Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou encore des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés. Il ne nous apparaît alors pas complétement fortuit de céder à la panique.

***

Le passage de la frontière nous a un peu rassurés. C’est idiot comme une frontière peut rassurer, lorsque l’on n’y est ni arrêté ni refoulé. Nous ne sommes ni noirs ni basanés, ça nous a bien aidés dans cette Europe qui renoue avec le contrôle migratoire. Feda est une belle blonde, je fais assez propre sur moi, sans plus ; c’est toujours plus facile que d’avoir l’air usé et de laisser entrevoir la douleur de son exil depuis un pays du Sud ou de l’Est dont personne n’a rien à foutre. Valérie s’est-elle développée dans les pays pauvres dont personne n’a rien à foutre ?  Y a-t-il eu un intérêt à s’y installer alors qu’il y a ensuite tant de difficultés sur le chemin des sujets contaminés pour aller propager le parasite ailleurs ? La connerie est mondiale, mais peut-on comparer ses différentes formes sans tenir compte des circonstances historiques ?
Les chiens passent-ils les frontières sans encombre, s’ils n’accompagnent personne ? Evidemment, ils évitent les routes, eux.

Harassés par nos émotions du jour, nous avons décidé de nous reposer une heure après avoir franchi cette frontière. Economie et discrétion, nous dormons dans la voiture cette fois encore. Mal, évidemment. Mais l’un contre l’autre, emmêlés tendrement pour un torticolis plein d’amour et des courbatures non moins sentimentales. Lèvres contre peau du cou.
Nous avons mis du temps à déterminer où nous arrêter. Endroit isolé ou espace public fréquenté ?  Gageant que, même si Valérie est déjà présente dans la région, nous risquions plus de la part des canidés que des hominidés –au moins dans un premier temps-, nous avons opté pour le parking d’une grande aire de repos avec station-service et restaurant dégueu en bordure d’un grand axe, ce qui nous offrait de surcroît l’accès à des toilettes et même des douches, ainsi qu’une connexion wi-fi. La contrepartie était un certain manque de discrétion et, surtout, un dérangement constant par le bruit. Etrangement, la plupart d’entre eux nous ont fait sursauter à tour de rôle durant tout le laps de temps que nous avions prévu de consacrer au sommeil. Nous voilà donc  repartis, de nouveau en train de rouler sans but, peut-être plus que jamais.
Le wi-fi m’a permis de consulter les infos locales de là d’où nous venons, afin de vérifier s’il était fait mention quelque part de l’évènement au labo. Rien, nib. Je n’ai pas osé envoyer d’e-mail ou contacter des amis via facebook, whats’app, twitter ou instagram de peur de me faire tracer. La famille…Quelle famille ? Feda boycotte son propre smartphone dont elle considère à juste titre qu’il ne nous apportera rien de nouveau pour le moment.
Feda ne pleure plus Paco ni la peur. Elle a retrouvé le regard déterminé que j’adore tant qu’il ne m’est pas destiné : implacable et rageur. Fixant la route avec une dureté sublime, elle me dit sans esquisser la moindre inclinaison dans ma direction : « foutus pour foutus, on pourrait peut-être en profiter pour faire ce qui nous titille depuis des années, non ? »
Je ne sais pas si c’est l’effroi, la fatigue ou le prémices d’une assemblée générale de Valérie dans ma citrouille, mais le frisson qui me traverse s’achève en une petite érection et un relâchement global de mes muscles qui manque de nous envoyer dans le décor. Ah ! que j’aime cette femme !

iii

 

On s’arrête de nouveau, mais cette fois-ci dans un village. Autant faire du tourisme dans ce magnifique secteur. Nous nous régalons d’une architecture largement intouchée, où la majeure partie des édifices sont touchés par l’authenticité que seuls les matériaux nobles peuvent prodiguer. Nous nous dégottons un petit hôtel sympa puis, après avoir arpenté les ruelles enclavées entre de hautes maisons, un estaminet des plus charmants pour régaler nos papilles de quelques mets locaux divinement préparés accompagnés d’un vin local tout à fait exquis. Entre l’émincé de volailles aux girolles et panais et le dessert, je lui redemande entre deux bouchées de fromage de chèvre et d’un bleu suave:

-Tu es sûre de ton choix ?
-Oui, complétement.
-Tu sais ce que ça peut impliquer, n’est-ce pas ? On en a maintes fois parlé, tu sais que ce n’est pas de la rigolade et que ce qu’on risque est énorme.
-Je le sais, oui ; comme tu le dis on en a maintes fois parlé. Tu connais mon point de vue depuis le début. Au départ, je te disais que je ferais ça le jour où je serais sur le point de mourir, de préférence avec toi, mais le jeu a été rebattu. D’après toi, combien de personnes sont infectés –ou colonisés, comme tu dis ?
-J’en sais rien. Probablement la majorité, peut-être même nous. Sûrement nous. Tu es à ce point convaincue que tout est joué d’avance, qu’on ne peut pas espérer d’amélioration, d’antidote ou je ne sais quoi ?
-Regarde ce chien là-bas, qui tire sur sa laisse. Crois-tu qu’il la tire dans notre direction juste pour passer de l’autre côté ou crois-tu que ses Valérie ont été contactées par les autres Valérie à son insu pour l’inciter à venir nous bouffer ? Tu te sens de te poser cette question toute ta vie, toi ? D’avoir seulement peur et de n’être plus qu’une proie potentielle ? Je n’ai pas envie de sortir mon téléphone et de filmer chaque clébard pour envisager à quel point il est parasité, si son corps ressemble à une ville la nuit et si c’est le cas pour son maître, notre charmant serveur ou même toi. Je pense qu’il est en effet déjà trop tard pour endiguer l’invasion. Mais au moins peut-on encore sauver quelque chose et stimuler ceux qui ne sont pas colonisés, présentent une résistance à l’invasion comme probablement Paco, toi ou moi, pour empêcher le développement outrancier de la colonisation et de ses symptômes. Regarde, il y a même eu Trump ! Il a même été élu deux fois ! Ne crois-tu pas qu’arrivés à un tel stade de crétinisme on peut s’interroger sur l’intérêt de soigner ce qui représente à coup sûr la plus grande portion de l’Humanité, au moins dans les grands pays industrialisés.
-Alors allons dans un pays pauvre, à Pétaouchnok, au fin fond du désert de Gobi et attendons la fin avec un minimum de sérénité !
-Tu as peur ?
-Non je n’ai pas peur ! Je ne veux juste pas que tu fasses ce choix par désespoir !
-Bien sûr que je suis désespérée ! (la petite table tremble et fait tinter les couverts contre l’assiette après que Feda l’ait légèrement heurtée) Cela fait des décennies que nous n’arrêtons pas de dire que les gens nous semblent de plus en plus cons, que nous voyons l’espèce humaine courir à sa perte et à celle de la planète toute entière pour des raisons n’étant pas valables au-delà de l’échelle d’une génération !

Feda s’enflamme, je lui fais signe de baisser un peu le volume sonore de sa colère, que peut-être d’autres parlent notre langue et qu’il faudrait mieux ne pas nous faire remarquer en donnant l’impression qu’on s’engueule. Elle a les yeux injectés de colère et de la même détermination froide que je lui avais vue sur la route tout à l’heure. Elle ne blague pas.

-Je te comprends, lui dis-je pour calmer un peu son ardeur. Certes, tout a l’air complétement cuit. J’ai tourné le truc dans ma tête dans tous les sens et en arrive à la conclusion que nous sommes les hôtes d’un espèce qui a besoin de notre disparition pour prospérer sur la planète après s’être métamorphosée ; à moins qu’elle ne soit qu’une avant-garde installée depuis très longtemps afin de rendre le terrain propice à l’arrivée d’une nouvelle espèce colonisatrice, qui aurait par exemple besoin d’une certaine température ou d’un certaine teneur en gaz de l’air ambiant  pour s’installer. Une espèce qui ne pourrait vivre dans les conditions actuelles, mais qui pourrait s’établir de façon absolue si nous lui laissons une planète conforme à ce que l’on peut projeter des conséquences de ce que l’Homme lui fait depuis l’ère industrielle.
-Tu me parles d’extraterrestres, là ?
-Pas forcément. Imagine : si ça se trouve il s’agit d’une espèce qui est en dormance depuis la nuit des temps, ou même une espèce devenue commensale de l’humain suite à la disparition de l’hôte initial dont elle avait besoin pour l’un de ses stades, et qui ne pourrait réapparaître que si le permafrost fond et que l’air se charge en méthane. J’en sais rien, moi, je ne suis pas scientifique ! Je produis des hypothèses qui me semblent plausibles à partir de ce que je connais de la biologie actuelle ou passée. Découvrir l’interaction des parasites sur le cerveau et à quelles fins m’a toujours stupéfait ; j’essaie de comprendre les fins de Valérie pour en déduire ce qu’elle fout dans nos putain de corps !
-Oui, tu as peut-être raison. Mais dans ce cas, tu conviendras qu’il nous serait quasiment impossible de convaincre qui que ce soit dans un laps de temps acceptable pour lancer une contre-offensive, en particulier si nous ne pouvons pas nous assurer que nos interlocuteurs ne sont pas eux-mêmes des éléments du processus de colonisation générale, quel qu’en soit le but ultime. Maintenant, au stade où nous en sommes, je ne vois absolument pas comment nous pourrions interagir suffisamment fortement pour obtenir une prise en charge par la Société ou les autorités de l’élimination d’un mal implanté dans une très forte majorité de la population, infiltrée à n’en pas douter dans toutes les sphères de la Société et les réseaux d’influence.
-Alors pourquoi ne pas nous barrer à l’autre bout du monde, là où on sait que les gens sont moins cons ?
-En tout premier lieu parce que nous n’avons aucune garantie que la connerie humaine ne nous y rattrapera pas. En second lieu parce que j’aurais l’impression d’être privée de ma liberté, notamment celle de pouvoir être où je le souhaite quand je le souhaite, et non quand on me l’impose. Or, là, ça nous serait imposé.
-Oui, mais si on se fait gauler, on t’imposera aussi de rester quelque part, et crois-moi que ça ne sera pas gai même si on s’en sort bien.
-Ce n’est pas toi qui dis toujours « mieux vaut être un lion mort qu’un chien vivant » ?

Elle m’a comme souvent cloué le bec. Je la regarde avec un sourire désabusé amoureux, fais glisser ma main sur la table pour venir englober son poignet, puis la sienne. Nos doigts blanchissent de s’étreindre trop fort. J’ai peur pour elle et ça me réjouit. Ça va être bien.

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Bufflones 5

Publié: 22 janvier 2018 dans Non classé

Nous roulons depuis plus d’une heure vers le Nord-Est. Sans savoir si c’est la meilleure direction, nous savons au moins que c’est par là que se trouve la frontière la plus proche qui ne soit pas une mer. Je ne sais pas si passer par les montagnes est une bonne chose. Les routes y sont encore plus sinueuses, étroites et facilement encombrées. Si nous avions été pris dans un embouteillage la nuit dernière, les chiens nous auraient certainement rattrapés.

Mon ami est livide mais au moins il dort. Feda ne lâche pas ma main, comme nous le faisons sur la plupart des trajets. Seulement là, ses ongles marquent profondément mon épiderme. De mon côté je regarde la route, passant les vitesses en tenant compte de la pression exercée sur ma main par ma compagne tendue. Bêtement, nous cherchons avant tout à quitter le pays ; bercés par une illusion qui ne nous leurre même pas concernant la non-propagation transfrontalière de Valérie. Dans l’immédiat, nous justifions notre choix stratégique par la nécessité d’écarter le chercheur assoupi  de ses locaux habituels. Nous parlons peu, car tout est trop lourd et que nous n’avons aucune réponse. Je m’efforce de garder pour moi l’angoisse croissante qui brûle mon estomac à l’idée de subir un contrôle à la frontière. J’imagine déjà toute l’imbécile autorité de fonctionnaires zélés cherchant dans notre véhicule quoique ce soit de suspect, juste pour nous faire chier ou qu’on a des têtes ne leur reviennent pas. Je les vois déjà imposant sur nous leur pouvoir dérisoire et néfaste comme on écraserait une fourmi du pouce, juste parce qu’on le peut. Qu’a donc bien pu emmener Paco dans ses cartons ? Est-ce qu’ils vont trouver que ça ressemble à l’équipement de base du fabriquant d’ecstasy ou de bombes artisanales ? C’est qu’ils soivent en être remplis, eux, de Valérie, et pas depuis hier. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien qu’on affuble souvent les douaniers de chiens.

Bientôt deux heures qu’on roule. Je ne suis pas toubib, mais l’état de Paco ne semble pas s’améliorer. Feda se tourne pour poser délicatement sa main sur son front blême, la relevant presque aussitôt en poussant un petit cri d’effroi qui me fait faire une embardée. Je gare la voiture sur le premier espace le permettant, pour prendre moi aussi connaissance de l’état de mon scientifique préféré.
Notre trio s’est en quelques kilomètres transformé en duo.

La situation s’aggrave. Que faire de lui, maintenant ? La question passe avant l’émotion. Dans un tel niveau de pétrin, le sentimentalisme n’a pas sa place. Et même si nous aimerions savoir de quoi il est mort, là n’est pas notre priorité. Avec un corps dans la bagnole on est foutus. Si on s’arrête aux urgences d’un hôpital, on est foutus. Si on va chez les flics on est foutus. Certes, nous n’avons rien à nous reprocher, mais si l’on considère avec quelle vélocité extraordinaire les clébards nous ont suivis et rattrapés, tout ce qui pourra nous faire prendre du retard nous exposera à une nouvelle meute. De plus, nous n’avons aucun moyen de savoir s’il existe une implication quelconque des autorités dans l’affaire qui nous a happés ni, le cas échéant, si ce qu’on a découvert est d’une ampleur aussi forte qu’on serait en mesure de le croire. Rien ne nous prouve qu’il n’y a pas une organisation regroupant les sujets à fort taux de Valérie, une Internationale de la connerie contagieuse suffisamment organisée pour communiquer et éliminer toute menace. Dans des moments tels que celui-ci, il faut réfléchir avec efficacité, rationnellement, en tenant compte de ce que l’on estime représenter le péril le plus menaçant. Les parents de Paco nous le pardonneront-ils un jour ? Nous décidons de l’abandonner dans le premier bois dans lequel nous pouvons pénétrer en voiture par un petit chemin carrossable. Pas de boue sur ce chemin recouvert d’enrobé abîmé et de graviers, parfait pour ne pas laisser de trace. Prenant le téléphone de mon ami, j’hésite à l’utiliser pour composer le numéro de la police, pour lequel il n’est pas nécessaire de connaître son code PIN.  Je voudrais qu’on puisse le retrouver, rendre son corps à ses proches et lui offrir une sépulture décente. Or, la peur d’être localisés prend le dessus et j’embarque l’appareil sans l’avoir utilisé, dans le but de peut-être y trouver des personnes susceptibles de nous aider et, surtout, qu’aucun lien ne puisse être fait entre nous si l’on retrouvait mes coordonnées dans son répertoire ou l’historique de nos messages écrits. Feda m’aide à placer le cadavre dans une position laissant supposer qu’il est parvenu là seul, s’effondrant de fatigue. J’efface nos traces de passage dans la litière forestière à l’aide d’une longue branche de noisetier puis nous nous précipitons dans la voiture en priant le ciel peuplé de rien que personne n’entravera l’étroit chemin avant que nous ayions rejoint la route. Les cinquante mètres qui nous en séparent nous paraissent le décuple, la crainte de nous retrouver coincés là où nous venons de poser un mort accentuant le sentiment de culpabilité et la claustrophobie forestière.

Nous ne savons pas clairement de quoi il est mort, gageant qu’une hémorragie interne consécutive à la bagarre avec les clébards l’aura emporté. A moins qu’un anévrisme ou un infarctus en ait été la cause. Nous poursuivons notre périple, plus seuls que jamais. Dans les caisses sur le siège arrière se trouvent peut-être les réponses à beaucoup de chose, mais ni Feda ni moi ne sommes en mesure d’interpréter ce qui les remplit. Qu’allons-nous faire de tout ça ? A qui allons-nous le confier ? Paco était notre seul contact dans la communauté scientifique et lui-même n’était pas particulièrement reconnu par ses pairs.  Nous discutons des options qui s’offrent à nous, des hypothèses que nous pouvons oser formuler. Il apparaît très clairement que personne ne nous écoutera. Comme dans tout bon thriller, les autorités nous prendraient pour des farfelus, les scientifiques pour des farceurs et nos ennemis nous dévoreraient, sauf si l’on trouvait une solution miracle à leur invasion. On rit, mais le mot est lancé. Invasion.

***

Nous ne sommes pas des puits de sciences, ma compagne et moi, mais nous avons de la jugeote en quantité. Nous tirons donc un certain nombre de conclusions des éléments dont nous disposons, au regard de nos connaissances. Si Valérie a un mode de propagation dans l’organisme évoquant celui de la toxoplasmose, elle semble avoir, au moins chez le chien, un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler celui des champignons ou des « larves » de petite douve qui prennent le contrôle du cerveau de fourmis. En évoquant le comportement des étudiants zombifiés près du labo, nous convenons que les chiens pourraient ne pas être les seuls concernés.

Quand j’arrive chez mon oncle Webb, je redécouvre l’immeuble dont ma famille m’a, petit, tenu à l’écart. Vétuste, plutôt sale, il ressemble à ces bâtiments parisiens du début du XXe siècle dans leur jus d’avant-guerre, avant qu’on commence à les rénover dans les années 1980. Escalier étroit, en bois, fenêtres fines et peu étanches laissant passer le froid dans la cage d’escalier dont la rampe de chêne, joliment polie par les milliers de mains qui les ont lissées, détonne  avec les peintures bleues écaillées qui s’effritaient tant et plus en se répandant sur les marches creusées et sonores. Ça sent le vieux, le vermoulu, l’humidité et l’air malgré tout brassé par le manque d’isolation et la porosité de toutes les huisseries. Des boites aux lettres modernes obstruent partiellement l’étroit couloir à l’entrée, qui mène aussi au local à ordures tout autant ventilé.
J’aime bien cet endroit. Il sent la vie, l’irréductibilité, la marge.

Mon oncle m’attend dans l’escalier, impatient de me voir et soucieux que je le trouve. Les portes palières se trouvent un peu n’importe où au fil des étages, et rien n’indique au rez-de-chaussée  comment trouver les différents occupants. Il ne change pas, mon oncle : cheveux poivre et sel, mi-longs, une mini-vague bien travaillée pour lui donner un caractère à la fois romantique et mystérieux, presque chevaleresque. Un peu plus de 60 ans au compteur, une bedaine retenue derrière une ceinture bien ajustée et un charisme certain. Son visage carré sourit sans sourire, sa large bouche ne dessinant qu’à peine les rictus alternatifs à son sérieux habituel. Quoi qu’il fasse, il se doit d’entretenir une forme de mystère, de fascination à l’égard de son public, y compris s’il s’agit de son neveu ou de son concierge pakistanais à poil dur. Vêtu de noir ou de bleu très foncé (misère, que mon champ chromatique s’étiole avec l’âge !), l’encolure entrouverte sur le sommet d’un torse puissant, il m’accueille avec une cordialité non feinte, étreinte et embrassades incluses.

Nous entrons dans son appartement tout à fait en adéquation avec le personnage comme le bâtiment. Etroit, étrange, miteux et très vivant. Il semblait avoir été conçu tout en longueur, sur les restes d’un espace oublié par l’architecte lors de la construction, un vide entre les deux immeubles qu’on aurait comblé par un appartement, faute d’idée plus judicieuse. Une petite chaîne hi-fi donnait de la musique baroque et une lumière naturelle blanche pénétrait par les nombreuses fenêtres percées toutes du même côté, ma gauche en l’occurrence. Il m’invite à m’assoir à la petite table de jardin qui occupe presque tout le couloir qui sert de cuisine, au pied d’une ouverture donnant sur la cour intérieure étonnamment lumineuse. Les questions classiques s’enchaînent : « que deviens-tu ? Comment vont tes parents ? Quel âge ça te fait ? ». Les réponses qui y correspondent sont d’une platitude cordiale ; ni lui ni moi n’en avons quoi que ce soit à carrer et il nous tarde d’entrer dans le vif du sujet.
-Je pense que c’est le bon moment, lui dis-je.
-En es-tu sûr ?
-Oui, bien entendu, sinon je ne serais pas là.
-On croit toujours savoir, me répond-il d’un air mystérieux. On croit savoir mais on ne sait rien tant qu’on n’y est pas.
-Ecoute, mon oncle : je suis là malgré et parce que mes parents m’ont toujours tenu à l’écart de toi dès lors qu’ils ont découvert certains aspects de ta vie. Je ne t’ai quasiment connu que par l’intermédiaire des médias, de tes spectaculaires prestations télévisées. Je t’ai vu hypnotiser des ménagères comme des vedettes, suis convaincu que tu en as abusé, et connais ton inclination pour l’occultisme.  Je sais que tu as accès à des connaissances qui ne me sont pas aujourd’hui accessibles et  auxquelles je veux accéder. Je ne sais pas lesquelles, ni ce qu’elles impliquent, cependant mon intuition m’amène à venir vers toi maintenant, alors que je traverse une période difficile où je n’attends rien de la vie classique que je commence à mener malgré moi. Je ne te connais presque pas, ton univers m’intéresse et ta singularité m’interpelle. Je sais depuis toujours que ce jour devait arriver et aurais même pu dire quel goût aurait ton café. Tout cela me dépasse, mais je suis convaincu que tu sais exactement pourquoi je suis là car, d’après ce que j’ai pu en comprendre, nous avons un historique familial à ce sujet dont tu es jusqu’ici  l’ultime détenteur de la mémoire. Je veux faire partie de la société secrète dont tu es membre, accéder aux connaissances qui y sont propres et découvrir le potentiel caché derrière ce que je subis de ma nature complexe et frustrée par une éducation en parfaite inadéquation avec ce que je ressens bouillir en moi, plus que jamais, comme une évidence.
-Soit, répondit-il, tranquille. Tu as grandi loin de moi, mais j’avais reniflé certaines aptitudes quand tu étais enfant. Mon intérêt d’alors pour ta personnalité avait poussé tes parents à nous séparer tant que faire se pouvait, ceux-ci n’appréciant pas tellement les moyens par lesquels je développais ce que tu viens désormais chercher toi-même. Je ne te redemanderai donc pas si tu es sûr de toi. On va commencer dès demain. Tu dors ici ?

Pendant de longues heures, nous avons discuté, ou plutôt l’ai-je écouté me vanter les mérites de son club, tel qu’il le nommait. Mieux que les francs-maçons, moins idiot que les illuminati, moins d’extrême-droite que la plupart des autres  sociétés secrètes. Comme bon nombre d’entre-elles, toutefois, il jouait le rôle de banque de savoirs d’avant la christianisation. Géométries sacrées, influence par la suggestion sur les individus, hypnose, magie ; toutes sortes de mots tabous qu’il me tardait d’entendre comme autant de réalités.
Mon oncle Webb s’est depuis de nombreuses années enfermé dans un personnage mystique d’opérette qui me fait relativiser chacun de ses mots. Pour mieux passer dans les shows télévisés, il a développé des attitudes souvent grotesques qui donnent  désormais l’impression qu’il sort tout droit d’une série B d’épouvante en technicolor. Gestes exagérés, regards appuyés, vacuité de certaines expressions verbales aussi absconses que grandiloquentes, il est devenu sa propre caricature, et l’exemple typique de ce qui fait que ces mots tabous dont je viens de parler continuent de le rester. Dans ces conditions, aucune crédibilité n’est possible ; ses spectateurs ne passent qu’à de très rares occasions la barrière de son ridicule pour en venir à le croire, se contentant de se laisser porter par le spectacle dont ils imaginent les « trucs »  sans se mettre en position intellectuelle de les deviner. Ils voient en lui un grand prestidigitateur désuet mais efficace, qu’on invite sur les plateaux poue s’en moquer plus que pour frissonner. Quand je trouve que ses propos vont trop loin, c’est avec cette vision de lui que je les décrypte. Cela le rend moins puissant, moins inquiétant, moins potentiellement dangereux.

Il s’exprime souvent assez mal et, quand il écrit, multiplie les fautes d’orthographe. Ça contribue fortement à le décrédibiliser, à déconsidérer ses capacités intellectuelles et sa culture, y compris dans ses meilleurs domaines de maîtrise. Lorsque je commence à m’endormir sur le canapé du salon à peine plus large que lui, la tête calée contre la cheminée en marbre noir condamnée depuis des lustres, je me demande s’il n’en a pas profité pour m’hypnotiser, et s’il abusera de moi d’une quelconque manière durant la nuit. Ça me rappelle cette période où je me défonçais sans le savoir, m’endormant sans m’en rendre compte et ne sachant plus trier la réalité du songe.
La flamme des chandelles contribue à accentuer ma torpeur. Nous parlons jusqu’à ce que je plonge.

.***.

Je ne sais pas ce qui me réveille en premier de l’odeur du café, de celle de l’humidité parfumée issue de la salle de bains ou de la lumière du jeune jour derrière les rideaux festonnés. L’oncle Webb est assis presque face à moi, à la petite table de jardin. Il trempe des biscuits mous dans son café qui les fait fondre avant qu’il ait le temps de les sortir de la tasse et me regarde comme on regarde un chantier. Je comprends qu’il est temps que je me lève et m’habille. Mes fringues ne sont pas propres, sont froissés et je me sens sale de sueur, bien qu’il fasse assez frais dans l’appartement vétuste.
« Nous attendons Yuri », m’avertit-il.
Il m’a brièvement parlé de ce Yuri la veille, m’expliquant qu’il serait son assistant pour mon intronisation. Il est important, m’avait-il dit, que je ne sache rien du protocole à venir. Tout juste puis-je déduire quelques présomptions des informations dont la discussion précédant mon endormissement  m’a équipé. Il y aura cérémonies, actes fondateurs, incantations et probablement questionnaires. Je ne suis pas certain d’avoir compris s’il y avait une forme de satanisme dans ce que je m’apprêtais à faire, mais ne m’en préoccupais pas des masses ; je ne crois pas au diable personnalisé. A moins que Yuri…

La sonnette de l’entrée de l’immeuble résonne d’un son aigu et chevrotant sorti de son avant-guerre. Tonton appuie sur un commutateur plus récent pour déclencher l’ouverture à distance, comme il l’avait fait pour moi. Je n’ai pas terminé mon thé –pas de café au réveil- ni les tartines qui l’accompagnent. Bien que je redoutais le jeûne, il ne semble pas nécessaire à ce que je dois vivre.
Le pas est lourd dans l’escalier, faisant grincer les lattes du plancher du seuil de l’appartement. Yuri rentre comme s’il était chez lui, accueilli par mon oncle qu’il salue avec une déférence marquée. Son sac marin plein comme une huître occupe suffisamment l’espace pour que je ne puisse pas venir jusqu’à lui pour le saluer, me contentant d’un signe  et d’un sourire. C’est un bonhomme au corps massif d’aspect grossier, cheveux blancs assez longs sur tête ronde à grosses lèvres, des mains puissantes aux doigts gourds terminant des bras courts et musclés. Il a visiblement plus de cinquante ans, est vêtu d’un assemblage de vêtements gris en coton ressemblant vaguement à une tenue de jogging. Il resplendit de propreté et sent l’encens d’église, ce qui me confirme qu’il n’est pas Satan.

Après avoir englouti deux ou trois café, le cordial ex-soviétique sans accent se met à notre disposition. Il m’est annoncé que nous sortons. Je ne parle plus.

Le trajet ne me semble pas limpide ; il me semble que les allers-et-retours que nous faisons entre l’air libre des trottoirs et le métro ou le train ne sont destinés qu’à m’empêcher de me repérer. Ainsi,  lorsque nous parvenons sur site au terme de plus d’une heure et demie de trajet, je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons, sinon dans d’anciens locaux industriels désaffectés en périphérie d’une voie ferrée.
La lumière matinale de cet automne  semble ne pas avoir prise sur les lieux, résolument sombres. Pourtant, nous pénétrons de plus en plus profondément dans le bâtiment, nous enfonçant dans une noirceur croissante d’où s’échappent les bruits légers d’animaux squatteurs et ceux, plus lourds, d’humains squatteurs. Nous n’avons pas de lampe et progressons à vue. Mes yeux s’adaptent avec difficulté dans cet environnement somme toute assez hostile, où clochards et toxicos partagent leur territoire avec les migrants et les rats. Les chiens des punks péraves  ne nous aboient pas dessus, les chats s’écartent, les rats fuient. Ce qui m’interpelle le plus, c’est que malgré la pénombre des lieux mon oncle et Yuri avancent avec une facilité déconcertante et que, surtout, les gens reculent à notre approche.  Je sais que le russe peut être physiquement impressionnant, mais ni mon oncle ne moi ne sommes gaulés pour faire peur à des bandes de vagabonds et de drogués sur leurs terres puant la pisse.

Après être descendus –quasiment à l’aveugle en ce qui me concerne- vers un sous-sol par un escalier encombré de détritus, de cartons et de matelas, nous  arrivons à une ultime pièce au cœur de l’édifice, petite, dont la porte a certainement depuis longtemps servi de combustible. Aucune  fenêtre, étonnamment moins d’odeur de pisse et d’ordures. A moins que ce ne soit mon nez qui se soit habitué à la puanteur environnante.
Derrière nous, j’entends la population s’éloigner. Tout se passe sans un mot ; je ne suis pas invité à parler. Nous sommes incroyablement seuls.
Lorsque les premières bougies sont allumées, elles dévoilent une pièce aux couleurs bleutées. Les murs et structures de béton ont été peints comme l’étaient les bâtiments des trente glorieuses, avec des couleurs vives affreuses qui heureusement s’écaillent désormais en un camaïeu supportable, animé par le vacillement des petites flammes que Yuri dispose au sol avec délicatesse. Outre l’azur chimique agonisant, je commence à distinguer sur les murs et au sol des motifs peints ou tracés à la craie. Figures géométriques, pentagrammes, dessins. Je comprends ce qui maintient les esprits faibles à l’écart. Aucun superstitieux ne mettrait les pieds ici. Oncle Webb, très concentré, réaffirme à la craie blanche les traits intermédiaires du motif sur lequel Yuri dispose les bougies. Cela ressemble à un pentagramme, ou plutôt ça en comporte au moins un. Relevant les yeux vers moi, mon oncle m’envoie sans me parler l’ordre de m’assoir. Je tressaute tant son regard est perçant, tant l’idée est émise puissamment sans qu’aucun son ne soit émis par lui. Je subis cela comme si l’on m’avait brutalement vidé sur tout le corps une bassine d’eau glaciale. Contre toute attente et bien malgré moi, ce que je viens de ressentir est un frisson de peur.

Il n’y a rien pour s’assoir ici, à moins de sortir pour poser son cul sur les marches, ce qui semble hors de question. Instinctivement, je me cale dans un angle, entre un petit bout de cloison en béton et l’un des murs. Mes fesses descendent jusqu’au sol ; de toutes façon mes jambes ne me portent plus pour l’instant.
Yuri est debout, comme suspendu par la lumière des bougies qu’il regarde intensément d’un air paisible. Mon oncle continue de tracer, ajoutant des détails tout autour du motif principal. Mon frisson s’estompe, je le sens filer vers le bas de mon dos, comme si le sol l’aspirait telle une éponge.
Je repense au grotesque des simagrées de mon médiatique relatif familial lorsqu’il est à l’écran, remarquant qu’il n’en produit aucune à cet instant précis. Sa concentration et son apparente expertise lui confèrent un charisme démesuré, inquiétant de prime abord.
-Tu as bien choisi ton refuge, me dit-il.
-Quel refuge, réponde-je ?
-Celui où tu viens de te loger. Nous ne sommes pas dans cette pièce par hasard, tu t’en doutes. Ne sens-tu pas les énergies passer, toi qui es en quête de leur compréhension ? Apprends.

Effectivement, l’aspect intuitif de mon choix de refuge répondait à une impulsion naturelle que j’avais ressentie à ce moment précis. Je m’étais laissé guider vers le lieu de la pièce où je me sentais le mieux, le plus en sécurité, sans calcul conscient des menaces ou de la stratégie. Juste mes tripes et mes jambes molles.
Me concentrant un peu plus sur ce que je ressens  au-delà des cinq principaux sens, j’essaie de lâcher prise. Les yeux fermés, je fais en sorte que rien n’entrave mes sensations.

-Trouve les flux et leur direction, me dit-il.

Les flux. Oui, je les sens. Comme un delta de soie dont l’amont serait là où je suis assis et l’aval l’extrémité de mes doigts, ma tête et mon plexus solaire. Les différents canaux se rejoignent ensuite pour former une bulle autour de moi. Je la ressens dorée et mouvante, souple.
C’est une sensation rassurante, grisante. Le nouveau frisson qui me parcourt est cette fois-ci doux, apaisant. De l’ordre du plaisir.
Webb me demande avec gentillesse de bien vouloir venir au centre de son dessin.  Depuis cette position, où je suis agenouillée, les bougies m’éblouissent suffisamment pour dissimuler totalement ce qui se tient au-delà des cinquante centimètres entourant le motif circulaire. Je ne vois plus de trace des murs, et n’aperçois le visage de mon oncle que lorsqu’il se rapproche. Yuri est derrière moi, je ne sais pas ce qu’il y fait.
En maître de cérémonie, mon oncle entame un discours, dans une langue que je ne comprends pas et ne m’en évoque aucune autre. Je ne parviens pas à penser qu’il s’agit d’incantation, tant les phrases ne sont pas articulées en une longue litanie, mais plutôt comme un texte ordonné. Il semble s’adresser à un auditoire plus large que le russe blond et moi-même, mais n’est ni déclamé ni grandiloquent. Ça sonne joliment à mes oreilles, presque familier malgré mon absence de référence sonore à ce langage. C’est apaisant et un peu enivrant.  Au sol, le dessin semble s’animer à la flamme des bougies qui lui donnent une épaisseur organique ; j’ai presque l’impression qu’il tourne et que les figures extérieures s’allongent comme des feux follets horizontaux.

Je ne me suis pas rendu compte que je m’endormais. Quand je reprends conscience, Yuri me tient par une épaule et, le pantalon baissé, s’apprête à me sodomiser en guidant son sexe dans l’entrebâillement  du mien. J’ai juste le haut du cul à l’air, et suis suffisamment vif pour me relever brutalement, me retourner et lui asséner un puissant coup de poing en plein visage, au coin de l’œil et du nez. S’ensuivent toute une série, temporisée par la remontée de mon futal et la surveillance de mes arrières. Mon enculeur est désarçonné par ma volte-face, visiblement imprévue. A force de coups et grâce à l’entrave que constitue son vêtement serrant ses jambes au niveau des genoux, je le déséquilibre et le fais tomber face en avant. Etrangement, il semble vouloir insister pour achever ce qu’il avait commencé. Je le cogne donc encore, dans les côtes, pour le maintenir au sol. Cherchant à tâtons n’importe quoi à proximité de moi pour le neutraliser, je tombe sur ce que je reconnais comme une boite de conserve encore pleine, que je saisis fermement pour écraser ses testicules allongés que j’aperçois dans la lueur des bougies entre ses grosses cuisses blafardes, frappant à plusieurs reprises pour qu’il n’en reste rien. Il hurle de douleur et s’affale lamentablement en pleurant. Je suis dans une rage extraordinaire. Amenant mon arme improvisée vers la faible lumière, je lis sur son étiquette verte à motif caribéen « lait de coco » éclaboussé de gouttes écarlates. Avec la froideur d’un tueur à gages, je me tourne alors vers mon oncle, bien moins insolemment charismatique qu’il l’était quelques minutes auparavant. Avec l’air demeuré propre aux traitres pris en défaut il me regarde, tête en biais et yeux écarquillés, en me disant qu’il ne faut pas lui en vouloir, que cela faisait partie du protocole.
J’hésite un instant à lui envoyer le lait de coco et son emballage à la tronche, puis me ravise pour conserver la boite en main et l’accompagner de mon poing. Cela le sonne, le fait trébucher et tomber. Dressé au milieu des bougies, les doigts meurtris par les nombreux coups que j’ai portés sans précision, dans une posture plus d’attaque que de défense, je suis submergé par d’autres flux que ceux de mon coin de repli. C’est une haine dévorante, un énorme sentiment de puissance qui m’envahit depuis chacune des pointes du motif. « C’est le protocole », me répète mon oncle en chevrotant tandis qu’il se redresse péniblement, accompagné par les pleurs d’un Yuri dévasté dont le fessier luit comme une lune sortant des nuages.

Mes yeux sont eux aussi écarquillés, probablement injectés de sang tant j’y sens pulser le moindre vaisseau. Bloqué dans ma posture agressive, combattive, je respire comme un cheval de trait après l’effort, les muscles bandés comme un sexe russe sur le bord de ma ceinture. C’est difficile de me l’avouer, mais je me sens infiniment bien, plus vivant que jamais. Indestructible.

Je n’aide pas mon oncle à se relever. Sans un mot, je le toise tandis qu’il reste dans une attitude soumise en répétant des excuses auxquelles je n’accorde pas la moindre importance. Je m’emplis de ce moment comme un serpent recharge ses batteries au soleil, avec l’impression de boire la flamme des bougies et que toute l’atmosphère qui m’entoure n’est qu’un régal voué à mon bien-être. C’est bon et chaud, brutal et infiniment satisfaisant. Il se déplace prudemment, sans me laisser sortir de son champ de vision, pour aller voir comment va Yuri. Il lui glisse quelques mots que j’imagine bienveillants puis l’abandonne à son sort avant de se redresser face à moi. « On y va », me dit-il tout à coup en retrouvant son assurance comme si rien ne s’était passé. D’un signe de la main, il m’invite à l’accompagner au-dehors, via l’escalier qui semble sortir de nulle part.  En quittant le cercle, je retrouve des émotions plus normales. Je demande ce qu’on fait du russe affalé dans son sang et ses larmes, sans obtenir de réponse claire. Je me tourne vers lui avec mépris et colère, me disant que j’y suis peut-être allé un peu fort. Sa surprise quant à ma réaction me laisse un peu interrogatif : ne voyait-il réellement aucun mal à ce qu’il était en train d’accomplir ? Etait-il tout autant sous influence que j’étais anesthésié, hypnotisé par l’oncle Webb? Le sombre bâtiment où se trouve l’escalier me semble dorénavant bien lumineux, tandis que je quitte son cœur le plus ténébreux dans les sanglots déchirants de mon agresseur devenu victime.

***

Dehors, la couleur dominante est verdâtre.  Nous croisons quelques personnes dont la pauvreté est évidente, mais qui ne semblent pas en souffrir. Crasseux mais pas malheureux.
Certains semblent connaître mon guide, que j’ai décidé de continuer à suivre malgré son méfait. Je doute de sa façon d’interpréter les choses, mais je sais qu’il détient un savoir que je convoite. Le torse gonflé, l’attitude hautaine, il marche dans ces rues en terrain conquis. Il n’y est pas un inconnu, et nombreux sont ceux qui le saluent d’un signe de tête ou le regardent avec une certaine crainte difficilement cachée par la politesse. Il est plus petit que moi, mais j’évolue indéniablement dans son sillage. A la lumière du jour, l’hématome dont je suis responsable sur sa joue droite prend peu à peu des coloris chatoyants s’accordant plutôt bien avec la croûte cramoisie qui se forme sur la plaie qui y est liée. Sa mini vague a pris du plomb dans l’aile, mais il fait bien illusion.
Il règne une atmosphère étrange ici : j’ai l’impression d’un voyage dans le temps. A aucun moment je ne vois les traces de notre présent technologique, ni de services publics. Nous sommes en plein no-man’s land péri-ferroviaire dans une banlieue déshéritée poussant là telle une verrue sur la société de consommation. Les gens y vivent misérablement dans des squats ou des cabanes assemblées en bidonvilles. Ce serait pour moi un coupe-gorge si je n’étais ainsi accompagné. Ça sent la poubelle, encore, et l’odeur aigre des effluents plus ou moins organiques d’une société qui s’effondre.

Le premier animal que je vois est un chien-cheval. Simone, sa propriétaire, discute avec mon oncle sur le perron de sa maison précaire, l’animal broutant entre les résidus plastiques la petite pelouse sur le frontage de celle-ci.  Je n’en ai jamais vu et reste un moment interloqué devant une telle bestiole. Il est difficile de définir sa taille, qui fluctue selon sa position. Sa robe bai cède la place à un gris sombre au niveau de sa large tête, les babines noires surlignant un bel alignement de dents régulières peu adaptées au végétarisme. La bête me semble tour à tour haute comme un petit cheval ou comme un gros chien. Elle ne nous grogne pas dessus et joue maintenant avec un papillon.

Nous entrons chez Simone, qui se présente à moi par une poignée de main que je qualifierais d’honnête. Je lui donne une cinquantaine d’année. Elle a un beau maintien, une jolie peau et une assez longue natte de cheveux bruns. C’est une belle femme, qui n’inspire absolument pas la pitié malgré une pauvreté certaine. L’intérieur de l’étroite maison reste dans une gamme de bleu-vert, et comporte un certain nombre d’étoffes sous diverses formes. La décoration est d’un autre temps, surannée ; le mobilier ancien et ciré est recouvert de napperons, surplombés de cadres rococo ou de faïences à usages stricts : coupe à fruits, saucière, pot à lait… La petite table et ses chaises à l’assise bien garnie sont posées sur un tapis persan élimé, lui-même posé sur un parquet de chêne en parfait état qui ne grince pas sous nos pas.

Simone nous propose un thé, que nous acceptons volontiers. La lumière diffuse d’un ciel  couvert filtre au travers de rideaux en dentelle côté jardin –celui à l’arrière de la maison- . Depuis l’endroit où je suis assis, je ne vois ni d’arbre ni le sol par la fenêtre. Pendant que la bouilloire s’échauffe sur la gazinière émaillée, la conversation s’engage entre mon oncle et notre hôtesse, sans que j’y sois convié. Leur dialogue sonne à mes oreilles comme un bourdonnement lointain qui ne me concerne pas et pourrait presque me bercer, si je ne me méfiais pas d’un nouveau coup de mon mentor provisoire. J’ai annoncé que je ne boirais de thé que s’il est collectif, infusé dans la théière plutôt qu’individuellement dans chaque tasse. Je surveillerai le sucre, aussi.
Simone est douce, elle dégage une odeur qui m’est familière, un peu comme si c’était celle d’une tante que je n’aurais pas fréquentée depuis l’enfance.
Le thé est parfait, infusé juste comme je l’aime. J’ai l’impression qu’il est déjà sucré au miel lorsqu’il arrive dans la tasse en porcelaine fine en tournoyant comme une petite turbulence d’ambre. Je tente d’intégrer la conversation mais elle ne veut décidément pas me parvenir, conservant sa nature atonale de murmure distant même lorsque je m’approche.  Est-ce à cause du contraste sonore que le gosse me fait sursauter en descendant brutalement l’escalier pour en en sautant les dernières marches, toujours est-il que ses pas résonnent à mes oreilles comme des coups de marteau secs sur des planches de bois dur, aigus et désagréables. Le môme en culotte courte comme celles que l’on contraignait les garçons d’avant 1960 à porter s’assoit en tailleurs sur le parquet et, saisissant une grosse craie grasse, y trace autour de lui un pentagramme parfait dont la circonférence frôle le tapis et le pied de la commode.
Sa mère le regarde d’un air un peu réprobateur, ce qui ne le perturbe pas le moins du monde. Son dessin se précise, se garnit. Il relève la tête de temps à autre pour me fixer d’un regard pénétrant qui m’indispose, mais je me rends bientôt compte qu’en fait il ne me regarde pas, mais regarde par la fenêtre au travers de moi, comme si je n’existais pas. Je me lève pour l’observer d’une position dominante, ma taille étant apparemment le seul atout propre à compenser toute inconsistance aux yeux du gamin. Relevant les fesses, il trace sous lui ce qui doit l’être avec une précision remarquable ; son habileté à faire s’enchevêtrer les formes géométriques  sans jamais prendre ni recul ni mesure m’épate complétement. Les deux autres adultes continuent leurs palabres monotones dont je déduis qu’ils ne me concernent pas sans porter attention au graphiste d’exception qui officie à mes pieds.

Une tourterelle énorme vient se poser sans grâce sur le bord de la fenêtre, épaisse comme une poule. L’enfant lui jette sa craie, qui traverse la vitre sans la briser et assomme le volatile aussitôt avalé par le chien-cheval. Je feins l’absence de surprise, pour copier ceux qui m’entourent. Pourtant, je m’inquiète un peu. L’enfant se relève et me donne la main pour m’inviter à sortir de la maison. Guettant sans succès le regard d’oncle Webb et de son interlocutrice qui s’effrite sur sa chaise et sors en compagnie du mouflet, ses petits doigts enserrant ma paume tandis qu’il fait apparaître de précieux pentagrammes de pierre fragile en provenance du ciel comme on souffle des bulles de savon. S’arrêtant au bout de quelques pas, il m’incite à me courber pour tendre l’oreille et entendre ce qu’il a à m’y chuchoter : « vous pouvez partir, maintenant ».

Probablement livide, j’obtempère sans réfléchir, ne réagissant même pas au renâclement tout proche de l’ongulé canin qui m’éclabousse de salive et de duvet. Derrière moi, je sens un gouffre immense et glacial, qui dévore la maison et ses occupants presque sans bruit sinon un bruissement de pierre friable et de sciure. Un frisson ou un courant d’air passe dans tout mon dos en me donnant la sensation que je vais aussi y être aspiré. Je ne dois pas regarder, je le sens. Si je me retourne, on me dévore aussi.  Devant moi, quand je parviens enfin à me concentrer suffisamment fort pour rouvrir les yeux, s’étend une rue de perdition d’une pauvreté inouïe. Personne ne paraît s’étonner, comme si c’était tout le quartier qui était habitué à des manifestations lui rappelant qu’il est perpétuellement damné. Les gens dont je croise le regard me tirent une langue si affreuse qu’elle me brûle et me salit à distance ; il ne fait cependant aucun doute qu’ils me craignent et ne viendrons pas jusqu’à moi. Non pas que je les impressionne, mais si le gamin m’a épargné, c’est qu’il avait ses raisons et lui, ils en ont une peur et un respect palpables.

Jamais je n’avais tant souhaité retrouver la puanteur humide des couloirs de la gare. L’asphalte se déroulait sous mes pieds avec une lenteur accablante.

 

 

 

 

 

Nous sommes cois.
Nous sommes quoi ?

Comme trois ronds de flancs, nous regardons, stupéfaits, les cadavres des canidés gisant au milieu d’un indescriptible fatras. Même Paco, avec sa plaie sanguinolente, reste interloqué par la violence de ce qui vient de se produire et la brutalité de son achèvement. Le silence qui suit les cris, les heurts, le fracas en est presque choquant. En moi, résonne un écho de l’évènement. Je ressens encore la sensation de porter les coups, la peur, l’adrénaline, la frénésie. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale de bas en haut, je tressaille légèrement à son passage.
Des larmes coulent sur les joues de Feda, mais elle se remet rapidement en selle pour demander au blessé, des sanglots dans la voix, s’il a besoin d’aide. Ensemble, ils s’occupent de le soigner, lui lui indiquant où se trouvent les accessoires nécessaires, et elle les mettant en œuvre. Je viens prêter main forte pour placer les bandelettes collantes qui referment la plaie, car il faut la maintenir aussi fermée que possible le temps de les placer. De toute façon je n’ai rien d’autre à faire à part le ménage, ce qui me gonfle terriblement.

Sitôt sur pieds, Paco effectue prélèvements et analyses à l’aide de ses appareils sur les chiens morts tandis que nous faisons un peu de rangement et essuyons le sang au sol. Sur son moniteur, on peut voir le paysage d’une ville la nuit se dessiner selon les contours de l’encéphale du moins abîmé d’entre eux. La colonie de Valérie est toujours là, paraissant plus active que jamais. Je demande à Paco de nous contrôler aussi.

Le ton monte. Il ne veut pas. Il craint ma réaction si jamais je me vois très colonisé. Feda hésite quant à savoir si elle est de son avis ou du mien. Je veux savoir. Savoir si l’on est con et à quel point est la base d’une possibilité d’amélioration. Je le dis d’ailleurs à mon ami. Il change d’arguments, tentant différentes formules pour me dissuader, mais j’insiste avec lourdeur.
-Tu ne comprends pas, me dit-il enfin en roulant bien son « r », les yeux particulièrement expressifs de sa détresse. Ça ne se soigne pas !

-Comment cela, ça ne se soigne pas ?

-La colonie grossit, est vouée à grossir et ne peut se résorber. Depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois, j’ai évidemment poursuivi mes recherches et m’apprêtais à t’en faire ce résumé quand tu serais revenu dans le labo, s’il n’y avait eu ces chiens. Valérie est là depuis longtemps, tu sais. Très longtemps. Je n’ai pas encore compris comment elle voyageait d’un corps à un autre, quel était son mode de propagation, mais ce que je peux te certifier, c’est que la colonie enfle, inexorablement, dans l’humanité.

-Dans les humains, tu veux dire, lui réponde-je ?

-Dans l’Humanité.

A cet instant, Feda se rapproche de moi et nous nous asseyons avec une belle synchronisation pour écouter Paco en étant assez près de lui pour discerner la vascularisation du blanc de son œil. Il reprend :

-Je n’ai eu accès qu’à des corps datant, au maximum, de quatre siècles, et ai pu contrôler certains de nos contemporains vivants ou morts. Aucun n’en était exempt. Valérie était dans chaque corps, en une concentration plus ou moins importante. Si celle-ci est variable d’un individu à l’autre pour une même période, la densité et l’extension des colonies augmente au fil du temps, avec le pic pour la période actuelle.

-Tu es en train de nous dire que nous aussi, en somme ? Demanda pour la forme ma chérie.

-Vous en êtes vraisemblablement truffés, oui. Il en va de même pour moi. Apparemment nous naissons avec, et la colonie se renforce à mesure que nous vieillissons. Je ne sais pas quels sont les critères de ralentissement ou d’accélération de sa croissance.  Il semblerait que l’exercice cérébral limite la migration de Valérie des points de forte densité vers les zones les plus impliquées  dans cet exercice. La passivité intellectuelle semble être ce qui la favorise le plus, mais la violence (pratique ou sous forme de spectacle) est apparemment très impliquée dans son développement aussi.
Silence estomaqué, dégoûté. Posant un coude sur mon genou, je plaque la main qui le surplombe sur ma bouche, et m’affaisse dessus, le regard vague.
Les implications de cette découverte ne remettent a priori pas en cause ce que nous sommes, puisque nous nous sommes construits ainsi. Seulement, j’ai quand même foutrement l’impression qu’une part non négligeable de mon libre arbitre vient de foutre le camp. Sans Valérie, je serais certainement plus intelligent, ce qui signifie que je suis beaucoup plus con que je le devrais et, surtout, que je le pense.
Je digère l’info. Feda aussi, différemment de moi. Je la vois s’effondrer littéralement, sa main droite dressée paume en avant, bras tendu dans ma direction pour m’empêcher de venir la prendre dans mes bras pour la consoler alors qu’elle n’est qu’un torrent de larmes.
Non, nous dit Paco, on n’est pas tous foutus.
Je ne le crois pas.
Ce qui apparaît dans la suite de sa description de ses dernières découvertes, c’est que la place de Valérie est donc croissante, et que son rôle au sein de l’humanité va lui aussi croissant. Les chiens sont, à ce jour, les seuls animaux chez lesquels il a pu observer des colonies. Il pense que les singes pourraient eux aussi être touchés, mais il n’a pas pu accéder à des sujets d’étude. Probablement les canidés domestiques jouent-ils notamment le rôle de vecteur. Cependant, l’épisode que nous venons de subir dénote une autre dimension de l’implication des clébards dans la prospérité du parasite. Ce que nous avons vécu est totalement hors des clous en matière de physiologie comme d’éthologie.

Je ne l’écoute plus.
Sa description non seulement me sert la gorge, mais en plus elle me désespère. J’ai d’ores et déjà l’impression qu’il est trop tard, que nous n’y changerons rien.
Pire : je me rends compte du silence assourdissant qui nous entoure, qui dans l’immédiat m’inquiète beaucoup plus.
-Nous venons de nous battre contre trois chiens enragés, qui ont pénétré dans un bâtiment public après s’être rués sur les portes, causé un vacarme considérable dans ces couloirs qui résonnent énormément, dis-je à mes deux compagnons en interrompant Paco dans son déprimant exposé. Nous avons abattu ces trois animaux non sans mal, après qu’ils aient détruit la porte d’entrée du labo, au milieu de cris que nous n’avons pas su retenir et des aboiements. Pensez-vous que personne n’ait rien entendu ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi personne n’est ni à notre porte, ni sur le perron de l’immeuble, ni à notre chevet, alors que j’ai pu voir des passants et qu’à n’en pas douter nous ne sommes pas les seuls occupants du bâtiment à cet instant ? Paco, de quoi as-tu impérativement besoin avant qu’on se barre, très vite ?
Poussée d’adrénaline,  le court passage glacial du sang dans les veines étant rapidement remplacé par une sorte de fièvre qui regonfle mes muscles malgré moi. Les deux autres blêmissent, puis se rechargent de coloris plus chauds, non sans avoir manifesté brièvement un affaissement global sur leurs jambes s’étant un instant ramollies. Ces moments de tension ressemblent à la fin d’une constipation qu’on peinerait à retenir : ils vous tirent les boyaux du scrotum au diaphragme, relancent leur écho violent jusque dans la poitrine et les épaules, les ordres envoyés à vos membres ne l’étant pas par votre seule volonté mais par des réflexes (reptiliens ?) qui alimentent malgré vous votre aptitude à fuir le danger. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de serrer les fesses quand on passe un moment difficile ; votre sphincter anal  est l’exutoire à la surpression, si vous la dirigez mal. Tout comme il se relâche au moment où vous crevez.
On remplit à la hâte des sacs, des caisses faciles à transporter en un seul voyage, nos poches. Je jette un œil à la fenêtre. Notre bagnole est là, personne autour. Je m’arme, ils s’arment. On dévale les escaliers pour foncer vers le parking.
En bas de l’escalier plusieurs personnes semblent attendre, debout, regardant dans notre direction. Aucune marque d’agressivité. Seulement un regard ovin généralisé qui semble peiner à comprendre ce que nous faisons. Etudiants pour la plupart. J’invite les deux autres à presser le pas et à faire bloc, avant qu’ils réalisent et prennent une décision nous concernant. En tête de notre petite échappée, je bouscule de l’épaule ceux qui entravent notre passage. Vu leur manque de réactivité, je les imagine pleins de Valérie. La main cramponnée à ma batte salie de poils collants, tenant mes caisses avec les poings pour pouvoir réagir le plus rapidement en cas d’attaque, j’ouvre la voie vers notre voiture dont je vérifie qu’elle ne montre aucun signe de sabotage ou de crevaison. Mon cœur va exploser. Je sens la poitrine de Feda effleurer mon dos, ça me rassure. Elle est bien là.
J’ouvre les portes et nous jetons tout notre chargement en vrac à l’arrière, où s’engouffre aussi un Paco exsangue. Feda monte à l’avant, je conduis parce que je suis un con de mâle. On verrouille les portes.

Je démarre sans empressement, pour ne pas nous faire remarquer. Un problème à la fois, s’il vous plaît. Feda insiste pour que j’accélère, ce que je refuse catégoriquement. Je lui fais remarquer que les seules personnes à manifester de l’intérêt pour nous sont celles que nous avons vues dans le bâtiment et le parking, qui nous ont suivis d’un regard appuyé jusqu’à ce que nous le quittions. Sitôt quitté cette aire, les passants ne nous ont accordé aucune forme d’importance. Je ne veux pas que ce soit le cas. Je ne veux pas que des flics nous arrêtent et nous demandent pourquoi nous avons du sang sur nous, pourquoi Paco est blessé. Je ne veux pas éveiller le moindre soupçon, attirer la moindre attention. Je veux que nous redevenions tout le monde.
La rixe verbale se calme. J’ai envie de pisser. Sûrement la peur.

Paco se sent mal mais ne veut pas l’admettre. Il a de nouveau perdu les belles couleurs de la cavalcade bien qu’il ne saigne pas plus. Il présente un teint blanc jaunâtre et de soudains cernes sous ses yeux. Non, il ne veut pas qu’on s’arrête aux urgences, ni même dans une pharmacie. Ça m’arrange, je préfèrerais qu’on soit loin le plus rapidement possible. Les seules haltes concédées consistent en un retrait aussi massif que possible d’espèces dans trois distributeurs de billets différents  et l’arrêt dans une station-service pour user une dernière fois ma carte bancaire non loin du labo, le temps de remplir le réservoir de carburant et de vider les vessies des deux bonshommes. Brouillons les pistes, prévoyons la cavale. Nous avons changé de statut, passant de citoyens lambda à fuyards.
Si seulement on savait ce qu’on fuit.

 

 

 

J’en suis là.
Après avoir gravi les escaliers quatre à quatre, je pousse vigoureusement la porte du labo de Paco, où l’on ne lève qu’à peine les yeux vers moi. Je ne sais pas quelle distance il reste entre les chiens et moi ; trop peu pour avoir le temps d’expliquer. Je referme la porte avec une vivacité de celles que confère la panique, et cherche ce qui est à ma portée pour m’aider à la coincer. Je n’ai pas pu bloquer celle du rez-de-chaussée. « Aidez-moi ! » crié-je. Devant mon comportement, Paco se lève, hébété. Feda me regarde avec des yeux ronds, avant de comprendre qu’il se passe réellement quelque chose de grave, et que je ne fais pas mon intéressant suite à ma récente vexation. On tire un bureau, on plaque des chaises et, surtout, j’enjoins chacun à trouver une arme, quelle qu’elle soit.

Contrairement à ce qu’on voit dans les films, les chiens n’aboient pas forcément lorsqu’ils se jettent sur leur victime. Les chiens de chasse n’aboient pour la plupart que lorsqu’ils la poursuivent sans l’atteindre ou qu’ils sont « au ferme », par excitation et pour communiquer avec leur maître ou le reste de la meute. Les chiens d’attaque, eux, mordent avant  de prévenir. Les trois clébards percutent donc la porte du bâtiment en silence, si ce n’est le fracas répété de leurs crânes contre le verre renforcé de celle-ci. Sitôt la barricade construite, je me penche discrètement à la fenêtre pour voir ce qu’il en est. Mes comparses m’accompagnent.
J’ai du mal à voir, l’étage où nous nous trouvons surplombant légèrement l’accès principal. Deux des chiens bondissent à tour de rôle sur la porte, se dressant pour tenter de l’ouvrir avec leurs griffes. Le troisième fait le tour de l’immeuble, probablement à la recherche d’un autre accès. La caution scientifique de notre équipe est juste capable d’émettre un désespérant « On est mal » en passant sa main gauche dans les cheveux. Il me rassure cependant en me répondant par la négative quant à la présence d’un autre accès plus facile à ouvrir. Les chiens insistent, se cognent et se re-cognent, grattent, griffent, changent de posture, cherchent les failles. Le troisième se remet à la tâche avec les autres. On téléphone aux carabiniers pour leur signaler trois chiens errants agressifs, et on cherche dans ce labo ce qui pourrait le cas échéant nous servir à éclater un clébard enragé.

A la question « comment ont-ils pu retrouver notre trace et nous rattraper si vite ? », je ne reçois pas de réponse. C’est empiriquement impossible, et chacun d’entre nous le sait. Les carabiniers nous ont mis en attente et nous entendons la grande feuille de verre durci se répandre sur le ciment du seuil et le carrelage du hall  d’entrée. C’est la Berezina.
Je casse une lampe de bureau de façon à ce qu’on puisse la tenir sans risque tout en pouvant électrocuter avec l’autre extrémité. Je la confie à Feda, qui tient déjà un couteau. Paco, paniqué, cherche visiblement une seringue. Je ne perds pas de temps et casse une table de travail pour en récupérer le pied et l’utiliser comme une batte. Choisir sa place, organiser l’accueil. Y a-t-il une corde ou quelque chose qui y ressemble ? Cordon électrique ? Trop court. Câbles ethernet ? Pas assez solides. Cordons et connectiques divers ? On en aura besoin après. Je glisse la table démontée entre Feda et l’entrée barricadée. Je ne veux pas qu’elle prenne de risque, mais nous ne pourrons peut-être pas nous passer d’elle dans la bagarre. Je simule les coups de batte pour observer si j’ai le débattement nécessaire à un mouvement puissant sans risquer d’atteindre mes compagnons d’infortune. Tout se produit avec une instantanéité étonnante. Les chiens sont là, à déjà s’attaquer à la porte du labo, ébranlant notre édifice de protection à chaque coup de boutoir. De quoi sont-ils faits ? Je regarde la porte et Paco trembler. Je devine Feda tremblant tout autant. Nos jambes sont vides et le bâtiment tout entier semble trembler aussi. Trois golden retrievers déchaînés pleins de Valérie veulent notre peau.  Absurde.

Rien ne me met plus en rogne que l’absurdité, hormis peut-être la mauvaise foi et le fait d’être pris en défaut. Mes jambes se regonflent, je retrouve mon énergie et frappe à plusieurs reprises le pied de table métallique au sol, écrasant l’une des terminaisons avec le talon pour l’aplatir tant que faire se peut.  Il n’est pas très solide, mais ainsi renforcé il fera plus de dégâts. Je sais comment on tue un chien, un chasseur me l’a expliqué un jour, en m’expliquant que c’était la même méthode  que pour les renards, lorsqu’ils étaient pris dans une chatière ou un collet : frapper très fort sur le museau pour le briser. J’ai mal pour eux rien que d’y penser, mais je fais en sorte de me projeter suffisamment dans  l’acte pour qu’il accapare tout mon esprit. Je n’ai plus peur. Un regard vers Feda, qu’elle reconnaît aussitôt. Elle retrouve confiance. Paco tremble avec sa seringue. Je lui dis de la scotcher au bout du manche à balai, et d’en préparer deux autres tant qu’il est encore temps. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans et ne veux pas savoir. Nous avons seulement besoin que cela soit efficace très rapidement. Il prépare ses deux banderilles avec une promptitude extrême, nous mentionnant le fait que la dernière est moins dosée, faute de produit. L’idée d’enflammer les chiens me passe un instant par la tête, mais j’y renonce presque aussi vite qu’elle est venue. Pas besoin d’incendier le labo qui abrite peut-être l’outil essentiel à la résolution d’un problème dont je n’ai pas encore tout compris.

La porte commence à céder, par son cœur. Les huisseries se sont un peu décollées du mur à force de vibrations, mais c’est bel et bien la partie centrale qui, plus fragile, dévoile en premier la truffe et les crocs de notre plus vif assaillant. Je me place de côté, tenant avec une fermeté insensée mon arme improvisée. Le chasseur m’a-t-il menti ?
Le museau ne dépasse pas assez. Tout juste apparaît-il lorsque l’animal mord le corps de porte pour en arracher des morceaux et se dégager un passage plus large. Trop d’os sur la tête pour y piquer une aiguille, et pas assez de surface de contact pour l’électrocuter assez longtemps pour le neutraliser. Je serai forcément le premier à agir.
Ce sont maintenant deux truffes qui apparaissent  dans un déferlement de furie, ravageant la porte en bois bas de gamme comme s’il s’agissait d’une structure de carton. Je me rends compte que je n’aurai probablement pas le temps de cogner assez vite pour empêcher l’un d’entre eux de pénétrer dans la pièce. Notre barricade ne vaut rien, ils creusent au-dessus d’elle. Alors je frappe. Et je frappe. Je rate, je manque, je touche, mais pas assez fort ni précisément pour obtenir autre chose qu’un horrible couinement de douleur. Je frappe sans discontinuer avec toute la rage que je peux y mettre, en essayant de prendre les clébards de rapidité chaque fois que leur tête disparaît pour éviter mes coups. Ils savent que je veux les tuer, et se méfient. Malgré cela, ils continuent de prendre le risque de démonter ce qu’il reste de la porte. C’est une action collective, où les rôles semblent être définis. Je frappe. Je frappe. J’essaie de ne pas m’épuiser. « Paco ! Viens ! ». De face, il doit pouvoir accéder à la poitrine des deux qui attaquent sans discontinuer pour y piquer l’une de ses banderilles.  Paco est tétanisé. Ces chiens ont la force d’ours, son mental ne l’accepte pas. Sa tête oscille en un mouvement de négation incontrôlable mais le reste de son corps ne bouge pas. Si je m’écarte pour aller chercher les lances-seringues, les fauves passent dans les deux secondes.  Et hors de question de faire quitter son abri à Feda, qui est à l’exact opposé de Paco par rapport à la porte. Je crie à mon ami de se ressaisir, sans succès. Et je frappe.
Concentration.
Tenter l’arythmie. Travailler le contretemps. Viser juste, mais avant d’avoir la cible sous les yeux. Y mettre beaucoup de force. Je retiens mon coup, prends une grande inspiration et frappe, de toutes mes forces en poussant un hurlement sec libérateur. Le pied de table aplati s’abat sur le museau du chien dans un immonde craquement, qui n’entraîne pas même un gémissement. L’animal s’effondre aussi sec, à peine assez longtemps pour empêcher les deux autres de continuer de creuser et de tirer son corps avec leurs crocs, le traînant à leurs pieds pour mieux pouvoir l’enjamber. Le trou est large maintenant, je suis sûr qu’un chien peut passer. Je dis « attention » sans crier à l’adresse de Feda, dont j’entends qu’elle adapte sa position pour la rendre aussi offensive que défensive. Je ne sais pas si les fils dénudés seront des électrodes suffisantes pour calmer ces bêtes, mais je sais qu’elle a aussi un couteau dans la main qu’elle sollicite le moins. Je lui dis de viser la gorge ou les yeux, l’invite à la plus grande promptitude quand le chien l’attaquera. En en faisant une évidence, elle n’a plus qu’à s’y préparer plutôt que de le redouter.

Tandis que je réarme mes bras pour envoyer un nouveau coup létal sur le chien suivant, l’un d’entre eux parvient à pénétrer avec une vélocité formidable, suivi de très près par le second, qui le pousse presque. Je dois adapter mon  mouvement, pour à tout prix freiner le premier en le frappant n’importe où , et profiter de mon élan pour envoyer la plus grande volée possible sur le second. Je crois que je casse une patte du premier, et atteins la tête du second.  Le premier chute en flanchant sur son membre brisé, tandis que le second se retrouve dévié dans sa trajectoire en émettant un couinement déchirant. Glissant sur le carrelage, ils évoluent avec une imprécision leur faisant valdinguer différents matériels dans la salle. Cela n’entame la rage ni de l’un, ni de l’autre. Redressé sur trois pattes presque immédiatement après avoir chu, le premier fonce  tous crocs dehors vers celui d’entre nous se trouvant le plus près de lui. Paco, terrifié, a ses faveurs. Je m’acharne sur le second clébard, le frappant sans lui laisser le moindre répit. Je crie à Paco de pointer sa « lance »  vers le chien, ce qu’il fait plus machinalement que consciemment, tant mon ordre est autoritaire. Dans sa hargne, l’animal se jette sur la seringue comme s’il ne l’avait pas vue. De mon côté, je cogne sans discontinuer sur celui que j’ai étourdi, l’empêchant de reprendre sa charge, voire de respirer. Je porte le coup de grâce quand j’entends les cris de douleur de Paco, attaqué à la gorge. Ses mains, placées en barrage, sont dans la gueule du chien qui s’agite avec force et violence pour littéralement les arracher. Feda quitte son abri, lampe en avant, pour envoyer la décharge souhaitée dans la chair de la bête, mais le cordon électrique n’est pas suffisamment long pour lui permettre d’atteindre l’endroit où lutte notre ami. Je me précipite à mon tour et, d’un coup de batte haineux, je brise les reins de la bestiole, qui émet un cri de souffrance tel que je n’en ai jamais entendu, qui me lève le cœur. La bête s’effondre en couinant horriblement fort, sans s’arrêter. Paco, très ensanglanté, saisit avec difficulté la seconde seringue, qu’il injecte à l’animal, me demandant de ne pas l’achever avec les moyens dont je dispose. En quelques secondes, l’animal s’éteint dans un ultime gémissement, presque sans une goutte de sang.

On les avait tous tués. A les voir gisant, plus ou moins détruits par mes soins, ils me paraissent tout à coup minuscules et pitoyables.

 

***

Les genoux et le ventre constellés de sucre-glace et des miettes de deux croissants fourrés à la confiture d’abricot industrielle, je cramponnais mes doigts collants sur le volant par intermittence pour stimuler mon éveil. Feda ne dormait presque pas, se contentant de fermer les yeux et de respirer profondément avec lenteur par sa bouche entrebâillée en direction du ciel. J’agitais régulièrement la tête pour secouer mes synapses et rester un tant soit peu alerte. Il me tardait foutrement d’arriver à bon port. Pourtant, je n’avais pas conscience du niveau d’urgence auquel nous étions confrontés.

Nous arrivâmes enfin devant le labo, où Paco ne nous attendait pas à bras ouverts. Feda se refît une tête tout en faisant semblant de ne pas se réveiller pendant que je me dépliai dans la douleur pour quitter l’habitacle parfumé par nos odeurs corporelles, intensifiées par le stress et la fatigue. Il avait mieux à faire que de nous attendre sur le parking. Quand nous entrâmes dans son local, il était pleinement affairé à comparer des images et consulter des textes multiples sur plusieurs écrans à la fois. L’imprimante papier tournait à plein régime, des documents s’imprimant en masse les uns à la suite des autres. Il leva brièvement la tête pour nous saluer, pointant légèrement son index pour nous signifier qu’il ne pouvait s’interrompre dans l’immédiat.  Je soufflai ostensiblement et me laissai couler au pied d’un mur jusqu’à ce que mon cul trouve le sol. Feda, un peu plus reposée, tourna un peu dans le labo, observant distraitement ce qui était à portée de ses yeux d’une redoutable acuité. Je m’endormis en un clin d’œil. Chacun fait ce qu’il peut de ses orbites.

L’odeur de café contribua à me tirer de ma torpeur, mais bien moins que les petites secousses engendrées sur mon corps meurtri par ma nana et mon ami. Il faisait désormais plein jour ; j’avais l’impression d’avoir dormi plusieurs heures tant cela avait été intense. Avec un fort accent que je qualifierais de lombard, Paco me pressa : « dépêche-toi, nous n’avons pas tout notre temps ». Ce que Feda lui avait raconté pendant mon sommeil, les images qu’elle lui avait montrées, l’avaient pratiquement paniqué. Cela n’avait rien de rassurant, car ce n’était pas là un trait de caractère habituel chez ce chercheur plein d’aplomb. Il avait besoin d’aide, de bras et de voix, ainsi que de mes souvenirs.
L’aspect spatial de ses projections à propos de Valérie ne m’avait pas convaincu, mais il m’expliqua combien son hypothèse sur l’origine extraterrestre de celle-ci était devenue de plus en plus cohérente depuis quelques jours, et à quel point ce que l’on venait de vivre le confirmait. Je me redressai aussitôt, et l’écoutai avec toute l’attention qu’il sollicitait.  Il tremblait. Feda glissa ses doigts entre les miens, et nos mains se serrèrent fort.
Pour lui, les choses étaient désormais limpides : la connerie humaine n’était pas juste une maladie, mais une invasion préparée sur le long terme.

Avec une limpidité remarquable, il déroula le fil de sa théorie durant de longues minutes. Il nous expliqua avec précision, imagerie et textes à l’appui, comment ce qu’il avait découvert et pris pour un parasite classique n’avait en réalité rien de classiquement pathogène. Selon lui, l’installation de la communauté de Valérie avait débuté à l’intérieur de la nôtre au milieu du néolithique. Valérie ne ressemblait à rien de commun sur Terre, c’était donc pour lui une évidence qu’elle vînt d’ailleurs. Ce qui avait tout d’abord échappé à son raisonnement, c’était le pourquoi de la présence de celle-ci en nous depuis si longtemps, et son mode de transmission. Car de ses observations était ressorti que Valérie ne dépendait  pas de ses hôtes  pour croître et se reproduire : placées en milieu inerte, stérile, les colonies présentaient une croissance identique à celle qu’elles avaient à l’intérieur des organismes. Dès lors, il ne pouvait conclure à une quelconque forme de parasitisme. C’était comme si le corps qui l’accueillait n’était en fin de compte qu’un véhicule, même pas protecteur.

Les expériences reproduites sur le chien donnaient les mêmes résultats déroutants, sans même une mutation apparente du parasite. Il pensa tout d’abord que Valérie se nourrissait de gaz, puis il se dirigea vers les ondes cérébrales, ce qui aurait pu justifier la baisse d’intelligence des hôtes. Pourtant aucune preuve tangible ne parvint à lui offrir la confirmation d’une quelconque piste allant dans ce sens.  Certes, elle interférait avec le cerveau, mais cela pouvait s’opérer depuis presque tout le corps, comme si elle interagissait avec les neurotransmetteurs pour leur fournir des informations à la manière de logiciels viraux s’infiltrant dans les ordinateurs.  Ce micro-organisme qui n’avait pas besoin de nous pour vivre était d’une efficience incroyable pour pénétrer au sein de nos tissus et nuire au juste fonctionnement de notre pensée sans qu’aucune raison valable à cela, aucun profit observable pour la colonie ou ses individus ne soit décelable sur le court terme.

Dans un empressement certain, nous nous mîmes à la disposition de Paco, tels deux stagiaires un peu désœuvrés perdus au milieu de l’inventaire d’une collection de porcelaines fines alors qu’ils avaient imaginés être les préposés aux photocopies. Café après café, thé après thé, nous nous vîmes tout d’abord submergés d’informations et de demandes incompréhensibles, puis nous parvînmes à nous raccrocher à une trame au fur et à mesure que les différents éléments passant entre nos mains prenaient sens. Incompétents, mais pas idiots, nous prîmes rapidement nos repères et pûmes élaborer par immersion notre propre version de la théorie de Paco tandis que lui-même  la précisait par notre aide.

Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il éprouvait une telle urgence à progresser. Etait-ce la peur de se faire voler la primeur par un autre scientifique, ou bien encore celle de perdre le fil de sa pensée, toujours était-il  qu’il produisait de la réflexion avec un débit ahurissant, proche de la folie. Noircissant des tas de pages, traçant frénétiquement sur le tableau des schémas et des plans d’une complexité croissante, il montait et démontait de grands ensembles et des lignes en permanence, pour mieux les réassembler ensuite.
Il s’était tout d’abord concentré sur la biochimie, mais s’en était progressivement éloigné pour ne se consacrer qu’à l’évolution de la problématique. Plutôt que de résoudre l’équation du « comment ça marche », il s’était ensuite affairé à démêler l’énigme du « depuis quand, et par quelle voie ».  Il voulait trouver le but, mais cela lui paraissait impossible dans l’immédiat. Il se rabattait alors sur l’évolution du mal dont tout lui portait à croire qu’il avait atteint une ampleur aux conséquences inéluctables. Je ne voyais rien de tout cela ; la connerie était en l’humanité depuis des lustres, quelle nouveauté pouvait bien la rendre plus urgente à soigner qu’elle ne l’avait jamais été ?

Feda me gifla.

Elle savait tout de suite quand je ne mettais pas de bonne volonté à accomplir une tâche, et il est vrai que c’était le cas. Ne sentant pas l’urgence, je n’urgeais pas. Mais une gifle, tout de même…
Je réagis avec violence, la destinant cependant aux objets m’environnant plutôt qu’à ma pugnace compagne. Jamais elle n’avait levé la main sur moi, et il était hors de question que je tolère ce genre de mouvement. Je quittai les lieux bruyamment, claquant derrière moi la porte du labo.

Sur les marches blanches et banales de ce bâtiment sans intérêt, mes pas résonnaient plus fort que l’écho de mon emportement, mais ne couvraient pas le son cinglant de la main douce et ferme sur ma joue poilue, qui n’avait de cesse de se rappeler à mes oreilles. La lumière blafarde traversant le verre cathédral donnait à la cage d’escalier la désagréable fadeur des hôpitaux des trente glorieuses. De la cathédrale, l’endroit avait aussi le son. Je descendis pour prendre l’air sur le parking, marcher un peu, me détendre un peu. Grommeler un peu.
La lumière naturelle me fit du bien, me faisant un temps oublier mon épouvantable nuit pour nourrir mes circuits en U.V.100% naturels et probablement synthétiser quelques molécules indispensables à l’éveil.  Je n’étais pas seul sur le site, mais ne me sentais pourtant pas en compagnie de qui que ce soit. Observant les rares passants, je ne leur trouvais rien qui put me faire engager la conversation avec eux, pétri que j’étais d’a priori dès le premier contact visuel.  Cette présomption négative s’était d’autant plus accrue que je ne pouvais désormais m’empêcher d’imaginer la dimension de la colonie de Valérie accueillie par chacun des encéphales qui surplombait les corps plus ou moins mouvants qui croisaient à portée de ma vue. De fait, j’éprouvais un mépris encore plus grand qu’auparavant pour l’imbécilité et ceux qui la représentaient, puisqu’ils ne pouvaient même plus s’enorgueillir d’avoir le libre-arbitre de penser bêtement. L’enseignement de Paco avait été édifiant à ce sujet.

J’arpentai de long en large le parking paysagé pour permettre à mes pieds d’apaiser mon orgueil blessé, psalmodiant des insultes à l’injustice et toutes les raisons de mon manque d’allant dans l’assistance technique à mon scientifique d’ami. Shootant dans tout ce qui me passait à portée d’orteil, je mis un certain temps à retrouver un rythme de respiration serein. J’étais certainement, de tous les usagers de ce parking, celui qui paraissait le plus imbécile. Et si j’abritais moi aussi une colonie de Valérie ?

C’est au moment où cette pensée vertigineuse me traversa l’esprit que  je fus attiré par un mouvement lointain. Au-delà du parking, à l’angle de la seconde rue qui y menait, je distinguai une forme fauve qui, malgré l’importante distance, m’apparût assez clairement comme celle de chiens. Le cerveau humain est merveilleux, déduisant des choses à partir d’images incertaines. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est facilement trompé par les illusions d’optique : il tire des conclusions à partir de ce que les sens perçoivent, au regard de sa connaissance et de ses priorités cognitives. Ainsi cette masse fauve, de la même couleur que les chiens vus cette nuit des centaines de kilomètres plus loin et de dimensions sensiblement analogues ne pouvait être que des chiens, et rien ne saurait supplanter cette impression première dans mon cortex. Perception = conclusion. Me restait l’action : courir.

 

Pour baiser des morues, on était vernis. Mais pour ce qui était de trouver des figues, rien à voir…

Je n’aurais jamais cru trouver un tel niveau de misère sur une si vaste surface en plein cœur de l’Europe, juste de l’autre côté de la première frontière. Là, sur toute la côte Est sur des dizaines de kilomètres, s’étendait un paysage de désolation où alternaient les bâtiments industriels désaffectés, les maisons en ruine, et d’autre à peine plus entière où vivaient dans des conditions terribles des migrants qui avaient au moins pu se débarrasser de la guerre.
Ça sentait la mafia partout, le crime et le foutre, et la cendre aussi. On voyait se déverser des ordures partout où il n’y avait pas d’habitant, faute de mieux, faute de bien, et d’aucun venaient y trier les saloperies merdeuses dont ils espéraient tirer quelque usage ou les revendre à plus pauvres qu’eux.

Les bords de route, dès qu’on quittait les agglomérations pouilleuses, avaient été léchés par des flammes issues de mégots jetés dans les broussailles déshydratées par des mois de sécheresse, qui se transformaient régulièrement en grands champs de flammes s’ils n’étaient pas entretenus par les buffles. La noirceur des bovins ajoutaient d’ailleurs encore à l’intensité dramatique de la région, à l’abyssal désespoir qui en émanait en tout point, à tout moment, même sous le soleil.
C’était un vrai coupe-gorge pour qui n’y avait pas ses entrées. Pour un regard de travers, une montre, un enjoliveur de roue ou un sac à main, on trouvait le moyen de  vous trouer la peau, ou au moins de bien vous esquinter. Les arbres les plus hauts qui n’avaient pas flambé ressemblaient à des épaves de Noël, avec leurs ornements de sacs plastiques, de bouteilles et de cannettes accrochés à leurs branches. La poussière levée par les véhicules venait s’y déposer en neige fine, tandis que les moteurs chantaient comme des armées d’enfants de chœur enroués vomissant leurs cantiques. Le défunt père Noël gisait sur le dos dans un terrain vague, le ventre exposé aux glissades des gamins, s’il y en avait eu.
Quelques bâtiments n’étaient pas squattés, probablement parce qu’ils n’avaient déjà presque plus de toit solide ou qu’ils abritaient des cadavres. Ceux-là se voyaient envahis d’une végétation vigoureuse qui – si elle n’avait pas brûlé entre-temps – semblait les digérer en attendant le retour de la forêt sur ce territoire. Maisons, entrepôts et usines étaient apparemment destinées à ce sort à plus ou moins long terme, les incendies remplaçant de temps à autre les plantes pour en venir à bout ou les vider de leurs occupants.

Je m’y sentais bien comme dans la tombe de la démocratie, comme sur le plongeoir véreux du capitalisme-roi quand sa piscine s’est vidée. Entre les putes, les clodos, les immondices et les malfrats, je voyais l’absence d’espoir caractéristique des civilisations qui s’effondrent ; j’y voyais la queue maudite d’une période affreuse dépourvue d’âme, d’ambition, ou de plénitude.  Scruter cet effondrement me plaisait fortement : j’avais le sentiment d’être autant au début qu’au crépuscule des choses. Cette apocalyptique merde avait en outre ce goût crasseux de vérité brute, offrant un témoignage sans fard d’une implacable réalité sociétale de ce qu’est notre aujourd’hui : un sombre rappel historique  de l’incapacité des Hommes à s’en tenir à la paix, à la beauté, au bien-être.  Ici, les forts mangeaient les faibles, les transperçaient de leurs dards et chiaient sur leur descendance. Ici, les moins faibles accablaient les plus vulnérables pour sucer jusqu’à leurs derniers sucs ; les misérables logeaient contre rémunération ceux qui n’avaient rien, les miséreux n’ayant d’avenir qu’en devenant bourreaux des miséreux, ou en fuyant. Ou bien en devenant putains, s’ils avaient des seins.

***
Digression.
Dans l’hôpital où gémissaient des chiens allongés sur le flanc, Paco concoctait la substance qui nous permettrait de déceler qui avait été infecté ou non par les germes venus de l’espace. Il avait été l’un des premiers à comprendre ce qui se produisait. Il avait donné un sens à l’absurdité du comportement anthropique qui menait notre espèce vers un exutoire inexorablement noir de son propre fait. C’était vrai depuis toujours, seulement la tournure avait accéléré depuis les dernières décennies, rendant l’évidence ostensiblement criante.
Comme lui, je m’étais longuement interrogé sur les raisons qui pouvaient pousser une espèce à détruire à ce point ses ressources, à renoncer à la paix et au bien-être, à la bienveillance. L’imbécilité palpable de nos semblables qui préféraient bouffer sous plastiques la merde emballée dans des usines à bouffe plutôt que d’éplucher des carottes, voir des cheminées géantes rafraîchir l’Uranium en vomissant des nuages de vapeur colossaux plutôt que renoncer à leur écran plasma, ou acheter du chocolat issu de l’esclavage d’enfants parce qu’il était moins cher m’apparaissait depuis longtemps comme une pathologie mentale, le rôt créatif d’un dieu ivre juste avant son coma.
Paco avait dans un premier temps identifié accidentellement dans les tissus neuronaux de cons contemporains la présence d’une bactérie inconnue, petite mais fort abondante parfois. Utilisant par erreur à la fois un réactif destiné à un autre emploi et un appareil d’observation défectueux, il avait découvert sous des longueurs d’ondes inhabituelles le micro-organisme pourtant très présent. Sur l’écran de son ordinateur, les colonies bactériennes apparaissaient comme les points lumineux des agglomérations urbaines vues depuis un avion la nuit : des scintillements dorés plus ou moins denses, brillant d’autant plus fortement que les bactéries étaient nombreuses et dessinant des vallées, des axes routiers, des zones industrielles selon le type de surfaces qu’elles venaient occuper. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour mettre en évidence  l’impact de cette bactérie sur le comportement, en s’inspirant des travaux de ses prédécesseurs sur la syphilis ou la toxoplasmose. Comme pour ces deux maladies, le pathogène agissait sur la personne infectée en impactant son inconscient. Quand la syphilis stimulait la libido du malade, la toxoplasmose son comportement à risque, la bactérie découverte par Paco apparaissait clairement comme génératrice d’un trouble autodestructeur collectif, avec des interactions notoires entre les individus pour optimiser cette autodestruction.

Je n’ai pas retenu le nom complet de ce micro-organisme, auquel Paco avaient  donné le sobriquet Valérie en souvenir d’une relation amoureuse toxique passée. Dans leur petit laboratoire universitaire,  lui et ses assistants étudiants s’étaient longuement penchés sur Valérie pour tenter de la rapprocher d’un type de procaryotes existants, sans succès. Ils étaient sur le point de publier leurs résultats mais rencontraient encore un écueil sur un présupposé de la science concernant la présence de mitochondries. Valérie n’en avait pas, et présentait un comportement tenant à la  fois de la bactérie et du virus. Le manque de moyens du labo ne facilitait pas la recherche, qui se cantonnait à des observations directes limitées et à des déductions statistiques selon des tests. Paco, en l’état, était presque en mesure de démontrer que la connerie et l’agressivité étaient une maladie, mais il était encore trop tôt pour pouvoir l’affirmer avec le vocabulaire scientifique qui l’aurait rendu crédible auprès de sa communauté. Nous n’étions donc qu’une poignée d’illuminés à en être convaincus, dans l’attente de répandre la bonne nouvelle autour de nous dès que les processus mis en évidence auraient pu être démontrés de façon implacables par la science.
***

Dans notre coin de tiers-monde européen, Feda et moi-même convolions en juste vertige en observant dans notre environnement immédiat les symptômes dégueulasses de la pathologie étudiée par mon ami. La chaleur n’était même plus accablante, le ciel dense ayant entrepris de dissimuler le soleil à nos yeux délicats. Dans l’autoradio, Peggy Lee se déhanchait entre bongos et trompettes en chantant  Similau avec un manque d’à-propos consternant.  Nous étions les hôtes de cette région terrible, dans notre boite de conserve à moteur climatisée, portant notre acuité visuelle à son apogée pour déceler les détails les plus croustillants du désastre ambiant. Jésus débout côtoyait le père Noël abattu  qui gisait sur le dos au milieu d’un terrain vague, servant d’absurde ornement à un jardin d’une laideur inouïe ; la foi rencontrait la croyance, sur fond de dérisoire lamentable, de misère entretenue. Je ne savais même plus en lequel des deux ne plus croire en priorité.

Les choses se dessinaient peu à peu.
Intersection désespérante après intersection désespérante, l’âpreté ne me touchait presque plus. J’observais maintenant les lieux comme un esthète distant, un tas de fainéantise molle scrutant le mal de monde depuis son canapé, par l’intermédiaire de ses écrans, une main dans le pantalon et l’autre dans les chips. Comme moi, ma belle paraissait de moins en moins affectée par le spectacle, puisque c’en était devenu un. Nous n’étions pas eux, ils ne seraient jamais nous. Nous ne faisions pas partie du même bocal.
Mais les chiens…

Il y en avait, des clébards. Plus ou moins amochés par la route, les combats et peut-être même par jeu. Ces bestioles faméliques étaient partout, à fouiller les poubelles en quête de trois fois rien, à parfumer de pisse les poteaux électriques ou à tenir chaud aux clodos quand la nuit pleuvait. Malgré les coups de pieds, les concours de tir et le mépris, ils collaient à l’humanité comme la bernicle à son rocher, la succion et la coquille en moins.  A croire que cet animal était né pour souffrir de s’attacher à la pire des créatures, partageant ses humeurs et une partie de ses parasites pour un reliquat de repas. L’Homme était le parasite de chien, c’était une évidence. Comme les Toxoplasmae , les protozoaires agents de la toxoplasmose, les hommes rendent le chien inapte au libre-arbitre, induisent de lui une conduite au-delà de toute dignité, au-delà de toute logique. « Aime ce qui te bat », lui disent-ils en puissance, « aime-moi plus que je ne t’aimerais jamais ».

Et puis il y avait les chiens de garde, ces monstrueux molosses héritiers des cerbères antiques, dont la seule existence témoignait de l’incroyable incompétence de leurs maîtres et de leurs semblables au partage, à l’échange, à la mesure. Dégoulinants de cruauté sans fondement, menaçants, bruyants, ils bavaient leur colère contre des clôtures insuffisantes qui rendaient les enfants obsolètes.

Je n’avais pas expliqué à Feda les recherches de Paco, ni ce qu’il avait découvert. Seulement, elle réfléchissait avec une efficacité redoutable. C’était comme si son cerveau n’était pas fait comme le mien, comme s’il bénéficiait de connexions-raccourcis entre les neurones distants.

Nous quittâmes l’axe routier sidérant pour nous diriger vers les montagnes brûlées, nous éloignant des maisons abandonnées et des grillages éventrés pour gagner un paysage un peu boisé avant que la nuit n’entérine dans nos esprits les images de désolation dont nous nous étions nourris toute la journée. Les ultimes  pavillons plus ou moins vides et leur cortège de décharges sauvages s’égrenèrent  jusqu’à ce que les bâtiments industriels puis agricoles prennent le relais. Les pentes et les rochers avaient exempté ce secteur du pilonnage par les bufflonnes qui paissaient mieux dans la plaine écrasée. Les silhouettes des premiers oliviers succédèrent aux premières vignes, derrière les derniers rideaux de Canne de Provence qui les avaient partiellement coupées des incendies, dressés qu’ils étaient à l’aplomb des fossés.  Je respirais de distinguer dans le déclin solaire des feuilles sur les arbres. Comme si ces feuilles me fournissaient l’air nécessaire à survivre aux cendres que nous avions parcourues. La nuit naissante les engouffrait dans le jais épais, enveloppant jusqu’à nos âmes.
Après quelques heures de route, nous nous arrêtâmes pour dormir dans la voiture, que nous avions garée dans un petit sentier pas trop plat. Dépliant la banquette arrière, nous nous enroulâmes dans un plaid, enlacés sans l’ombre d’un espace inter-épidermique vide, pour nous endormir en sursaut malgré un inconfort automobile d’exception.
Nous eûmes du mal à déterminer la nature des secousses qui nous réveillèrent, que nous attribuâmes dans un premier temps à un des courants séismes dont la région avait le secret. Mais la terre ne tremblait pas, seule notre bagnole était violemment secouée. Empoignant le couteau le plus proche de moi, je me redressai vers la vitre pour distinguer dans la pénombre ce qui me semblait être un magnifique golden retriever s’acharnant sur l’un des pneus de notre indispensable véhicule.  Plutôt que de sortir affronter le vigoureux canidé, je décidai d’activer l’avertisseur sonore pour le surprendre et, si possible, le faire fuir.  Cela fut sans effet, ce qui ne fit pas semblant de me surprendre. Feda, consultant l’écran de son smartphone -qui illumina gracieusement son visage d’une lumière divine et diaphane- me lança une brutale et inhabituelle injonction à démarrer d’urgence, et à fuir. J’obtempérai.
Alors que je lançai la marche arrière de la voiture dans un brusque vrombissement de moteur, arrachant à la gueule du chien le pneu qu’il n’était miraculeusement pas parvenu à crever, je vis brièvement dans la lumière des phares les formes fantomatiques de trois autres chiens identiques dévalant la pente du sentier dans notre direction avec une impressionnante détermination.  « Fonce ! » lançait Feda se cramponnant au siège du passager. Que savait-elle que je ne savais pas ?
Je fonçai comme elle me l’avait demandé, m’enfonçant aussi loin que possible dans les petites montagnes par les routes sinueuses et étroites à la dangerosité criante. Elle consultait continuellement son écran, se retournant nerveusement pour vérifier que la réalité corroborait bien ce qu’elle y voyait. Je l’interrogeai, justement, sur ce qu’elle y voyait.
« Je te montrerai quand nous serons arrêtés, ne perdons pas de temps ». A la question « où allons-nous maintenant ? », elle me répondit « Loin ».

Il fallut presque une heure pour que mon Loin lui convienne. Entre-temps elle avait eu le temps de se revêtir complètement, me confiant le plaid pour couvrir mes parties dénudées. Sur son écran, je vis apparaître en replay les chiens qui nous avaient attaqués, en une version pointilliste de la bête du Gévaudan dans sa version Ville vue du ciel la nuit.  Comme les neurones sur le moniteur de Paco, les clébards étincelaient d’une constellation de ponctuations incandescentes qui les faisait paraître d’or mouvant. D’où venait cette application qu’elle employait ? D’où tenait-elle les informations qui y étaient relatives ? A ces questions, fidèle à ses habitudes, elle ne répondit pas. « On a franchi une étape », se contenta-t-elle de m’offrir, presque sardonique. Je lui proposai de rejoindre Paco, dont au sujet des travaux duquel elle ne savait a priori rien. Elle acquiesça  avant même que j’aie eu fini de lui expliquer ses découvertes, agrémentant son opinement  du chef d’un « ah, ceci explique cela alors, je n’étais pas folle » qui me désarçonna un peu.
Elle continua de se retourner régulièrement pendant le trajet, comme si les chiens pouvaient nous atteindre encore. Lorsqu’il nous fallut refaire le plein de la bagnole dès la première agglomération, elle me pressa, insistant sur le caractère urgent de notre périple et le danger que représentait notre arrêt. Elle s’enferma dans la voiture, l’un de ses couteaux à la main.

Paco ne répondit que tardivement à notre texto l’avertissant de notre arrivée, dont nous convinrent qu’elle se ferait à son laboratoire. J’avais faim en voyant le soleil se lever, il me fallut cependant négocier ardemment avec ma belle pour un nouvel arrêt remplissant cette fois-ci mon propre réservoir. La veillée m’avait fait épuiser toutes mes réserves de sucre rapide, et ma cervelle commençait à présenter quelques signes d’affaiblissement. Coupable d’un atavisme sexiste, je n’avais assuré notre véhicule de location qu’à mon nom ; coupable d’automatismes tout aussi stupides je n’envisageais  pas, malgré la folie de notre situation et la fatigue qui me terrassait, de lui confier le volant. S’il y avait à conduire, je serais le pilote, le sauveur, le héros, le chevalier bancale qui s’écroule dans sa bave de sommeil sur le tableau de bord.

Jed s’employait sottement à dynamiter des enclumes sur le bord de la route de Villeneuve, quand les gens étaient trop endormis ou trop saouls pour l’emprunter.  Ses cheveux courts et ses tenues de garçon la faisaient souvent passer pour telle à ceux qui la découvraient pour la première fois, son hobby destructeur parachevait la confusion.  Elle avait des jambes toutes fines qu’on ne devinait dans ses pantalons trop lâches que lorsqu’il y avait du vent ou qu’il pleuvait. Lorsqu’elle ne maniait pas la poudre ou la nitroglycérine, elle adorait la mécanique, tant et si bien que la noirceur localisée était une constante sur sa peau, pourtant douce et joliment blanche au naturel.

Je l’avais rencontrée un soir d’avril, sous une pluie de débris métalliques dont une partie avait bousillé ma voiture. « Mauvaise combustion de la mèche », m’avait-elle dit l’air coupable mais pas trop. Je l’avais retoquée en lui signifiant sa stupidité à n’avoir pas employé un simple détonateur, puis elle m’avait convaincu de son choix en m’affirmant qu’elle le trouvait plus poétique. J’avais eu l’idée grotesque de prendre cette route, déserte la nuit, pour n’aller nulle part, puisqu’il n’y a de toute façon rien à faire à Villeneuve la nuit. Elle n’avait pas eu le temps d’interrompre l’étincelante progression de la poudre incandescente avant mon inattendu passage. Mon trajet eut finalement quelque intérêt, me proposant à la fois un spectacle pyrotechnique, la découverte d’une jeune femme charmante, et la destruction d’un bien dont je me suis par la suite fort bien passé.

Le jour et certaines nuits Jed sentait la poudre, le soufre et le cambouis. Le soir elle sentait le savon d’Alep et l’eau de muguet, surtout si elle savait que je venais. Je mesurais chaque fois l’immense privilège qu’elle me faisait en m’offrant la féminité qu’elle tenait si secrète par ailleurs. Elle était capable d’une grâce délicieuse, sitôt tombée son armure d’artificière en goguette. Dans sa cuisine un peu désordonnée, elle officiait avec soin pour composer des plats souvent relevés dont la précision de la cuisson et des assaisonnements m’ont toujours stupéfait. Je lui amenais les fleurs qu’elle oubliait de cueillir pour remplir son unique vase pas très beau et elle, en échange, me racontait ses dernières aventures et la dislocation magistrale d’enclumes plus gigantesques les unes que les autres. Le plaisir qu’elle éprouvait à faire exploser des choses était presque d’ordre sexuel, comme répondant à la fois à un désir, une frustration et à l’exaltation orgasmique d’un final puissant et imprévisible. J’aimais son dos dessiné en sourdine, qui se contractait avant la détonation, juste au niveau des omoplates en un tressaillement de satisfaction vibrant.

Je ne me souviens pas de sa nudité, au point que je me demande si je l’ai déjà vue totalement dévêtue. Ses épaules fluettes ne laissaient en aucun cas présager de sa force physique, ses bras si jolis non plus, mais la bougresse aurait pu me coller au mur d’un simple uppercut si elle l’avait souhaité. Elle avait eu l’idée idiote de se faire tatouer un motif abstrait sur la cheville, plus par défi que par goût, qui interrompait malheureusement  la merveilleuse continuité lactée de ses jambes ne voyant jamais la lumière du jour. Il y avait dans cette femme une fragilité dont l’ampleur était à l’exact opposé de ce qu’elle diffusait d’elle. Ses yeux, d’un bleu très pâle, jouaient les arrogants tout en ne sachant pas tout à fait dissimuler sous leur masque transparent la profondeur abyssale de leur sensibilité. Ils se voulaient de glace mais s’avéraient de cristal, ce qui me fascinait tout à fait. Je les regardais de biais, pour en saisir toute la profondeur et atteindre leur rétine en espérant capturer ses pensées.

Jed était intelligente et nageait comme un rat. Elle pêchait les murènes avec un maillot à pois, courtisait les méduses et flattait les limandes. Elle avait un parapluie à sept baleines et un perroquet à sept branches pour accrocher ses vêtements alourdis par la pluie. Elle parlait en farsi aux releveurs de compteur et savait séparer les chiens qui se battaient. Je m’amusais de la voir courir pour se mettre à l’abri quand elle faisait péter un truc nouveau ou tentait de nouveaux mélanges, avec ses airs de petite fille qui viendrait de mettre un pétard dans la boite aux lettres d’un voisin facho. Elle n’avait de regard pour les saisons que pour l’hygrométrie relative, s’affranchissant de toute autre valeur qui aurait pu nuire à d’autres. Elle conduisait un camion dont le volant était plus grand qu’elle, sa tête parfaitement dessinée dépassant à peine du tableau de bord austère et gigantesque d’engins construits un jour pour aller partout sauf sur des routes.

Un soir de juin, alors que je m’approchais de son perron un bouquet de marguerites à la main, je fus interpelé par une odeur inhabituelle, qui n’avait rien du savon d’Alep ni du soufre. Jed sortit pour m’accueillir, m’embrassant promptement mais avec beaucoup de tendresse. Elle me prit par la main et me conduisit un peu à l’écart de la maison pour m’asseoir sur la banquette d’un camion faisant office de canapé. S’asseyant à mon côté, se pressant un peu contre moi, elle serra fort ma main dans la sienne, que je serrai à mon tour avec une force comparable. Sans quitter sa maison des yeux, il me dit d’un ton clair : « j’en ai marre, faut que je bouge ». A peine ces mots achevés, un brasier entoura toute la demeure quasi instantanément, enflammant à une vitesse étonnante ses murs de bois peint. Mon regard oscillait entre la maison en flammes et le visage imperturbable de Jed, qui semblait attendre sans joie ni désappointement la fin de l’incendie. Le feu lui donnait des tons chauds que je ne lui connaissais pas, d’une beauté à couper le souffle.

Me tenant toujours la main, elle m’emmena de l’autre côté du brasier jusqu’à son atelier, où un énorme pick-up chargé plus qu’il ne le devait nous attendait. Tandis que j’entendais derrière moi la charpente s’écrouler sur le plancher dans des nuages d’étincelles, j’aidai la jeune pyromane à accéder à l’habitacle trop haut de ce véhicule trop gros. Tout aussi tendrement que la fois précédente, elle m’embrassa, ajoutant un « c’était bien de t’avoir » en guise de ponctuation. Puis elle partit.
Je ne l’ai jamais revue, mais je suis son parcours en guettant les enclumes volantes qui le jalonnent, dont il est parfois question dans les journaux.
La route de Villeneuve n’a jamais été si morne que depuis qu’elle n’est plus là. Je crois que cette région pousse à la morosité, étouffe les caractères fougueux et contraint les destins enflammés. Ça me donne envie d’allumer quelques mèches, histoire d’y ramener un peu de poésie.

J’ai beaucoup tué par le passé. Des hommes, principalement. Des ordures, uniquement. Du moins était-ce ainsi que je me donnais bonne conscience. Des organisations mafieuses m’embauchaient pour éliminer tel ou tel de leurs collaborateurs et je le faisais, convenablement et avec une efficacité sans faille. Il me faut avouer que dans certains cas  j’y ai même éprouvé du plaisir. Eliminer un usurier qui accable depuis des années les commerçants d’un quartier ou un mac violent m’est toujours apparu comme une bonne action. Je me voyais comme un régulateur de la laideur humaine, quand bien même j’agissais au service de ceux qui l’entretenaient.

Les flics ne se sont jamais énormément préoccupés de mes activités, laissant à la racaille le soin de s’autoréguler ; il était bien rare que mes cibles soient inconnues de leurs services, leur mort leur apparaissait dès lors plutôt comme un soulagement provisoire tant qu’elle n’induisait pas désordre ou dégâts collatéraux sur la population civile.

J’ai raccroché les armes depuis quelque temps maintenant. Négocier ma retraite n’a pas été sans mal et m’a coûté fort cher. Si je parle, je suis mort. On m’a demandé un impôt sur la tranquillité exorbitant, mais désormais je me sens paisible. Les dizaines de pièces accablantes que j’ai accumulées pour assurer  mes arrières, disséminées dans différents coins du monde chez plusieurs notaires et avocats pour être produites après mon décès s’il s’avérait suspect ont achevé de sceller le pacte de paix avec mes ex employeurs.

Tandis que je caresse tendrement les seins de Freda sur notre lit, l’invitant en la mordillant légèrement à jouir entre mes bras, je pense à ce passé sans douleur ni culpabilité. Elle seule compte et son plaisir de l’instant. J’aime perdre ma bouche sur sa nuque, sous ses cheveux ondulés, mi-longs qui viennent se prendre dans ma barbe courte. D’assis l’un derrière l’autre, nous basculons en position couchée pour consommer son orgasme avec délectation. Ses tétons sont devenus durs comme du cuir bouilli, ses seins d’une fermeté sublime. Je la sens vaciller alors que l’une de mes mains rejoint les siennes en haut de ses cuisses qui commencent à trembler comme si elles accueillaient le réveil du monde.
Je regarde cet intérieur épuré, qui ne semble que provisoire, où les pièces s’enchaînent sans cloison et donnent toutes sur une grande baie vitrée donnant sur un jardin clos. Dans cette fin de nuit du 15 août où l’orage a plusieurs fois grondé en déversant des torrents de pluie, les arbres et les arbustes brillent dans la nuit : ils sont tous recouverts d’une improbable neige lourde qui est en train de tomber. Je réveille délicatement Freda qui s’est endormie de plaisir afin qu’elle profite du spectacle. Elle qui déteste tant qu’on lui vole son été se réjouit de l’incroyable moment qui s’offre à nous. Voulant le fixer par l’image avec mon téléphone, je traverse nu la grande pièce à la recherche de celui-ci, sans y parvenir à temps.  Lorsque je fais coulisser la baie la neige est déjà devenue soupe, dévoilant un décor sombre rappelant le dégel boueux de fin d’hiver, feuilles et fleurs ayant en bonne partie été cuites par le froid.  Ce qui était si doux quelques minutes auparavant se transforme en un paysage lamentable sur fond sonore de grosses gouttes et d’éclaboussures flasques. Je retourne dans le lit où ma compagne désespère de la météo pitoyable, oubliant déjà le plaisir charnel qui l’avait emplie si peu de temps avant. Maussades, nous dormons à peine.

 

J’aime l’odeur de la pluie qui s’évapore sur le sol chaud, le reflet des flaques sous le soleil estival, quand bien même il n’apparaît qu’entre des faisceaux plus ou moins épais de nuages gris. Je n’aime l’été que lorsqu’il est voué à disparaître momentanément, qu’il ne m’accable pas d’une chaleur ou d’une sécheresse prolongées. Je n’ai pas le temps d’arriver jusqu’à ma voiture pour aller chercher les croissants que quatre silhouettes sombres viennent s’inscrire sur le sol brillant d’humidité. Je suis désarmé, mal réveillé, et théoriquement en paix pour et depuis plusieurs années. Relevant la tête, je distingue quatre hommes dont je peine à savoir s’ils sont des flics ou des gangsters. La façon dont l’un d’entre eux m’interpelle verbalement me fait choisir la première option. La mauvaise nouvelle m’apparaît comme un soulagement : Freda ne risque rien. Je les suis bien sagement dans leur véhicule, non sans leur avoir demandé si je pouvais prévenir ma belle. « On s’en chargera, monte. »

Aucune information ne filtre sur les raisons de mon arrestation. Je ne suis innocent de rien mais jusqu’ici je n’avais jamais été nullement inquiété, ma discrétion et la nature de mes victimes aidant à cela. Le trajet me semble interminable qui me mène jusqu’à la garde-à-vue. Le paysage me paraît plus austère que jamais, l’austérité étant accentuée par l’infâme odeur de choux bouilli causée par les dégâts de la neige sur les repousses de colza dans les immenses champs qui jalonnent la route. Je souris sans succès aux deux policiers qui m’encadrent, ils continuent de tirer une gueule de six pieds de long qui n’ajoute aucun plaisir à la balade forcée. Nous pénétrons dans un bâtiment par le sous-sol, puis on m’emmène sans émotion apparente dans ma geôle du jour en attendant que me soit exprimé ce dont on me soupçonne.

 

 

Deux ans d’instruction, d’appels et autres procédures, qui m’ont vu sortir épisodiquement le temps de retrouver ma chérie et de désespérer d’en être à nouveau séparé. J’ai buté ce gros con de Boltoni il y a presque dix ans, et c’est maintenant que ma vie a pris un tour nouveau qu’on vient me le reprocher. Cet abruti avait la mauvaise idée d’être à la fois un truand notoire et un personnage politique influent. Il y a eu enquête et une maudite vidéo m’identifie assez clairement. Malgré toutes les tentatives pour minimiser sa véracité ou exploiter les failles du dossier, il apparaît de plus en plus clairement que je vais plonger. D’autant que le procès est l’occasion de faire remonter à la surface un certain nombre de mes autres interventions dans la régulation démographique des salopards. Je dois avouer que l’idée de nettoyer le tribunal et la maison d’arrêt de leurs occupants qui veillent à mon incarcération me traverse l’esprit. Seulement je suis moins jeune et entraîné que je l’ai été, et il y a Freda, que je veux retrouver.

C’est étonnant comme on peut ne pas se faire à l’idée que l’on va être coffré sur le long terme. Lorsque le petit fourgon dans l’enceinte de la maison d’arrêt s’ouvre pour m’y accueillir puis me conduire dans la prison modèle où je vais devoir poursuivre mon séjour, je ne peux réprimer un hurlement de douleur et un torrent de larmes. Perpette, putain ! Perpette ! Mes tripes me sortent par la gorge et se répandent sur le sol, je perds connaissance.
La prison de Serqueuil est un site expérimental, lancé sous un gouvernement presque de gauche pour vérifier si la réhabilitation des condamnés aux longues peines est envisageable. Les prisonniers y circulent relativement librement, un peu comme dans un asile psychiatrique. Il n’y a de cellule fermée en permanence que pour les individus jugés extrêmement violents ou suicidaires, et quelques séquences d’isolement punitif pour ceux qui seraient tentés de causer des troubles à l’ordre du centre pénitentiaire. Sur à peu près un hectare de terrain en pente au flanc d’une petite montagne jurassienne, environ deux cents détenus ont accès à des cours, des activités et ce qu’il convient de nommer un parc.
Je passe les premiers mois à me morfondre, préférant dans un premier temps l’isolement des suicidaires au contact de mes plus ou moins semblables. Il faut que je digère ma colère contre le système judiciaire et moi-même. Je paye mon erreur d’appréciation et le fait qu’on préfère par principe voir l’assassin d’un salaud en tôle et ce même salaud vivant. J’use mes poings contre les murs jusqu’à l’épuisement de douleur, perds environ dix kilos et refuse de lire mon courrier ainsi que les visites de Freda. Tant que je suis en colère, ce n’est pas le désespoir qui prend le dessus. Je m’échapperai si je veux survivre, reste à savoir comment et quand. Il n’y a pas d’autre possibilité de toute façon. Pour penser efficacement, je dois donc évacuer les émotions parasites. Ça prend du temps.

Freda me connaît bien. Quand je reprends contact avec elle, elle ne m’en veut pas du délai de silence. Elle a accepté que je fus un tueur avant de la connaître car je le lui ai dit, elle en connaissait les conséquences possibles. Au-delà des échanges de mots d’amour et de manque, il me faut désormais trouver le moyen de lui exprimer mon envie de quitter les lieux coûte que coûte. Nos rares séances de parloir libre nous servent à envisager un vocabulaire parallèle qu’il nous sera  possible d’employer par la suite à l’écrit. Je ne me fourvoie pas dans les petits trafics internes pour obtenir un téléphone, un contact extérieur ou une arme. Je deviens le prisonnier modèle, que mes tempes désormais grisonnantes accréditent plus efficacement encore que mon comportement impeccable.

Je deviens jardinier. Non pas que l’on me donne une fonction de ce type pour l’établissement, mais que je me mets brutalement à me prendre de passion pour ce hobby. Je décide de faire pousser certains arbres fruitiers et légumes depuis la graine. Je me documente à l’aide de la bibliothèque interne et, bénéficiant de la bienveillance réservée aux meilleurs prisonniers, j’accède à de petites parcelles cultivables sur le coteau herbeux entre les bâtiments ainsi qu’aux outils de jardinage. Dès le matin, j’occupe mon temps de détention à creuser profondément le sol jusqu’à la roche et à empiler les couches de résidus organiques de la cantine ou d’ailleurs pour créer –avec un aval très relatif des responsables du site- un espace de potager productif.  J’aligne proprement légumes abimés, matières molles, brindilles issues des arbres du parc et herbe fraichement coupée en une couche vivante épaisse qui sera le substrat de mes plantations adorées. Je vais jusqu’à chier dans mon compost pour en accélérer l’efficacité. Bien que chacun ici sache que je suis un tueur efficace et que j’ai été très prolixe dans ce domaine, mon allure de Pierre Richard vieillissant chérissant ses plantes m’inscrit dans une identité nouvelle qui fait bientôt de moi une sorte de mascotte de Serqueuil.

Le temps passe. On me voit ici dans la durée. Je fais pousser des arbres, ce qui signifie l’acceptation de mon impossibilité de quitter les lieux et la volonté de les trouver à mon goût pour y finir mes jours. On y voit une rédemption, une épiphanie, de la sagesse. Je n’y vois que la façon de patienter et de préparer mon évasion.

 

L’hiver approche. Dans le Jura il est particulièrement  rigoureux. Je me sens de plus en plus comme dans un asile psychiatrique. Le personnel prend soin de moi, mes co-détenus (patients ?) me respectent à la fois pour mon passé et mon présent. Je fais attention à ne pas ingérer la plupart des médicaments qu’on me propose, jouant de différentes astuces pour faire semblant d’avaler. Si le fait d’avoir des dents creuses peut présenter un avantage, c’est bien celui-ci. Alors que mes collègues sont un peu groggy dans l’après-midi et dociles comme des chatons mourants le soir, je feins la fatigue tout en repérant tous les angles morts ou les cycles de surveillance. Je sais déjà que je ne creuserai pas de tunnel, la roche rendant cela impossible. Je n’entraînerai pas non plus Freda dans une escapade avec hélicoptère d’autant plus que l’entrelacs de filins qui surplombe la partie à l’air libre rend tout atterrissage impossible. Je fabrique des outils, consciencieusement, l’air de rien, à partir de morceaux de métal, d’objets trouvés en creusant ou d’autres volés ci ou là. Il y a dans l’enceinte un ancien mur de briques ayant été conservé à des fins probablement esthétiques, témoignage ancien du monastère qui se trouvait là  encore deux siècles plus tôt. J’ai remarqué une faille dans ce mur, qui me permet de dissimuler un certain nombre de choses derrière certaines briques qui ne sont plus scellées. Une lame, un morceau de papier et de quoi écrire, ainsi que du fil de fer. Situé dans un angle mort auquel les caméras-bulbes n’ont pas accès, il n’est surveillé que lors des passages des drones. Mais là n’est pas ma meilleure planque.

Mon potager a été contrôlé maintes et maintes fois. Ses annexes aussi. Sur le bon mètre vingt d’épaisseur qui le constitue, je suis parvenu à dégager une loge suffisamment grande pour m’accueillir tout entier, plusieurs jours s’il le faut. Il m’aura fallu presque trois ans pour que les racines des arbres fruitiers servent à le maintenir suffisamment pour que son plafond ne cède pas. L’eau ruisselle le long de la roche, en particulier en cette saison, et un simple morceau de tissu peut me permettre de l’éponger pour ensuite la boire en le suçant. J’ai fait pousser et dissimulé suffisamment de courges et autres carottes pour tenir plus d’une semaine confortablement. Quelques trous entre les racines m’offrent suffisamment d’air pour respirer. J’ai procédé à trois tests de quinze à trente minutes, durant lesquels j’ai à la fois eu le temps de pénétrer par l’étroit passage, replacer le substrat fibreux et vérifier que je ne suffoquais pas. La petite clôture couverte de végétation placée en périphérie du potager suffit à dissimuler mon entrée à la caméra bulbe.

Jour J.

Freda est partie pour un séjour dans sa famille il y a une semaine dans le grand Ouest, loin du Jura. De là, elle a repris sa voiture et, chargée d’espèces accumulées depuis longtemps, s’est mise en route vers la Suisse par un itinéraire discret. Il bruine à Serqueuil, mais rien de suffisant pour me dissuader de jardiner. J’attends le passage du drone pour aller récupérer ma lame et mon fil de fer.  Mon matériel d’écriture est resté dans ma cellule ce matin, dissimulé comme un journal intime sous mon drap. On peut y lire une sorte d’agenda où aujourd’hui est marqué d’une croix. D’autres repères géométriques relatent les passages de l’entreprise de blanchisserie, des livreurs de la cantine et autres interventions extérieures dans la prison.  Aujourd’hui est parfait, avec ses multiples possibilités d’échappée par le biais de véhicules externes.  Le camion de la blanchisserie va bientôt sortir. Discrètement, je m’enterre.

La température dans ma petite grotte est très agréable. Bien que le faible renouvellement d’air et la fermentation du compost limitent l’oxygène, je parviens à respirer convenablement en m’imaginant sous une litière forestière. La pénombre est totale, m’obligeant à rechercher mes ressources à tâtons. Le plus désagréable à supporter est le ruissellement froid sur la roche, qui me pénètre. Je n’ai pas trouvé de solution à cela, gageant que j’en ferai mon affaire si cela ne devait durer qu’une poignée de jours. Il me reste aussi la possibilité de recouvrir la roche d’un peu de substrat prélevé sur les parois, mais cela compliquerait mon alimentation en eau. Je pisserai dans la partie basse de mon abri, que j’ai un peu plus creusée sur la longueur pour pouvoir la combler au fur et à mesure quand il me faudra y déféquer. Dans cet espace ne me laissant qu’à peine la possibilité de me retourner, je m’allonge comme dans un sarcophage, à une température avoisinant les 35 degrés.
Il faut environ une heure aux gardiens pour réaliser ma disparition. Le régime de relative liberté interne enjoint un niveau de surveillance limité, notamment en termes d’accès aux toilettes ou à la bibliothèque. Les drones ne se mettent réellement en branle pour une éventuelle recherche qu’après avoir effectué une rotation complète des différents espaces de vie sans que leur logiciel de reconnaissance ait décelé une absence. L’alarme qui sonne le rassemblement des prisonniers et la sécurisation des portes m’emplit d’une grande satisfaction. J’ai l’impression d’avoir déjà quitté le centre pénitentiaire !

J’entends des pas, des voix, des moteurs de drones tout autour de ma planque. Un peu de terreau me tombe dessus et durant un instant je crains d’être enseveli vivant ou découvert. Mais les racines tiennent bon. Ça va dorénavant se jouer sur la durée. Je dois faire oublier que je suis ici pour qu’ils soient convaincus que je suis parvenu à partir. Freda a quitté le pays et m’attend dans un petit hameau Suisse perdu dans les montagnes, qu’elle a repéré l’année dernière. Là, sans téléphone portable, carte de crédit ni un quelconque objet traçable, elle s’offre un séjour splendide dans un gîte fermier, marchant chaque jour à flanc de montagne pour de longues randonnées solitaires. Imaginer l’air qu’elle respire rend le mien moins vicié. Elle a teint ses cheveux pour redevenir rousse ou s’essayer au noir, semé de faux indices depuis des mois pour nous faire croire ailleurs et vendu à de faux acheteurs la voiture dans laquelle elle roule de nouveau, qu’ils assurent encore un an de sorte qu’on ne remonte pas l’immatriculation jusqu’à elle.

Dans mon trou, le temps passe à une allure étrange. Ce sont principalement les repères sonores qui m’indiquent le temps qui passe et une idée des heures. Je peaufine les derniers détails de mon plan pour être certain de ne pas commettre d’erreur. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité, ce qui sera un atout majeur lors de ma fuite. Au bout de trois jours je me rends moi-même compte que je sens le fennec pourri. Cela m’aidera aussi probablement si on lance des chiens à ma poursuite.
D’ici, aucune information extérieure ne filtre. J’entends juste des bribes de conversations entre détenus qui se réjouissent pour moi et rient que je tienne mes poursuivants en haleine. Je dois tenir au moins une semaine avant de mettre un pied dehors. Les courges crues commencent à me donner mal au bide, les tomates blettissent dangereusement. Les carottes compensent un peu mais l’eau a un goût de chiotte. L’humidité me cause des escarres et je sens ma peau se défaire sur les points d’appui. Le soir, j’élargis un peu en passant mes doigts les orifices qui me permettent de respirer. De jour comme de nuit je dois gérer la désagréable cohabitation avec des invertébrés de différents ordres, gluants, glissants ou grignotants. Mon sommeil n’est jamais total et bien qu’immobile l’essentiel du temps je ressens une fatigue importante. Ne pas flancher.

L’état d’extrême surveillance cesse. Les drones reprennent leur rythme normal, rondes et sorties retrouvent la régularité habituelle. Les atavismes ont la peau dure, en particulier en milieu clos. Ils ont conclu que j’étais en cavale et relâchent un peu la pression sur l’intérieur du pénitencier. Si je peux tenir plus d’une semaine je le ferai, mais au soir du cinquième jour cela commence déjà à devenir très dur. J’entretiens mes articulations par de petits exercices que l’étroitesse de mon abri m’autorise.

Les plaies commencent à brûler en permanence, je devine un début d’infection au niveau de la hanche gauche, celle qui a le plus été en contact avec la pierre. Deux jours de plus. Deux jours et je sors.

Je me suis enterré il y a une semaine et 14 heures environ. Tous les détenus sont dans leurs cellules et les gardiens de nuit ont pris le relais de ceux du jour. Leur attention est moindre, surtout depuis que les drones font une grosse part du boulot. J’ai longuement tressé mon fil de fer pour le rendre plus résistant et le terminer par deux solides poignées recouvertes de tissu. Cet outil dérisoire est ma porte de sortie, mon fil d’Ariane. Sitôt le passage du petit engin volant autonome achevé, j’ouvre délicatement la discrète trappe de débris végétaux et de terreau pour enfin respirer l’air libre. Je m’emplis les poumons avec un bonheur inouï. Le temps de me faire à l’éclairage artificiel du parc qui m’éblouit, je referme ma cachette avec la même délicatesse que celle réservée à son ouverture. Je me déplie et m’étire à l’abri de la petite clôture, grappille deux tomates-cerises pour prendre des forces et m’élance en direction de l’arbre selon un itinéraire maintes fois répété dans ma tête. Il tient compte des angles morts, des zones d’ombre et des rares éléments de dissimulation que j’ai repérés durant mon temps d’incarcération. Je dois faire vite, voire très vite.  L’arbre en question est un grand frêne, fierté de Serqueuil tant il symbolise l’audacieuse ambition du programme de ce centre. Il monte au-delà des filins anti-aériens et c’est en cela qu’il m’intéresse.
Sitôt arrivé à sa base, je l’enlace à l’aide de mon fil tressé et, usant de toute ma force en déplaçant mon centre de gravité pour créer une tension forte sur mon outil, je le grimpe avec vigueur jusqu’aux premières charpentières situées à plus de quatre mètres du sol. Essoufflé, un peu blessé mais satisfait, je me concentre pour la suite de l’ascension.  Mes vêtements dégueulasses me servant de tenue de camouflage me donnent un peu confiance en ma tentative. Le dispositif anti-hélicoptères est à ma portée. Profitant de la pente naturelle du terrain, j’emploie mon outil comme une tyrolienne pour glisser mollement vers la haute clôture au sommet de laquelle sont tendus les filins. En descendre est presque un jeu d’enfant, si l’on oublie la douleur de mes multiples écorchures. Me tenant au poteau, je limite les vibrations et file sans bruit aussi vite que mon cœur le permet pour franchir la zone dégagée qui entoure le site sur près de cent mètres. Là encore, la pente me donne des ailes jusqu’à ce petit bout de falaise que je n’avais jusqu’alors observé que de loin. A cet instant, je considère mon séjour dans le noir comme un cadeau précieux. La nuit n’est pas nuit pour moi, cela facilite considérablement mes déplacements.

Déjà, j’entends la rivière en contrebas. Aucune ronce ne me retient plus de ses épines perfides, je sais que si j’atteins l’eau je suis pour ainsi dire sauvé.

 

Après m’être retapé de mon épuisement en Suisse pendant quatre jours, à la discrétion d’une Freda au top de l’efficacité dans ce domaine, nous sommes partis ensemble vers l’Italie, puis avons traversé les Balkans.  Nous avons franchi chaque frontière séparément : elle dans sa voiture avec ses véritables papiers d’identité, moi à pied par des chemins détournés. Elle me déposait quelque part avec une carte, et je la rejoignais un ou deux jours plus tard sur un sentier de trekking, depuis lequel elle me reprenait en charge. Une décoloration de mes cheveux et sourcils me donna une allure nouvelle qui me déplaisait fortement mais handicapait sérieusement mon identification rapide. Chapeau de randonnée et lunettes de soleil faisaient le reste. Une fois en Croatie je n’étais de toute façon plus du tout inquiet des risques d’identification, qui auraient au pire pu être le fait de quelque vacancier français se souvenant des nombreuses photos de moi dans les journaux télévisés.

La somme rondelette que j’avais mise de côté durant mes années d’assassinats nous a notamment  permis de racheter un fourgon aménagé après avoir rendu la voiture impossible à identifier. Freda a accepté l’idée que nous devrons sûrement beaucoup voyager durant les prochaines années. Suivant un itinéraire regroupant mes différentes planques à fric, nous longeons la mer noire et remontons jusqu’aux limites de l’Ukraine, où l’automne est magnifique. Nous passerons l’hiver en Transylvanie, je pense. J’y ai acheté il y a longtemps une ferme abandonnée avec la complicité d’un prête-nom. J’ai des talents certains pour le maraîchage, que je pourrai mettre en pratique au printemps prochain si l’on ne m’a pas de nouveau arrêté.

 

 

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Cynthia sentait la goyave et la vanille bon marché, celle des parfums de supermarchés et de désodorisants pour voitures. Sur ses hanches plutôt lâches dont on pouvait encore imaginer la fermeté passée, se déroulait un t-shirt froncé de polyamide noir au galon blanc clair, qui lui donnait l’air plus large qu’elle était en réalité.

Avec son air un peu niais et sa joie de vivre permanente, elle accumulait les sympathies sans pour autant profiter de la relative universalité de sa popularité. Les hommes l’imaginaient facile, les femmes la voyaient innocente. Moi, je la voyais, et c’était déjà pas mal.
Nous discutions parfois, au détour d’une caisse ou d’un parking, de fadaises bien communes qui ne fatiguaient pas l’esprit. D’ailleurs, il me semble qu’elle n’avait pas cette fonction : fatiguer l’esprit. Cynthia ne s’exprimait qu’avec légèreté et, si jamais elle était contrainte d’aborder un sujet pesant, faisait en  sorte qu’une pirouette achève de traiter cette notion sur un mode positif ou dérisoire.

J’aimais bien cette femme, dans son apparente insouciance, notamment parce qu’elle m’étonnait par l’ampleur du déni qu’elle savait manifester à l’égard du réel lorsqu’il se serait fait âpre aux yeux de quiconque, insupportable ou détestable. Qu’on lui ait parlé de l’évènement le plus dur, de la situation la plus complexe, et elle l’aurait balayé d’un revers du verbe avec une formule bien sentie, à même de faire disparaître l’idée même de nuisance qui aurait dû l’accompagner.

Elle avait une tumeur orange, dans un coin de son cerveau. Et une autre, rose, du côté de ses ovaires. Cynthia était comme ça : elle affrontait le péril et la douleur avec détachement dès lors que les causes lui échappaient. Puisqu’elle ne pouvait rien y changer, sinon suivre les soins qu’on lui prescrivait, pourquoi s’en serait-elle souciée plus qu’il ne fallait. Seule la douleur lui pesait, mais s’en plaindre n’aurait pas changé grand-chose. Donc elle ne se plaignait pas et souffrait sans le dire.

De l’étonnement premier que j’éprouvais à son égard, la découverte de la réalité de sa vie m’avait fait passer à de l’admiration. De naïve gentille, elle était devenue dans mon esprit une sorte de mère-courage exemplaire, d’une sagesse que je ne saurai jamais atteindre. Avec ses fringues d’esthéticienne de campagne et son maquillage approximatif, elle passait pour une petite nana gentille et banale, sans aptitude au raisonnement complexe. Et moi, grand demeuré me croyant grand penseur, je devais assumer par sa simple existence la nullité de mes envolées spirituelles et de mes réflexions interminables, sans compter mes atermoiements égocentrés et mes considérations plus générales.  Elle n’aurait pas écrit une thèse de sociologie, Cynthia, mais elle avait plus d’utilité pour l’intelligence collective que bien des masturbateurs intellectuels.

Je ne sais plus comment j’ai su pour ses cancers. Peut-être était-ce le jour où nous nous sommes croisés à l’hôpital, et que je l’ai vue sortir en souriant du service oncologie, à moins que ce ne soit cette autre fois où nous avons discuté du décès récent d’une personne connue de nous deux. Apparemment, elle n’en parlait à personne, puisque personne  ne voulait me croire lorsque j’en parlais, dans le but idiot de redorer son blason. Les gens l’aimaient pour ce qu’ils croyaient savoir d’elle, et pour sa merveilleuse qualité d’auditrice positive universelle. Cette même qualité qui m’agaçait au plus haut point. Je ne supportais pas que l’on puisse ne pas se mettre en colère, ne pas s’indigner, se révolter, mugir de ce qui nous accablait ; alors, évidemment son succès à s’affranchir de ce qui chez moi naissait de la douleur et de la frustration me ramenait à mon échec à atteindre la sagesse.

J’aurais voulu lui montrer mon soutien, afficher une bienveillance particulière à son égard, mais sa façon de contourner les problématiques usuelles et les sujets de tristesse m’empêchaient d’avoir la moindre prise sur son besoin, puisqu’il n’existait pas. Bien que rien dans son comportement ou sa parole n’ait pu me donner une raison de ressentir cela, je me sentais foutrement inutile face à cette petite nana inébranlable.

Aussi, je ne parvins bientôt plus à trouver le sommeil, m’interrogeant sans cesse sur les limites de ma pensée face aux émotions, la limite de mes émotions face à mes sensations, et à toutes les limites de mes opinions pourtant circonstanciées, qui s’avéraient infondées dès lors que Cynthia faisait basculer toute ma construction mentale dans l’abîme de son inutilité. S’il n’y a plus de problème, il n’y a plus rien à résoudre. Les seuls problèmes subsistants étant strictement organiques ou physiques. L’injustice sociale ? Le monde qui va à volo ? La pollution, la misère intellectuelle, la corruption ? Une seule réponse : c’est mal, et ça changera, nécessairement. Comment, pourquoi ? Rien à battre : les solutions apparaissent d’elles-mêmes comme une évidence au moment opportun ; se torturer les neurones au préalable pour éviter des maux qui n’ont pas tous encore eu lieu est d’une inconsistance grotesque, d’une présomption narcissique honteuse et d’une arrogance très discutable.
Cynthia était Bouddha sans le savoir, et moi je n’étais qu’un con.

Elle sentait la goyave et la vanille bon marché, marchait sans élégance et pensait mieux que moi.

Si j’avais été moins bête j’aurais été amoureux d’elle.