste à mon encontre. Son visage change constamment, comme remodelé pour être chaque fois plus incertain, plus difficile à lire. Ne restent plus que sa bouche et ses cheveux ébouriffés de pseudo paysan pour me servir de points de repère à son humanité.
Comme s’il était las de me cacher quelque chose dont il voulait me faire la démonstration orgueilleuse, il tire sur cette masse informe de cheveux gris et rêches vers l’arrière de son crâne pour retendre ses rides et s’en amuser. Cela m’interpelle, mais beaucoup moins que lorsque sa tête change tout à fait pour devenir celle d’un poisson vert olive à dents de dauphin, large et menaçante. Je regarde autour de moi à la recherche de témoins qui pourraient gager de ma santé mentale, mais mon regard ne rencontre que deux individus, venant de chacun de mes deux côtés en oblique de mon oncle à la tête écaillée. Un homme vient de ma droite, une femme de ma gauche. Lui est vieux et émacié, aux cheveux longs et filasse  gris clair tandis qu’elle, cinquante ans tout au plus- est une brune d’une grande beauté. Lui fait la gueule et elle me sourit, mais elle n’en est pas moins préoccupante. Aucun d’eux ne fait cas de l’apparence pisciforme de l’encéphale du bonhomme qui se tient devant moi, la bouche largement ouverte découvrant de belles dents jaunes et coniques dont je me demande comment il avait pu me les cacher jusque-là.

S’entame entre nous un étrange dialogue.

La femme, s’adressant à moi :

-Pourquoi t’inquiètes-tu ?

Mon oncle :

-Oui, pourquoi ?

L’autre type :

-Bouffons-le, qu’on en finisse !

Mon oncle :

-Non !

Moi, m’adressant à tous :

-Vous n’êtes quand même pas venus jusqu’ici juste pour bouffer ?

Mon oncle :

-Un peu, si. On doit un peu changer de région, sinon on dépérit.

Entre eux se tient un dialogue à demi-mots dont je saisis l’essentiel sans toutes les finesses, qui me permet de comprendre qu’ils sont là comme un fléau. J’ai du mal à comprendre si mes parents savent ou non. Du mal à comprendre si je suis le sacrifié ou juste une négligence. Habitué à les lasser par mes atermoiements pensifs et l’aspect péremptoire de mon côté « je sais tout », je peux imaginer que mon sacrifice leur permettrait une vie bien plus sereine avec mon frère et ma sœur. Toutefois, je peine à penser qu’ils en soient venus à ce point extrême. M’est plutôt avis que leur naïveté récurrente les a menés à penser que je n’encourrais aucun risque et que le Tonton légendaire n’était en aucun cas un danger.
Alors que j’écoute tout ce beau monde discuter de l’art de dévorer les têtes humaines, j’entrevois une partie de leur dessein, qui consiste à décimer la quasi-totalité des habitants de la ville alors qu’ils sont en train de tourner les yeux vers le spectacle tonitruant de fin des moissons.
Fasciné par la beauté de la femme, qui m’attire indéniablement, je peine à en détacher mes yeux. Un bref retour à la peau écailleuse et verte de mon oncle me rappelle à l’ordre, et je décide alors de fuir discrètement durant leur conversation en courant vers les premiers buissons, dans lesquels je m’engouffre sans me soucier du fait qu’ils m’écorchent bras et visage.
Je n’ai pas le temps de regarder s’ils me suivent pour me rattraper, toute mon énergie doit être concentrée sur la fuite, le plus vite possible et le plus loin possible. Sans que je comprenne pourquoi, cependant que je cours comme un dératé de buisson en buisson en franchissant jardins et clôtures, un souvenir remonte brutalement à la surface, dans lequel mon père me parle dans mon jeune âge sous le regard doux de ma mère, un soir près du lampadaire arqué à cloche du salon. Tournant les pages d’un livre ou d’un  album, je l’entends m’y dire « et là, c’est l’Oncle Charles, qui vit en France et mange les têtes des gens ». Comment ai-je pu ne pas m’en souvenir ! Comment ai-je pu être à ce point arrogant que j’ai déconsidéré ses propos jusqu’à l’en faire douter lui-même, intégrant à sa propre mémoire ceci comme un conte de fées familial ? Déjà à l’époque, ma supériorité intellectuelle ne me faisait aucun doute et mon pragmatisme outrancier, factuel à l’excès en fonction des informations dont je dispose à l’époque où je m’exprime, s’exprimait déjà dans sa forme la plus virulente, la plus nuisible pour le bien-être des autres. J’ai imposé ce que je croyais savoir comme l’unique vérité, au détriment de l’acceptation du doute qui prévaut à la réelle intelligence.

Mon cœur bat fort, et le souffle me manque. Je vois au loin les reflets de la lune sur le lac immense ceint de collines escarpées. Devant moi la pente est forte au point qu’on pourrait croire à une falaise. Je prends une seconde pour me retourner et décider si je dois dissimuler la direction de la poursuite de ma fuite ou non. Si mes poursuivants sont loin, je peux filer sans trop m’inquiéter de cette donnée. S’ils sont près, je vais devoir faire en sorte de créer un subterfuge qui les induise en erreur quant à ma destination ou à la réussite de mon échappée. Mais ils ne sont pas bête –en tout cas mon oncle ne l’est pas-  et s’ils sont assez près pour me voir, ils sont probablement dissimulés dans un taillis pour me faire croire à leur ignorance et guetter le vecteur de mon échappée afin de déterminer comment entraver ma progression, m’attraper au passage ou bien contrecarrer mes plans. Je n’ai donc pas le loisir de filer droit, et choisis le passage le plus improbable et le plus impossible pour disparaître sur le dévers.

La pente est raide, et l’obscurité n’aide en rien. Je choisis de passer par la ravine. Elle est pleine de ronces mais je suis déjà venu m’y balader certains jours de désœuvrement. S’ils me suivent de près, ils pourront croire que je descends vers le port d’à côté, alors que je vais longer la pente un peu plus bas pour retrouver un passage vers l’estuaire et la zone de la fête. Le plus difficile avec les ronces, ce sont celles qui s’accrochent à tes bras en profondeur. Celles qui s’accrochent à tes jambes gardent généralement la plus grande longueur de leurs épines à l’extérieur de la chair, dans le tissu épais du pantalon. Je me méfie aussi des anfractuosités entre les rochers, dans lesquelles je pourrais facilement me casser une cheville ou me faire une entorse. Je veux arriver à destination avant les trois bouffeurs de crânes ; ça sera très difficile en prenant ce chemin, a fortiori s’ils ont un véhicule –ce qui échappe totalement à ma connaissance en l’état.

Il faut que je m’arrête un instant, le souffle me manque vraiment pour poursuivre, entraînant les premiers vertiges. Enlaçant de la jambe un arbre poussant à flanc de ce petit bout de falaise calcaire, je repose mes muscles en m’appuyant sur son petit tronc tordu, l’aisselle judicieusement placée à la jointure des premières charpentières. Fermant les yeux, je réveille mes sens à ce qui m’entoure. Je peux entendre au loin l’animation trépidante des festivités, mais aussi les petites vagues qui secouent faiblement la plage de galets en contrebas, dans une crique inaccessible qui leur sert de caisse de résonnance. J’essaie de distinguer parmi les bruits des feuilles ceux qui sont dus au vent de ceux qui sont le fruit de mouvements animaux. Tout est calme sur mon flanc de colline, tout juste quelques criquets et oiseaux nocturnes pour ponctuer aléatoirement l’espace sonore. L’oxygénation de mon sang retourne à la normale, l’irrigation de mes neurones et de mes fibres musculaires avec. Et la douleur des écorchures se réveille. Je repars.

La suite du trajet est agréable, je retrouve de ce sensations qui me plaisent tant : être poursuivi sans être atteint, marcher à couvert, être en contact direct avec la nature sauvage, à l’écart de la vue et dans un but précis, crucial. Endosser une fonction que moi seul peux occuper flatte mon égo surdimensionné, risquer ma vie m’oblige à l’humilité. Je suis à l’équilibre.

Je parviens à la foire, où la plupart des badauds ont déjà gagné les gigantesques gradins conçus à partir d’une trémie agricole démesurée, qui semble vouloir toucher Séléné à la manière d’une tour de Babel pour fête foraine en ferraille rouillée.  J’étouffe entre les passants. Impossible de les prévenir de quoique ce soit, qui me croirait ? Je devine ma famille quelques rangs avant le sommet. La trémie géante est si chargée de public qu’elle se balance dangereusement en s’arquant latéralement, à la façon d’une échelle de pompiers télescopique qui voudrait atteindre le Pic du Midi tout en se fragilisant mètre après mètre. Je me dis que c’est pure folie que tel assemblage, et qu’il faut être un esprit malade pour l’avoir conçu, mais n’être pas moins crétin pour être désireux d’y poser son cul pour un spectacle. La densité du public s’accentue au fil de mon ascension, à tel point qu’il me faut envisager de passer sous la structure pour la grimper par la charpente métallique. Après tout, ce n’est pas plus périlleux qu’être au-dessus, et au moins aurai-je une chance d’atteindre mes proches en attente d’en prendre plein les yeux.
Parvenant à me glisser sur un des côtés, en essayant de ne pas trop me déchirer les jambes sur les parties saillantes de l’assemblage de métal où les gens s’asseyent ou sont déjà assis, globalement moches dans leurs tenues colorées, gras de chair et d’odeurs, portant l’accomplissement de leurs vies au même niveau que celui de leurs barquettes de frites. Plus je monte, plus je me demande s’il faut que j’empêche mon oncle de se repaître.
Noyé dans la foule, je roule facilement sur le fragile parapet qui surplombe le lac puis, la tête en bas pour plus d’efficacité, je me saisis des premières poutrelles accessibles auxquelles je vais grimper comme sur une échelle retournée. Tout en bas, très loin, les lumières clignotent pour guider chacun vers ce promontoire dégueulasse, accompagnées de messages bruyants et mal sonorisés rappelant l’immanquable démonstration pyrotechnique et musicale qu’on s’apprête à donner là. Beaucoup plus bas que moi, je remarque trois personnes en train de grimper à ma manière. Ils sont arrivés.

Mon oncle demande visiblement à son « collègue »  d’actionner quelque chose. Tirant sur un levier, il déclenche un bruit sourd et sec qui ébranle l’ensemble du dispositif  auquel nous nous trouvons accrochés. J’entends se mettre alors en branle une mécanique ancienne, lugubre de grincements aigus à peine couverts par l’atmosphère pour le moins sonore environnante. La trémie se remet en marche.
Je ne sais comment l’arrêter ? Vue du dessous, on dirait une mécanique d’escalators. Il est certain que, au-dessus de nous, certaines personnes sont emportées par le déroulement des marches qui vont happer plusieurs d’entre elles pour les broyer comme dans un hachoir à viande. Vite, je cherche un autre levier, il doit bien y en avoir plusieurs sur cette longueur, l’inverse serait totalement illogique. J’en distingue un, quelques mètres plus haut, sur lequel je me précipite autant que faire se peut entre les éléments de métal rouillés qui ne laissent que peu d’envergure à mes mouvements. Je l’atteins, mais je manque de force pour l’actionner, tout oxydé qu’il est. Je devine parmi les cris de la foule ceux des premières victimes, vers lesquelles je vois mes poursuivants se précipiter par en-dessous, avides de consommer en toute sécurité leurs caboches pleines de vide.
J’essaie toutes les combinaisons possibles entre ma posture, les membres que j’emploie à cette fin et les appuis qu’il m’est possible de prendre. Au bord du désespoir, j’emploie mes ultimes forces à serrer la poignée de sureté –ressemblant à un frein de vélo- tout en poussant sur mes jambes en direction du vide. Un grand « clac » retentit, stoppant net le tapis broyeur et tordant le levier au point de le rendre inutilisable mais me projetant brutalement vers l’extérieur tandis qu’il plie sous ma poussée. Je m’agrippe miraculeusement avec une jambe à une poutrelle de renfort biaise, qui me sauve la vie tout en me cisaillant l’arrière du genou.
Grimper, vite.
Si mes calculs sont bons, mes parents ne doivent pas être loin. J’amorce la remontée en position verticale, distançant provisoirement les funestes céphalovores.  Emergeant à la surface de la trémie-gradins de plus en plus mobile, je me retrouve tout près d’eux qui, percevant mon arrivée par l’incongruité d’un mouvement des sièges venant de leur droite ne trouvent qu’à me lancer un « ah ! te voilà, on se demandait ce que tu faisais. Où est ton oncle ? » qui me laisse totalement abasourdi par sa stupéfiante bêtise. Atterré, bouche bée, je peine à retrouver mes esprits tandis que je constate à quel point leurs priorité sont distantes des miennes. Se trémoussant machinalement pour retrouver le confort fessier auquel ils aspirent sur leurs assises après s’être légèrement redressés pour tenter de comprendre la raison des cris et de l’agitation légèrement en contrebas (là où les trois ont tiré à eux leurs premières proies), je les vois reprendre leurs agapes sucrées à base de pop-corn et de boissons chimiques dans l’attente que le spectacle commence enfin.
Je tente de leur expliquer la situation, mais leur réaction me paraît pire encore. « Quoi ? On t’avait pourtant prévenu que tonton mangeait des têtes, non ? Et ne crois-tu pas que tu exagères, avec cette tête de poisson ? Viens plutôt t’assoir, sinon tu vas tout louper. »  J’obtempère par automatisme, presque en état de choc, quand face à nous les premiers feux d’artifice explosent. A chaque nouvelle fusée, l’ensemble des occupants des sièges lèvent le menton pour en suivre le tracé jusqu’au paroxysme de sa courte existence. Cette oscillation simultanée généralisée en entraîne une autre : celle de la trémie. Ses ondulations se font de plus en plus fortes, je crois plusieurs fois passer par-dessus bord. Mais l’assemblée semble absolument focalisée sur un seul centre d’intérêt : le spectacle. Au sol, des équipes de figurants et de cascadeurs jouent de lumières et de feu dans un vacarme musical assourdissant pour créer des motifs variés au fil de chorégraphies plus grotesques les unes que les autres, affligeantes de grossièreté et d’ostentation prétendument artistique.
Je commence à m’interroger sur ce qui m’effraie le plus : les monstres anthropophages qui se rapprochent inexorablement de nous, l’instabilité croissante de notre support à plus de deux cents mètres au-dessus du sol, ou l’insondable stupidité de ce public hébété qui nourrit ses neurones de vitriol pour mieux dormir tranquille.  Sous moi et sur les côtés, le lac scintille des reflets lumineux des feux d’artifices, des lampions et des éclairages vulgaires des scènes successives, sous les hourras d’une foule galvanisée par ces mêmes clignotements qui semblent ruiner tout libre arbitre et toute capacité à la réflexion ou à l’intelligence.

Nonobstant, par un atavisme certainement idiot qui me contraint à assimiler les miens à mon propre destin, je continue de vouloir sauver ma famille ramollie du bulbe, d’autant que je sens presque l’odeur du poisson qui rampe sous nos pieds avec l’ardeur affamée d’une meute à lui seul.
Je trouve un nouveau levier, qui commande apparemment autre chose que celui que j’ai brisé en-dessous. Je crois savoir.
Je cesse de réfléchir et l’actionne en le faisant basculer vers l’avant. Le résultat ne se fait pas attendre : la trémie télescopique se replie d’un pan entier, se raccourcissant soudainement d’environ dix rangs entre nous et le sol. Ceux qui occupaient les rangs supérieurs roulent sous ceux des rangs inférieurs dans une chute évoquant une courte avalanche de corps. Bien entendu, personne ne remarque que j’en suis la cause. Le résultat me convient, mais le choc agite la trémie dans un nouvel axe qui la transforme presque en une catapulte. Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais il me semble qu’une partie des occupants des rangs les plus élevés sont projetés vers l’avant, se mêlant aux fusées et autres effets lumineux qui déferlent entre terre et ciel pour se refléter dans le lac sublime.
Personne n’a peur.
Je réitère mon action. Nous descendons de dix rangs et les gens continuent de rouler les uns sur les autres. On en entend rire, persuadés que cela fait partie de l’animation. A force d’être les spectateurs passifs de tout et n’importe quoi, le public accepte tout comme étant du spectacle, fasciné par ce qui se produit comme si c’était le fruit d’une virtualité faite pour lui. Le niveau de déconnexion d’avec la réalité me sidère, et me rend malade. J’essaie une ultime fois de raisonner ma famille, qui rit aux éclats depuis ses sièges métalliques comme si elle parcourait à grande vitesse des montagnes russes sécurisantes. Mon oncle et ses acolytes émergent entre les sièges. Je croise leurs regards. La femme est belle, intelligente. Elle me sourit encore de sa bouche démesurée dégoulinante de sang. Et moi je réponds à son sourire. Je ne lutterai pas, les laisserai faire.
Chacun à tour de rôle  – elle, l’oncle-poisson et le vieux maigre – se tourne vers moi avec une expression d’assentiment. Ils ont compris mon renoncement. J’ai compris leur utilité.
Enjambant les gens qui s’esclaffent et m’engueulent en mangeant comme des gorets, je me dirige vers le sol. Je quitte cette femme à regret, j’aurais aimé l’avoir longtemps auprès de moi et suis convaincu que ce serait une option extrêmement stimulante pour mes sens et la délicatesse dont j’ai besoin. Malgré toute la sauvagerie de son comportement, malgré la menace qu’elle pourrait constituer, elle est l’incarnation de quelque chose que je respecte et qui m’apaise, dont je comprends que mon oncle ait désiré s’entourer.
Pendant que je piétine les différents étages d’humains, dont certains cadavres ignorés des autres qui scrutent l’agitation festive, je ressens bien logiquement de moins en moins l’oscillation de l’immense structure de métal qui tend pourtant encore à s’effondrer. J’en vois la faiblesse, je la palpe. Il suffirait de rien pour qu’elle s’écroule toute entière, et noie les survivants actuels dans les flots sombres du lac où les attendent des écueils acérés ordonnancés en une mâchoire géante dissimulée sous la surface.
Le lac bée sa pitance.

Arrivé tout en bas, je m’apprête à apporter le sabotage ultime qui débarrassera l’humanité des trois prédateurs qui croquent dans les crânes à tue-tête. Si je l’opère, je soigne l’Humanité de ceux-ci, mais condamne en même temps la totalité des spectateurs. Si je ne fais rien, je ne sais combien de spectateurs survivront, l’appétit des Trois semblant insatiable.

Je dévisse un écrou, un peu au hasard, histoire de me mettre en conformité avec ma conscience. Quoique je fasse, ce ne sera pas bien et, d’une certaine manière, je crois que je préfère conserver ces prédateurs intelligents pour réguler la bêtise qui m’accable chez ceux que je devrais considérer comme mes semblables.
Je cherche un miroir. Je voudrais vérifier qu’aucune écaille n’est en train d’apparaître sur mes joues.

Intercaleçon

Publié: 3 janvier 2017 dans Non classé

Samy frémissait de la languette sur les boulevards compromis par un verglas pluvieux. Sous sa semelle lisse déjà brillait la glace sale des villes où l’on ne pense plus où mettre ses pieds depuis longtemps. Rattrapé par le souvenir de ce que celle-ci avait pu être jadis, il pleurait en glissant d’un pas peu sûr sur l’asphalte lustré recouvrant lamentablement une époque révolue où poussait la prairie, là, sous ses arpions gainés de cuir. La nuit donnait au sol une brillance scintillante, accentuée par les phares des voitures et les enseignes allumées. D’autres passants jouant les patineurs déambulaient sans grâce de points « A » inconnus vers des points « B » tout aussi abscons, en tâchant de parcourir le plus rapidement possible cet espace aéré entre deux stations de métro où l’eau tombait du ciel plutôt que des aisselles.

Je le regardais faire, me moquant un peu de lui. Il gardait de sa classe le strict nécessaire, sous forme de vêtements de bonne facture à la coupe sobre, dans des étoffes solides à l’élégance véritable. Agitant bras et jambes sans coordination réelle, il faisait rapidement oublier son statut dès lors que le déséquilibre le submergeait. Le verglas a cette vertu d’effacer les rangs sociaux, plaçant les piétons sur un pied d’égalité quand les leurs cherchent un appui stable.
Il me faisait tout de même de la peine, avec ses vraies grosses larmes, lourdes comme des porte-monnaie ; c’était comme si tout à coup cette instabilité motrice avait engendré une instabilité émotionnelle, comme si elle avait ouvert une faille dans son cœur avant d’en ouvrir une bientôt dans son crâne. J’étais fasciné par cet élan de vérité soudain, par cette candeur fragile de l’homme redevenu enfant, affranchi de ses barrières sociales, des atavismes collectifs et des normes à respecter. Il était juste là, vulnérable et désemparé, si loin de la maîtrise habituelle dont il savait faire preuve partout ailleurs. Avec son échec à se tenir convenablement debout sur le trottoir, c’était comme s’il avait été lâché en pleine jungle en costume trois pièce avec un stylo pour seul outil. Dépourvu de son aspect normal, de ses armes conventionnelles pour évoluer au milieu des Hommes, il voyait tout son monde s’écrouler soudain autour de lui, et lui devenir le spectateur impuissant de son incapacité à briller par l’imposante prestance que sa parfaite maîtrise des codes sociaux, de l’étiquette et du charisme lui octroyaient en temps normal.

Samy regrettait tout à coup la terre battue, les pavés, les champs qui autrefois s’étendaient là. Il aurait voulu s’y échapper l’espace d’un instant, disparaître dans le passé pour regagner un abri sûr où on ne le reconnaîtrait pas. Peut-être même l’asphalte puant recouvert de glace avait-il pris la place d’une forêt, qui l’aurait pu dissimuler au regard de tous et lui épargner sa grotesque chorégraphie. Adossé à un mur à quelques mètres de lui à l’observer discrètement dans la pénombre clignotante, je voyais presque cette forêt sortir du sol entre les arbres d’alignement et les façades haussmanniennes. C’est vrai qu’elle lui aurait été utile, à cet instant. Mais qu’en sait-il, après tout, de la facilité avec laquelle on marche dans une forêt dont le sol est gelé ? Est-il seulement au courant de la sensation que l’on éprouve à poser la pointe de ses souliers sur les mottes de terre durcies et les feuilles mortes croustillantes ? Et puis, une forêt, à cette époque et si près d’un village ou de ce qui était déjà une grande ville, ce n’était pas l’endroit rêvé pour trouver refuge à moins d’être un coquin.

L’asphalte gronda, un peu comme quand le métro passe en-dessous ; les ramures des platanes s’ébrouèrent un peu, balançant sur Samy et les autres passants une douche glaciale de lourdes gouttes tombées des branches. Tous levèrent la tête, par un réflexe collectif stupide qui doit croire qu’on limite la taille des gouttes quand on en comprend la provenance. Mais ils baissèrent rapidement leur regard quand la glace au sol claqua par vagues successives, dévoilant tout à coup les cimes épineuses de quelques pins sylvestres et la torsion complexe de frondaisons de chênes qui s’échappaient par là. Samy ne pleurait plus. Dans un fracas assourdissant digne de l’agonie de la coque d’un paquebot sur un écueil breton, la forêt s’extrayait des entrailles du sol pour reprendre la place qu’on lui avait spoliée dix siècles plus tôt. Haussmann perdit ses façades, les bagnoles s’empilèrent ;   le grondement forestier couvrait cependant tous les autres sons, y compris les cris affolés d’une population stupéfaite.

L’onde de choc se propagea à perte de vue, répandant dans son sillage brun et vert une panique indescriptible à mesure que les constructions tombaient et que les véhicules et les troncs s’entrechoquaient en bruits sourds à peine audibles au milieu du tumulte de cette vie qui ré-émergeait des tréfonds du souvenir.
Samy n’était plus rien. Ses pieds adhéraient bien au sol désormais car dans la litière souple le verglas n’avait pas encore pris. Mais qu’allait-il donc pouvoir faire ici et maintenant, dans ce lieu qu’il avait souhaité et qui ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait de la vie ? Hagard, comme tant de survivants s’échappant des décombres, il se mit à errer dans une direction déterminée au hasard, qui pouvait bien être celle qu’il avait eu l’intention de suivre quand il glissait. Mais impossible de tenir une ligne droite entre les débris d’immeubles, les carcasses de voitures et les résidus de ville entassés entre les arbres majestueux malgré la nuit. Ça sentait le plastique cramé, la ferraille en pleurs et le carburant répandu. Ça sentait aussi le feu de bois, la fumée de bois vert et les aiguilles de pin brûlées. Et l’humus aussi.
Je me mis à l’abri avant que les sangliers n’arrivent, car je les entendais pulluler d’avance dans les gargouillis obscènes du sol éventré. Du promontoire abrité que l’immeuble effondré m’avait offert un peu au-dessus des arbres, je pouvais voir la ville toute entière disparaître à mesure que ses lumières s’éteignaient pour être remplacées par quelques feux qu’il faudrait peut-être entretenir par la suite. Dans cet espace enfin devenu rassurant, j’envisageais avec plaisir la nouvelle place de l’Humanité tout en n’étant pas pressé qu’elle se reconstruise avec les mêmes défauts. La pluie recommençait à verglacer, enrobant les pins et les chênes d’un glaçage transparent faisant de chaque branche un joyau. Dans quelques semaines, il me faudrait sûrement chasser ou pêcher pour me nourrir, me défendre de ceux qui, perdus, n’auront que le pillage comme ressource.
J’affûtai mon canif sur une parabole satellite qui dépassait des décombres et attendis impatiemment le petit jour pour explorer ce nouveau monde.

Sur les bancs adipeux des rives de la Méditerranée gémissait Patricia en se délitant au soleil. De ses hanches graisseuses semblait suinter toute la glycérine du monde, qui faisait luire son assise comme un iceberg retourné. Elle tenait presque autant du Giacometti que du Botero, tant ses courbes pourtant massives s’affaissaient soudain sous l’effet de l’intenable chaleur. Tout près d’elle, je ressentais cette atmosphère humide et douce propre aux sous-bois du midi et aux fonds de friteuses. Nous regardions, de conserve, le ciel d’un bleu insupportable envahir tout l’espace surplombant les vagues atones, agitées lentement par des marées lasses et un vent presque absent, plombées par une pression atmosphérique telle qu’elles peinaient à gagner en relief. Les vacances s’avéraient écœurantes à souhaits, d’une langueur absolue et sans intérêt aucun ; une véritable orgie de farniente et d’inutilité crasse. A l’ombre de Patricia, j’étais comme dans une oasis au pied d’une montagne de saindoux, dont la turgescence moite me faisait barrir d’un plaisir inavouable tandis que doraient mes pieds gras.

Elna était une naturopathe névrotique, occupée à nos pieds à pétrir des biroutes de sable humide pour en faire des alignements mystérieux. Elle semblait constituée de tout ce qui ne faisait pas le corps de Patricia. De la finesse, des os, et une chevelure ondulée d’une rousseur exemplaire qui, si elle l’avait lâchée, serait retombée jusqu’à la naissance de ses reins étroits.  Elle nous accompagnait partout, depuis plusieurs années, à tel point que parfois j’en omettais l’existence. Non pas qu’elle fut particulièrement discrète, mais plutôt que son omniprésence finissait par l’intégrer au paysage, comme une rayure sur des lunettes à laquelle on finit par ne plus prêter la moindre attention. Je ne savais pas trop de quoi elle se nourrissait. Parfois, je la retrouvais prostrée sur ce qui aurait pu être une proie, à aspirer quelque chose que j’imaginais liquide de ce que je pouvais envisager comme un corps. Mais dès que j’approchais, elle s’enfuyait soudain avec son aliment, disparaissant avec autant d’aisance que sa phénoménale minceur pouvait lui permettre. Peut-être ne s’agissait-il en fait que de fruits, de bouteilles de jus, ou bien de nains tétraplégiques, toujours est-il que jusqu’ici j’ignorais tout de son régime alimentaire.

Tout était à sa place : le ciel parfaitement monochrome, la vieille mer, la graisse ruisselante, l’ombre partielle, et la psychotique sculpteuse de sable. Cette perfection simple n’était pas pour me plaire ; j’aspirais à un léger tumulte qui arriverait tôt ou tard si je le souhaitais suffisamment fort.  Et je l’invoquais ardemment.
Prise de spasmes, Patricia se mit à éructer, glapissant des sonnets dignes des grandes heures INA-Radio-France. Dans des chapelets de verbiages à la limite de l’intelligible, elle produisait des sons gutturaux particulièrement surprenants qui alertèrent les plagistes à des centaines de mètres à la ronde. Comptant le nombre de pieds, j’en déduisis qu’il s’agissait d’alexandrins méthaniques, des vers particulièrement agressifs issus de la décomposition des matières organiques dans le système digestif. De sa grosse panse et de son estomac grand comme un parc d’attraction s’exhumaient, sous l’impulsion d’une fermentation exagérée par le climat et l’exposition au soleil, des bulles de gaz serties de toute la beauté de la poésie enfouie depuis des lustres au fin fond de ma paisible et opulente amie. Agitée par des séries de rôts violents, Patricia fournissait malgré elle les plus magnifiques rimes riches de la création, regroupées en rafales successives frappant l’auditoire en plein cœur.
Des passants s’agenouillèrent, d’autres se mirent à prier. Certains, se précipitant un peu trop pour admirer le texte de plus près, glissèrent sur les flaques de graisse avant que j’aie pu les en prévenir. On dût faire venir une équipe de brancardiers pour ramasser les badauds aux membres fracturés et les évanouis dont le nombre augmentait à vue d’œil.
Patricia paraissait intarissable. Sa masse bedonnante poursuivait ses saccades obscènes  et ses éructations magnifiques comme si son corps produisait toujours plus de gaz, toujours plus de poésie. Je ne remarquai pas immédiatement ce qui se passait du côté d’Elna. Cette dernière, visiblement insensible à l’agitation ambiante, avait consciencieusement poursuivi son travail de modelage. Ses biroutes, dressées comme un alignement de menhirs, traçaient une voie évidente entre l’horizon et le nombril de Patricia, ou peut-être son entrecuisse largement dissimulé sous les couches épaisses de son endoderme et des tissus le suivant, de ses jambes énormes à son ventre débordant. C’est alors qu’elle se mit à agiter les bras dans diverses directions, apparemment prédéterminées avec précision, en adoptant des postures quasi martiales en direction de l’ogresse poétesse de laquelle je m’étais momentanément écarté pour ne pas être écrasé lors d’un soubresaut.

Elna brassait l’air, comme si elle y capturait une matière éthérée en provenance de la mer ; elle l’accumulait autour d’elle par des mouvements de tourniquet et des simulations de possession au creux de ses mains. Son regard bleu acier transperçait l’espace. Ou mieux : l’espace transperçait ses yeux (je voyais la mer au travers d’eux). Les biroutes se mirent à trembler. Le sol entre les deux rangs qu’elles formaient s’éleva légèrement, sous forme de grains de sable entrant en sustentation. Les badauds devenus idolâtres entrèrent en transe, tandis qu’un rayon de lumière venu de la Méditerranée s’immisça puissamment entre les grains de silice suspendus qui lui faisaient autant de points d’écho prismatique pour une explosion lumineuse comparable à une petite éruption solaire.

Patricia explosa dans une quintessence lumineuse aux couleurs de l’arc-en-ciel, telle une divinité indienne sur un char de la gay-pride. Ses secousses cessèrent instantanément pour laisser place à un calme olympien, à une allégorie du Nirvana. De sa bouche toujours ouverte sortaient encore des vers complexes, dans une langue exquise d’une infinie douceur. Les fidèles, aspergés des restes graisseux de la divinité naissante, formaient une couronne d’honneur tout autour d’une Patricia métamorphosée par la perte de son corps organique. Ne subsistait d’elle que la beauté qu’elle avait dissimulée sous le graillon, que l’expression d’une pensée jamais élaborée pour cause de déni.
J’étais désespéré.  Elna elle aussi avait changé d’aspect. Sa transparence était désormais concrète. J’eus juste le temps de l’entre-apercevoir avant qu’elle ne devienne totalement invisible, aspirée dans la lumière de Patricia.
En fait j’avais toujours  su qu’elles ne faisaient qu’une, sans jamais oser me l’avouer. Là où certains individus sont donnés pour être bipolaires –terme dévoyé tellement propice à des diagnostics à l’emporte-pièce- chacune des deux femmes était l’un des deux pôles d’une seule et même personne.

Je m’assis sur le sable dos à la mer, écrasant les restes d’une biroute, puis je restai longuement à regarder Patricielna phagocyter par le ventre tout ce qui l’environnait pour le transformer en lumière céleste et en alexandrins interminables, dont je devinais qu’ils se poursuivraient tant qu’elle n’aurait pas intégralement dévoré le monde.

Les vacances devinrent enfin intéressantes.

Frida

Publié: 19 décembre 2016 dans Non classé

Frida avait l’ivresse légère quand elle était heureuse, et lourde comme une couette mouillée quand elle n’allait pas. Je l’avais rencontrée un jour joyeux, dans la frondaison un peu vulgaire d’arbres civils au cœur d’un village de Bourgogne, sur la place austère qui avait remplacé l’église dont les briques ont servi à construire les maisons alentours deux siècles plus tôt.
Frida était plus belle que la lumière, plus rayonnante qu’un gamin biélorusse radioactif. Je l’avais découverte comme on découvre un trésor, sans même l’envie d’y toucher tant il est magnifiquement parfait. Frida était plus belle que la lumière, plus belle que le jour, qu’elle occultait complétement, et plus aimable encore qu’un sourire d’enfant.
J’étais immédiatement tombé sous son charme innocent ; sous la coupe de son naturel spontané et de la douceur qui émanait d’elle avec une ampleur phénoménale. Elle était à portée de doigts et représentait tout ce que j’avais toujours espéré sans jamais oser le croire.

Nous avons vu ensemble des vagues millénaires, gravi des monts plus glorieux que les plus grandes victoires, respiré un air fabriqué juste pour nous, et nos corps se sont aimés avec un abandon tel qu’on les perdait parfois.

Et puis j’ai perdu son sourire.

Je ne sais plus exactement quand, ni comment.
Tout comme la lune gibbeuse perd de son expression au fil des jours sans qu’on le remarque vraiment, ses lèvres se sont peu à peu pincées, et la courbe élégante et réjouissante de son labre s’est graduellement, mais inexorablement,  incurvée vers le bas.
Comme pour beaucoup de catastrophes, il était évidemment trop tard lorsque j’ai réagi. Son visage s’était tristement affadi,  ses diverses formes d’éclat s’étaient estompées, et la joie qu’elle manifestait dans chaque instant s’était tout simplement évanouie. C’était comme si chaque nouvelle seconde lui pesait une semaine, que ma présence ne lui inspirait plus qu’enlisement et douleur.
Je cherchai en moi, puis en elle les raisons du déclin. J’invoquai toutes sortes de divinités, de croyances, de coutumes et d’usages ; je retrouvai à plusieurs reprises mon singe mordeur de nuque, mais rien ne me vint en aide. Frida trouvait plus de plaisir dans le vin que dans mes mots, plus d’apaisement dans les volutes de tabac que dans mes bras, qui autrefois lui avaient été si douillets.
Ma frustration s’ajoutait à la sienne, qui s’ajoutait à la mienne, au point que le moindre accroc dans l’imperfection de nos vies nous devint intolérable, source de souffrance et de colère démesurée que, bien sûr, chacun de nous rejetait sur l’autre.
D’échec en échec, la défaite cinglante que nous subissions face à la déchéance de notre bonheur individuel et commun ne faisait qu’empirer la certitude que nous n’avions effectivement pas de destin à nous partager.

Nous décidâmes de poursuivre tout de même notre relation malgré tout, dans une sorte de rodéo romantique aux allures funestes de masochisme amoureux. A mesure que mon cœur s’émiettait, je le remplaçai par des tripes. Et elle, le sien par du bois, ou de la pierre.  Anéanti par mon incapacité à changer le cours des choses, je m’abîmai souvent dans les limbes que j’avais longtemps faites miennes auparavant, que j’avais pourtant fuies en chantant, la main de Frida dans la mienne quelque temps plus tôt. Je remarquai alors que jamais elle ne revenait tant à moi que lorsqu’elle croyait qu’enfin je l’avais délaissée. Paradoxe étrange : ensemble nous nous consumions, séparément nous nous consumions, mais la consomption était moindre à l’instant où nous nous retrouvions, nous les deux épaves affectives en mal de fond. Je décidai donc de trainer de plus en plus souvent dans les limbes, de me nimber de silence, d’âpreté, de rigueur. Sur mon dos outragé poussèrent peu à peu des aiguillons venimeux propres à certains oursins des mers du Sud. En mon territoire limbique je dressai quelques remparts et creusai des fossés plus profondément chaque jour pour mieux les garnir de piques acérés, de ronces et d’épines noires.
Plus je m’éloignais, plus elle me désirait. Plus je devenais inaccessible, plus elle me regrettait. Mais plus j’étais seul, et plus j’aimais l’être.
Motte d’argile sur motte d’argile, j’empilai un étrange assemblage fait de briques flasques, de débris végétaux et de restes d’opinions. Je m’encrai fermement dans le sol meuble pour y construire ma tour de pisé, d’où je pourrais observer de loin le monde et celle qui fut ma bien-aimée. Mes fossés devinrent douves, les douves devinrent étangs. L’espace piteux et plat qui sentait le rance commença à prendre forme. Ce qui avait été au départ un refuge maudit devint progressivement un sanctuaire à l’image de ce que je souhaitais.
Frida n’était plus blonde. Entre deux séances d’ivresse apaisante et deux séances d’ivresse punitives lancées comme des fusées de détresse, elle restait à portée de moi sans jamais oser franchir les inquiétantes étendues d’eau et les immenses roselières  où vivait une faune endémique probablement contagieuse. Elle craignait ma riposte, si elle venait en demande et donc en faiblesse. Et moi, aigri par sa fierté et ses peurs, je n’avais à lui proposer ici que l’inflexibilité de ma conviction, de mes rancœurs et de mes déceptions. Je n’avais rien sous la main qui fut en mesure de faire revenir son sourire, et elle n’avait rien sous la sienne qui put me permettre de retrouver une once de foi en nous.
Pourtant, irrégulièrement, je sortais de mon ermitage pour venir la rejoindre sur cette berge inhospitalière jusqu’où elle avait fait en sorte de me faire savoir qu’elle se trouvait. A l’instant fugace où je l’apercevais enfin au-delà les hautes tiges des roseaux impénétrables, je retrouvais invariablement toute cette fragilité alarmante de beauté qui m’avait fait craquer au premier regard. La lumière qui émanait d’elle désormais était lunaire, mais elle était quand même une étoile au travers de mes yeux.
Alors, franchissant à pied dans la vase et les potamots les derniers mètres qui me séparaient de la berge colonisée par les vaillantes graminées, j’accourais vers elle pour la serrer contre ma poitrine, contre mon ventre, comme si la moelle de mes vertèbres épineuses allait devenir le définitif rempart à nos désillusions. Cela durait une poignée de minutes, une heure, une éternité. Mes mains se perdaient sur sa peau, mes lèvres sur les siennes, puis nous nous effondrions soudain comme une falaise de biscuit accablée par la mer.
Rien n’était cependant comparable, en termes de puissance, au rapport qu’exerçaient entre eux notre amour réciproque  et notre incapacité à le conserver intact malgré nous. L’étoile devenait braise, mes épines rougeoyaient, et tout à coup nous redevenions ces monstres de douleur, de colère et d’incompréhension qui nous avaient projetés chacun sur une berge différente.

Les saisons passèrent. Je peinais de plus en plus à ramer pour traverser les étangs, et les roselières se densifiaient au point qu’il m’était de plus en plus compliqué d’y maintenir des travées assez larges pour permettre mon passage. Mon étoile, mon soleil devenait de plus en plus lunaire, perdue dans une douleur dont elle avait désormais décidé qu’elle ne la comprendrait pas. J’avais fait de même. Ma tour prétentieuse s’était affublée d’autres tours, ridicules d’inutilité et d’arrogance agressive.
Je ne me remettais pas d’avoir perdu mon aimée, qui ne se remettait pas de m’avoir perdu.
Je crois bien qu’en réalité nous n’attendions tout deux qu’une chose, que nous ne voulions pas nommer. Si nous étions incapables de vivre ensemble malgré l’amour que nous éprouvions l’un pour l’autre, puisque nous n’avions ni l’un ni l’autre jamais aspirer à trouver en une autre personne les compensations à nous –et à notre absence-, puisque la seule chose qui comptait réellement pour nous, notre seul moteur, était nos retrouvailles, peut-être nous fallait-t-il renoncer totalement à nous-même. Car nous étions le seul obstacle à nous-même, en vérité.

Ce jour-là, je parvins difficilement à gravir la berge. Mes os étaient rouillés et mes pics dorsaux, plus raides que jamais, avaient presque soudé l’intégralité de mes vertèbres entre elles. Je me mouvais laborieusement et sans grâce aucune. Je me sentais comme un gros insecte fatigué dont la carapace était si lourde que ses jambes ne parvenaient plus que péniblement à la soutenir. Frida était encore là. Comme toujours. Au-dessus de sa tête magnifique malgré l’âge, une petite lueur vacillante éclairait ses belles rides pour donner à son visage plus d’histoire et de profondeur qu’un pays légendaire. J’aimais encore cette femme infiniment, invariablement, quoique je puisse faire pour m’en éloigner, m’en protéger. Et, assurément, il en allait de même pour elle.
Cela faisait des mois que nous ne nous étions vus. Avec le temps, nous avions appris à nous contenter du vide, trop vieux pour pouvoir le remplir d’une quelconque manière. Mais le seul qu’il nous était indispensable de combler se tenait devant chacun de nous, qui nous faisions front.
Je l’enlaçai sans douleur, l’embrassai tendrement. Sa lueur tomba pour me caresser le visage et illuminer le sien dans mes yeux devenus vitreux. Quoi qu’elle fit, quelle que fut la façon dont elle me fit payer de l’aimer, de me faire payer qu’elle voulait que je l’aime, cette femme continuait de briller, par toutes les merveilles qu’elle s’évertuait à enfouir hors de vue dans son sein.
Nous nous effritâmes à nouveau, mais dans une poussière d’étoile dont elle nous baigna par un sourire. Il était plus grand que la Terre, plus vaste que le ciel. L’étang se couvrit d’or et les roseaux devinrent une nuée de hérons luminescents, qui s’envolèrent en direction de la voûte céleste en un torrent étincelant se muant en chemin tourbillonnant. Une à une, les étoiles semblèrent descendre jusqu’à nous, pour nous entourer tout à fait.
Frida était en moi. Frida était revenue en moi. Je repris mon souffle et avalai un air ressemblant à une neige de diamants, léger comme le givre et doux comme le plus souple des duvets. Mes épines venimeuses churent en se brisant sur le sol, et je cessai de ressentir mon corps pour n’être plus qu’avec Frida.
Nous nous envolâmes ensemble, enlacés comme au premier jour, dans une pluie d’étoiles et des vallées d’oiseaux dorés nous enveloppant comme la frondaison d’un arbre.
Après avoir lutté vainement toute une vie pour défendre notre droit à exister selon nos règles individuelles, nos critères, nos douleurs, nos envies, une Liberté dévoyée, nous renonçâmes chacun à nous-même pour n’être plus que Nous. Et nous nous retrouvâmes, enfin. Définitivement.

-Quoi, Paris ? Qu’est-ce qu’elle aurait pu y faire, Simone, avec ses entretoises sales comme des groins tarbais ?
C’est que je ne la voyais plus beaucoup, cette luciole entravée que j’avais saisie un jour où mon égarement s’était stoppé. Il y avait des fanfreluches sublimes dans ses yeux de verre clair, aux reflets azurés d’ébauches de ciel marin ; dans sa blondeur naissante se sublimait la lumière pâle, et s’estompait l’été trop vif. J’aimais son odeur, sa découpe, ses positions tranchées et l’admirable enroulement de ses jambes autour de ma taille. Des vrilles capricieuses émanaient de sa tête comme autant d’idées émanant d’une cervelle prolifique dont la pureté enfantine était intarissable.
-Quoi Paris, Londres ou ailleurs ? Qu’est-ce qu’elle aurait pu y faire, Simone, dans ces lieux où je n’étais pas ?
Les vagues langoureuses d’étreintes dopées au lâcher-prise me balançaient par-dessus bord, après m’avoir fait chalouper sous une houle à la hauteur de mes espérances : dramatique et vacillante. Quoi, Simone ? Des trombes de larmes et des myriades d’étoiles plumeuses ? Du sang noir et des échos lointains sur des falaises de cristal ? Oui, tout à la fois, et plus encore. Mes tripes qui s’envolent et du poisson perdu dans ma gorge sèche ; tes lèvres incroyables et ta douceur sans égale, nos rêves de gosses et nos casseroles vendues à la remorque aussi. Tes yeux qui me traversent, tes doigts qui pénètrent jusqu’à mon cœur palpitant et le font battre à leur rythme tandis que je t’apaise en t’enveloppant. Mes démons qui s’endorment quand tu t’endors en moi, la paix de ta peau de satin tiède collée à la mienne.

Quoi, Simone ? Rien à foutre de la mer, de Leonard, du bocage ou du conservatoire ; juste à foutre de toi qui t’éloignes et veux rester, comme un piège à mâchoires qu’on tirerait, et doublerait la douleur par l’écorchure sur la cheville cassée. Oui je te veux vieille dans ton corps, mais heureuse, sensible et extrême, pourvu que tu sois toi jusqu’au bout, et pas cette fuite de rien et de tout. Simone, tu m’épuises et me fais fondre, m’étouffes quand tu t’émancipes pour de faux, m’illumines mieux qu’un soleil puissant si tu souris pour moi ou avec moi. Simone, bordel, c’est une jungle qui vit dans ta tête, que le passé arrose au napalm et ensemence de palmiers pourris. Simone, bordel, laisse entrer le canadair avant que je m’embrase à mon tour, puisque je me consume déjà.

***

Je l’ai épousée un soir de mai en prêtant serment de ne jamais le faire, sur le ponton magnifique d’un étang pas à nous où nous nous étreignions sur et sous la lune. Nos déchirements ridicules étaient contrebalancés par la suavité exquise de nos moments tendres, par la conviction intense de notre évidence à être ensemble.
Il nous fallait juste faire taire la part de nous qui mourait chaque fois que l’autre vivait trop fort en soi, au risque d’y prendre notre place. Nos âmes pouvaient s’interpénétrer, mais sans jamais le dire, ni exprimer pourquoi, combien de temps, ni quoi que ce soit qui puisse paraître définitif.
Quoi, Paris ? Ce furent Londres, Amsterdam, Prague, Istanbul et Rome ; ce furent le bocage, l’Océan, la mer et la Dordogne. Ce furent de l’absence sans fins, des absences sans fin, et des retours considérables.
Rien ne changea sinon l’exil intérieur et la sphère des certitudes, qui s’ébranla au point de s’écrouler pour se reconstruire dans le désordre. Et la vie qui trouva son chemin, entre jungle, napalm et casseroles, pour faire fleurir les extraits de ciel qu’on prélevait timidement du bout des lèvres. Parce que le ciel tout entier, c’est peut-être un peu trop. On finit par en tomber, n’est-ce pas ?

 

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Bering

Publié: 20 juin 2016 dans Non classé

J’avais de l’eau jusqu’au trognon et la raie qui me servait de gouttière, comme disait ma grand-mère d’adoption depuis les bords de son marigot morvandiau. Le soleil n’était qu’un lointain souvenir, caché qu’il était par des nuages qui nous offraient d’infinies variations de  gris sur le thème de l’occultation diurne. Avec la lumière solaire, c’était la joie qui semblait avoir abandonné la surface du monde ; partout dans le pays on entendait le désespoir sourd qui enflait et explosait parfois, comme des bulles de méthane sous la tension molle d’eaux boueuses de marais putréfiés. Là et ailleurs, tout ce qui portait couleur s’affadissait, pour ne laisser s’exprimer que le brun chemise et le vert-de-gris auxquels profitait cette austérité climatique et sociale.

Dans cette atmosphère d’une monumentale tristesse, où le solstice d’été ne serait pas plus clair qu’un soir de Toussaint, j’avais l’impression étrange d’être le seul à éprouver du plaisir aux évènements, qu’ils soient d’origine météorologique ou humaine. Jamais depuis ma naissance le pays n’avait été mené d’une telle main de fer, pour en faire n’importe quoi sauf ce qu’on était en droit d’en espérer. La canaille était à nos portes pour nous faire sauter ou nous trouer le corps, servant de prétexte à toutes les répressions et attisant les braises mal éteintes d’avant la mixité ; les droits acquis étaient bafoués, et les exaltés des privilèges se battaient corps et âmes pour entretenir leurs régimes de faveurs, qu’ils soient issus de la base ou des élites. Le « chacun pour soi » essaimé par des années de capitalisme boulimique et de compétitivité à tout crin semblait s’être développé sur un terreau si fertile qu’il avait éliminé toute concurrence sociétale en les étouffant les unes après les autres dans un grand chant de désespoir suicidaire clamé comme un hymne. Le système touchait au but : il avait trouvé ses limites. Et le désastre de l’effondrement s’annonçait inexorablement.
L’eau qui tombait sans cesse sur nos têtes depuis des semaines avait lessivé les espoirs et les âmes en même temps que les  champs, les routes et les infrastructures. La merde avait quitté les stations d’épuration, remonté les égouts, pour se mêler aux merdes chimiques et aux déchets divers de notre société qui venaient grossir le flot des cours d’eau à l’opulence grotesque de désespérance grisâtre. Cette année, on moissonnerait le blé en hovercraft  et l’on bronzerait de l’intérieur. Au fil des rivières, ceux de l’aval craignaient l’abondance de l’amont, tout en se moquant autant que faire se pouvait de ceux qui se trouvaient plus en aval encore. Chacun, dans sa propre dévastation, ne voyait plus qu’au travers elle, et dans l’ampleur de son propre désarroi.
Dans cette ambiance de fin du monde, je me sentais bien. Peut-être parce que je n’étais pas plus humide que d’habitude, ou peut-être parce que le soleil peine à me manquer. Peut-être aussi parce que cette large noyade, cette fermeture de l’horizon, cet arrêt de certaines futilités et des réflexes de consommation me protégeaient pour un temps d’un spectacle qui m’était détestable.
Peut-être surtout parce qu’au sein de cette marée haute en plein milieu des terres et des cœurs, je voyais plus facilement poindre ceux qui surnageaient sans s’appuyer sur la tête des autres, ceux qui s’entraidaient, ceux qui profitaient de cette intenable situation pour installer paisiblement sur les ruines du monde qui s’effaçait  sous la boue nauséabonde les fondations d’un autre, probablement meilleur.
J’aimais l’adversité plus que tout. Et là j’étais servi.
Quand on se noie dans les ténèbres, la main tendue portant lumière est bien plus facile à distinguer qu’au milieu des éclats rutilants de chimères luminescentes constellées de néons criards. La lumière était là, ténue mais suffisamment intense, plus douce et bienfaisante que jamais.
Et même si, au-delà, on entendait déjà gronder les tambours de guerre des belliqueux et des désespérés, je me nourrissais du délicieux spectacle des bienveillances navigant discrètement, paisiblement, sur les vestiges inondés d’une époque détestable évidemment révolue.

 

soleil